‹ Documents sur Le malade imaginaire: Estat de la recette et despence faite par ordre de la compagnie, avec une introd. et des notesChapitre 34 sur 47 · DU 10™'' JUIN · texte numérisé non relu

DU 10™'' JUIN

Vue Chaife p'' aller au Marais auec M'' De Vizé-

Défieuner pour la troupe 5

Vne chaize p'" aller chez M. De la Reynie^. . .

NOTES

(i) Mémoire pour la Troupe. Au 10 juin, en effet, le mot n'est plus une expression sans réalité, une fiction entretenue par quelques comédiens sans théâtre, qui s'efforcent de se rattacher à un souvenir. La Troupe existe. Le Roi lui a permis de louer ou d'acquérir un hôtel, et elle a les clefs de son hôtel. Le Roi lui a permis de rester la Troupe du Roi, elle l'est comme elle l'était du vivant de MoUère. Non-seulement elle a pu se défendre de disparaître dans le personnel de l'Hôtel de Bourgogne, mais c'est l'Hôtel de Bourgogne qui n'a plus que sept ans (il ne s'en doute pas) à conserver son nom. On lui livre — à la nouvelle Troupe du Roi, — on lui livre le Marais qui a eu l'honneur de jouer le Cid et la piété de jouer Ftdchérie. On lui livre les acteurs du Marais, dont le privilège est supprimé ; elle n'a qu'à choisir entre eux, et elle choisit, — quand elle n'est pas contrainte dans son choix. Si tous les contrats ne sont pas signés, les engagements sont convenus. Voici l'état, je l'emprunte aux frères Parfaict, l'état des

acteurs et actrices avec lesquels la veuve de Molière ouvrira son théâtre le 9 juillet, par Tartuffe, dans la rue Mazarine :

Messieurs,

La Grange, du Palais-Royal.

De Brie, id.

Du Croisy, id.

Hubert, id.

Rosimont, du Marais, est joint au Palais-Royal le 24 février 1673 (a).

La Roque, du Marais.

Dauvilliers, id.

Du Pin, id.

Verneuil, id.

Guérin d'Estriché, id.

Mesdemoiselles,

Molière, du Palais-Royal.

La Grange, id.

De Brie, id.

Aubry (Geneviève Béjard, veuve

Villaubrun), du Palais-Royal.

Angélique Du Croisy, reçue (/') le

3 mai 1673.

Dauvilliers, du Marais.

Du Pin, id.

Dumont (Auzillon), id.

Guyot, id.

Les acteurs du Marais, en général, ne manquaient pas de talent ; mais entre le Palais-Royal et l'Hôtel de Bourgogne, leur théâtre, tantôt couru, tantôt abandonné, selon la mauvaise chance ou la fortune momentanée de ses machines, représentait un genre qui s'en allait, la tragi-comédie; c'est pour cela qu'il se trouva

(a) Les frères Parfaict disent le 24 février, partant sans doute de cette opinion qu'il fut engagé pour jouer les rôles de Molière, à la réouverture du Palais-Royal; mais nous savons aujourd'hui par La Grange que ce fut Baron et La Thorillière qui remplacèrent Molière mort, l'un dans le Misanthrope, l'autre dans le Malade imaginaire, jusqu'à la fin de l'année théâtrale.

(b) Angélique Du Croisy avait déjà joué au Palais-Royal, puisqu'elle y fit une des deux Grâces dans Psyché. N'avait-elle pas joué aussi au Marais? Engagée le même jour que Rosimont, ne venait-elle pas du même théâtre? Peut-être, mais sans avoir encore été reçiie. Services de gagiste ou d'élèvecomédienne, cela ne comptait pas. C'est ainsi que les premiers débuts de Baron n'ont laissé aucune trace dans le registre de La Grange. Le nom de l'enfant merveilleux pour qui Molière avait écrit le rôle de Myrtil ne s'y montre que sur l'état de 1670, lorsque Baron Qstrcçit avec une part.

C'est ainsi encore que le nom de M"'= Molière ne commence à y paraître que

supprimé sans laisser véritablement un vide. Mais le Palais- Royal et l'Hôtel de Bourgogne représentaient plus particulièrement, l'un la comédie, l'autre la tragédie. Rivaux ardents et jaloux, ils devaient obstinément se combattre, sans avoir raison l'un de l'autre. La tragédie ne pouvait pas absorber la comédie. Le jour où Louis XIV finit par les obliger à vivre en commun pour constituer un théâtre complet, ce ne fut pas la comédie, ce fut la tragédie qui perdit son nom. La gloire de l'ancien Hôtel de Bourgogne passa à Guénégaud. La vieille salle de la rue Mauconseil fut abandonnée à la farce italienne, qui devait aboutir un jour par deux chemins divergents, d'un côté à Marivaux, de l'autre à l'Opéra-Comique.

(2) Dans la Requête d'inscription de faux en forme de factuni, présentée an Châtelet, le iG juillet 1676, par le sieur Guichard, intendant général des bâtiments de^ Son Altesse Monsieur, contre fean-Baptiste LuUi , faux accusateur , Sébastien Aubry , Marie Aubry, etc., faux témoins et autres complices, Donneau de Vizé, à titre de faux témoin, a sa petite biographie écrite, comme tout

sur l'état de 1662. Il paraît certain cependant qu'elle avait déjà joué, en 1658, à Rouen, le rôle de Léonor, dans l'École des maris; mais elle n'était pas reçue alors; elle n'était pas encore mariée non plus, puisque la première représentation de V École des maris est du 24 juin 1661 et que le mariage eut lieu au carnaval de l'année suivante.

Seulement, la part d'Armande était déjà prête; Molière la gardait en dépôt. Qu'il eût mis ou non ses camarades dans sa confidence, deux mois avant VÉcole des maris, il avait demandé deux parts sur la recette, soit pour lui seul, soit pour sa femme et lui s'il se mariait. Les deux parts avaient été accordées.

Dans ces données, il me semble difficile de croire que Madeleine ait été surprise, comme on le dit, par le mariage d'Armande et de Molière.

le reste de ce furieux pamphlet, sous la dictée d'un plaideur en malerage. Encore la diatribe lancée contre Donneau de Vizé estelle une des plus sommaires et des moins violentes. On peut même, par exception, la citer sans réserve et donner un échantillon, mais trop peu coloré, de cette curiosité judiciaire.

La Requête commence donc par la Uste des témoins que réfute Guichard et qu'il récuse l'un après l'autre pour cause d'indignité. La veuve de MoHère est la deuxième sur cette liste ; le nom de de Vizé vient le onzième, avec cette mention honorable :

(( XL Jean de Vizé, l'un des plus grands amis de la Mohère, et que l'on connait beaucoup mieux dans Paris sous la qualité de l'abbé marié, qui est son sobriquet, que sous le titre de Jean de Vizé, qui est son vrai nom. »

Quant aux reproches exposés contre lui par le suppUant, les voici en six articles, qui sont six aménités :

« 1° Que c'est un homme jeune, mais vieux débauché, qui a usé toute sa jeunesse dans un infâme libertinage ;

(( 2° Qu'il a quitté les bénéfices qu'il possédait pour épouser la fille d'un peintre (a), comme il a fait malgré son père et à l'insu de tous ses autres parents ;

(.( 3° Que, depuis ce mariage honteux qui, selon les lois, ne peut passer que pour une débauche criminelle, on l'a toujours appelé, comme on l'appelle encore aujourd'hui, tantôt l'abbé de Vizé et tantôt l'abbé marié ;

« 4° Qu'il est accoutumé de porter faux témoignage en justice depuis longtemps ;

(à) « Donnau de Vizé, dit M. Jal, n'épousa pas la fille d'un peintre, mais celle d'un sculpteur, homme de talent, qui travailla beaucoup pour le Roi et s'acquit une fortune suffisante pour se faire bâtir une maison à Versailles. »

« 5° Qu'outre son métier de faux témoin, il fait profession publique d'être poëte comique, et qu'en cette dernière qualité il compose la plupart des pièces qui se représentent sur le théâtre où joue la Molière;

(c 6° Que la Molière et lui mènent ensemble une vie si scandaleuse que tout le monde en est offensé. »

Tout le monde, non. Exceptons au moins un très-honnête homme, Guérin d'Étriché, qui devait, dix mois plus tard, épouser la veuve de son ancien camarade.

Pour revenir à de Vizé : destiné d'abord à être d'égUse, il douta de sa vocation et fit bien. Il se maria malgré son père, cela devait être, son père ne lui permettait pas de résigner ses bénéfices; mais on ne voit rien là qui mérite le gros mot de mariage honteux ni la périphrase déclamatoire de débauche criminelle. Ainsi jugeait Louis XIV; car il fit pour de Vizé ce qu'il avait fait pour MoUère, et tint sur les fonts de baptême l'enfant de l'abbé marié, après sa pastorale de Délie. Guichard, bien entendu, n'avait garde de s'en souvenir.

Quant à ce comble de scandale, cette dernière indignité d'écrire des comédies et d'en faire profession publique (est-ce que Guichard n'aspirait pas lui-même à faire profession publique de diriger un théâtre d'opéra?), il faut bien l'avouer, la chose était vraie; elle datait même déjà de loin. Avant d'être intimement lié avec M"" Molière et de composer la plupart des pièces qui se représentaient sur son théâtre, il avait été l'ami de Molière et le plus heureux des auteurs dont MoHère jouait çà et là les pièces entre les siennes.

Il avait écrit pour le Petit-Bourbon la Mère coquette, ou les Amants brouillés; pour le Palais-Royal, la Veuve a la mode,

Délie, V Accouchée, ou les Embarras de Godard et les Maux sans remèdes.

Seize jours avant le Malade imaginaire, nous le savons, il avait encore donné les Maris infidèles, ou l'Ami de tout le monde, qui avaient eu la discrétion de ne faire que six spectacles, juste ce qu'il fallait pour laisser venir à point la pièce nouvelle.

Au lendemain du jour qui vit se lever Alccste en face du grand siècle, il avait improvisé la Lettre écrite sur la comédie du Misanthrope pour en expliquer au public les singulières et viriles beautés.

Au lendemain de la seconde interdiction de Tartufe, s'il n'avait pas rédigé seul la Lettre sur l'Imposteur, il avait au moins servi de secrétaire à Molière anonyme.

Au lendemain de la mort de Molière, il avait fait au grand comédien, dans son Mercure galant, une oraison funèbre d'un caractère équivoque assurément, badine avec effort, péniblement burlesque, telle après tout que le permettaient les circonstances, et dont rétendue était déjà un hommage qui passait de bien loin l'ordinaire.

Cette oraison funèbre dut resserrer les liens qui attachaient déjà de Vizé aux anciens compagnons de Molière, Discours de successeur — succéder n'est pas remplacer — ; la succession vint ensuite. Trop adroit pour avoir l'air d'y prétendre, il se contenta d'abord d'être auprès de la Troupe du Roi le confident, l'ami de bon conseil, le négociateur actif et utile. En relation, comme auteur, avec les comédiens du Marais aussi bien qu'avec le Palais-Royal, il servit d'intermédiaire entre les deux troupes, et, après avoir travaillé à les réunir, ce fut encore lui qui amena Thomas Corneille à Guénégaud, où ce cadet d'un illustre aîné

donna d'abord Achille sur la fin de 1673, P^^is Circé, et, en attendant Circé, retardée par des procès entre les comédiens, Don César d'Avalos qui ne fut pas une pièce malheureuse.

De Vizé travailla-t-il à Don César d'Avalos? La pièce porte bien le cachet de Thomas Corneille. Travailla-t-il b. Circé? Cela est moins douteux. La fecture de Circé n'a rien de personnel d'abord, et puis nous allons voir, par un effet du succès de Circé, s'introduire entre l'auteur et les Comédiens une certaine manière de régler leurs comptes (à l'avantage de l'auteur, s'entend) qui semblerait un fruit naturel de la collaboration.

Cet ingénieux procédé, un des précédents de la pratique actuelle en matière de droits d'auteur, mérite qu'on s'y arrête un moment.

La Troupe de Guénégaud comptait alors quinze parts de comédien, portées à dix-sept par les deux que touchaient Sourdéac et Champeron, comme propriétaires-machinistes, ou machinistespropriétaires.

Lorsque l'auteur d'une pièce nouvelle n'avait pas vendu son manuscrit pour un prix fait, et qu'il était un illustre, il prélevait à son tour deux parts de comédien sur les chambrées. Thomas Corneille étant un illustre, le nombre des parts montait de dixsept à dix-neuf pour Circé, à vingt même, y compris la part de Baraillon, le maître tailleur, qui avait aussi la sienne, comme il convient dans une pièce à costumes et à décors.

Mais, par le fliit d'augmenter en nombre, les parts diminuaient en quotité. Th. Corneille le remarqua promptement, surtout s'il partageait lui-même avec un collaborateur. Le succès de Circé était magnifique et sans exemple, ce qui vaut bien une prime sans doute. Th. Corneille demanda sa prime, n'importe sous

quel nom. Les Comédiens se réunirent, le 14 mai 1775, pour examiner la demande, et, à la suite de cette réunion, La Grange écrivit : « Ce jour, la Troupe a délibéré de donner les partz d'autheur, fur quatorze, fans conféquence pour les autres pièces. »

Sans conséquence, hélas ! c'est ainsi que commencent les ficheux précédents; mais passons. En touchant ces deux parts d'auteur sur quatorze et non sur vingt, Thomas Corneille était largement avantagé. On le traitait sur le même pied que MoUère. Je ne dis pas qu'un simple amour-propre de poëte ne fût trèscapable de réclamer l'égahté avec l'auteur des Femmes savantes et du Malade imaginaire , mais l'idée de la prime par la fiction des quatorze parts n'est pas précisément d'un poëte, elle devait venir surtout à un homme de théâtre, compliqué d'un homme d'affaires et d'un publiciste. Il y avait des trois dans le créateur du Mercure galant. De Vizé, à certains égards, est un précurseur de Beaumarchais; il serait assez naturel qu'un premier Beaumarchais eût inventé les premières combinaisons du droit d'auteur.

Quoi qu'il en soit, c'est à Vlnconnu que commence la collaboration déclarée de de Vizé et de Thomas Corneille. La fortune de l'Inconnu, ce Cid de la féerie, passa encore celle de Circé. Le Triomphe des Dames vint ensuite. De Vizé n'y parut pas. Il avait pressenti le demi-succès ; mais il ne l'esquiva non plus qu'à demi. Le Triomphe des Dames fut joué le 7 août 1676. Le fictum de Guichard est du même temps. Guichard, en disant que de Vizé compose la plupart des pièces représentées sur le théâtre Guénégaud, faisait allusion au Triomphe des Dames, ou, s'il ne le comptait pas, il comptait nécessairement les ouvrages de Thomas Corneille antérieurs à VInconnn, c'est-à-dire Circé et Don César d'Avalos lui-même.

Mais nous n'en sommes pas encore là. Pour ce qui restait des compagnons de Molière, il s'agissait d'abord de vivre, d'avoir une salle, de remonter leur troupe et de s'entendre sur les deux points avec celle du Marais, qui jouait un double jeu.

Elle était lasse de se ruiner en machines dans un théâtre sans cHentèle assurée, et de ce côté-là, elle ne se refusait pas à la jonction ; mais, dans le même temps où elle semblait se prêter sincèrement aux ouvertures, elle n'en marchandait pas moins Guénégaud par les dessous. Par les dessous aussi, Sourdéac avec Champeron tenait les enchères ouvertes. Le bail au plus offrant! L'ancien Palais-Royal l'enleva par une surenchère. C'était partie gagnée. Qui eut le théâtre eut les deux troupes. En vo3\ant La Grange se rendre au Marais avec de Vizé, on sent que les choses sont à la conclusion. C'est dans la main de de Vizé que se réuniront celles de La Roque et de La Grange.

(3) Déjeuner pour la Troupe, c'est-à-dire dans l'intérêt et au compte de la troupe. La note est de l'écriture de La Grange et de sa grosse écriture. En sortant du Marais, je suppose que La Grange offrit le déjeuner à l'arbitre concihateur. Le déjeuner pouvait être bon : quarante sous par tête!

(4) Battre le fer pendant qu'il est chaud. Tout porte à croire que les dépenses sont du même jour et que La Grange ne remit pas au lendemain pour aller rendre compte de l'état des choses au heutenant de police.

EXTRAIT DE l'eSTAT

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