‹ Documents sur Le malade imaginaire: Estat de la recette et despence faite par ordre de la compagnie, avec une introd. et des notesChapitre 35 sur 47 · FAITE PAR M"" HUBERT PAR ORDRE DE LA COMPAGNIE · texte numérisé non relu

FAITE PAR M"" HUBERT PAR ORDRE DE LA COMPAGNIE

(Pièce II.)

Rendu a Mon/'' de Vifé ' pour un Voyage de chaife. . . i' lo' Payé Vne journée de chaife le jeudy 25^ niay- pour aller

à Sceaux 915

Payé à Monfieur Du Croify fninant fou mémoire^' cy ra-

porté 21 14

Payé à Monfieur De La Grange fuiuant fon mémoire'^ cy

raporté, cy 71$

Payé le jeudy i')'' juin pour un voyage fait à Sceaux . . 5 5

Payé pour trois Voyages faits che:^ Monf^ de la Reynie

pour l'affaire de Madeni^^^ Oifillon^ 4 15

Payé le dimanche 2^" juin pour vu voyage fait à Sceaux

pour l'affaire de Mad^^" Oifillon 6 »

Payé pour vn voyage fait che:(^ Mon fie ur de la Reynie pour l'affaire de Madenû^^ Oifillon 115

Payé pour Vn autre Voyage de chaife che^ Monf De la Reynie pour retirer l'ordonnance concernant Vejlahlifjement 2 25

Payé Vue demie fournée de chaife pour aller che:^ Monf'' le

Bailly de S^-Germain et en pliifieurs autres endroits^ . 410

Payé à Vn charetier qui a mené La décoration pour jouer

la première fois dans le lieu i 10

NOTES

(i) Voilà encore de Vizé dans son rôle d'homme d'affaires. Il n'accompagne ici ni La Grange ni aucun autre comédien. Il fait seul les démarches dont il est chargé, prend une chaise pour les faire, et la Compagnie lui tient compte du prix de la course.

(2) On se rappelle que le contrat d'acquisition pour le théâtre de la rue Mazarine avait été signé le 23, c'est-à-dire deux jours auparavant. Hubert, car ce fut lui sans doute, alla en porter la nouvelle à Colbert; mais si l'on s'en rapporte à la différence des chiffres (9' 15^ d'une part, 5 livres de l'autre), il semble qu'Hubert ait été retenu plus longtemps à Sceaux que n'y avait demeuré M"^ MoUère, le 14 et le 1 5 .

Ms'' de Harlay, qui avait ordonné les prières des quarante heures pour le succès des armes du Roi marchant sur la Hollande, en faisait, ce jour-là, l'ouverture par une messe solennelle, pontificalement célébrée à Notre-Dame. Le ministre assistait-il à la cérémonie, et Hubert avait-il dû attendre son retour?

(3) C'est le mémoire XXXIII.

(4) C'est le mémoire XXXIV.

(5) En juin 1673, l'afi'aire de M''° Oisillon était sa réception dans la troupe de Guénégaud, malgré la résistance de la Compagnie. Six ans plus tard, il y eut encore l'affaire de M"^ Oisillon ; ce fut sa mise à la retraite.

Sur la première affaire, La Grange garde le silence; de la seconde, voici ce qu'on recueille dans son registre :

Au commencement de l'année théâtrale (i 679-1 680) :

(c Et on a mis AP'° Ozillon à la penfion qui a effé réglée cyaprez par arrefls de la Cour à 1,000 "'' par an, quoy qu'elle n'euft cy-devant que trois quartz de part. »

Suit le tableau de la Compagnie d'où le nom de l'obscure comédienne a été effacé :

(c M"^ Ozillon, penfion 1000'. »

A la date du 23 août : « Sentence contre M"*^ Ozillon qui ordonne, au fujet de l'exclufion, que la Compagnie optera de lui payer 1,000' ou de la remettre à fa part, finon l'option référée.

« Appel de la fentence par les parties. »

Samedi 23 septembre : « Arreil: du 7™^ qui ordonne 1,000' de penfion à M"'' Ozillon, et l'exclut de la trouppe. »

Si l'on rapproche l'exclusion judiciaire de 1679 et les cinq voyages de 1673 «pour l'affaire de M""^ Ozillon », il n'est pas difficile de voir la suite logique qui he le dénoûment au début, le début au dénoûment :

Marie Dumont, femme de Pierre Auzillon, qui devint guidon de la compagnie du prévôt de l'Ile-de-France et sur lequel j'ai appelé déjà l'attention du lecteur, était peut-être une jolie personne, mais à coup sûr une méchante comédienne. Si je doute même

DU MALADE IMAGIKAIRE. 34I

qu'elle fût jolie, c'est que Robinet, dans ses Lettres en vers, ne trouve ;\ louer d'elle que la gorge (rt) et qu'il se tait sur le visage, procédé délicat, à l'usage des feuillistes honnêtes qui veubnt rester de bonne foi en se faisant une industrie de la louange. Peu importe d'ailleurs que le visage de M"'' Ozillon fût plus ou moins agréable. Ne s'agit-il que d'expliquer l'utile protection qui la fit passer, sans talent, du Marais à Guénégaud ? Mais la beauté n'a pas un privilège exclusif pour être protégée, et, honni soit qui mal y pense! M"'' Auzillon, Ozillon, Oizillon, ou l'Oisillon — les quatre s'écrivent sérieusement — avait un légitime protecteur dans son mari, ou dans le protecteur naturel de son mari, M. le lieutenant de police (/').

Pierre Auzillon, qui n'avait pas encore son four et qui s'acheminait de loin au grade de guidon dans la compagnie du prévôt de rile-de-France, était un des agents actifs et dévoués de la police. Qu'il fût exempt dès 1673, ^"^^^ ^e peut; en tout cas, il l'était quatre ans plus tard. Au mois de novembre 1677, nous le

(a) Les deux belles-fœurs des Urlies, L'une et l'autre affez accomplies Et Mad'moifelle l'Oifillon, Ayant fort la gorge félon Qu'une gorge belle me feniblc, Y font les trois Grâces enfemble.

(Lettre du 8 mars 1670. Compte rendu des Amours de Venus et d'Adonis.)

(b) Dans l'interrogatoire que La Grange et Hubert eurent -X prêter le 17 mai 1679, devant le commissaire de La Mare, La Grange exposa que M""" Ozillon était entrée à Guénégaud sur la recoin mandat ion d'une personne qualifiée qui s'intéressait pour cette demoiselle, car cette dernière n'avait aucun mérite distingué pour le théâtre.

Avec la discrétion et la mesure qu'on lui connaît, La Grange n'eût pas parlé de cette recommandation d'une personne qualifiée, si elle n'eût pas été (la recommandation) tout à Hiit avouable et avouée.

voyons, en qualité d'exempt, correspondre avec Colbert et lui adresser un rapport bien écrit sur un certain Grand-Etienne, dit Grand-Simon, dit Grand-Cousin, espèce de berger, de sorcier, de vagabond, signalé par un autre garnement comme s'étant prêté, par de coupables sacrilèges, à de mauvais desseins contre la personne du Roi.

Grand-Cousin avait disparu. Las de le rechercher inutilement, Pierre Auzillon concluait dans son rapport à ne pas suivre plus loin la piste et à ne plus s'occuper d'un gueux insignifiant, dénoncé par un autre gueux de son espèce.

Il y avait là une erreur, on le reconnut plus tard. Pierre Auzillon se trompait, mais par deux bons sentiments : la pitié pour le misérable, le mépris pour le dénonciateur. Son rapport lui fliit honneur de toutes les manières. On sent les services qu'il pouvait rendre. C'était cet ordre de services que M. de la Reynie trouvait juste de récompenser dans M"*^ Ozillon; seulement, de son côté, la nouvelle Troupe du Roi trouvait juste aussi de ne pas acquitter les dettes de la prévôté.

Comment M"^ Auzillon était-elle entrée au théâtre du Marais? Elle y était entrée, voilà tout. Elle s'y était nommée elle-même, ou on l'y avait nommée l'Oisillon, ce qui la pose médiocrement devant la postérité. Dans les pourparlers qui précédèrent la jonction, il devait être convenu entre les deux troupes qu'elle ne passerait pas à Guénégaud ; mais ce n'était pas ainsi qu'elle l'entendait, et ses protecteurs l'entendaient exactement comme elle. Il semble que M. de la Reynie lui eût promis qu'elle serait engagée, et qu'il ne voulait pas en être démenti par les Comédiens, ou même qu'après leur avoir négligemment parlé de l'engagement de M"'' Ozillon sans y tenir, il ne leur permettait plus de ne

pas signer le contrat tout de suite^ par la seule raison qu'il avait dit un mot.

En fliit, que les Comédiens aient été sommés de se rendre auprès du lieutenant de police ou qu'ils aient sollicité de lui l'honneur d'une audience, on voit bien qu'ils avaient devant eux un juge prévenu. Trois fois leur éloquence s'efforça de le convaincre, trois fois elle y perdit ses plus solides arguments. M. delà Reynie dut s'étonner de trouver une telle résistance dans une Compagnie dont il tenait le sort entre ses mains, n'ayant pas encore rendu l'ordonnance qui devait la rétablir. La situation des Comédiens était précaire. Ils avaient tout à craindre de leur courage. En ces difficultés, la Troupe envoya une dépuration auprès de Colbert, pour supplier le ministre de ne pas la laisser contraindre à faire un engagement indigne d'elle. Colbert lui-même n'y put rien ou se récusa. Il flmt bien le supposer, lorsqu'on voit les Comédiens renvovés à M. de la Reynie. Il ne leur restait plus qu'à faire leur soumission. Ils la firent, et, comme si l'ordonnance n'avait été retenue jusque-là que pour punir leur opiniâtreté, aussitôt l'affaire de M"° Ozillon terminée au gré de M. de la Reynie, on put aller recevoir de ses mains l'ordonnance pour l'établissement de la Troupe du Roi dans la rue Mazarine, ainsi que la suppression du théâtre du Marais.

L'ordonnance était signée depuis le 23 juin et ne fut signifiée que le 10 juillet, le lendemain de la réouverture.

M"^ Ozillon triomphait. Rien ne manquait a sa gloire, si ce n'est pourtant qu'elle n'avait pas tout à fait les honneurs et le bénéfice de la part entière. La Compagnie était parvenue à la lui écorner d'un quart; mais, réduite aux trois autres, elle en avait encore un de plus qu'une excellente comédienne comme M"^ de Brie.

Et ensuite ?

Quoi ensuite? Il n'y ,a pas d'autre suite à ces victoires de la protection. Trois quarts de part, et ce fut la fin. Je me trompe. La fin nous l'avons justement ici : trois années sans joie et sans rôles, l'ennui de rester dans la coulisse et d'y promener des toilettes qui n'auront pas l'honneur de se faner à la rampe.

Après ces trois années, le ressentiment opiniâtre des vaincus prend sa revanche, déchire le contrat, prononce la mise à la retraite, et règle la pension sur le pied de la demi-part.

Nouvelle lutte, nouvelle affaire Ozillon; procès, sollicitations ardentes des deux parties auprès de la justice, sentence à deux tranchants qui les blesse l'une et l'autre, mais qui laisse aux Comédiens le choix de la blessure : ou garder M"^ Ozillon, ou lui servir une pension de i,ooo francs. Les Comédiens optèrent dédaigneusement pour la grande pension à payer, assez heureux de se défaire d'une non-valeur à ce prix.

(6) Pas de date pour cette demi- journée de chaise; à la rigueur, et d'après la place qu'occupe ce petit article sur l'état général, on peut conjecturer que la dépense ne remonte pas au-dessus du 2) juin. Si l'état général avait une date, cette date ferait limite et le champ des inductions se trouverait circonscrit. Il ne l'est pas. Limitons-le nous-mêmes au 9 juillet qui fut le jour de l'ouverture de Guénégaud.

Du 25 juin au 9 juillet que f:iisait-on à Saint-Germain?

« Monfeigneur le Dauphin, dit la Galette sous la rubrique de Paris (i^"" juillet), grâces à Dieu en très-parffite fanté, continue dans le chafteau de St-Germain-en-Laye fes exercices d'efprit et de corps, avec des progrez qu'on ne peut affez admirer. Il a en-

voyé le fieur de lu Chefnaye, Ton premier gentilhomme de la Manche, vers la Reyne, àTournay, pour lui rendre fes refpects et s'informer de la llmté de Sa Majefté, qui avoit, ces jours pafTez, été faignée et purgée pour une légère indifpofition. »

Posteà se ignare, Ensuità piirgare.

Il £iut toujours en venir là dans le grand siècle, et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défendait pas les reines.

«De St-Germain-cn-Laye, le 7 juillet 1673. Le 4 de ce mois, fur les 5 heures du foir, Monfeigneur le Dauphin fit chanter le Te Dciim pour la prife de Maëftricht, en l'églife de ce lieu, où ce prince affifta avec toute fa cour, et le foir il fit aulïï faire dans le parc du vieux Chafteau un beau feu d'artifice au bruit de boettes (boites) et de la moufquetterie. »

La veille, Paris avait eu son Te Deiim solennel à Notre-Dame, avec le canon de la ville, celui de l'Arsenal, celui de la Bastille tonnant de concert, dès le grand matin et pendant la cérémonie. Feux d'artifice aux portes de tous les grands hôtels; dans toutes les rues, feux de joie allumés jusqu'au jour. C'était un bonheur, c'était un enthousiasme qui allaient redoubler en se communiquant à toute la France. Le 15 juillet, la Ga:(ette écrivait encore :

« Les réjouiffances pour la prife de Maëftricht fe font faites en tant de lieux et fe continuent tous les jours en tant d'autres qu'il eft impoflible de leur donner place ailleurs que dans un détail particulier qui vous fera donné. »

Au miheu de l'allégresse publique, quoi d'étonnant que la nouvelle troupe de Guénégaud, puisqu'elle était autorisée à vivre, puisqu'elle le savait dès le 23 du mois précédent, ait voulu être

aussi une part de la fête universelle et renaître en quelque sorte sous les auspices du Dauphin, fils de Louis XIV?

Si je ne me trompe pas, si avec cette demi-journée de chaise bien employée, les délégués delà Compagnie trouvèrent le temps de voir le bailly de Saint-Germain, d'en obtenir une autorisation pour jouer la comédie, de faire quelque autre visite utile, de louer une salle de spectacle et le reste, les représentations données a Saint-Germain purent servir à la Troupe de répétitions générales pour la prochaine ouverture de Guénégaud.

On s'y recorda trois ou quatre jours. On avait besoin de s'ajuster les uns aux autres et de se concerter entre nouveaux camarades. Peut-être quitta-t-on Saint-Germain le 4 juillet, le même jour que le Dauphin, qui s'en allaita Saint-Cloud. En tout cas, on avait dû s'arranger de manière à être à Paris le 9, puisque c'était le 9 que la Troupe du Roi se représentait devant le public et prenait possession de Guénégaud au nom de Molière.

C'était un dimanche d'été. Le spectacle pouvait être court à cause de la chaleur; l'affiche n'annonça qu'une pièce, Tartuffe, et c'était assez. Pourquoi Tartuffe? Parce que c'était le chef-d'œuvre le plus saisissant et le plus osé du maître? parce que Tartuffe avait eu sa longue histoire, parce qu'il semblait faire appel à cet esprit d'indépendance en matière de religion qui s'appelle aujourd'hui la libre pensée et qui s'appelait alors le Hbertinage ? — Peut-être, si l'on veut, — mais surtout parce que c'était l'œuvre de reconnaissance et d'actions de grâces, où l'autorité royale apparaissait au dénouement dans tout l'éclat de sa justice et de sa générosité.

Comme Orgon et les siens, la Troupe du Palais-Royal avait été dépouillée par un traître. Un fourbe charitablement recueilli, un gueux remis à neuf, l'avait chassée de la maison de famille.

Tout était perdu, l'arrêt était prononcé, lorsqu'un regard favorable du prince avait suspendu la sentence. Le dénoûment s'ajustait de lui-même à la situation :

Remettez-vous, Messieurs, d'une alarme si cliaude.

Et aussitôt la louange du prince « ennemi de la fraude » s'épanchait avec cette effusion qui a été abrégée depuis :

D'un fin discernement sa grande âme pourvue Sur les choses toujours jette une droite vue; Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ; Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle. Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.

Le salut est tombé de ses mains. Il a permis à ses acteurs de n'être pas dispersés, de se réunir et de vivre sous sa protection, en mémoire des services de Molière, en mémoire de celui qui a tant fait pour ses plaisirs, pour l'éclat de ses fêtes et la gloire de son règne !

Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois

On vous vit témoigner pour soutenir ses droits.

Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense.

D'une bonne action verser la récompense, -

Que jamais le mérite avec lui ne perd rien,

Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien.

Damis là-dessus :

Que le Ciel soit loué !

Madame Pernelle.

Maintenant je respire.

Elmire.

Favorable succès !

Marianne.

Qui l'aurait osé dire !

Et Cléante, c'est-à-dire la raison toujours calme, la parfaite modération, même vis-à-vis de Tartuffe, auquel il souhaite encore un repentir sincère, Cléante rappelle à toute la famille qu'elle a un devoir sacré à remplir, celui de se jeter aux genoux du Roi pour lui rendre grâces de ses bontés.

Sans le mariage de Valère, qu'on ne saurait oublier non plus, puisqu'il est conforme à la pratique universelle du théâtre, la pièce finirait dans cet clan de reconnaissance envers le souverain :

Oui, c'est bien dit. Allons à ses pieds avec joie Nous louer des bontés que son cœur nous déploie.

La Troupe de Molière rétablie dans la rue Mazarine, Guénégaud rouvert par Tartufe, Tartuffe reparaissant sous la protection royale après les malheureuses funérailles infligées au Comédien, c'était la revanche de Molière, c'était l'inique persécution de Mê'' de Harlay contre l'illustre mort publiquement désavouée par Louis XIV.

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