‹ Documents sur Le malade imaginaire: Estat de la recette et despence faite par ordre de la compagnie, avec une introd. et des notesChapitre 36 sur 47 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Arrivé à la fin d'un travuil dont Je ne me dissimule pas, hélas ! l'insuffisance, je me retourne vers le point de départ et je me demande si la conclusion n'a pas l'air de contredire le début ? J'ai commencé par le regret et l'amertume, je termine presque par l'hosanna; les deux termes ne sont-ils pas inconciliables? N'y a-t-il rien à retrancher des deux parts ?

N'ai-je pas eu tort de chercher dans la vie et la mort de Molière d'autres tristesses que ses tristesses domestiques?

Je fliis sincèrement mon examen de conscience, et il me semble que ma conscience ne m'adresse pas de reproche. J'ai voulu être fidèle à l'impression des faits, je crois l'avoir été. Les faits changent; il est naturel que l'impression ne reste pas la même. La vie n'est pas arrangée de telle sorte que le deuil y soit éternel. C'est la loi du monde, au contraire, qu'il ne soit pas donné au chagrin de troubler longtemps la sérénité extérieure de la société humaine. La consternation de la Troupe de Molière fut profonde au 17 février; le 9 juillet n'en fut pas moins un jour de gratitude et d'allégresse. Je n'ai été que l'historien de cette allégresse et de cette gratitude.

L'une et l'autre étaient légitimes. Le mal qu'avait pu fiiire le Roi, — je n'ai pas dit qu'il l'eût fait sciemment, — il l'avait réparé, autant qu'il le pouvait, vis-à-vis des Comédiens; les Comédiens l'oubliaient. Le présent oublie d'autant plus vite, qu'il regarde l'avenir; c'est en regardant le passé qu'on se souvient, parce qu'on retrouve. Je n'ai rien retrouvé qui ne fût connu. J'ai relu Grimarest — il est si bon de relire ! Moins prévenu ou autrement prévenu, j'ai autrement compris, voilà tout, et je demande la permission de rappeler ici quelques lignes de l'ami de Baron, racontant les derniers moments de Molière.

« Le jour que l'on devait donner la troisième représentation du Malade imaginaire » (mettons la quatrième, mais l'erreur n'a pas d'importance), « Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ce qui l'engagea de faire appeler sa femme, à qui il dit en présence de Baron : a Tant que ma vie a a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru c( heureux : mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans u pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de « douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis « plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me don- « nent pas un instant de relâche. Mais, ajouta- t-il en réfléchisce sant, qu'un homme souffre avant de mourir ! Cependant je « sens bien que je finis. »

C'est là une des pièces capitales du malheureux procès que la postérité, par admiration pour Molière et par trop de penchant à dramatiser la biographie, a trouvé bon d'instruire contre sa veuve.

Dans l'espèce, la preuve manque essentiellement de clarté. Au point de vue de l'indignité d'Armande et du martyre que ses dé-

règlements auraient fait soufFrir au grand contemplateur, on en tire peu de lumière. Les paroles de Molière sont vagues et insignifiantes. Où est là dedans l'accent d'un cœur déchiré ? Où est l'amour? Où est le pardon? Où est la colère? Qu'y a-t-il qui soit d'un mari jaloux et offensé ? Qu'y a-t-ii qui soit particulier à cette femme, qui a été presque son enflmt? à ce jeune homme, à cet élève, qui a été son fils, à ces deux complices de la plus cruelle ingratitude ?

S'ils sont coupables, Molière, qui ne peut pas être leur dupe, car ses ennemis ne lui ont pas permis de rien ignorer, car la haine, pour ne pas l'appeler la calomnie, lui a craché toute insulte à la face, MoHère n'est donc qu'un Sganarelle sans courage, qui ne sait ni oublier, ni se souvenir ? Quel triste rôle lui impose-t-on, à ce George Dandin maté, mourant avec Angélique à sa droite, Clitandre à sa gauche, et gémissant entre leurs bras du mal qu'il n'ose plus savoir s'ils lui ont fait ?

Non. Il faut voir les choses telles qu'elles sont. Laissons là le roman, l'évangile apocryphe du Molière crucifié par Armande sur le calvaire de l'amour incompris. Il y a bien assez des essais malheureux de sa jeunesse, de son exil dans la province, des machines remuées contre lui par l'Hôtel de Bourgogne, de la dénonciation de Montfleury, de la cabale des pharisiens, de l'insolence des marquis et des ducs, des misères du comédien de son temps, des soucis du directeur de théâtre, du labeur incessant, inquiet, précipité de l'auteur, de sa déplorable santé, de toutes les souffrances attachées à la sensibilité particuHère du génie, pour faire de sa vie un douloureux martyre. Le dernier coup de ce martyre a été la représentation du Malade imaginaire. Je l'ai cru, je le crois, et la citation que j'ai faite de Grimarest, confirme ce résultat de mon étude.

Relisez dans cet esprit h plainte de Molière, et vous verrez ce qu'elle prend de précision et de justesse.

Molière souffre. Son mal a redoublé; il est troublé dans son corps et dans son esprit : c'est la fin qui approche. Il a Baron auprès de lui, Baron, témoin aimé, devant lequel il est accoutumé de vivre. L'autre témoin lui manque, Armande, avec laquelle il a eu la joie de se réconcilier. Il la demande; elle arrive; entre les deux, il se trouve aussi bien qu'on puisse être pour mourir et il s'encourage à la mort en jetant un triste coup d'œil sur toutes les raisons qu'il a de ne plus tenir à l'existence.

Tant que sa vie, sa vie d'homme de théâtre, a été mêlée également de douleur et de plaisir, tant qu'il a pu mettre en balance avec les mauvais jours de sa jeunesse, sa jeunesse elle-même, — avec la déconfiture et la prison, l'avenir, — avec l'exil de la province, l'éclat du théâtre de L)'on, — avec la ligue des comédiens de Paris, la vogue des Précieuses, — avec le Petit-Bourbon jeté bas, la glorieuse hospitaUté du Palais-Cardinal, — avec Tartuffe ajourné , l'honneur de passer de la maison de Monsieur dans la maison du Roi, • — avec les cabales, la revanche du succès, — avec le travail prodigieux, le courage que donne la faveur, — avec les difficultés de Paris, les caresses et le sourire de Versailles, — trop sage pour demander à la destinée humaine au delà de ce qu'elle donne, il s'est tenu assez heureux; mais aujourd'hui, ajoute- t-il, aujourd'hui que l'équilibre n'existe plus, que les peines n'ont pas cessé de s'accroitre, que les difficultés s'accumulent sans relâche, qu'un fourbe ignominieux me dépouille, qu'on fait au traître un privilège de ce qui m'appartient, qu'on me ruine et que j'ai tout à refaire, sans en avoir la force, sans pouvoir compter sur aucun moment de douceur, aujourd'hui que le Roi

me relègue à l'écart, qu'il est tout à un autre, que LuUi me ferme Saint-Germain et m'exclut de Versailles, je ne puis plus tenir contre toutes les misères qui ne me donnent pas un instant de trêve. Pourquoi vivre? Pourquoi ne pas mourir tout de suite ? Mais, hélas! qu'un homme souffre avant de mourir!

A le voir dans cet accablement, Armande et Baron, les larmes aux yeux, le conjurent de ne pas se désespérer, de ne pas jouer ce jour-là et d'en prendre son parti, car voilà ce qui le tue : sentir la nécessité de rester debout et l'impuissance d'y contraindre un malheureux corps qui ne reçoit plus les ordres de sa volonté ! n'être plus en état de vivre et ne pas être libre de mourir, avec cinquante pauvres ouvriers qui sont là, qui ne seront payés que sur la recette, et chez qui manquera le pain si la recette ne vient pas!

Baron et M"^ MoHère ont beau redoubler d'instances pour obtenir qu'il garde la chambre, l'idée de ces pauvres ouvriers le ranime, et lui fait retrouver l'énergie d'un suprême effort. Il s'est consulté. Il se répond à peu près de pousser la représentation jusqu'au bout, pourvu qu'on la commence à quatre heures. Ainsi fait-on, et il ne s'est pas trompé. La pièce touche à sa fin, quand il est pris de cette convulsion qu'il dissimule. Il rentre dans sa loge, où il se met en robe de chambre ; mais c'est pour passer chez Baron et lui parler de la soirée. Sa préoccupation est toujours là. La recette n'a peut-être pas tout à fait répondu à son héroïque dévoûment. Elle a baissé de 259 livres. Celle du mardi avait été de i,879'io'; — il est vrai que c'était le mardi gras. Celle-ci ne donne que 1,619 livres; — il est vrai qu'on est au premier vendredi de carême. N'importe : Molière n'est pas rassuré. Il demande à Baron ce que l'on dit de son Malade imaginaire, et la

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