‹ Documents sur Le malade imaginaire: Estat de la recette et despence faite par ordre de la compagnie, avec une introd. et des notesChapitre 37 sur 47 · JI.VL. IMAG · texte numérisé non relu

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réponse de Baron n'est pas sans laisser entrevoir qu'il y aurait eu un peu d'indécision dans le succès du premier jour.

« M. le Baron, rapporte Grimarest, lui répondit que ses ouvrages avaient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les goûtait. »

C'était encore là qu'il aurait eu besoin du Roi. Chaque fois que le public avait failli faire fausse route, au début de ses comédies, le Roi, qui ne se trompait pas, ramenait aussitôt l'opinion; mais, hélas ! quelques moments encore, et le public n'allait plus être exposé à prendre le change sur les pièces naissantes du grand comique. Sa vie et son œuvre étaient à la fin. \^ainement Baron essayait-il de lui réchauffer les mains dans son manchon. Il avait le froid de la mort au fond des os; ce froid-là lui gagna rapidement le cœur. Vers dix heures du soir, au compte de La Grange, le comédien-poëte entrait, gloire sans tache, dans l'admiration de l'infailhble postérité.

Il venait de jouer le mort et il mourait. Il mourait déjà tout à l'heure en jouant le mort; en s'éteignant, il continuait son rôle. Comme il avait témoigné le désir de prendre un bouillon. Baron en avait envoyé chercher un chez M"'^ MoHère. Molière le refusa, parce que les bouillons composés pour sa femme étaient trop chargés d'épices; puis, craignant peut-être qu'elle ne prit mal son refus, il le répara doucement en lui faisant demander un oreiller qu'elle avait promis et qui était saturé de quelque drogue soporifique.

« Tout ce qui n'entre pas dans le corps, dit-il, au rapport de Grimarest, je l'éprouve (?) volontiers, mais les remèdes qu'il fiiut prendre me font peur; il ne fliut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. »

N'est-ce pas à peu près ce que Béralde venait de lui dire sur la scène ou plutôt ce que Béraldc venait de dire au public en son nom ?

Sur la réplique d'Argan : « Tant pis pour lui (pour Molière) s'il n'a point recours aux remèdes » :

BÉRALDE.

« Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie; mais que, pour lui, il n'a justement de force que pour porter son mal. »

Qu'on pèse bien cette publique déclaration de Molière. Il n'y a pas ici d'épigramme contre les médecins; il y a plutôt une excuse touchante. Rapprochée d'une mort si voisine, cette phrase toute simple l'annonce, la contient, elle en fait partie. C'est Molière toujours présent, toujours mourant dans le Malade imaginaire, qui nous pajle aujourd'hui comme il parlait à Baron, et qui nous demande encore notre compassion la plus tendre. MoHère méritait bien qu'on lui laissât, à la représentation, cette parole suprême. Elle a été retranchée cependant; elle ne se dit plus sur le théâtre. Lorsque j'aurais pu la faire rétabUr, j'en ai perdu l'occasion. C'est une fltute dont je m'accuse. Je regrette de n'avoir pas restitué au plus humain des beaux génies, à celui qui nous a le plus sincèrement ouvert sa confiance, la dernière confidence de son agonie.

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