L'INTÉRIEUR DU THEATRE
d'après la comédie des comédiens (a).
«Si les comédiens, dit Chippuzeau (h), vivent honnêtement dans leurs familles, ils vivent fort civilement entre eux, ils se visitent et font ensemble de petites réjouissances, mais avec modération, et peu souvent de peur que trop de fréquentation n'attire le mépris ou la débauche. »
Le mépris, j'entends le trop de flimiliarité, qui est à éviter en effet. Il est certain que la familiarité de camarade à camarade.
(a) La Comédie des comédiens, tragi-comédie par le fieur Govgenot. Paris, Pierre David, 1633. Petit in-4''.
{b) Liv. III, chap. xi.
supprimant entre les acteurs, hors de la scène, les formes de la cérémonie, supprime insensiblement sur le théâtre le sentiment de la réserve et des distances à observer entre les personnages de l'action tragique ou comique.
Les comédiens, au dix-septième siècle, s'abstenaient donc de la familiarité. Pas de tutoiement, et le « Monsieur » de toute sa longueur. Dans les Précieuses ridicules^ où se présentent sous leurs propres noms La Grange et Du Croisy, comme prétendant à la main de la fille et de la nièce du bonhomme Gorgibus, la plus grande liberté que se permette Du Croisy avec son compagnon est de l'interpeller : « Seigneur La Grange ».
Remarquez que nous sommes ici au comique. « Monsieur de La Grange » aurait commencé sérieusement une pièce qui n'avait garde d'être sérieuse et qui ne se donnait pas pour l'image, mais pour la caricature de la vie.
Dans V Impromptu de Versailles, qui est le tableau des Comédiens du Palais-Royal, pris sur nature, Molière en scène appelle pour la répétition tous ses camarades qui lui répondent, l'un après l'autre, de la coulisse,
« Holà, ho. Monsieur de Brécourt. — Quoi ! — Monsieur de La Grange. — Qu'est-ce? — Monsieur Du Croisy. — Plaît-il? — Mademoiselle Du Parc. — Hé bien ! » et ainsi de suite, jusqu'à M"'= Hervé qui réplique : « On y va ! »
La Grange, sur son registre, n'a jamais écrit Molière, ni La Thorillière, ni Hubert tout court; mais M. de Brécourt, M. de la ThorilUère et M. de Molière.
Même civilité, même cérémonie dans les prologues des comédies du dix-huitième siècle, qui montrent si volontiers au pubhc l'intérieur du théâtre et la scène avant le lever du rideau.
Baron écrit le prologue de son Coquet trompé. Dans ce prologue, où il se joue lui-même, il soutient une discussion avec le ménage Beauval, avec La Thorillière et le vieux Crispin tour à tour. C'est au sujet d'un coup de tête qu'il a résolu de fliire, en refusant de laiss-er représenter sa pièce nouvelle, devant la Huneuse cabale des sifflets.
La querelle a beau s'échauffer, aucun des comédiens ne se dispense des formules les plus officielles ; personne ne manque au a vous )) ni au « Monsieur » .
Baron, dans sa pièce imprimée, se garde bien de ne se pas donner le « Monsieur » à lui-même, et se désigne, à chacune de ses répliques : « M"' le Baron ».
Le « Monsieur » ainsi que le « vous » étaient le droit du sociétaire, comme on a dit plus tard. Le sociétaire, du haut de sa situation, appelait le gagiste Croisac ou ChAteauncuf, tout uniment, et il le tutoyait. En revanche, l'ex-gagiste ou l'ex-valet du comédien, qui avait été en même temps son élève, réclamait de lui le «vous » ou le « Monsieur» aussitôt qu'il entrait dans la Compagnie et qu'il arrivait à toucher sa part sur la recette.
Il y a une pièce de théâtre qui dit tout cela et qui est trèscurieuse à ce point de vue, c'est la Comédie des comédiens, jouée à l'Hôtel de Bourgogne en 1633, l'année où fut représentée la Veuve, de Corneille.
La Comédie des comédiens est assez peu connue; non pas qu'il soit difficile de se la procurer. Les éditeurs du Théâtre-Français au 16" et au ij^ siècle en ont donné dans ce recueil un excellent texte, soigneusement revu et annoté avec une piquante érudition, par Ed. Fournier, c'est tout dire; mais sous le rapport de l'intérêt dramatique, la lecture de la pièce est peu encourageante, et
3éO ESTAT DE LA RECETTE ET DESPENCE
tous les lecteurs ne se sont pas donné la peine d'y chercher un autre intérêt. Peut-être ne sera-t-on pas fllché de revoir ici quelques détails auxquels on n'aurait pas assez pris garde et qui sont des documents précieux pour l'histoire de notre théâtre.
Dans la pièce de Gougenot, le lieu de la scène n'est pas indiqué ; seulement l'action se passe entre les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, chez eux par conséquent; le sujet des deux premiers actes est la réception de Beauchâteau, ainsi que celle de Guillaume (Gros-Guillaume) et de Turlupin.
Suivant Le Mazurier, François Chastelet de Beauchasteau, que Molière devait retrouver, trente ans plus tard, jouant le Cid au même théâtre, et parodier dans Yliiiproniptu de Versailles, aurait débuté en 1633, pour l'emploi des seconds rôles. Il y aurait donc apparence que la Comédie des comédiens lui fournissait son rôle de début. Elle est disposée pour un début en effet et un début dans les deux genres. Les deux premiers actes, qui sont la partie comique, servent de prologue à trois actes de tragi-comédie.
Quant à Gros-Guillaume, Eudore Soulié a dit de lui : « J'ai vainement cherché quelque document devant me foire connaître Robert Guérin qui, au théâtre, eut deux noms : Gros-Guillaume et La Fleur. Tout ce que j'ai pu apprendre, c'est qu'il jouait encore à l'Hôtel de Bourgogne en 1632. »
Mettons en 1633, mais sans qu'il fût précisément contemporain de Beauchâteau. L'un commençait, l'autre finissait. Pour Beaucliâteau, son début était un début réel; pour l'autre, il n'était qu'une fiction comique.
Ainsi pour Turlupin, ce bizarre composé d'un comédien, d'un bouffon et d'un commissaire de l'artillerie de France, — tricéphalc et trionyme : — Henri Legrand, sur les cadres de la Guerre,
Belleville dans la comédie sérieuse (?), Turlupin à la farce, débutant ici par jeu, lui qui mourut en 1637, ayant cinquante ans d'âge, au compte de M, Jal, — au compte de Sauvai, cinquantecinq de théâtre.
Fasse qui voudra, dans la pièce de Gougenot, la part du vrai et celle de la fiction comique; pour ma part, je me récuse et ne me hasarde qu'à faire celle des mœurs théâtrales.
Voici d'abord les noms des personnages des deux premiers actes, qui sont les acteurs de l'Hôtel, à commencer par BcUerose, puis : Gaultier, avocat; Bonifice, marchand; Capitaine (ou le Capitan); Guillaume (Gros-Guillaume), valet de Gaultier; Turlupin, valet de Bonif-ice; 2^me Valliot, femme de Gaultier; M™^ Beaupré, femme de Boniface ; M. Beauchasteau ; Beauchasteau ; M"^" Gaultier; M™^ Boniface; M™" La Fleur ; M'^'^ Bellerose.
Quatorze noms sur lesquels, si l'on supprime une fois celui de Beauchasteau, qui doit avoir été répété là par mégardc, et celui de M"'' Bonifice, qui a bien l'air de faire double emploi avec M'"'^ Beaupré, le nombre des acteurs se trouve ramené à douze, que Beauchâteau déclare le plus haut chiffre d'une troupe bien complète («).
(rt) ... D'autant que dou:;^c acteurs, pour le plus, dont la scène est corn-
En ce moment, Bellerose s'occupe de former une troupe de comédiens « pour h service et contentement particulier du Roi, avec permission de Sa Majesté de s'exercer aussi en public ». (Page 33.)
La formule est à retenir. Elle explique fort bien comment Molière, quand il était requis avec les siens « pour le contentement particulier et le service » de Louis XIV, fermait tout simplement la porte de son théâtre et ne la rouvrait qu'au bout d'un mois, sans que les bourgeois de Paris v eussent rien à dire, si ce n'est de remercier le prince qui voulait bien leur prêter de nouveau sa Troupe personnelle.
Tout ou presque tout est à foire, comme dans une compagnie qui se remonte. Non-seulement il y manque un amoureux, mais Gautier et Boniface, récemment engagés, je suppose, en sont encore à se disputer les rôles de Rois, l'épée au poing. Gautier a même reçu un coup d'épée dans le bras. Les autres emplois sont si loin d'être tenus, que les deux champions pacifiés offrent chacun de mettre, pour quelque petit avantage, son valet au service de la Troupe.
On se rappelle le Songe d'une nuit d'été. Shakespeare nous y fait faire connaissance avec ses comédiens de campagne, qui ont été jugés les plus dignes de jouer devant le Duc et la Duchesse d'Athènes, la nuit des noces royales. Ils sont acteurs et gens de métier à la fois. Nick Bottom est tisserand; François Flûte, raccommodeur de soufflets; Robin Starveling, tailleur; Thomas Snout, chaudronnier; et Snug — bien rugi, lion! — menuisier.
posée, doivent en cinq actes et en deux heures représenter ce qui, dans l'univers, aura peut-être succédé en vingt années à mille personnes (acte \", scène 2*^).
Dans la pièce de Gougenot, Gautier est avocat, Boniface est marchand. Leur querelle est venue d'une discussion orageuse sur la prééminence de leurs professions.
En offrant d'amener leurs valets à la Compagnie, Gautier et BoniÊice ne font que suivre la coutume. Valets d'acteurs et apprentis comédiens, c'était tout un. Le théâtre, la poésie ellemême, surtout la poésie dramatique, avaient le rapin comme la peinture. Tristan avait été élève ou valet de Théophile, Le poëte basque, de Poisson l'ancien, a son garçon de lettres qui ramasse ses manuscrits jetés au panier et s'en fait des comédies. Mascarille, ce valet bel esprit de La Grange, qui se pique de vers et de galanterie, n'en est pas à jouer la comédie pour la première fois, ce qui le rend tout à fait propre à trancher du marquis chez nos précieuses de province, avec la garde-robe de son maître.
Au genre près, Guillaume et Turlupin sont dans les mêmes conditions pour faire de bons originaux à la scène. Ce n'est pas là-dessus que leurs maîtres se sont trompés. Où ils trouveront du mécompte, c'est sur le prix que vont demander les deux compères. Maître Turlupin est intervenu tout à l'heure au miheu de la querelle et a fait, à l'impromptu, un petit intermède de sa façon, dont Bellerose a été enchanté. Le drôle sait bien ce qu'il vaut, Guillaume aussi; de là l'ambition qui enfle déjà leurs visées.
Au commencement du second acte, nos deux bons apôtres s'abordent, tant soit peu rêveurs et soucieux, comme des gens qui ont failli s'engager imprudemment, et qui cherchent le moyen de se dédire. Voici leur dialogue :
TURLUPIM.
Eh bien, Guillaume, qu'en dis-tu? Auras-tu le courage de porter ton bonnet sur le théâtre ? Mon maître me persécute pour foire la comédie ;
mais j'appréhende les inconvénients que les plus habiles hommes ont beaucoup de peine à éviter.
Guillaume.
Ton maître te persécute, et ma maîtresse me recherche sur le même sujet; il n'y a sorte de cajoleries dont elle n'use pour m'y faire résoudre, jusqu'à me faire des présents.
TURLUPIN
Mais encore, que t'a-t-elle donné?
Guillaume.
Elle me donna, l'autre jour, une écritoire; avant-hier, un chaussepied; hier, un peigne, et aujourd'hui elle m'a donné six paires de ses vieux souliers, des cure-dents, du pain d'épices, des mitaines, un sifflet de buis, une cuiller et plus de trente chansons nouvelles du Pont- Neuf, et toujours ma soupe pleine de choux.
TuRLUPiN, se moquant.
Voilà de grands excès de faveur; mais que feras-tu de cette écritoire?
Guillaume, piqué.
Écoute, Turlupin : souviens-toi que je suis Guillaume, clerc du docteur Gautier, et que je m'entretiens de linge du seul profit des copies que je fais à mon maître. Et ne faisons pas de comparaisons : les chasseurs ni les pêcheurs ne prennent pas toujours; les singes font la moue à leurs maîtres; les perroquets parlent toutes langues et la barbe ne fait pas l'homme; mais si tu veux que nous vivions en paix, gausserie à part, oui, je porterai mon bonnet et mes chausses sur le théâtre, avec peut-être plus d'assurance et d'honneur que tel qui se mire septante fois le jour. En doutes-tu? Si tu es si capable, argumente; et, si je ne te donne pas une solution de continuité par le nez, estime-moi alors indigne d'une écritoire.
TURLUPIX.
Ne nous fâchons pas, je te prie; dis-moi si tu as donné parole à ton maître ?
Guillaume.
Non; mais j'ai promis à ma maîtresse et à Monsieur de Bellerose; car, pour mon maître, il ne désire pas beaucoup que je sois dans la Troupe, parce qu'il sait bien que, aussitôt que j'y serai, il ne faudra plus parler de maître ni de valet hors du théâtre.
TURLUPIN
Je n'entends pas ce que tu veux dire.
Guillaume.
Tu te mêles quelquefois de faire le sérieux, Turlupin, jusqu'à relever ta moustache, voire jusqu'à faire faire le castor à ton chapeau, et tu ne sais pas que la condition comique ne connaît point de maîtrise ni de servitude hors de l'action («). Mon drôle de docteur s'imaginait que je
(a) C'est ce que dit Damis à son oncle Baliveau dans la Mêtromanie. Inopinément rapproches par le raccord d'une comédie de salon, Baliveau qui cherchait son neveu, Damis qui évitait son oncle, se retrouvent vis-à-vis l'un de l'autre, prêts à répéter leur scène. Coup de théâtre. Un peu remis du premier étourdissement, Baliveau se souvient qu'il est oncle et lève sa canne sur son neveu. Celui-ci l'arrête sans se déconcerter, et prenant son avantage :
Damis.
Monsieur, ce geste-là vous devient interdit ! Nous sommes, vous et moi, membres de comédie. Notre corps n'admet point la méthode hardie, De s'arroger ainsi la pleine autorité, Et l'on ne connaît point chez nous de primauté.
Baliveau (à part).
C'est à moi de plier, après mon incartade.
Damis (gaiment).
Répétons donc en paix. — Voyons, mon camarade. Je suis un fils. . .
Baliveau.
J'ai ri. Me voilà désarmé.
Damis.
Et vous un père. . . .
Baliveau.
Eh ! oui, bourreau ! Tu m'as nommé.
serais le bon Guillaume et que je remettrais ma fortune de comédie à son «/discrétion, pour en traiter avec la Compagnie, et, ainsi, que je serais si maraud et si bélître que de me contenter toujours des croûtes que ses dents ne peuvent mâcher, et d'une soupe, le plus souvent d'une tête de maquereau qui reste sur son assiette. Non ! non ! Pour le théâtre, je prendrai telle qualité qu'on voudra; mais, pour la table, j'entends que celle de Monsieur me demeure, c'est-à-dire que je veux pêcher au plat (a), à main ouverte, le cul sur la selle, et le tout en forme comique, sans différence de Gautier ni de Guillaume. Corbleu ! pour qui me prends-tu, que je veuille passer ma jeunesse en cigogne, et me faire nourrir par mes enfants, lorsque je ne pourrai plus ronfler ni cracher à terre ? A d'autres ! Turlupin. Les niais sont en tutelle et les oisons leur font peur avec le souffle. Le vacher de Gonnesse disait, l'année passée, qu'il ferait beaucoup de groseilles ; et quand on lui demandait comment il le savait, il répondait : parce qu'il le voudrait. De même le docteur dit que Guillaume sera toujours son valet, parce qu'il le voudrait aussi ; mais aussitôt que j'aurai mis le pied sur le théâtre, en qualité de comédien, je ne mettrais pas seulement une épingle à son collet.
(a) Dans un curieux article de la Mosaïque (1874, p. 343), sur l'expression « avoir bouche en cour », après avoir constaté qu'au grand siècle, chez le Roi aussi bien qu'ailleurs, tous les convives puisaient eux-mêmes le potage à la soupière avec leur cuillère, « en un mot que l'on mangeait encore à la gamelle », M. Aug. Challamel continue par cette citation qu'il emprunte à Mii^ de Montpensier :
« Le Roi ne mettait pas la main à un plat qu'il ne demandât si Ton en voulait, et ordonnait de manger avec lui ; pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m' étonnait, et j'ai été très-longtemps à m'accoutumer à en user ainsi. Quand j'ai vu que les autres le faisaient, et que la Reine me dit un jour que le Roi n'aimait pas les cérémonies et qu'il voulait qu'on mangeât à son plat, alors je le fis. »
Ainsi s'explique, dans le Bourgeois gcnlilboiiinie (acte III, scène i), ce que dit Dorante à la marquise Dorimène, en lui faisant remarquer la grosse galanterie de M. Jourdain : « Mais vous ne voyez pas que M. Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous toucbez. »
TURLUPIN
Va, Guillaume; tu vaux mieux qu'une des perles de Cléopàtre! Touche-là. Je veux contracter alliance perpétuelle avec toi. Tant y a que, à ce que je vois, tu veux avoir part au gâteau (part sur la recette du spectacle).
Guillaume.
Tu serais ignorant ùi supcrlativo gradil si tu le croyais autrement. S'il se trouve un teston pour un quart d'écu en ma part, je veux qu'on mette deux liards dessus pris sur le commun; autrement, point de Guillaume
TuRLUPIN.
Voilà qui va le mieux du monde Tu sais bien qu'on s'assembla,
hier, au logis de ton maître, où l'affaire fut résolue, et qu'on reçut en la Compagnie Monsieur de Beauchàteau. Je croyais que j'y aurais été appelé ; mais j'ai su le contraire par mon maître, et qu'on n'y parle de nous qu'en titre de serviteurs pour qui on s'est promis de nous faire passer, moyennant quelques petits gages que nos maîtres se promettent encore de retirer pour nous.
Guillaume.
Ma maîtresse m'a fait le même rapport; mais je lui ai fait voir que la stérilité des fruits dément bien souvent l'abondance des fleurs, et qu'il faut avoir de bons yeux pour prendre des cirons à la lune.
TuRLUPIN.
Guillaume, sais-tu (ce) que nous ferons ? Allons nous promener, et faisons connaître à ces messieurs la nécessité qu'ils ont de nous. Tenons ferme et tu verras des merveilles.
Sans que Guillaume et Turlupin aient besoin de sortir, entre Bellerose avec le Capitaine.
Ici se place une petite scène de rotomontade, scène encore
neuve ■ — YlUiision comique ne se joua que trois ans plus tard — et qui devint bientôt une des scènes obligées du genre. Le Capitaine se retrouve devant nos deux bouffons qu'il ne cherchait pas, bien qu'il se dût de les immoler pour leurs insolences de la veille; mais le terrible vantard n'est qu'un poltron, cela va sans dire, et dissimulant sa retraite sous un prétexte héroïque, plutôt que de déshonorer son épée, il s'éloigne pour aller prendre les armes dont il a coutume de se servir contre la canaille.
Durant cette querelle comme pendant celle de Boniface et de Gautier, Bellerose garde l'attitude du comédien qui annonce, du chef de la troupe. Il est l'arbitre calme et disert, le conciliateur bienveillant, sententieux comme le chœur antique. Après la sortie du Capitan, il morahse encore sur la nécessité de se supporter les uns les autres dans les Compagnies; puis enfin, il arrive où l'attendent Turlupin et Guillaume :
Au reste, nous étions députés, lui et moi (Bellerose et le Capitaine) pour vous chercher et pour vous faire entendre comme nous fîmes hier notre association touchant la Compagnie...., dans laquelle vous avez été retenus comme nécessaires, suivant les intentions de vos maîtres, lesquels ont fait votre condition telle qu'ils l'ont désirée; et, parce qu'on est maintenant sur la distribution des rôles, il faut que vous veniez recevoir les vôtres, afin de vaquer désormais à l'étude, pour essayer notre première pièce au plus tôt.
Turlupin.
Monsieur de Bellerose, je ne sais pas l'intention de Guillaume ; mais, pour moi, je me viens d'enrôler avec un capitaine des gardes qui m'a fait l'honneur de me présenter une hallebarde (l'insigne des sergents — de m'oflrir d'être sergent).
Guillaume.
Et moi, je viens de donner parole à un seigneur allemand de le suivre en qualité de maître d'hôtel.
Bellerose.
Oui , mais comment l'entendez-vous ?
TURLUPÎN.
Que vous chercherez un Turlupin,
Guillaume.
Et un Guillaume,
Turlupin.
Pour être valets de votre Compagnie.
Bellerose.
Jamais nous n'avons pensé à vous recevoir en qualité de valets.
Guillaume.
Et encore moins en celle de compagnons Ça).
Bellerose.
Vos maîtres ont cru pouvoir disposer de vous.
Turlupin.
Et je suis assuré,
Guillaume.
Et nous sommes assurés,
Turlupin.
Que nos maîtres se sont trompés.
Bellerose.
Quoi ! Parlez-vous tout de bon ?
(rt) Membres de la Compagnie.
Guillaume.
Pour moi, je vous dis, je vous le promets et je vous l'assure, qu'il n'est pas plus vrai que vous êtes Bellerose, qu'il est certain que je ne serai pas Guillaume le comédien, sous un autre titre que celui de compagnon.
TURLUPIN
Et moi, je vous avertis, je vous certifie et vous le jure, que si toutes les dépouilles de tous les théâtres du monde m'étaient offertes de la propre main de Roscie, pour engager un de mes ongles à la scène, sans participer aux deniers tournois de la cassette, je ne les accepterais pas. En deux mots. Monsieur de Bellerose, Guillaume et moi ne sommes plus des enfants.
Bellerose.
Ah ! je vois bien la maladie. Vous voulez tirer part et non gages (être associés et non gagistes). Parlez franchement.
Guillaume.
Voilà l'affaire. Cet article accordé, je quitte l'Allemagne et la maîtrise (le seigneur allemand et la condition de maître d'hôtel).
TURLUPIN
Et moi, cet article mis en difficulté, je m'en vais dresser les bataillons carrés.
Beauchateau, entrant; à Bellerose.
Monsieur, j'ai charge de la Compagnie de vous chercher pour vous prier d'amener Turlupin et Guillaume, afin qu'ils reçoivent leurs rôles avec nous.
Turlupin.
Monsieur de Beauchateau, en l'opinion que (où) vous êtes que mon camarade et moi serons de votre Troupe; quand ce [ne] serait que pour honorer le Théâtre, il me semble que vous ne retrancheriez rien de l'honneur de personne en nous donnant du Monsieur.
Guillaume.
Ho'nneur que nous allons recevoir en de nouvelles conditions.
TURLUPIN
Ce nom-là ne me peut manquer ; car ordinairement les sergents d'une compagnie sont plus craints et plus respectés des soldats que les capitaines, à cause de cette pointe de hallebarde qu'ils voient si souvent passer devant eux.
Guillaume.
Y a-t-il rien de si aimé, de si caressé, ni de si craint, dans la maison d'un grand, qu'un bon maître d'hôtel? On n'entend d'autre nom, dans les offices, que celui de Monsieur le maitre. Chacun le caresse. Tous les tard-venus au dîner de Monsieur lui protestent qu'ils aiment mieux sa table que celle de Monsieur, pour l'obliger à leur [faire] part des retailles de son réservoir (rt). Et toujours du Monsieur! Les passevolants ou surv^enants, à parlet honnêtement, ne savent en quelle posture se mettre pour nous obliger à leur faire bon visage, et il n'y a pas jusqu'aux poëtes qui ne nous honorent jusques à faire des vers à notre louange. Et toujours du Monsieur! Les officiers, les pages et les laquais tremblent devant le maître d'hôtel et ont toujours le nom de Monsieur en la bouche. Ha ! ha !
Beauchateau.
Monsieur Guillaume, excusez-moi si j'ai oublié un mot que je n'ignore pas qu'il vous soit dû méritoirement.
Guillaume.
Ha ! ha !
Beauchateau.
Cependant vous m'apprendrez, s'il vous plait, l'un et l'autre, à
quoi tendent ces discours de sergent et de maître d'hôtel ?
(a) Des morceaux de sa réserve.
Bellerose.
Il n'y a qu'un mot : c'est que, sur l'établissement que nous avons fait de notre Compagnie, ces messieurs entendaient d'y entrer comme compagnons de part et non de gages.
Beauchateau.
Pour moi, j'eusse trouvé leur demande juste, s'ils la fussent venus faire eux-mêmes.
Bellerose.
Toute la faute vient de l'avarice de leurs maîtres. Or, sus, il y a bon remède. Je donne dés maintenant mon consentement et ma voix à vos intentions.
Beauchateau.
Je suis de votre opinion
Bellerose.
Or çà, Messieurs, ne perdons point de temps. Monsieur de Beauchâteau et moi nous allons accommoder l'affaire au point où vous désirez.
Turlupin.
Et nous irons cependant entretenir nos nouvelles conditions, au cas que l'injustice ne voulût pas céder à la raison.
Guillaume.
Et de peur de demeurer à pied entre deux mulets.
Ainsi se passent les choses. Bellerose et Beauchateau se rendent à l'assemblée des comédiens où Bellerose, comme toujours, tonibe au milieu d'une contestation, celle-ci conjugale et en par-
tie carrée : Gautier aux prises avec sa femme, M™'' Boniface avec son mari (a).
(a) « Le docteur Boniface, disent les frères Parfaict(t. III, p. 582, à l'année 1600), acteur de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, qui ne nous est conau que sous ce nom de théâtre qu'il adoptait dans les farces et dans les pièces comiques. »
Et dans le Dictionnaire des théâtres de Paris (ij^ô, t. I, p. 465) : « Boniface (Ml'e), comédienne de l'hôtel de Bourgogne, femme de l'acteur précédent. Hist. du Th., année 1633. »
Hisl. du 77;. enfin, 1633, après une disette presque absolue de documents, modestement confessée au sujet de M"c Bellerose, les frères Parfaict ajoutent : « Nous avons encore moins de renseignements sur M'"'-" Boniface, épouse de l'acteur qui représentait sous ce nom. »
Si le docteur Boniface de la Comédie des Comédiens et celui des frères Parfaict ne font qu'un seul personnage, on voit que « l'auteur qui représentait sous ce nom « vivait encore en 1633. La même année, paraissait chez le libraire Pierre Ménard Boniface et le pédant, comédie en prose, imitée de l'italien, de Bruno Nolano.
Rien ne dit que la pièce imitée de l'italien ait été ou n'ait pas été jouée ; mais on voit que le caractère de Boniface, « vieillard amoureux », était toujours en crédit et le rôle passé en emploi.
Jusqu'au milieu du xviii^ siècle, les affiches ne donnaient pas les noms des acteurs. Il y eut un temps où ceux-ci n'y étaient désignés que sous le nom de leur personnage.
Nous en avons un exemple dans l'affiche des Comédiens de la Troupe choisie, la plus ancienne affiche de spectacle que l'on connaisse, puisqu'elle pourrait remonter à 163 1, c'est-à-dire à l'année où fut imprimé Ligdamon et Lidias, dont elle annonce une représentation.
Avec la grande pièce de Scudéry se jouait la farce, aujourd'hui inconnue, de Gilet savetier, à laquelle l'affiche fait cette réclame :
« Gilet savetier ce (se) promet de vous donner de ris (lisez riz et entendez rire) pour plus de deux carêmes, où Ambobus et la Grand'Michelle l'assisteront. »
Il est évident qu' Ambobus et la Grand'Michelle sont les noms des deux principaux rôles de la pièce. Supposez aux deux acteurs — la Grand'Michelle a bien l'air d'un homme travesti en femme — supposez-leur assez de succès, chacun en son rôle, pour que le public voulût les revoir avec le même caractère d'habit et de comique dans des actions différentes, le même nom
Bellerose continue de rendre des sentences dignes de Siilomon : Si M. Gautier est jaloux, c'est à la vertu de M'""' Gautier à dissiper ses visions mélancoliques, — et si l'avarice de iM. Boniface veut lésiner sur les costumes de sa femme, l'intérêt général (écoutez bien), l'intérêt général se chargera de mettre un frein à sa mesquinerie, réglera pour sa femme tout ce qui concerne l'habit de théâtre et fixera pour lui des points sur lesquels il ne pourra disputer ni contrarier, sans se bannir de la Compagnie.
Finalement, la grande question :
Bellerose.
Mais, Messieurs, savez-vous la résolution de Monsieur Turlupin et de [Monsieur] Guillaume ?
Guillaume.
Voilà comme il faut parler des hommes d'esprit.
répété sur plusieurs affiches diverses finirait par devenir le leur et désignerait deux personnalités nouvelles. Il y aurait des Grand'Michelle et des Ambobus, comme il y avait des Philippins et des Jodelets. Ils ne s'appelleraient plus que de leurs noms de masques, comme le fils du tapissier Poquelin courait risque de s'appeler Mascarille ou Sganarelle s'il n'eût été le poëte qui est resté Molière.
On ne retrouve pas le premier nom de Boniface caché sous le second. Je n'ai pas la prétention de l'avoir découvert, ce qui serait une gloire assez mince, je me contente de faire remarquer que dans la liste des personnages Mme Beaupré est qualifiée femme de Boniface. Et pourquoi pas ? La belle et fière Mlle Du Parc était bien la femme de Gros-René.
Mais je ne puis pas dissimuler non plus que sur la même liste, à quatre lignes de «M™e Beaupré, femme de Boniface », il y a encore « M^e Boniface» sans autre désignation, et qu'aussi bien cinq lignes au-dessus de « M^^-s Gautier » tout court, il y a « M'"^ Valliot, femme de Beaupré », — M^e Valiiot, cette comédienne si bien faite, que Tallemant appelle la Valiotte.
Enigmes sur énigmes.
TURLUPIX.
Oui, oui, nous sommes ici pour cela.
Gautier.
Turlupin m'a dit...
TuRLUPiN, le reprenant.
Monsieur Turlupin !
Gautier, continuant.
Son intention et celle de Guillaume.
Guillaume.
Vous avez bien de la peine à prononcer ce nom de Monsieur.