‹ Dogme et critique (volume 2)Chapitre 20 sur 113 · t à nous traiter réciproquement en frères · texte numérisé non relu

t à nous traiter réciproquement en frères

une adhésion d'une autre nature qu'aux conclusions ordinaires de la science et de la philosophie, sous réserve pour moi de ne pas détruire ni altérei' la signification pratique, la valeur de vie du fait que j'ai à interpréter, de la donnée que j'ai à comprendre.

Quatrième objection. — M. Wehrlé juge que je n'ai pas le droit de citer en même temps contre les dogmes leur transcendance et leur immutabilité, parce que (dit-il) : « la transcendance de là réalité quHls expriment enlève tout caractère limitatif à l'immutabilité qu'ils supposent». Encore une f^s, c'est là ne pas voir que mon objection ne va nulKtnent contre les dogmes euxmêmes, mais seulement Contre la conception intellectualiste qu'on s'en fait. Shipposez en effet que les dogmes soient avant tout de! énoncés théoriques; alors ils s'adressent directement à l'intelligence spéculative, tout comme les vérités scientifiques et philosophiques ordinaires; mais leur transcendance les fait incommensurables avec celles-ci 0), incapables de se composer avec elles pour constituer un système cohérent; et voilà donc rendue fatale cette rupture d'unité dans l'esprit, celte vie en partie double, que nul ne saurait accepter (^). Que si maintenant, pour éviter ce reproche, on en vient — comme tant de concordistes l'ont fait, au dommage égal de la science et de la foi, — à insérer violemment les dogmes parmi les vérités du savoir humain, à dire qu'ils doivent (tout en restant dogmes) être interprétés en continuité avec elles, à les recevoir au même titre spéculatif que ces dernières (sauf un accident de méthode qui ferait qu'ils ne nous soient saisissables que par le dehors), c'est l'immutabilité du dogme qui devient l'obstacle, en introduisant dans les rouages de la pensée scientifique des bâtons qui en arrêtent le mouvement. Les deux repro-

1. Alors que, par votre attitude, vous venez d'affirmer une commiane mesure.

2, C'est vous-mêmes qui avez placé les dogmes dans un plan où ils font antinomie: comme s'il n'y avait qu'un seul plan de pensée.

ches de Uatiscendance et dHmmutahilité sont donc également fondés et parfaitement conciliables : eomplémentaires, pourrait-on dire. Mais, je le répète, ce qu*ils ruinent, c'est la conception intellectualiste du dogme, non le dogme lui-même. En somme, ils ne disent pas autre chose que ceci: conmient les dogmes seraient-ils en leur fond des énoncés comparables à ceux de la science théorique, s'ils possèdent essentiellement des caractères inverses de ceux que Ton reconnaît sans conteste à ces énoncés?

Après cela, je suis d'accord avec M. Wehrlé. Que la libre recherche scientifique soit d'un autre ordre que l'adhésion aux dogmes, que la religion ait comme destination propre et directe de préparer les hommes à réternité et de les conduire au ciel, qu'il faille accepter que le dogme ne rende à la vie intellectuelle terrestre que des services indirects: c'est précisément ce que je soutiens. Mais c'est non moins précisément, il me semble, ce que la conception intellectualiste du dogme conduit à méconnaître ou à nier.

La conclusion de tout ce qui précède, c'est qu'en ^ffet, comme je l'avais dit, la plupart des catholiques et de leurs adversaires ont le tort commun de se faire du dogme une conception intellectualiste. Je ne pense pas du tout avoir moi-même créé gratuitement l'occasion de ce reproche par la manière dont j'ai présenté au public les « personnages collectifs » et les « théories anonymes » qui constituent l'objet de ma critique. Je n'ai cité aucun nom, parce que je n'entendais pas viser particulièrement les opinions de tel ou tel, mais bien l'opinion commune, le plus souvent implicite et sous-entendue. Toutefois, si c'en était ici le lieu, il ne me serait pas difficile d'avancer une foule de textes empruntés à des écrits contemporains et nettement révélateurs de l'état d'esprit que j'incrimine. Quiconque connaît la littérature

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successifs: !<> la révélation nous apprend-elle quelque chose ? 2o ce quelque chose a-t-il un sens pour nous ?

Il m'est impossible de ne pas faire observer tout d'abord que cette manière de transposer le problème, en réalité le supprime. Ce que j'ai dit au début du présent article me dispense d'insister ici. Moi aussi, je crois que la révélation nous apprend quelque chose : à savoir, quelque chose qui concerne directement notre action et n'atteint qu'à travers elle (ou plutôt en elle) notre connaissance. Moi aussi, je crois que ce quelque chose a un sens pour nous : à savoir, un sens pratique et moral, un sens relatif à la vie. Moi aussi, je crois que le dogme est une expression intelligible de faits et de réalités: à savoir, une expression appartenant à une langue de l'action qui traduit la vérité objective par son écho pratique en nous. Certes tout cela devient ensuite matière à représentations, théories, systèmes, etc.; mais on quitte ainsi le domaine du dogme proprement dit pour celui de la spéculation philosophique faite à propos du dogme et il n'y a plus dès lors obligation d'adhérer que dans la mesure où la construction intellectuelle édifiée peut être prise, un peu à la manière d'une parabole, pour un simple véhicule du sens vital seul réellement dogmatique.

Je voudrais, sans revenir là-dessus, répondre seulement à l'accusation d'agnosticisme que porte M. Wehrlé contre moi. C'est un point dont je parlerai plus ampleihent ailleurs. Mais il en faut dire au moins quelques mots ici.

M. -Wehrlé « pose d'abord en fait que Dieu a parlé, au pied de la lettre »; et il s'inscrit en faux contre la teneur d'une note ainsi conçue: « Dieu a parlé, dit-on. Que signifie le mot parler dans ce cas? A coup sûr, c'est une métaphore. Quelle réalité cache-t-elle ? Toute la difficulté est là. » — En écrivant cette note, je prie qu'on le remarque bien, je n'avançais nullement que la révélation n'est pas une réalité (car, si la métaphore cache une réalité, c'est que cette réalité existeX:mais seulement que de la réalité en cause nous n'avons pas

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une vue directe (est-ce dans cette Bévue qull y a lieu d'insister là-dessus?) et que pour la saisir il nous faut interpréter des analogies et des images. Or il me semble que cela est l'évidence même. Je ne conteste rien des théophanies bibliques, j'admets qu'il y a eu communication des pensées de Dieu à l'homme, j'accorde que « l'Église, en nous faisant dire et chanter que VEsprit- Saint a parlé par les prophètes, entend bien signifier une locution divine positive ». Mais, en même temps, je maintiens ma note. Et il me sera facile de la justifier(*). Car enfin le mot parler, au sens propre, signifie une relation établie d'homme à homme, la manifestation d'une pensée humaine à une autre pensée humaine par l'intermédiaire de signes sonores, et cela suppose la même nature foncière de conception chez les deux interlocuteurs aussi bien qu'une certaine immédiation dans leur rapport. Dans tous les autres cas, l'emplçi du mot parler n'est plus que métaphorique et réclan^e une interprétation plus ou moins compliquée pour qu'on arrive à saisir la réalité sous le symbole. Or, je le demande, combien y a-t-il d'intermédiaires entre Dieu et nous dans l'acte révélateur, qu'il s'agisse de révélation primitive, patriarcale, mosaïque ou prophétique ? et quelle distance entre l'ineffable pensée de Dieu et l'échc lointain qui nous en arrive sous le voile d'un discours humain? C'est pourquoi il est vain de croire qu'on explique quelque chose en assimilant la révélation à l'acte d'un professeur qui expose d'autorité à un auditoire non compétent le résultat de recherches dont cet auditoire ne saurait entendre la preuve. Et voilà tout ce que la note incriminée voulait dire. — Je sais bien, il est vrai, que « l'Incarnation réalise dans un fait transcendant la vérité stricte de la formule anthropomorphique » et que « la Divinité absolue du Christ fait que

1. Quand la Bible dit: pluit Domintis (ExoD., IX, 23), pluerat Donnnus Deus (Gen., II, 5), tonahit Deus (JOB., XXXVII, 5), on ne Tentend pas au pied de la lettre. Pourquoi procéder autrement pour le Dixit Deus ad Moysen du Pentateuque ou le Haec dicit Dominus des Prophètes?

Dieu a parlé d'une façon immédiate, sensible, terrestre. » Mais enfin ce n'est pas en dehors de toute révélation que cela nous est connu (^). De sorte que nous voilà ramenés au point de départ. C'est qu'en effet la difficulté semble inéluctable pour l'apologétique. Lorsqu'on dit alors que « Dieu a parlé », le mot Dieu signifie le Dieu du philosophe, l'Être ineffable, incompréhensible, infiniment élevé au-dessus de toute nature créée ou créable, que la raison découvre comme principe et fin suprêmes, mais que « personne n'a jamais vu » (JOAN., I, 18). C'est de ce Dieu qu'il faut percevoir et discerner « la parole ». Dans ces conditions, ne suis-je pas en droit de maintenir intégralement ma note ?

Mais, comme le dit M. Wehrlé, cet aspect du problème était en somme hors de cause dans mon article: il ne s'agissait que de définir le contenu du message divin. Te reviens donc à la question véritable pour écarter brièvement l'accusation d'agnosticisme.

Oui certes, je crois que Dieu par la révélation nous a vraiment appris quelque chose de très positif qui sans sa grâce fût demeuré à jamais inaccessible aux prises de notre raison. J'aî dit plus haut comment à mon avis cela s'accorde avec le principe d'immanencç. Mais il reste, en toute hypothèse, à qualifier ce quelque chose, à qualifier la connaissance que nous en avons au poini de vue dogmatique. C'est là que je oie sépare, de M. Wehrlé. A ce qu'il dit dans les pages 337 et 338 de son article (^), je souscris entièrement. Mais, en quoi cela m*e*mpêche-til de soutenir que le dogme n'inclut aucune philosophie proprement dite, qu'il est seulement matière à philosophie possible, philosophie d'ailleurs qui reste toujours une œuvre purement humaine et qui ne se trouve jamais canonisée par le fait qu'elle enveloppe et véhicule un sens dogmatique ? Je persiste à prétendre que le dogme, en tant que tel, nous propose le divin

1. M. Wehrlé le dit lui-même (pages 337 et 338 de son article, passim, à propos de rincarnation).

2. Il y expose à grands traits l'économie de la révélatioH chrétienne.

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