I. — LA NOTION DE DOGME DANS L'HISTOIRE
Il faut d'abord que je remercie M. de Grandmaison pour les confirmations importantes qu'il a tirées de l'histoire à l'appui de ma thèse. Car c'est bien en ma faveur que déposent les documents qu'il cite. Je ne doute pas que sur ce point nous n'arrivions facilement à une entente complète.
Pour moi comme pour Vincent de Lérins, un dogme est une vérité religieuse irréformable parce que révélée : je me suis borné à mettre l'accent sur le caractère religieux, non spéculatif, de cette vérité; et je ne pense pas que là-dessus, si la question eût été posée de son temps, saint Vincent de Lérins m'eût contredit. Je veux bien qu'on dise du dogme qu'il s'adresse à la raison et qu'il exige une adhésion de l'intelligence : est-ce que cela empêche qu'il soit la notification d'un fait, d'une donnée,hreî l'objet de théories à faire, plutôt que renonciation explicite d'une théorie déjà faite ? Le tout est de savoir en quel langage le dogme s'adresse à la raison et quelle sorte d'adhésion il requiert de l'intelligence. A quoi j'ai répondu qu'il est formulé en langage d'action pratique et qu'il réclame une adhésion d'ordre moral. C'est donc au sens primitif du mot Dogme que je me suis surtout attaché, sens de décret, d'ordonnance, de prescription, de commandement, plutôt juridique en effet que philosophique en ce qu'il vise à régler notre conduite plutôt qu'à augmenter notre science. Comme les écrivains du Nouveau Testament, comme les Pères apostoliques, j'insiste sur l'aspect auctoritatif, impératif, des propositions dogmatiques. De ce côté, du moins, on ne
qu'est-ce qu'un dogme ? 91
pourra pas m'opposer la tradition. Mon travail se réduit, si l*on veut, à faire le départ de ce qui est SoÇa et de ce qui est oiyjxx dans les énoncés doctrinaux d'aujourd'hui (1).
Considérons maintenant Tusage moderne du mot Dogme. Je Tai pris comme synonyme de l'expression article de foi divine et catholique. Il s'applique donc à une vérité: 1» révélée, c'est-à-dire contenue dans la parole de Dieu écrite ou traditionnelle; 2^ proposée par rjÉglise à notre croyance en tant que divinement révélée, proposition faite soit par un jugement solennel, soit par l'exercice du magistère ordinaire et universel. Dans ces conditions, ce que je me suis demandé, c'est à quel ordre de vérités appartiennent les dogmes ou, si vous préférez, sous quelles espèces un dogme nous présente la vérité de l'objet dont il notifie l'existence, et sur quoi porte au juste l'obligation dogmatique. Et j'ai répKDndu : un dogme est une vérité d'ordre vital, il nous présente son objet sous les espèces de l'action commandée en nous par lui, et l'obligation d'adhérer qui l'accompagne concerne proprement sa signification pratique, sa valeur de vie. Voilà l'interprétation que j'oppose à celle qu'on nomme intellectualiste^ laquelle consiste à prendre un dogme poqr un énoncé de théorème. Celle-ci semble en réalité beaucoup moins authentiquement traditionnelle que ne le croit la pensée commune d'aujourd'hui. L'Évangile n'est guère intellectualiste; il n'a pas Tallure d'un exposé théorique, d'une spéculation explicative; et quand saint Paul (JRom.,X, 9) parle de confesser de bouche et de croire en son cœur, son langage favorise évidemment l'interprétation pragmatique plus que l'interprétation intellectualiste du dogme.
Ma position ainsi précisée, je ne vois pas très bien, je l'avoue, comment M. de Grandmaison peut me reprocher de ne pas avoir distingué suffisamment entre dogme et théologie. Il me semble que cette distinction était au contraire pour une bonne part la substance même de