Luc, xxiv, 12, 24; Joan., XX
7. Luc, XXIV, 11; JOAN., XX, 8, 18, fait encore un pas de plus dans la voie qui relie la foi des apôtres à la découverte du tombeau vide; M.\RC, xvi, 8, reste en deçà de Luc.
qu'est-ce qu'un dogme? 217"
Telle est, dans ses grandes lignes, la théorie que j'avais annoncée. Ce n'est qu'une théorie sans doute; mais elle repose, on a pu le voir, sur une solide base
[ de faits positifs et d'autre part, réagissant sur eux, elle
} rend les textes intelligibles. Les deux conditions requises-
' pour une vérification historique semblent donc remplies. Cependant on ne peut pas conclure absolument. Nous
j sommes en présence d'une hypothèse que les faits suggèrent naturellement et qui ensuite fonctionne avec fruit. Ce n'est tout de même qu'une hypothèse. Le témoignage concordant des quatre Évangiles sur la décou-
' verte du tombeau vide reste malgré tout assez imposant 0). Si leurs divergences autorisent le doute quant aux détails, la substance de l'événement paraît bien affirmée. D'autre part il est permis de se demander
, si la tradition concernant la sépulture et la disparition, du corps a pu être créée de toutes pièces. Bornonsnous donc à dire qull s'est peut-être, passé en effet quelque chose à Jérusalem en l'absence des Apôtres, mais qu'en tout cas ce quelque chose ne se laisse plus aujourd'hui définir historiquement. Il reste toujours, avec l'essentiel de ce qui précède, que le tombeau vide
; n'est pas un arg^ument décisif, qu'il ne constitue pasune donnée historique indubitable, qu'il n'a joué aucun rôle primitif important dans la genèse de la foi, et que c'est aux apparitions seules que nous devons nûus adresser pour comprendre cette genèse.
Je ne chercherai pas à déterminer par le menu ce que furent au juste les apparitions, quant à leur phénomène historique. Une telle entreprise est rendue vaine par l'élaboration qu'ont subie les souvenirs avant d'êtreconsignés dans nos textes actuels. Paul, dont le témoi-
1. Notons toutefois que cela ne fait pas quatre témoignagesindépendants.
gnage est le plus direct,* ne donne aucun détail; et il' est même impossible de retrouver dans les Évangril^s une par une les manifestations qu'il énumère. Quant aux récits que ces derniers contiennent, les pages pré- .cédeiites constituent aussi bien une « critique des apparitions » qu'une « critique du tombeau vide ». Il faut •donc s'en tenir à ceci : admettre* comme donnée générale qu*U y a eu des apparitions, les plus importantes •et les mieux garanties étant celles que note S. Paul O)- Mais on ne peut guère atteindre ces apparitions daxis leur individualité distincte, avec le détail de leiurs circonstances.
Le fait des apparitions étant ainsi placé au-dessus .de toute contestation raisonnable, — et aucun historien sérieux ne s'y refusera, — quel est le problème? Définir la signification de ce fait, sa portée; voir s'il lui correspond quelque réalité objective. Est-ce un produit hallucinatoire de la foi ou au contraire l'effet d'une cause extérieure génératrice de cette foi? Telle est la .question. Avant de chercher à la résoudre, notons qu'en toute hypothèse il ne peut s'agir d'objectivité au sens commun du mot (2). Le Christ ressuscité à une vie surnaturelle n'est pas objet d'expérience, ou plutôt il n'est •objet que pour l'expérience religieuse: j^ai déjà insisté longuement là-dessus. Si l'on parle de « perception », au moins faut-il ajouter perception « mystique ». Le problème se pose alors dans les mêmes termes qu'à propos .des mystiques: les apôtres furent-ils simplement 6,^^ hallucinés, des malades, tirant tout de leur propre iond et ne touchant rien de réel, ce qu'ils crurent percevoir n'étant qu'ime invention plus ou moins incon»
1. Les récits évangéliques (sauf JOAN., XXI, dans une certaine mesure) paraissent correspondre moins à des faits particuliers précis qu*aux aspects divers du même fait général. Ils analysent plus qu'ils ne racontent. C'est pourquoi on ne parvient pas à les identifier avec les termes de la liste dressée ^ S. Paul.
2. Remarquez bien que je dis objectivité autre, non pas {orcément moindre.
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I esprit? ou bien entrèrent-ils en avec une réalité véritable?
as l'hypothèse de l'hallucination.
idicule que lui a donnée Renan, ique. Ses suppositions — d 'ailleurslantes et parfois même grotesques luxtaposées aux textes, mais n'y rêver quand on lit les explicationsine ou quand on le voit attribuer ; un caractère de meilleure histo-
f Que peuvent dire les partisans de l'hallucinatioii P' y Insister sur le rôle joué par des femmes; rappeler qu& r Marie- Magdeleîne avait été «possédée de sept démons» : (Marc. XVl, 9), que les apôtres eux-mêmes la jugèrent ; « détraquée » (Luc, xxiv, 11) ; insinuer que malgré j cela ils furent suggestionnés par elle; invoquer les ! forces de l'inconscient, la contagion psychique, la crédulité de l'époque et du milieu ; tirer argument de la trans- ■ figuration et de la scène racontée dans ACT.. X, 9-16^ pour établir que Pierre était sujet à des extases. Tout cela est bien faible. Ce ne 5<Hit point des causes propor-
Itionnées aux- effets qu'on veut qu'elles expliquent. L& rôle des femmes n'eut pas l'importance qu'on dit. Cejue nous savons du caractère des Apôtres, notamment k Pierre, ne s'accorde point avec les états qu'on leur jrête. Et puis cela ferait bien des détraqués réunis 1 Et enfin comment de pareils faits ne se sont-ils jamais. )lus renouvelés?
Mais peut-être l'examen du cas de S. Paul prouve-t-il iavantage? Il est certain qu'on est mieux fondé à souenir que lui était atteint d'une maladie nerveuse. Êpiepsie, hystérie, on ne saurait préciser sans doute; et :eux-là sont bien osés qui prétendent porter à pareillelistance et sur deux ou trois indices un diagnostic si :atégorique. Toujours est-il que S. Paul lui-même fait ;ette allusion significative: Cum infirmor, tune polens um. Qu'on lise attentivement le passage où il parle de • ses visions (II CoR., xii, 1-10): on comprendra que-
i'idée soit venue d'y voir des accidents pathologriques» des crises morbides. Ce que les Actes nous racontent qui lui arriva sur le chemin de Damas présente encore ce ^ ►caractère et fait plutôt penser à un phénomène purement subjectif 0). La parole célèbre: « Ce n'est plus \ moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi », a pu même être interprétée non pas conune constituant une figure de langage ou comme traduisant ime vérité mystique, mais conmie exprimant la psychologie réelle de l'apôtre, un dédoublement de personnalité dont il y a <i*autres exemples. Enfin on sait ce que la tradition rapporte de Paul: il était petit, contrefait, mal développé; il avait de mauvais yeux; ses discours et sa conduite avant et après sa conversion trahissent xm état de surexcitation violente; etc.
Voilà l'objection. Je l'ai présentée dans toute sa force, je crois, sans l'atténuer en rien. Voyons maintenant ce qu'elle vaut.
Assurément il est vraisemblable qu'un événement comme la fondation du Christianisme ne Vest pas produit sans que le subliminal y ait joué un rôle, sans que des troubles nerveux s'y soient mêlés (2). Assurément encore il est permis d'admettre que S. Paul était un tempérament anormal, exceptionnel (3). Mais, cela reconnu, - .je ferai les remarques suivantes :
1° — Pour ce qui est de S. Paul lui-même, comment aurait-on le droit de conclure formellement à travers un tel intervalle de siècles? La science médicale, déjà si incertaine quand il s'agit de faits contemporains, la science psychologique, si peu avancée encore, n'autorisent pas une pareille hardiesse. Les documents ne nous donnent que de vagues indices, des signes qui n'ont
1. Noublions pas que la vision de S. Paul est la seule sur laquelle nous ayons «un témoignage précis et direct, et que lui-même l'assimile entièrement aux apparitions antérieures.
2. Nous sommes ici en face d'une grande expérience mystique. Ce que nous observons dans une Ste Thérèse ou un S. Jean de la Croix doit donc sans doute s'y retrouver.
3- C'était à tout le moins un homme de génie et un piy»* tique.
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rien de décisif, des symptômes qu*on peut interpréter de manières bien diverses. Dès lors sur quoi repose au fond rhypothèse discutée? S«r un principe a priori, sur un postulat préconçu: l'impossibilité d'apparitions véritables ayant ime valeur objective. Or ce principe, xse postulat ne sont nullement évidents par eux-mêmes. Trancher ainsi d'avance la question n*est pas conforme à la méthode critique positive. Il faut laisser la porte ouverte à des explications d'un autre genre (*).
2o — En tom cas, le converti de Damas, Tauteur des Épîtres n'est pas le seul témoin dont il faille examiner la déposition, « La foi de Paul a été conditionnée par celle d'Etienne et des premiers apôtres. D'où venait celle-ci? Quelqu'un a cru le premier, sans suggestion d'autrui, à la résurrection de Jésus. » Faudra-t-il parler ^^auto-suggestion ? Faudra-t-il insister « sur la commotion qu'éprouvèrent les apôtres, après l'arrestation de leur maître, sur leur fuite éperdue jusqu'en Galilée, et sur le. déchirement intérieur résultant du coup terrible porté à leur espérance »? Faudra-t-il se borner à dire que « Pierre a dû souffrir plus que tous les autres » et qu'ainsi « il était désigné pour la première vision, qui, dans im tel milieu, appela celles qui suivirent » {^) ? Il resterait à comprendre comment une foi, si débile avant la déception, put renaître si exaltée après. Le danger était beaucoup plus grand de prêcher Jésus ressuscité d'entre les morts que de reconnaître au moment de son procès qu'on l'avajt suivi jadis. La difficulté était beaucoup plus grande qu'auparavant, une fois qu'il eût disparu, d'avoir en lui une confiance poussée jusqu'à l'acceptation joyeuse du martyre.
3° — « Il est certain que l'espoir des disciples avait été surexcité au plus haut point et qu'il n'avait pas
1. Cf. Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 26 octobre 1905, p. 26 (M. Sorel), p. 32 (M. Lalande).
2. Les citations précédentes sont extraites de la Beime d'Histoire et de Littérature religieuses, janvier-février 1906, p. 86.. Elles sont de M. LoiSY dans un compte rendu bibliographique où elles expriment non pas sa propre pensée, mais celle de Tauteur qu'il analyse.
fléchi, sauf chez Judas, jusqu*à Theure de la catastrophe,, en sorte que la déconvenue subite, chez ces naturessimples, n'excita point le doute sur la foi antérieure, mais un abattement de surprise, après lequel, les apôtres étant hors de péril par leur retour en Galilée, cette foi réclama son objet et le retrouva (^).» Mais de ce qu'une foi retrouve son objet, il ne faut pas conclure qu'elle^ le crée. Gardons-nous de confondre, d'identifier la réalité en soi, avec l'apparence phénoménale que l'historien, en saisit. Autre chose est de noter les phases successives par lesquelles s'est manifesté au dehors le travail de la conscience chrétienne, autre chose de déterminer la signification et la valeur de ce travail. Quel qu'ait été l'enchaînement observable, il reste toujours à se demander s'il ne lui correspond pas une vérité objective. Il se peut que le mécanisme phénoménal d'une apparition ne diffère pas, quant à la description que le physiologiste et le psychologue en donnent, d'un mécanisme hallucinatoire quelconque. L'apparition se présente alors comme une œuvre de l'esprit qui la perçoit. Mais nos percepts les plus communs n'ont-ils pas aussi ce caractère? Dans l'acte de percevoir, la critique nous montre plus nettement chaque jour le rôle actif du sujet, la part prépondérante qui revient à son activité (^). Ni l'hallucination n'est création ex nihilo, ni la perception n'est pure réception passive. Toutes deux sont des constructions mentales, mais la première est une erreur^ tandis que la seconde est une vérité. Pourquoi certaines apparitions ne seraient-elles pas semblablement de véritables perceptions d'un genre spécial, analogues à la perception mystique, par lesquelles on entrerait en contact avec une réalité proprement dite, ayant une consistance intrinsèque, bien que les hommes n'y atteignent pas en général dans la vie ordinaire?