ROM., VIII, 19, 21, 22; APOC, XXI
presque entièrement virtuelle, au sein d'esprits qui ne la vivent que d'une vie chancelante et limitée. Il est bien celui in quo omnia constant, celui qui fonde et assure dans l'absolu la conspiration des monades (^). Là est la véritable « harmonie préétablie ». Car le Christ éternel demeure présent par toutes ses fonctions- à tous les moments de la durée. L'incarnation, la rédemption, la résurrection, ce sont des lois permanentes autant et plus que des faits traasi^ires (?). N ^est-ce pas S. Baul qui appeHe le Christ prvmogei^Uus onrnis creaturae{^)? (COLOSS., I, 15); N'est'ce pas le Voyant de Pathmos qui a parlé de l'Agneau comme perpétueUemmt immolé? (Apoc, V, 8) (*). Semblablement on peut dire que la résurrection remplit et domine l'histoire, que tout le progrès de la grâce à travers les siècles en fait partie, et qu'elle ne s'achèvera qu'aux derniers jours par notre propre résurrection.
Le Christ est devenu ce que nous avons à devenir. Ainsi sa résurrection apparaît comme l'exemplaire et le modèle de la nôtre. Elle en est aussi la cause, le gage, le commencement: car en lui notre vrai coi:ps, qu'un morcelage absolu ne sépare pas du sien, est déjà virtuellement ressuscité. Pour que cette semence de gloire se développe et fructifie, nous n'avons qu'à la nourrir en communiant toujours davantage à la vie du Christ par la foi, par les sacrements, surtout par l'eucharistie. A cet égard, les métaphores des mystiques sont des vérités littérales et c'est dans un sens réaliste qu'il f^ut les entendre.
1. Cf. COLOSS., I. — Pour bien comprendre le rôle que joue ici le corps glorifié du Christ, ne pas oublier le rapport de la matière à la société des monades, sa nature et sa fonction interspirituelles. — Cf. Bévue de Métaphysique et de Morale, juillet 1901.
2. Ces lois se manifestent notamment dans TÊglise, qui est le Christ continué sur la terre.
3. Si toute naissance phénoménale n'est qu'un développement, donc une phase de vie, nous devons concevoir en un sens le Christ comme incarné depuis l'origine du monde.
4. Cf. Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, 553: « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde. » On peut penser ici au sacrifice de la messe«
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Il sera facile maintenant, pour conclure, de monti:er comment par la résurrection Jésus a vraiment repris un corps (^), c'est-à-dire une activité pratique. Il est d'abord universellement actif dans la création, en ce sens que tout le fonctionnement de la nature est en lui conscience et liberté ou, suivant l'expression johannique, vie et lumière '(^). Mais ce n'est pas tout. Il agit visiblement par l'Église qui est à la lettre son corps (COLOSS., I, 18, 24) et dont la vie et l'histoire sont ses gestes parmi nous. Et il agit mystérieusement par l'Eucharistie qui le fait revivre ici-bas en nous, nos corps devenant en toute vérité son corps et notre action son action. Encore une fois, je le répète, l'interprétation mystique de la résurrection est la seule véritable et complète, et c'est littéralement qu'il faut la prendre, non par simple manière de symbole et de métaphore.
On voit en définitive combien nous sommes loin des naïves images sous lesquelles d'aucuns se représentent le corps glorieux du Christ ressuscité. D'ailleurs ce n'est pas à dire que ce corps ne puisse « apparaître », c'est-à-dire se manifester par une de ces naïves images. Toutefois j'ai indiqué plus haut (pp. 222-223) comment est possible une théorie des apparitions pure de tout matérialisme. Tout ce que Jésus pouvait au cours de sa vie terrestre, il le peut encore, mais l'opère eminentiori modo, par le moyen de la foi qu'il suscite. En somme il possède un souverain pouvoir de miracle et c'est selon l'analogie des phénomènes miraculeux qu'il convient de concevoir sa causalité dans les apparitions (3).
Jetons en terminant un regard d'ensemble sur la théorie précédente. Elle respecte intégralement les don-
1. Que ce soit bien son corps, le même corps que durant sa vie terrestre, j*ai dit plus haut comment on est conduit à l'affirmer.
2. Toute la nature est pour ainsi dire surnaturalisée en Jésus.
3. E. Le Roy, Essai sur la notion du miracle, dans les 'Annales de philosophie chrétienne, 1906. — Je prie expressément le lecteur de se reporter à ces pages.
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nées de la théologie orthodoxe et conserve son sens traditionnel au dogme de la résurrection; mais en outre elle met Texégèse, l'histoire et la critique d'accord avec la foi, sans aucun sacrifice d'une part ou de Tautre: n'est-ce point quelque chose? Cette même théorie donne de la résurrection une idée philosophiquement pensable, en rapport avec l'état présent de nos conceptions spéculatives. Elle illumine les textes sans forcer à y lire ce qui ne s'y trouve pas et elle fournit une clef pour leur interprétation religieuse ou plutôt montre comment cette interprétation s'y adapte sans leur faire violence. Tout cela sans doute constitue en sa faveur un argument de probabilité. Toutefois ce n'est point une démonstration proprement dite. La vérité de la résurrection ne peut ni s'induire des faits ni se déduire a priori. La foi seule est ici principe de certitude, et il faut voir de quelle façon précise.
La résurrection est un fait dV^rdre transcendant, dont la signification religieuse fait partie intégrante et même constitue l'élément essentiel et spécifique P). On peut dire en un sens que c'est le Christianisme tout entier dans son action libératrice : au moins en est-ce le centre, le fondement, la clef de voûte. Il est donc impossible d'en saisir adéquatement la plénitude ineffable de réalité surnaturelle. Et il est non moins impossible d'en connaître la vérité de fait autrement que par la foi.
La résurrection est l'objet même que l'apologétique veut nous faire atteindre : par suite on ne saurait l'utiliser comme argument ou moyen. Elle est objet de foi ou mieux l'objet de la foi: non pas motif de crédibilité ni preuve extrinsèque. C'est par excellence le signe du Christianisme, un signe dont la signification n'est perceptible que du dedans. En définitive la résurrection ne relève pas d'une apologétique particulière qui ne serait qu'une pièce dans l'apologétique générale : être chrétien et croire au Christ ressuscité ne font qu'un, en sorte que
1. Voir ce que j'ai dit sur l'apologëtique du miracle dans les Annales de philosophie chrétienne, 1906. Le lecteur fera aiséniCnt la transposition au cas actuel.
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l'apologétique de la résurrection, c'est l'apologétique tout entière.
Je n'ai pas à refaire ici une théorie de la méthode ai)ologétique. Qu'il me suffise d'en rappeler la conclusion principale. Elle peut se formuler ainsi: la seule démarche efficace est Vexpérience de foi, Vépreuve de vie spirituelle Q). En somme nous croyons donc à la résurrection en suivant ime voie semblable à celle qu'ont suivie les Apôtres. Il y a cepeiidant une différence à noter entre eux et nous et c'est par là que je finirai. « Les miracles qui ont fait croire les contemporains du Christ sont à croire pour nous, et ce qu'ils ont eu à croire est ce qui nous fait croire à notre tour. C'est le mot de S. Augustin: les apôtres, en voyant Jésus ressuscité, ont cru à la future catholicité de l'Église encore invisible pour eux; nous, en présence de l'Église, nous devons croire au Christ: Illi videhant caput et credebant de corpore; nos videmus corpus, credamvs de capvte (^), » Mais, quoi qu'il en soit de cette inversion dans le sens du mouvement, ce mouvement reste toujours de même genre: un progrès vital dans la foi, non point * une dialectique intellectualiste extrinsèque,
On a pu remarquer que, dans ce qui précède, la disparition du cadavre ne joue aucun rôle, ni comme preuve, ni comme élément du fait. Ce n'est pas que je veuille soutenir une thèse faisant de la résurrection la mythologie d'une simple immortalité spirituelle. Rien
1. Si l'apologétique avait à faire entrer du dehors dans la foi, sa tâche serait impossible. Mais en fait nul homme n'est totalement sans foi et le rôle de l'apologétique se borne donc à ceci: montrer à l'âme qui s'ignore le germe de foi qui déjà vit en elle, puis Torienter dans le sens de la foi croissante et lui apprendre à instituer l'expérience vécue qui seule est décisive.
2. Mallet, L'œuvre du Cardinal Dechamps^ no d'octobre 1905 des Annales de philosophie chrétienne, p. 76.
n'est pl^us loin de ma pensée. Au contraire, ainsi qu'on Ta vu, je maintiens à fond, sans réserve ni jeu de mots, le fait de la résurrection in carne propria, entendu au sens littéral. Mais il s'agit de savoir si la disparition phénoménale du cadavre est nécessairement requise pour ce fait. Qu'est-ce que la « propre chair » ? Voilà la question décisive. Je ne crois en aucune nianière que la foi ait créé la réalité même de la résurrection. Mais je me demande si ce n'est pas elle qui ' conclu des apparitions du corps glorieux à la disparition du cadavre, et cela en vertu de conceptions qui lui étaient mêlées sans lui être essentielles (^).
Il se peut qu'une telle déduction ait paru jadis nécessaire, évidente, au point qu'on ne se soit posé alors aucun problème critique à son sujet et que même on n'ait pas eu conscience que c'était une déduction. Peutêtre cependant cette nécessité n'est-ellé qu'apparente, et cette évidence illusoire. Ce ne serait pas la seule circonstance où à une époque donnée on aurait pris pour une hase indispensable de la foi ce qui n'en était qu'une forme transitoire et contingente. La descente aux enfers et l'ascension n'offrent-elles pas en effet des cas de ce genre ? Nul doute que sur ces points le dogme n'ait semblé pendant de longs siècles impliquer essentiellement des localisations où les plus conservateurs ne voient aujourd'hui que l'enveloppe caduque d'une foi qui se définit selon certaines catégories populaires, qui s'exprime en fonction de certaines croyances ambiantes, et qui tout d'abord ne soupçonne pas la relativité des véhicules qu'elle utilise. Eh bieni il se pourrait que semblablement la disparition du corps, ce ne soit pas autre chose que la foi en la résurrection pensée dans un certain système aujourd'hui caduc touchant la matière et la vie (^).
Il y a des raisons pour l'affirmative. J'en ai déjà
1. C'est une question que je jwse: à chacun d'examiner et de conclure.
2. A certains égards, le sens commun lui-mêrae est déjà une théorie: à moins qu'on ne l'interprète pragmatiquement.
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es reprendre ici, j'appel- ■ deux points:
davre n'a de sens qu'au k résurrection n'est pas de se le postulat du morce- Si le corps glorieux est ce issolublement à l'Euchaconcevoir qu'il soutienne n certain fragment de la d'en avoir un besoin eslaine du visible? Assurést pas un absolu qui se ne clos ; il n'y a pas . de e lui et l'ordre surnafigure celui-là. Mais peutcalisë de l'un dans l'autre, lisissaV/le comme un îlot e qui parait inacceptable, :s d'.ux ordres, c'est la :ertains points, alors que vérité.
disparition phénoménale :ompte des conséquences lent. Le dogme de la résur le terrain de la phydésormais qu'il devienne iciable de là science posià une foule de théories ■ectement en elles. C'est estre qui recommence à lUtes les lois de la nature est contraint d'admettre de miracles entendus au sens ou justement la notion de miracle est contraire
1. La volatilisation du cadavre suppose le morcclaee, et alors ce n'est pas une réalité véritable. Ou bien ce serait l'anéantissement de tout l'ordre phénoménal: car le noumè»e de chaque élément, c'est le Tout.
2. N'objecteï pas l'hostie consacrée: car là rien n'interfompt eu ne trouble la continuité phénoménale ordinaire.
à toutes les données de la critique (^). Dieu sait en outre combien de questions saugrenues vont dès lors se poser inéluctablement! Et ces questions ridicules, on ne pourra les esquiver, car une fois un problème posé dans un certain plan de connaissance il n'est plus temps de s'aviser que là n'est point son vrai lieu et c'est dans ce plan qu'il y faut répondre, non dans un plan supérieur, la solution devant toujours être homogène à l'énoncé.
Changeant de point de vue, on dira peut-être que la disparition du corps était au moins de nécessité pratique pour que la foi des simples ne fût pas troublée. Ainsi elle serait requise par les besçins de l'imagination populaire et il y faudrait voir en quelque sorte l'effet d'une condescendance divine.
Un tel argument, on l'avouera, n'est pas bien sérieux. Il ne résout aucune des difficultés. Au surplus est-on fondé à dire que la possibilité de croire soit si indissolublement liée, même chez le vulgaire, à des imaginations matérialistes? Il me semble vraiment qu'il y a telles et telles des considérations esquissées plus haut qui sont très bien accessibles à la foule, aussi bien en tout cas (sinon mieux) que les analogies et comparaisons qui lui font accepter le mystère eucharistique. Admettre la résurrection malgré la persistance du cadavre au tombeau, est-ce plus difficile pour le sens commun que d'admettre la Trinité ou l'indéfinie multiplication du corps sacramentel? J'estimerais plutôt le contraire, les images et similitudes indiquées ci-dessus (notamment pp. 171, 238 et 240) me paraissant beaucoup plus suggestives et plus éclairantes que celles dont on se contente par ailleurs. Du reste je me demande si, dans ime certaine mesure, la croyance populaire, quand elle se représente l'apparition d'un saint, ne lui attribue
1. Voir mes articles déjà cités sur le miracle. — Sans doute l'ordre phénoménal n'est pas un absolu; cependant il existe; et par suite on n'est pas en droit de poser des conditions qui le rendraient inconcevable.
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pas un corps, et même son corps, à peu près dans les mêmes conditions qui se rencontreraient ici p).
Quoi qu'il en soit aujourd'hui, c'est surtout aux ,. Apôtres que l'on songe, et l'on envisage parfois la • disparition- du cadavre comme nécessaire pour rendre compte psychologiquement de leur conviction et de leur attitude initiales: ils n'auraient pas pu, dit-on, croire à la résurrection du Christ, si le cadavre de Jésus était resté sous leurs yeux. — Remarquons d'abord qu'à tout prendre il suffirait dans cette hypothèse (^) que providentiellement le corps ne se soit pas retrouvé, quel qu'ait été son sort. Mais en fait la question ne s'est pas posée ainsi. L'histoire nous montre les Apôtres en Galilée, hors d'état par conséquent de procéder à aucune constatation régulière; puis, lorsqu'ils eurent acquis une certitude par les apparitions du Ressuscité, c'est leur imagination seule et celle de leurs disciples qui reconstruisirent « ce qui avait dû se passer » (3) ; mais il était trop tard alors pour qu'aucune vérification positive soit possible et sans doute on n'y a même pas pensé ("*). D'ailleurs la prédication apostolique n'insista jamais sur la phénoménologie de la résurrection et jamais n'enseigna telle ou telle représentation du fait comme essentielle à la foi (5).
Enfin, étant donnée la conclusion qui par toutes les voies s'impose à nous toujours, il reste une dernière
1. Sans doute la foule sait qu'il y a une différence entre le cas de Jésus et celui d'un saint qui apparaît; mais cette différence, elle ne se la représente guère.
2. Hypothèse qui, d'ailleurs, peut être contestée, surtout si Ton fait intervenir chez les Apôtres une grâce d'inspiration et une assistance divine préservatrice de Terreur.
3. Ce travail et la genèse de la foi furent probablement dans une certaine mesure deux élaborations contemporaines et parallèles ; mais Tune a par rapport à l'autre un caractère second et dérivé; çt il est vraisemblable qu'elle se prolongea plus longtemps.
4. Ne modernisons pas indûment l'état d'esprit des premiers chrétiens: en ce temps-là, on n'avait guère souci des constatations positives, des preuves d'ordre scientifique, et l'on était beaucoup plus sensible à l'argument tiré des Écritures.
5. L'attention était ailleurs: elle ne faisait que traverser le récit pour aller au sens religieux.
question à résoudre. Que s'est-il passé le jour de Pâques ? Ou plutôt qu'est-ce que le jour de Pâques? Fut-ce une date historique? Est-ce aujourd'hui un véritable anniversaire? Ou ne faut-il y voir qu'une simple fête symbolique sans racine réelle dans les faits objectifs de .l'histoire ?
Il ne manque pas de raisons, comme on l'a vu, pour soutenir qu^aucune constatation particulière ne fut faite au matin du troisième jour. Cette date serait donc une déduction opérée après coup par la foi à partir des Écritures, en conformité peut-être avec certaines iîip?nions populaires sur le rapport de l'âme avec le corps ''^/^s défunts. Il se peut aussi que les apparitions aient .romoencé le troisième jour et je ne voudrais rien affirpaer catégoriquement là-dessus (^). En tous cas, ce que fut îe jour de Pâques au point de vue phénoménal est chose aujourd'hui indéfinissable historiquement et d'autre part, nous l'avons vu aussi, physiquement inimaginable.
Quant au fait en soi, c'est-à-dire quant à la conscience qu'eût le Christ de sa propre résurrection, — car cela ne peut avoir d'autre sens, nul n'ayant été ni ne pouvant être témoin, — c'est un mystère d'autant plus impénétrable qu'on ne saurait dire ce que peut signifier un rapport de temps pour un Être qui est entré dans la vie glorieuse.
Force nous est donc ici de recourir à une interprétation pragmatique. La date pascale se rapporte moins à la vérité en soi qu'à la réfraction pratique de cette vérité dans l'homme. C'est une date relative à l'histoire des attitudes et démarches religieuses de l'humanité. Elle marque l'abrogation de l'antique Loi, la signature de la nouvelle Alliance, l'Exode spirituel hors de la servitude du péché, le Passage du genre humain à la pleine vie de la grâce, germe et aurore de la gloire future. Et ce qui lui correspond dans l'absçlu ne peut être appréhendé par nous que sous ces espèces pratiques et morales.