Article publié dans la Quingaine du 16 avril lOOif
cernent servir de véhicule et d'intermédiaire à la parole chrétienne pour atteindre ceux qui ont la défiance du prêtre. Il est donc inévitable que des problèmes d'apologétique se posent devant lui, problèmes dont la solution est pour lui d'une impérieuse nécessité s'il veut ne point faillir à la tâche qui lui incombe sans échappatoire possible par le fait des circonstances, s'il veut être prêt toujours suivant le conseil de l'Apôtre à satisfaire ceux qui lui demandent la raison de sa foi. Rien que de naturel, par conséquent, à ce que je désire être renseigné. Et si je formule ma question publiquement, c'est que je ne suis pas seul dans ce cas et qu'U y a grand intérêt à ce que la réponse aussi soit publique.
Du reste, j'ai encore un autre motif d'agir comme je le fais. Si je reconnais volontiers mon incompétence en matière proprement théologique, par contre je crois être en bonne situation pour apprécier avec exactitude l'état d'esprit qui s'oppose chez les philosophes contemporains à l'intelligence de la vérité chrétienne. Et c'est là-dessus que je viens témoigner, en disant avec franchise, avec brutalité même (s'il le faut pour se faire pleinement entendre), ce que je sais, ce que j'ai observé, ce que peut-être on ne comprend pas toujours suffisamment, à savoir pour quelles raisons précises les philosophes incroyants d'aujourd'hui repoussent la vérité qu'on leur apporte et pour quelles causes légitimes (d'accord en cela avec les philosophes croyants eux-mêmes) ils ne sont pas satisfaits des explications qu'on leur fournit.
Indiquer quelques vues, suggérer peut-être quelques réflexions, préciser surtout l'énoncé de quelques problèmes : mon ambition ne va pas plus loin. Si le présent travail apportait une contribution utile aux études de philosophie religieuse, s'il fournissait des documents et des matériaux dont d'autres pussent tirer parti, j'aurais atteint mon but. Il ne s'agit pas de soutenir un système ni' d'aligner des arguments pour ou contre telle ou telle école, mais uniquement d'éclaircir certaines idées fondamentales dont la considération s'impose à tout système et à toute école. Un effort vers la lumière, au seia
qu'est-ce qu'un dogme? 3
^ ia vérité catholique fidèlement acceptée dansiià plénit«ide et sa rigueur: voilà ce que je soumets au jug^ ment de ceux qui ont charge de définir et d'inter]^ter. . Ce q«e je voudrais avant tout, je le répète, c'est faire mieux connaître l'état d'esfwrit des contemporains qui pensent, la nature des questions qu'ils se posent, les obstacles qui les arrêtent et les difficultés qui les troublent. Il n'egt pas contestable que les réponses classi« ques ne les satisfont plus; inutile de chicaner sur un fait si patent. L'expérience des milieux cultivés non durétiens (je pourrais dire aussi une expérience personnelle) m'a montré avec évidence que les démonstrations données comme traditionnelles ne mordent aucunement sur les intelligences habituées aux disciplines de la science et de la philosophie contemporaines. Or, pourquoi cette impuissance nouvelle de vieilles méthodes qui ont longtemps suffi? La raison m'en parait être, au nMHns en grande partie, que l'ancienne Apologétique suppose jésolus par avance la plupart des problèmes mae les modernes jugent au contraire essentiels et primordiaux. La difficulté vraie pour ceux-ci réside tout entière avant le point où conunencent les raisonnements par lesquels on se flatte de les convaincre ; elle est dans les postulats sous-entendus et dans la manière même dont la recherche est abordée. Bien voir comment les questions doivent être posées aujourd'hui, voilà donc la premier résultat à obtenir. Résultat capital, sans lequel on n'arrivera jamais à rien.de sérieux. Ainsi une tâche préliminaire s'impose, qui consiste à prendre contact avec les esprits auxquels on veut s'adresser et des- ^els on prétend, se faire entendre. Il faut que les divers chapitres de l'Apologétique soient repris successivement de ce point de yue pour être mis à jour; et, en examinant ici l'idée de dogme 0), je ne fais que donner un purmjrr exemple du genre de travail que je crois nécessaire d'entreprendre en général.
1. j'avcrlis une lois pour toutes que par € dogme > j'entends «crrtoutla «-proposition dogmatique >, la « formule dogmatique»» non posiil la réalité sous-jaceivte. . . . *..
DOGMB Et CRiTIQUfi
Qtt*ieii ne croie pas un tel travail inutile ou superfluD 'Rien ^ui ooatraire n'est aujourd'hui d'une plus impérieu' se, dHme plus urgente nécessité. Il est étrange et tamett" tablé à quel point on ignore ou méconnaît parfcMs, du côté catholique, l'état d'esprit des adversaires à qui l'oit s'efforce de parler (^). Aussi n'est-on pas écouté ni compris ; ce que l'on dit n'a ni écho ni portée ; on s'agrite dans le silence et dans le vide, sans même soulever aucune critique ou réfutation; et Ton n'atteint en somme que peux qui n'ont pas besoin de l'être, je veux dire ceux qui sont convaincus d'avance ou ceux pour qui les (tifficul' tés ne sont 9as d'ordre théorique. Il n'y a pas d'ilhisionâ âi se faire. La pensée catholique est à l'heure présente isans influencé notable sur les divers mouvements intellectuels qui se développent autour de nous ; elle les sMÎt {Quelquefois, de loin, et après leur avoii' longtemps résisté ; naais nulle part elle n'apparaît capable de les diri- 'ger, tinrâ» encore de les promouvoir. Rien de plus dmtlouceux rpie de constater d'une part tant d'e(foFts dépensés en pure perte, d'autre part tant de demandée sincères^ qui restent sans réponses.
On pourra dire sans doute, quelqUes<uns ont dit en .effet qu'il n'y a point à tenir compte de certaines exigences modernes parce qu'elles procèdent d'une raison pervertie et dévoyée. Échappatoire misérable! Cfe que demande ia pensée contempioa'aine, au-delà de ce qu'on lut donne, est parfaitement légitime, et on ne serait pas fondé en justice à prétendre le lui refuser. Les homme» d'aujourd'hui sont dans leur droit en ne consentant pas à s'en tenir au point de vue du XIII<^ siècle. Il serait singulier vraiment que Ton rédamât une démonstrati«a> «lueiconqite à l'appui d'une vérité dé oette sorte ('). An surplus, lA^pologétique n'a^t-etle pas pour mission même .et pour raison d'être de s'adresser aux malades, si nwlades il y a? Elle doit donc piendre les gens comme Ai
X. J*^ dirais autant, d'ailleurs, de nos achwrsaires par rapiiort à nous.
2. L^objet de la foi reste toujours le niÉms^ mais non point \M manière de le penser ou d'y accéder.
qu'bST-CS qu'un DOGilB? / 5
foat, et «OQ pas exiger d'eux qu'ils viennent d'abord par leurs seides forces là où elle se place de préférence. Il serait étrange encore une fois qu'on n'eût pas le droit de guérir autrement que par certains remèdes.
On trouvera donc peut-être quelque intérêt et quelque utilité ail témoignage de ceux que leur situation a mis à naême àb connaître l'esprit moderne, ses besoins et ses exigences. Ceux-là peuvent essayer de dire comment ils sont parvenus à penser ce qu'ils croient, comment ils ont réussi à vaincre pratiquement et pour leur compte personnel les difficultés qu'ils ont rencontrées comme les autres. Je. ne dis pas qu'il faille accepter sans critique les conclusions de leurs expériences. Mais enfin ces expériences offrent l'avantage de fournir des documents vécus et non des opinions moartes. Cela est quelque chose. Je ne prétends à rien de plus ici.
Un dernier mot avant de conunencer. On s'étonnera peut-être de lire un si long préambule en tête d'un article si court. C'est d'abord que j'ai voulu écrire une manière de préface générale pour- d'autres articles analogues qui suivront celui-ci. Et c'est ausjsi que je souhaiterais par là prévenir tout malentendu. Quelque opinion que l'on professe sur les idées que je vais émettre, il ne faudrait point que l'on essayât «de me répondre en me décrétant d'hérésie. Je n'affirme rien, dans ce travail, que dès faits aisément contrôlables par chacun. Quant au reste, c'est«à-dire aux esquisses de théories, quelle que sôît la forme de langage que j'aie dû prendre pour être clair, je les donne explicitement pour de simples interrogaiianë adressées à qui de droit. En un mot, je ne fais que poser des problèmes : aux apologistes et aux théologiens de les résoudre.
Kous ne sommes plus au temps des hérésies partielles. Uûe argumentation purement logique et dialectique pouvait suffire alors, parce que des principes ocmimuiis étaient toujours admis de part et d^autre. Mais il n*9jk
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DOGME BT CRITIQVS
va plus de mèxae quand ces principes font défaut, quandi la difficulté fondamentale est d'établir un point de départ sur lequel on s'accorde. Or, tel est bien l'état présent des choses. La négation ne s'attaque pas aujourd'hui à tel dogme plutôt qu'à tel autre. Elle consiste! surtout en une fin de non-recevoir préliminaire et globale. On ne discute pas si telle proposition est un dogme ou non. C'est l'idée même de dogme qui répugne, qui fait scandale. Pourquoi cela?
Lorsqu'on examine les motifs ordinaires de cette répulsion, on en trouve quatre principaux que je vais brièvement résumer, en m'attachant à les présenter dans toute leur force :
1° Un dogme est une proposition qui se donne ellemême comme n'étant ni prouvée ni prouvable P). Ceux mêmes qui l'affirment vraie déclarent impossible qu'on parvienne jamais à saisir les raisons intimes de sa vérité. Or, la pensée moderne, fidèle au précepte de Leibniz, s'efforce de plus en plus de démontrer jusqu'aux anciens «axiomes». A tout le moins veut-elle avec Kant les justifier par une analyse critique qui les montre conditions nécessaires de la connaissance, impliquées a priori dans tout acte de raison. Elle se défie de ces prétendues évidences inmiédiates qu'on multipliait si facilement jadis. Elle y découvre bien souvent de simples postulats adoptés dans un but d'utilité pratique plus ou moins inconsciemment perçue {^). Bref, elle rédame partout et toujours de longues et minutieuses discussions avant de se croire autorisée à conclure. Et ce ne sont pas des preuves quelconques, plus ou moins détournées, qu'elle exige ainsi, mais des preuves directes, spécifiques. Elle n'aime pas les raisonnements trop généraux, qui visent en bloc de vastes ensembles et procèdent par démonstrations globales, parce qu'elle a fait trop de fois l'expérience de ce qu'ils recèlent ordinairement d'illusions et de méprises, de lacunes et d'à peu