‹ Dogme et critique (volume 2)Chapitre 81 sur 113 · D'une façon générale, c'est dynamiquement, non sta- M · texte numérisé non relu

D'une façon générale, c'est dynamiquement, non sta- M

tiquement, que l'absolu est saisissable à la pensée humaine. "'

Les thèses contraires sur la relativité de la connaissance ou la possibilité de connaître l'absolu me paraissent également fausses d'un point de vue statique. A mon avis, la vérité se trouve dans un relativisme dynamique qui concilie tout.

c'est la traversée du point, ce n'est pas le point traTersé. Ainsi rintellectualisme, ici encore, demeure impuissant et stérile : trop attentif au discours, c'est-à-dire au corps de la vérité, il laisse échapper l'esprit, c'est-à-dire la vérité elle-même P). (

On compare quelquefois la vérité ontologique du dogme à une limite. Qu'il soit entendu au moins que cette limite n'est définissable que par le mouvement des approximations qui nouç y mènent, par la convergence de la série qui constitue notre marche vers elle. N'essayons pas de brûler les étapes, de sauter d'un coup au terme. C'est ce que l'on fait quand on entreprend de conclure tout de suite par ces vagues formules : EHeu est supra-întelligent, iupra-personnel, etc. Maïs en somme un pareil re^Ur au statique ne signifie rien. Pour nous, le mot inrinî ne peut avoir en l'espèce qu'un sens dynamique : il désigne ce double fait que, dans le progrès ées représentations, on ne peut s'en tenir à aucun stftde et que chaque stade, pleinement vécu, suscite atM^itÔt le suivant.

Tirons ençof e une autre conséquence de ce qui précède. Nous venons de nous placer au point de vue de la philosophie si)éculative pour envisager les dogmes. Il est clair (lue ceux-ci h'ont plus alors le caractère de propositions explicites, immuables dans leur lettre même, qui s'imposent uniformément à tous et auxquelles on doit une adhésion de foi proprement dite, c'est-à-dire une adhésion définitive et absolue. De pareilles propositions sont en effet, je ne dis pas seulement illégitimes, ce serait trop peu, mais tout à fait impossibles, dans Tordre théorique (*). D'ailleurs la contradiction serait éclatante entre la prétention d'enclore le dogme dans une telle proposition et le rôle qu'à l'instant nous lui ivons reconnu. D'autre part il sçrait évidemment chimé-

1. Voir rartîde intitulé Un posiiMsme wmvetm que fai pubtié en mars 1901 dans la Bévue de MétaphsHgue et de Morale.

2. On ne pourrait même pas les Imnuler, car au pc»st de vue théorique il n*y a pas un concept qui ne soit solidaire àù tous les autres et qui par suite ne vaiîe incessamment

QU'SST-CE <iU%N 0OGJklE ? 281

riqne de Vouloir que toos reçoivent slvl même titre TimpulsioB spéculative éoat û était questioai ci-dessus. Conc^OGixs donc que nous soimnes ici dans le domaine de la discussion libre, l^ft&re, du reste, ne veut pas dire arèitraire. Il y a une vérité, même ici, et une vérité accessible avec certitude. Mais cette vérité n'est pas dogmatique au sens strict du mot: elle ne se présente pas sous la forme de propositions exi^idles auxquelles chacun soit team obl^toinemcot de souscrire.

Si é<mc il y a de belles propositions — et pour mon compte je crok qu'il y h^ a, qui sont les dogmes proprement dits, au sens stiiol du mot, — ce n'est pas à Tordre théorique et spéculatif qu*^es appartienn^it, ou du moins ce n'est pas t^ tant qu'elles appartiennent à cet ordre qu'elles lefpiièrent uniformément de tous \mc adli^skm irrélorm^^l^ et absolue. Ainsi se trouve écartée une des grosses objections c^mtre la foi. Ce qui gêne certains esprits, en effet, ce n'est pas tant que le dogme pose des problèmes, inspire une attkude, suggère des vues, oriente et meuve la pensée; ce serait plutôt qu'il in^ose d*autorité des si^utions toutes faites, qu'il les impose à la fois comme théoriques et comime définitives, comme liant l'esprit de l'extérieur et comme devant le satisfaire, comme revêtues d'un caractère obligatoire et comme destinées à enrichir !a cc»maissance pure. Ce qui cboque, en un mot, ce n'est pas tant le dogmedireetkm; ce serait plutôt le dogntë4hëorème. Mettre sa signature au bas d\in formulaire déclaré intangible, souscrire à des articles qui seraient comme des propositions de philosophie auxquelles on reconnaîtrait un caractère de décrets irréformables, voilà ce qui semble à beaucoup un scandale et une impossibilité. Remarquons que la difficulté n'est plus la même si le dogme est d'une part simple notification pragmatique de faits et de données, si d'autre part au point de vue spéculatif il jie fonctionne que de la manière ixidiquêe précédemment. On voit très bien alors comment la foi, loin de timiler la science et d'empiéter sur son domaine, la sert iet Faccroît. Certes il y a encore après cela d'autres

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difficultés à rësoudre. Mais n'est-ce point tout de même un résultat appréciable que d'en avoir éclairci une?

Insistons davantage sur les rapports entre dogme et pensée, en considérant même cette fois la pensée sous sa forme abstraite, analytique et discursive, telle que Tintellectualisme habituellement Tenvisage.

Il faut ici distinguer soigneusement entre la foi et le dogme : la foi, adhésion de l'esprit à une réalité mystérieuse, et le dogme, expression intellectuelle de la foi. Mais cette distinction fort légitime ne doit point faire méconnaître que le dogme est nécessaire à la foi^ comme la parole est nécessaire à la pensée, comme le discours est nécessaire à l'intuition P). La foi, en effet, — de même que toute sorte d'activité humaine — a besoin de s'exprimer, tend à s'exprimer. Elle s'exprime de deux manières: par des rites, expressions sensibles, et par des dogmes, expressions intellectuelles. Ainsi une pensée s'exprime par des gestes et par des mots, ime intuition par des images et par des concepts.^

Considérons surtout l'expression du second genre, l'expression intellectuelle, conceptuelle. Voici les motifs qui la justifient :

1° — L'homme a besoin de pouvoir parler sa foi, de la réduire en formules portatives et transmissibles, en concepts maniables qui fixent la pensée, soulagent la mémoire et permettent les opérations d'analyse. — A ce point de vue, le dogme est le symbole de la foi.

2° — Les dogmes — entendus à la façon intellectualiste — ont une fonction sociale. Ils jouent d'abord un rôle nécessaire dans l'enseignement, dans la prédication de la foi : fides ex auditu. Ensuite ils manifestent et conservent l'unité de foi, la communion dans l'Église. Enfin ils jalonnent la route publique destinée, à conduire les hommes vers la donnée de foi, vers l'objet surnaturel proposé à leur croyance. — A ce point de vue, le dogme est la règle de la foi.

1. Voir un article que j'ai publié dans la Revue de Métaphy^ sique et de Morale (mai 1901) et où se trouve développé que j'indique seulement ici.

Qu'^îST-CE qu'un dogme ? 283

De tout cela, je ne conteste rien. Mais qui ne voit aussi que tout cela n^a qu'un sens pratique, une valeur pratique ?

Au point de vue intellectuel pur, la question qui se présente est celle des systèmes théologiques. Veillons à ne pas les confondre avec les objets mêmes de la foi. Mais, ceci dûment posé, reconnaissons qu'il en faut. Leur rôle est celui des théories dans les sciences : coordination des résultats acquis, sugfgestion de résultats nouveaux. En un sens, la théologie apparaît comme la discursification de la foi, son but étant de revêtir des formes de la raison les données de la foi. Ce à quoi elle tend, c'est à Tassimiliation de la foi par la pensée spéculative.

La théologie, au contraire de la foi, n'est donc pas également destinée à tous. Il serait abusif de prétendre ses conclusions obligatoires au même titre que les dogmes proprement dits. Ses hypothèses appartiennent au domaine du relatif et elles varient selon le cours des temps. Ses théories, ses explications doivent rester ouvertes et dynamiques, prêtes aux transformations et aux progrès Q). Un texte de S. Léon le Grand (Serm. IX, de Nativitate Dominî) expose merveilleusement cette loi : « Nemo enim ad cognitionem veritatis magis propinquat quam qui intelligity in rébus divinis, etiam si multum proficiaty semper sibi superesse quod quaerat. Nam qui se ad id in quod tendit pervenisse praesumit, non quaesita reperitj sed in inquisitione déficit. »

Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait point de vérité dans les théories théologiques, mais seulement que ces théories sont toujours perfectibles parce qu'elles ne contiennent jamais la plénitude de la vérité. En somme, elles sont plus vraies par leur succession, par leur convergence, par leur mouvement progressif, que par

1. Cf. Laberthonnière, Le dogme de la Rédemption et rhistoirCf dans les Annales de philosophie chrétienne, février

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leur contenu statique ('). Ea ce sens, la théoloiri^ est bien une phikisopbÂe, la philosophie de la foi.

Bien des théories diverses respectent les données essentielles de la révélation et peuvent donc être dîtes orthodoxes. Il ne faut pas qu'à cet ^ard Thabitude fasse illusion en créant une solidarité factice entre la foi et tel ou tel système q\ii Tinterprète. Craignoas ces mtransigeances que Thistoire a si souvent condamnées et qui ne sauraient faire que du mal. Ne disons jamais qu'une représentation théorique s'impose absolument au croyant. Le souvenir des nombreuses déclarations de cette sorte faites au cours du siècle dernier à propos de l'exégèse biblique doit nous inspirer plus de réserve et de prudence.

Assurément toutes les théories ne sont pas équivalentes ; elles se montrent phis otr moins aptes à traduire et à véhiculer la foi. Il y en a de bonnes, il y en a de passables, il y en à de mauvaises. L'autorité juge entre elles. Mais ef!e ne se prononce rigoureusement que pour exclure. Partout aJBeurs son attitude est sin»plement permissive. Quand elle appfouve certaines formules qui ne sont pas purement pragmatiques, ceht ne^ signifie pas qu'efie canonise la philosophie ati langage de laquelle ces formules sont empnmtées, mais seulement qu'elle en autorise GomxDje ioioffensif oq en recommande comme avantageux Fusage officiel pour la codification et Fetiseignensiecit de îa doctrine révélée. En aucune manièffe cda. n'cdaiige àTassenÉiniem de foi. En aucune manière non pkts celbi ne préjuge des progrès que pourra réaliser l'avenir.

D'ailleurs, le développement théok>gi(|ue, s'il dériva de la foi plutôt qu'il ne la règle, réagiit néaamokts sm: elle. Et voici ccdnment.

Il y a un progrès de la foi: passage graduel di^ Timidité vécu à l'explicite formulé^ croissance du germe jusqu'au plein épanouissement. On connaît à cet égard le fameux texte de Vincent de Lérins : impossible

I. Voir plxis lùin nutrcfe immolé Beci^islique «f pM^omaM^ moderne.

qu'esT'Ce qu'un dogme ? 28r

de mieux dire(^). Or il est facile de voir le rôle de la théologie dans ce progrès. Une proposition théologique — et j'entends- par là soit une conclusion déduite des principes révélés, soit une formulation de ces principes dans le langage d'un système — peut être prise comme le thème schématique d'ime expérience religieuse dûment vérifiée et régulièrement organisée, quelque peu semblable en cela à ces recettes qui mettent à la portée de tous un manuel opératoire (*> C*est que le discours, issu de la vie, garde toujours des attaches avec elle. Les idées, qui — même abstraites — résument des expériences et véhiculent des germes d'action, peuvent se semer dans les âmes: elles y lèvent, y croissent, y poussent des racines, bientôt y fleurissent et y fructifient. Ainsi la spéculation théorique, produit de la vie et en un sens vie elle-même, peut être créatrice de vie. Mais c'est à conditiDii éTÎdeœment qu'elle ne sa fige pas dans une immobilité dédaigneuse de tout nouvd effort: elle ne saurait être msi$anJt€ que si elle reste vwante,

1. Les métaphores aujourd*hui classiques du germe et du dâvdaj^peme»i organique se recommandent des paraboles évangéHques de la semence et du grain de sénevé: on sait le parti qu'en oat tiré Newman^et sioteot M. Loisy.

2. Prière de ae pas prendre ces mots recette et manuel opératoire dans un sens péjoratif: je ne les emploie que faute de mieux. Peut-être pourratt-on dke canon et^xereieel

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