‹ Dogme et critique (volume 2)Chapitre 95 sur 113 · Etudes, ïoc, cit., pages 154 et · texte numérisé non relu

Etudes, ïoc, cit., pages 154 et

Angélique, après avoir prouvé Texistence de Dieu, ajoute (Summ. Th., P. I, q'. III): « Quia de Deo scire non po88unPis quid siU sed quid non sit, non possumus considerare de Deo quomodo sit, sed potius quomodo non sit. » Lei Mystiques, plus hardis encore, vont jusqu'à parler du néant de Difiu (0« Mais passons à des auteurs plus récents. Je mettrai sous les yeux du lecteur une page bien remarquable extraite d'un sermon de Bossuet, le Sermofk sur la mort : « Je sais ce que Ton peut dire en ce lieu et avec raison, que lorsque nous parlons de ces esprits, nous n'entendons pas trop ce que nous disons: notre faible imagination, ne pouvant soutenir une idée si pure, Jui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtils et bien déliés, ne sentezvous pas en même temps qu'il sort du fond de notre âme une lumière céleste qui dissipe tous ces fantômes, si minces et si délicats que nous ayons pu les figurer? Si vous la pressez davantage et que vous lui demandiez ce que c'est, une voix s'élèvera du centre de Tâme: Je ne sais pas ce que c'est, mais néanmoins ce n'est pas cela. » Rien de plus habituel qu'un tel enseignement. J'ouvre par exemple la théologie dogmatique de Hurter, t. II, lie éd., p. 338, et j'y lis à propos de l'intelligence des anges: « Quare négative potius quam positive quaedam de ea statuemus. » Rien ne serait plus facile que d'allonger cette liste sans fin. En vérité, les Pères et les Docteurs ont unanimement souscrit d'avance à ces paroles de Bossuet au sujet de Dieu: « Comme il faut s'élever au-dessus de tout ce qui semble indigne de sa grandeur, à la fois il faut s'élever au-dessus de tout ce qu'on croit le plus digne, de sorte qu'on n'ose plus, en un certain sens, ni rien dire, ni rien penser de ce premier être, ni le nommer en soi-même, parce qu'on ne peut pas même expliquer combien il est

1. Deus est ignotum, dit quelque part S. Thomas : je prie le lecteur de remarquer la hardiesse de ce neutre ignotum.

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ineffable, ni comprendre combien il est incompréhensible P). »

Passons enfin aux Conciles, et spécialement — pour abréger — à celui du Vatican. Rien à dire des Canons : leur forme négative est trop évidente. Mais les Chapitres eux-mêmes — que d'ailleurs il faut prendre comme écrits en langage de connaissance pratique, vulgaire, non dans le langage d'aucune théorie philosophique particulière, — les chapitres eux-mêmes sont issus d'une continuelle préoccupation négative, pour autant du moins qu'ils pénètrent sur le terrain des théories ('). Il est facile de s'en convaincre en lisant (3) les Actes du Concile, le Schéma prosynodal et ses successives modifications, les amendements proposés par les Pères et les rapports présentés par la Députation de la Foi. En vérité cette démarche négative est, je le répète, absolument classique; et c'est ce qu'écrivaient ou disaient récemment à propos de l'enquête de la Quinzaine plusieurs évêques et théologiens, à savoir que ce que j'en avais soutenu était vrai, mais nullement nouveau. C'est exactement mon avis.

M. Portalié juge, lui, que pareille thèse est un « paradoxe ». Il me reproche d'aller « contre l'évidence la plus incontestable » en avançant qu'aw point de vrie théorique et spéculatif, et pour autant qu'à ce point de vue elles exigent une adhésion de foi, l^s formules dogmatiques se bornent à prononcer un veto, à déclarer que tel système ne convient pas, sans d'ailleurs indiquer jamais pourquoi il ne saurait être accepté, ni par quoi il faut le remplacer. A mon tour de demander « si on a lu un recueil de conciles »? J'attends avec tranquillité qu'on

1. Instruction sur les états d'oraison, 2^"^ traité, éd. Levèque, page 52.

2. Lorsque des mots appartenant au vocabulaire de la philosophie interviennent dans les énoncés dogmatiques, ce n*est point selon leur sens technique, mais selon leur sens vulgaire; à moins qu'il ne s'agisse de condamner un système, auquel cas ils doivent être pris dans le sens de ce système.

3- Par exemple, dans: Vacant, Etudes théoîogiqiies sur les Constitutions du Concile du Vatican.

me cite un cas où un Concile aurait dit : « Je condamne telle théorie et j'impose telle autre théorie. » Partout et toujours je vois les Conciles dire simplement: « Je condamne telle théorie au nom de tel fait: arrangezvous comme vous voudrez pour établir une théorie meilleure. » Quant aux motifs et raisons allégués parfois dans les décrets conciliaires, est-ce à M. Portalié qu'il faut apprendre qu'on ne les doit point regarder comme dogmatiquement définis ?

Je m'arrête. Ce sont toujours les mêmes erreurs, les mêmes confusions, les mêmes contre-sens qui reparaissent. Il n'est pas question de prétendre que l'être se conçoit en fonction du néant ni de contester que toute négation enveloppe une affirmation qui la fonde. Sans doute on ne peut nier qu'après avoir affirmé d'a1x)rd (^), et en somme on ne nie que pour mieux affirmer. Mais où ai- je soutenu le contraire? Je dis seulement ceci: le dogme comme tel affirme des faits et, dans le domaine des théories explicatives, ne procède que par exclusions et prohibitions. En d'autres termes, l'affirmation est pragmatique; la négation, théorique; et cette négation tire sa valeur de cette affirmation, celle-là n'a pour but que de maintenir et de sauvegarder celle-ci. Prenons l'exemple du dogme christologique. Ce dogme énonce un fait, à savoir; Jésus est à la fois vraiment homme et vraiment Dieu. Ce qui veut dire : vous pouvez et devez vous comporter à l'égard de Jésus à la fois comme à l'égard d'un homme et comme à l'égard de Dieu (^). Maintenant, sur le comment de l'union hypostatique, sur la question de savoir sous quelles formes il convient de

1. Mgr Turinaz écrit, lui, dans sa seconde brochure, p. 13, «qu'avant de condamner une doctrine il faut d'abord Taffir-

mer »1

2. Je ne pré ends pas énoncer i^i une christologie complète: je me borne à en indiquer le principe et le centre. — Qu'on veuille bien aussi ne pas entendre le comme dans un sens qui affirmerait que Jésus n'est ni homme ni Dieu, mais çiuc nous avons cependant à nous comporter vis à vis de lui comme s'il était honmie et comme s*il était Dieu. Le comme veut dire tout simplement que les mots homme et Dieu désignent ici des conceptions pratiques et non théoriques.

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la i>enser, quelle théorie représentative en exprime le mieux la nature et la fait comprendre le mieux, le dogme se borne à proscrire les systèmes qui mutilent ou méconnaissent le fait, sans promulguer de lui-même une explication dont la recherche doit être l'œuvre progressive des théologiens.

Je terminerai par deux remarques. D'abord il ne faut pas oublier que, même dans leur fonction négative, les dogmes ne sont pas purement intellectuels: plus que la dialectique abstraite et que l'analyse ratiocinante, c'est l'expérience, l'épreuve de mise en action et de durée vécue qui interviennent pour le discernement des doctrines. Et il ne faut pas oublier non plus l'angle restreint sous lequel j'envisage ici les dogmes. Je les considère en tant qu'ils exigent une acttiésion de foi proprement dite. Mais on peut les prendre aussi comme des propositions de philosophie spéculative et non plus coname des décrets ayant un caractère juridique. A ce nouveau point de vue ils indiquent à la pensée humaine une direction de recherche et, même par leurs négations, concourent alors à déterminer positivement la vérité. Seulement, dans ce dernier cas, ils demandent à être sans cesse réinterprétés, en sorte qu'il ne peut plus être question à leur égard de cette adhésion immuable par laquelle la foi proprement dite échappe au relativisme ordinaire de l'esprit hiunain.

Mais inutile d'insister. Je ne ferai plus qu'une observation. Après avoir cité un passage où j'expose le rôle négatif du dogme (^), M. Portalié lui-même écrit : « Certes, voilà une restriction importante et, nous osons le dire, au fond suffisante pour sauvegarder les dogmes ('*).» Eh bien! alors?.... Mais, tout en me félicitant « de cette formule si catholique », M. Port-alié ajoute qu'une telle restriction m'est interdite par mon système : « Il y a contradiction évidente, dit-il à mon sujet, entre les principes d'autonomie absolue qu'il a posés et les

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