‹ Dom Garcie de Navarre, ou, le Prince jalouxChapitre 29 sur 60 · ACTE III , SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III , SCÈNE II

Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre,

Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur

Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur.

Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre ;

Mais, hélas! de mes maux ce n'est pas là le pire :

Le coup, le rude coup dont je suis atterré,

C'est de me voir par vous ce rival préféré.

Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire

Sur les miens dans votre âme emportent la victoire ;

Et cette occasion de servir vos appas,

Cet avantage offert de signaler son bras,

Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire,

N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire,

Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux

Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos vœux.

Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée.

Contre vos fiers tyrans je conduis une armée,

Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi,

Assuré que vos vœux ne seront pas pour moi,

Et que, s'ils sont suivis, la fortune prépare

L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre.

Ah ! Madame, faut-il me voir précipité

De l'espoir glorieux dont je m'étois flatté,

Et ne puis-je savoir quels crimes on m'impute,

Pour avoir mérité cette effroyable chute?

Done Elvire.

Ne me demandez rien avant que regarder Ce qu'à mes sentiments vous devez demander, Et, sur cette froideur qui semble vous confondre.

Répondez-vous, Seigneur, ce que je puis répondre :

Car enfin tous vos soins ne sauroient ignorer

Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer,

Et je la crois, cette âme, et trop noble et trop haute

Pour vouloir m'obliçer à commettre une faute.

Vous-même dites-vous s'il est de l'équité

De me voir couronner une infidélité,

Si vous pouviez m'ofîrir sans beaucoup d'injustice

Un cœur à d'autres yeux offert en sacrifice.

Vous plaindre avec raison, et blâmer mes refus

Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus.

Oui, Seigneur, c'estun crime, etles premières flammes

Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes

Qu'il faut perdre grandeurs et renoncer au jour

Plutôt que de pencher vers un second amour.

j'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime

Pour un courage haut, pour un cœur magnanime ;

Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois,

Et soutenez l'honneur de votre premier choix.

Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse

Vous conserve le cœur de l'aimable comtesse,

Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, Seigneur

Elle a d'un choix constant refusé de bonheur.

Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême,

Elle a fait de l'éclat que donne un diadème !

Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés.

Et rendez à son cœur ce que vous lui devez.

Dom Sylve.

Ah ! Madame, à mes yeux n'offrez point son mérite :

Page 1