‹ Dom Jean MabillonChapitre 10 sur 40 · MÉMOIRE DE DOM MABILLON · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DE DOM MABILLON

La mort de Mabillon montra la place que tenait cet humble moine dans la société française et dans les rangs de TEglise. Par humilité et aussi par le penchant de son caractère, il avait fui Téclat des honneurs, leur préférant la retraite studieuse, la possession de soi-même et la sainteté d'une vie purement monastique (1). Il avait acquis de la sorte, par sa droiture et sa modestie comme par ses travaux, ce vrai mérite supérieur aux plus enviables dignités (2).

(1) ff Un grand prélat emploïa son crédit auprès du Roy pour lui faire avoir une abbaye en règle; le cardinal Coloredo et d'autres personnes ont travaillé avec zèle auprès du Pape pour le faire élever à la pourpre ; mais il a toujours voulu demeurer dans l'humilité de son état. » D. Ruinart, p. 429. Bibl. Nat., Français, 19639, ^ 104, lettre de Fontanini.

(2) Il y aurait de curieux rapprochements à faire entre le caractère de Mabillon et certains passages du Chap. III des Caractères de la Bruyère intitulé : Du mérite personnel.

Quand il mourut, il se trouvait à son insu en possession d'une impérissable renommée entre les savants. Aussi , rien de ce qui a trait à la mémoire de ce grand homme n'est indifférent pour la postérité : ni les témoignages de regret et de vénération qui éclatèrent à ses funérailles ; ni les hommages qu'on lui rendit par des éloges publics , des poésies, des inscriptions sur ses portraits; ni les soins pieux rendus à son tombeau; ni les souvenirs conservés de lui au pays natal.

Les Obsèques et Services.

Mabillon n'était pas un savant égoïste, un érudit sans entrailles : il avait aimé la société au milieu de laquelle il vécut. Faut-il s'étonner dès lors de l'émotion que causa la nouvelle de sa maladie, puis celle de sa mort, chez tous ceux qui Tavaient connu? € Les pauvres prièrent dans les hôpitaux pour saguérison, les enfants dans les écoles, les curés dans les paroisses de

village Les personnes les plus distinguées,

comme celles des autres conditions jusqu'au dernier rang, témoignèrent le regret qu'ils avoient de sa perte, que Ton regardoit comme commune à tout le monde. » Son historien témoin de ces manifestations, n'a garde d'omettre féloge du Roi « pour un de ses plus fidèles sujets et un des plus sçavans religieux de son Roïaume (1). »

(1) D, Rninart, p. 411, 356.

8A MÉMOtSC. i%%

Rien de plus touchant que les soins prodigués par D. Ruinart à son maître vénéré : il ferma ses yeux devenus après la mort tout étincelants de lumières; il baisa ses mains et sa poitrine < qui avoient été les instrumens de tant de vertus et de si grands ouvrages »; il lava son corps en récitant des prières selon l'ancien usage de rOrdre et le revêtit de ses habits religieux. Sainte et sublime amitié que celle de ces moines si dévoués dans la vie, si fervents dans la mort ! Autour d'eux se groupa l'élite des érudits, comme on le voit dans ce récit des funérailles qu'il faut citer tout entier.

€ Les obsèques de Dom Mabillon furent fort solennelles et des plus touchantes non pas par les tentures et les magnificences extérieures, ni par la multitude des luminaires, mais par la quantité et la qualité des personnes de piété et de distinction qui s'y rendirent (1). Son corps aïant été gardé toute la nuit et la matinée suivante dans la chapelle de Tinfirmerie, fut transporté vers le midy dans le chapitre, selon l'usage de notre Ordre, et y resta jusqu'à la fin des Vêpres. Après l'office canonial, il fut apporté à l'église avec les cérémonies accoutumées, où il demeura exposé au milieu du sanctuaire, pendant que l'on chantoit au chœur l'Office des Morts. Cependant toute l'église étoit pleine de monde, et chacun s'efifbrçoit d'approcher du cercueil, pour voir ce défunt si respectable, que l'on ne pouvoit se rassasier de considérer : l'on

(1) V. à V Appendice le Billet d'invitation aux funérailles de Ma^ billon.

voïoit reluire sur son visage la sérénité et la douceur. Bien des gens vinrent lui baiser les pieds. L'office des défunts étant fini , aussi bien que les absolutions et les autres prières que l'Eglise a ordonnées, on porta le corps en terre. Ce fut une chose édifiante de voir les Religieux de TAbbaye et plusieurs autres accourus des monastères voisins , ceux de Cluny et des autres Ordres^ aller deux à deux avec des cierges allumés : plusieurs ecclésiastiques, aussi-bien que d'autres personnes distinguées par leurs dignitez et par leurs mérites, voulurent aussi porter des cierges comme les Religieux et marcher dans le même ordre à cette procession lugubre. Chacun y chantoit les larmes aux yeux^ tant on étoit affligé de la perte d'un si saint et d'un si grand homme. On vint donc dans cet ordre à la grande chapelle de Nôtre-Dame enfermée dans l'intérieur du Monastère , où Ton avoit disposé le lieu de sa sépulture. Elle est placée en entrant à droite vers la muraille, sous la première arcade , assez près du pilier qui est du côté de l'autel. Là, chacun s'empressa de luy rendre les derniers devoirs, réciter les prières prescrites et jetter Teau-bénite sur la fosse. Le lendemain, on commença le service solemnel sur les dix heures du matin. Les chaises de nôtre chœur ne suffirent pas ; il fallut encore disposer trois rangs de siège de côté et d'autre, chacun voulant se joindre aux Religieux pour chanter avec eux et témoigner leur vénération pour cet illustre défunt (1). » Le premier Président du Parlement,

(1) D. Ruinart, p. 417.

M. de Harlay, avait écrit à D. Ruinart pour lui dire qu'il assisterait aux obsèques de ce savant si estimé et si regretté ; sa lettre se trouve au milieu d'une infinité d'autres également élogieuses au nombre des documents manuscrits de la Bibliothèque Nationale.

Les provinces témoignèrent aussi bien que Paris du deuil causé par la mort de Mabillon : partout les moines de Saint-Maur et ceux de Saint- Vannes célébrèrent des services solennels ; on en fit dans plusieurs autres maisons religieuses et aussi dans les églises séculières. « Les Prédicateurs le louèrent publiquement dans la chaire et les Pasteurs dans leurs Prônes. M. le Cardinal de Bouillon, doïen du Sacré- Collège, étant à Rouen fit faire un service en son Abbaye de Saint-Oùen (!).»« L'Eglise Métropolitaine de Reims, pour laquelle le P. Mabillon a toujours eu un attachement particulier à cause de sa naissance, et parce qu'il y avoit reçue sa première éducation^ voulut aussi en témoigner publiquement sa reconnoissance :

car les chanoines de cet illustre corps firent un décret dans une assemblée capitulaire , par lequel il fut ordonné qu'on feroit les mêmes prières pour ce digne Elève de leur église, que l'on a coutume de faire pour les personnes de la plus grande distinction (2). >

(1) Les Bénédictins conservèrent au cardinal de Bouillon leurs égards dans la mauvaise fortune. Mabillon écrivait en 1696 : « Redeo ex Pontisarentibtts hortis E. D. C. Bullonii qui nos ad suas aedes suburbanas invitaverat. » Corresp. inéd, T. II , p. 404. — D. Ruinart, p. 420.

(2) D. Ruinart, p. 420. V. à V Appendice les lettres des Rémois.

tiB hOU HABttLOlt.

On imita cet exemple à Saint-Remy et à Saint- Nicaise, à Saint-Nicolasaux-Bois, à Vauxclerc, à Saint- Vincent et à Saint-Jean de Laon, ville où Mabillon comptait beaucoup d'amis tant au chapitre qu'au bailliage.

I«M ElogM dans les Diseoom mt les I^etCrM.

On connaît le passage où La Bruyère oppose Yhomme docte simple au docteur brillant; en voici le texte avec la clef qu'en donne l'édition des Œuvres de La Bruyère (1) par M. G. Servois : < Un homme à la Cour, et souvent à la Ville, qui a un long manteau de soye ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin^ la calotte de même, d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangez et le teint vermeil, qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire , et sçait précisément comment l'on voit Dieu ; cela s'appelle un Docteur. Une personne humble qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité^ cherché, consulté» confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte. > — < Toutes les clefs imprimées, dit le savant commentateur, s'accordent à reconnaître le P. Mabillon dans l'homme docte que La Bruyère oppose au doc-

(l) Leê Grands Ecrivains de U France, La Bruyère, iii-8. Hachette, 1865, T. I p. 160 et 445.

teur. Il n'est pas un mot de la phrase en effet qui ne s'applique fort bien à Tillustre érudit. A cette époque, il avait déjà publié ses grands ouvrages... il ne fit* partie de TAcadémie des inscriptions qu'en 1701. Quelques clefs manuscrites ajoutent à son nom celui de Le Camus, évêque de Grenoble, celui du célèbre abbé de la Trappe et enfin celui de Toratorien Thomassin. > Ajoutons pour préciser le contraste que le docteur de La Bruyère est M. Robert, chanoine et pénitencier de N.-D., ou Charles Boileau, abbé de Beaulieu, de l'Académie française, deux docteurs dont < les costumes brillants et les distinctions métaphysiques > ont si vite pâli devant la science profonde de Thumble moine. On put juger en 1708 du triomphe du mérite personnel en la personne de Mabillon.

Les manifestations pieuses furent suivies d'un concert d'éloges, sous toutes les formes que les érudits jugèrent propres à mieux retracer la science^ les vertus ou les services du défunt. Le plus complet de ces hommages fut celui de l'Académie des Inscriptions, où, le 17 Avril 1708, à l'assemblée publique d'après Pâques, M. Gros de Boze secrétaire, prononça l'Eloge du membre défunt, que remplaçait M. l'abbé de Louvois (1). Déjà la compagnie avait, selon la coutume , assisté au service célébré pour le repos de l'âme de Mabillon ; elle écouta dans le plus profond recueillement le discours grave de son érudit

(1) Camille Le Tellier, fils du ministre Louvois, neveu de l'archevêque, fut grand-vicaire de Reims et Bibliothécaire du roi, ii mourut en 1718.

128 OOM HABILLON.

secrétaire (1). II y étudiait méthodiquement cha cun de ses ouvrages, assignant à tous leur part dans la renommée du savant bénédictin ; puis il retraçait, évidemment d'après les confidences de Thierry Ruinart (2), les. particularités de sa vie et terminait par ces paroles de regret : < Nous n'oublierons jamais que dans ses derniers moments il marqua à un de nos confrères, M. Tabbé Renaudot, dans les termes les plus vifs et les plus tendres, son estime, sa reconnoissance et son attachement pour cette Académie. Ce seroit pour nous une obligation plus particulière de consacrer sa mémoire par de dignes éloges, si la voix publique ne nous avait déjà aquittez, et si le caractère de cet Académicien, qui nous est toujours présent, ne sembloit nous imposer encore la nécessité d'un simple récit. » M. Tabbé Bignon, qui présidait la séance, associa toute la compagnie à ce sincère Eloge adressé à la mémoire de Mabillon, et il en ordonna Timpression pour répondre à Timpatience qu'on avait de le lire (3).

« Un abbé de qualité, deux jours après la mort, fit aussi en peu de mots son éloge en

(1) Histoire de VAcad. Royale des Inscript, et Belles-Lettres de-puis son établissement. T. I. Paris, 1717, (pages 355 à 368). — Edit. in-12, Paris, 1740, p. 69 à 102.

(2) a Le sçavant religieux qui est le dépositaire de ses papiers, peut seul rendre un compte fideile de tant de choses. Il donnera la Vie de son cher maître, et s'il veut la joindre au X« volume de Actes des Saints de son Ordre, le public la trouvera sans doute fort à sa place. » p. 366.

(3) Dom Jean Hervin, né à Namur et profès à Saint-Remy en 1721, mit en fort beau latin VEloge de Mabillon par M. de Boze et le fit imprimer. D. Tassin, p. 762.

Sorbonne , d'une manière qui fit plaisir à tous ceux qui avaient connu ce grand homme (1). > Messieurs de la Sorbonne conservèrent toute leur estime à Mabillon, car en 1722, lorsque Tun d'eux (2) eut à examiner les Œuvres PasihumeSy il écrivit cette appréciation : t Ce savant auteur s'étoit acquis l'estime et l'amitié des personnages les plus habiles de toute l'Europe, et son érudition étoit si vaste et si universelle, qu'on pouvoit dire de lui ce que Volusien disoit de saint Augustin : s^il ignore quelque chose , il faut que ce qu'il ne sait pas ne soit pas dans la Loy. >

Thierry Ruinart reçut beaucoup de lettres ainsi que ses confrères; ce billet de Fénelon les résuma toutes : < Je regrette le P. Mabillon ; il étoit vénérable par sa piété, sa douceur et sa grande érudition. Il faut souhaiter que vos pères, qui ont travaillé avec lui, soutiennent la réputation qu'il s'étoit acquise (3). » A l'étranger^ les regrets ne furent pas moins sincères et se manifestèrent malgré la guerre qui divisait l'Europe ; « les Protestans s'en sont expliquez avec le même respect et la même estime que les

(1) D. Ruinart, p., 419.

(2) M. d'Araaadia, docteur de Sorbonne et censeur royal des Livres. — Son Avis est en tête des Œuvres Posthumes, — Un autre docteur de Sorbonne, le savant abbé Ladvocat appelle, dans son Dictionnaire Historique, Dom Mabillon « l'un des plus savans hommes qui aient paru dans le Monde. » (In-12, 1777, T. H, p. 159).

(3) Corresp. inéd, T. HI, p. 189, 191. (Lettre à Dom Lami) — Il existe un gros recueil in-4* de lettres, de vers latins et français adressés aux religieux de Saint-Germain-des-Prés à l'occasion de la mort de Mabillon ; ce recueil existe à la Bibl. Nat., Héstdu-Sainf- Germain, n» 1238. —Fonds Français, no 19639.

Catholiques. > En Italie, le grand-duc de Toscane et M, le cardinal de Médicis apprirent les détails de cette mort par M. Tabbé Renaudot; M. Tabbé Passionei manda cette nouvelle à Rome par un courrier extraordinaire et sa lettre y causa une grande affliction : Fontanini, Magliabechi, Gattola pleurèrent Mabillon, et avec eux r tous ceux qui l'avaient vu, vingt-trois ans auparavant sur la terre italienne , alors que dans les villes tout le monde sortait pour le voir, et que les personnages considérables lui faisaient cortège avec honneur (l). » Clément XI fit écrire à D. Ruinart parle cardinal Colloredo : « Sa Sainteté a voulu parcourir, avec des sentiments de pieuse vénération , tous les détails de la mort de Mabillon ; il les lut et les relut, se trouvant ému d'une affection paternelle pour un homme de mœurs si respectables et qui a si bien mérité des lettres et de toute TEglise (2). » Se faisant rinterprête de ces regrets du Souverain Pontife, le légat de la cour de Rome en France vint s'incliner avec respect sur sa tombe, et le Pape souhaita « qu'on fit quelque chose dans Rome » à la mémoire du bénédictin français (3).

On renouvela pour Mabillon, qui aimait tant les antiquités liturgiques, l'ancien usage des

(1) a Gum urbes* elTuss ad eum adirent , prlmi que eum honoris causa certatim comîtantes ducerent. » Lettre de Fontanini à D. Ruinart. {Vie p. 120)

(2) « Seriem mortis illius magna spiritûs devotione^ non semé! sed iterum percurrere voluit B. D. N. hominemque tam prseclaris imbutum moribus, tamque de ecclesiasticis litteris bene meritum paterno suspexit affectu. » D. Ruinart, p. 426.

(3) Guérard, Polypt. d'Irminon, préf.— Bibl. NaL, Fr. 19639, f 79.

Rouleaux mortuaires^ si curieux au moyen-âge. On envoya de monastère en monastère une notice funèbre à laquelle chaque couvent ajouta son éloge particulier et la mention des prières qu'il récitait pour le défunt (1). Dom Guillaume Roussel composa en son honneur une prose carrée, dédiée à Vimmortelle mémoire du très^ illustre et très-religieux Jean Mabillon. On trouve dans cette pièce, qui devint célèbre, les antithèses et toutes les figures chères aux lettrés du temps : son caractère historique, sa composition à Saint-Nicaise et sa publication à Reims, sa rareté actuelle, paraissent lui mériter de figurer in extenso à V Appendice.

Le P. Germon, l'adversaire de la Diplomatique, écrivit le 22 Janvier 1708 à D. Ruinart afin de lui marquer son estime et son respect pour le défunt. Tous les gens de lettres eurent à cœur de dédier au souvenir de Mabillon quelque pièce de leur meilleure facture : MM. de la Monnoye, Hersan, Boivin, l'abbé deVilliers, l'abbé le Roy, le Comte, Bosquillon, Gourdan et Grenan voulurent l'honorer de leurs vers et de leurs louanges, tant en français qu'en grec et en latin. « Ces productions mériteraient toutes d'être gravées sur le cuivre et sur l'airain », disait Dom Ruinart, elles furent du moins imprimées en partie (2) et leur recueil est aujourd'hui d'une excessive rareté. Charles CofBn, originaire

(1) D. Ruinart, p. 421.

(2) Joan. Mabillonii epitaphia cum epigrammatibtts aliquot Paris, de Bats, 1708.

de Buzancy, poète latin, plus tard Recteur célèbre, écrivit sur son compatriote :

€ In JS. P. Mabillon.

Doctrind magntu, magnus pietaie, modestd

Quod stupeas, major simplicitate' fuit (1).>

On répète souvent que les Allemands émerveillés de son érudition, appellent Mabillon Magnus Mabillonius. Ce surnon lui a été en effet décerné par Ziegelbauer en 1754 : < Jean Mabillon obtint des plus doctes personnages l'appellation de Grand ; nous' le considérons à bon droit et nous le vénérons comme un aigle dans les nues, comme le chef de la littérature bénédictine, comme le prince de l'érudition (2). »

Les Bénédictins ont veillé avec un soin jaloux sur la mémoire de Mabillon, qui resta pour | rOrdre un secours et une défense par le seul î prestige de son nom ; sa vie et ses œuvres devinrent une part de leur patrimoine, sur laquelle travaillèrent tour à tour ses confrères : D. Ruinart, D. Massuet, D. . de Vie, D. Tassin. En complétant les travaux interrompus par sa mort et en publiant le récit de ses vertus, ils lui

(1) Œuvret de Coffin, 2 vol. m-18, 1755. T. II, p. 193. — Il faut citer aussi M. Piasson , avocat au Parlement, qui publia en 1708 une grande prose carrée en latin contenant l'é'oge de Mabillon, les plus beaux traits de sa vie et le catalogue de ses ouvrages. » D. Tassin, préfoce, XYi.

(2) « Illud Màgni Cognomen Joannes Mabillonius, quem tanquam Aquiiam in nubibus, rei litteraris Benedictinœ Imperatorem ac eruditionis Principem jure suscepimus ac deveneramur, a viris doctissimis consequutus est. » Hist. rei litterariœ ord. S, Bened., Augsbourg, 1754, T. III, p. 436.

ont ainsi consacré le plus sincère et le plus durable des éloges aux yeux de la postérité,

LèB Portraits et leurs inscriptions.

Les portraits de Dom Mabillon ont été popularisés par la gravure et la lithographie : les Recherches de Soliman Lieutaud sur les portraits des Champenois (1) mentionnent dix-huit types diflférents de tous formats. Ils représentent, malgré les diversités de détail , un visage empreint à la fois d'ascétisme et de douceur^ des traits bien accusés, un front vaste et puissant; l'exactitude en paraît authentique si Ton considère le soin minutieux avec lequel sont reproduites les rides et les loupes. Cependant une tradition respectable, en harmonie avec Thumilité de Mabillon^ assure qu'il ne voulut jamais se laisser peindre : Dom Ruinart, si précis sur tous les points , ne signale l'exécution d'aucun portrait du vivant de son maître, dont il donna néanmoins le buste gravé en tète de V Abrégé de la Vie. Comment interpréter ce silence et garantir l'authenticité du type que nous avons? Une publication rémoise (2) a récemment traité ce problême iconographique d'une façon

(1) In-8% Paris, 1856, p. 87. Cette liste est reproduite à la Ad de cette Notice avec l'indication des ouvrages sur Mabillon.

{^ AlmansLCh-Annuaire de la M aime , de l'Aiane et des Ar* dennes publié par Matot-Braine pour 1873. On y trouve (p. 101 à 105) on article de M. H. Menu sur le portrait de Mabillon.

134 D03f MABILLON.

fort intéressante et que complètent lés documents contemporains.

En effet, voici quelques mentions recueillies dans les papiers de D. Ruinart : Tune d'elles prouve que Mabillon ne fut pas peint de son vivant : t Souffrez que je vous dise, écrivait-on de Villeneuve à D. Ruinart le 25 Avril 1709, que votre dernière stampe n'est pas encore Tidée que je conserveray toute ma vie de l'extérieur de ce saint homme : c'est un grand malheur qu'on n'ait pu achever son tableau car je n'ai connu personne dont la phisionomie fut plus belle que la sienne; il n'a pas tenu à M. le duc de Perth, mais je me reproche de n'avoir pas fait ce que j'aurais dû... »(1) Un passage d'une lettre de D. Martène au même, datée de Tours le 11 Janvier 1709, parle en ces termes d'une reproduction posthume : t Est-il possible qu'on n'aura pas de lui un bon portrait ? Nous avons ici un visage dans un tableau qui a plus de son air que tout ce que l'on a fait jusqu'à présent. Si frère André pouvoit avoir le visage de plâtre qu'on a tiré sur lui après sa mort, il espère de pouvoir réussir en le peignant, mais pour l'avoir il faudrait que vous vous en desaisissiez. J'en parlois encore aujourd'hui avec lui, voyez ce que vous pourrez faire là-dessus. » Enfin , à propos de l'estampe grand format placée en tête de V Eloge (par M. de Boze), la sœur Drouyn, prieure de Chelles, qui avait été l'amie de Mabillon, écrivait à D. Ruinart le 26 Juillet 1708 : « Le portrait

(l) Bibl. Nation., Français, 19639, ^• 196, 223, 94.

qui est à Téloge ne fut jamais celui de notre cher père ; il y a bien des années que jen ait vu un semblable dun de vos généraux ou autres de vos pères, il n'y a ni ses traits, ni son air gracieux, ni sa vivacité ; si je savois peindre^ jy réussirois mieux tant je Tai présent à mon imagination ; il en a paru un petit qui avoit plus de ses traits et assez de ressemblance aux yeux prest ; vous deveriez le faire tirer en grand comme celui de Téloge; la deffence ne doit point faire peur pour un homme qui a été la lumière de notre Ordre et Thonneur de la Congrégation...»

Il résulte de ces textes que bien des essais furent tentés pour reproduire les traits de Mabillon, et qu'aucun ne parvint à la perfection du portrait fait ad vivum^ mais il est certain que D. Ruinart apporta un soin minutieux à celui qu'il plaça en tête de son volume.

Ce portrait est donc la reproduction d'un plâtre ou d'une maquette faite après la mort; D. Ruinart n'en parle pas , vraisemblablement parce qu'il considéra cette opération comme contraire aux usages de l'Ordre^ mais nous en avons la preuve dans un article des Nouvelles de la République des Lettres (1), publiée à Amsterdam .au mois de Juillet 1709. Une lettre de Paris, adressée à ce recueil, y annonce la mise en vente du livre de D. Ruinart et complète ainsi les renseignements sur son érudition : < Je me contenterai d''ajouter ici qu'on trouve à la tête de cet Abrégé de la Vie du P. Mabillon^ son por-

(1) Gazette Littéraire dirigée par J. Bernard, successeur de Bayle.

trait très-ressemblant, et le seul bon qu'on avoit pu avoir jusqu'à présent. La modestie, qui était le caractère propre de ce savant religieux^ l'ayant empêché de consentir qu'on le peignit de son vivant, on ne put le tirer qu'en cire après sa mort. Mais comme sa maladie avoit été trèsviolente et l'avoit extrêmement changé, cette cire ne le représentoit que très-imparfaitement, et ne conservoit que les traits d'un visage mourant et décharné. On s'étoit servi de cette cire pour peindre et pour graver le P. Mabillon :

mais comme on l'avoit copiée servilement, pas un des portraits qu'on avoit faits ne le représentoit en aucune manière, et ses meilleurs amis étoient extrêmement mortifiés de ne le pas reconnaître dans des portraits qui portoient son nom. Depuis, cette même cire ayant été communiquée à M. Bernard-Picard, habile dessinateur, il sut si bien s'en servir et y appliquer les règles de son art, que, quoiqu'il n'eut jamais vu le P. Mabillon, il le rendit entièrement ressemblant. C'est ce portrait qui est à la tête de l'ouvrage du R. P. Ruinart et quoique le nom de B. Picard n'y soit point , il n'en a pas été moins fait sur son dessin. » L'article se tait sur le nom de l'ouvrier en cire qui travailla à reproduire les traits de Mabillon étendu sur son lit de mort, mais l'indication qu'il donne sur l'œuvre du graveur Picard est confirmée par son dessin conservé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale (1). S'il n'a pas la valeur d'une œuvre réa-

(1) DessiQ in-folio. B. Picart fecit 1709. Ed. 62.

Usée en face des traits d'une personne vivante, il faut néanmoins lui reconnaître le mérite d'une ressemblance qui obtint les suffrages des amis de Térudit bénédictin. On s'appuya de son autorité pour offrir au public les exemplaires des planches gravées par Giffart, Simonneau, Loir, Desrochers et Gaillard ; HalIé et plusieurs autres peintres , dont les noms sont restés inconnus, ont exécuté sur ce modèle des portraits peints sur toile. Enfin, c'est du même type que procède le buste en plâtre de grande dimension conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, et que Ton attribue à Coyzevox, au dire de Bouillot; ce buste est placé dans la grande salle du rezde-chaussée consacrée aux manuscrits, entre les deux fenêtres du fond.

Une des gravures (1) les mieux composées offre le profil de Mabillon dans un médaillon ovale soutenu par deux génies; le fond est rempli par des rayons couverts de livres; au bas, un socle carré supporte le portrait (2) et porte l'inscription Domnus. Ioannes. Mabillon Ord. s. Benedictl Cong. S. Mauri; d'un côté une urne fumant d'encens et de l'autre un lys au naturel symbolisent la gloire et la pureté du personnage.

On lit au bas de la petite gravure qui précède la Vie par Dom Ruinart :

(1) Elle mesure 27 cent, de haut, sur 18 cent, de larg.; on lit au bas : Car* SimonneaU; dellneavit et sculpsit , P. Bertrand, effigi. ectyp. fecit.

(2) C'est ee portrait qui a servi de type pour le monument de Saint, Pierremont (1878) et qui est reproduit en tête de cette étude.

Au p^U9 profond savoir j^ndre F humilité , Chérir également la paix^ la vérité, Allier la douceur avec la vie austère,

Ce fut le propre charactère Du fameux MABILLON icy représenté.

Sur une autre, qui se vendait à Paris chez Despochers, se trouve ce quatrain :

Mabillon nous fait voir sa haute intelligence En débrouillant V antiquité.

Son esprit fut plein de science Et son cœur d^humilité.

La plus heureuse de ces épigraphes, signée Bosquîllon^ est inscrite au bas du carré in-4*, gravé par Loir, d'après Hallé, et publié chez Bercy, rue Saint-Jacques :

Cet air simple et modeste où rien n'est affecté. T'offre de Mabillon Vexacte ressemblance ;

Et dans un trésor de science.

Un prodige d'humilité.

Une lithographie porte ce titre : Gloire du clergé; tous les autres portraits relatent simplement le nom, le titre et les dates. M. Adolphe Varin a gravé en 1874 et en 1878 deux portraits de Mabillon qui n'ont pas été mis dans le commerce.

Les Bpitaphes et translations successives.

Le Saint-Père fit écrire aux religieux de Saint- Germain-des-Prés ces touchantes prescriptions au sujet de la sépulture de Dom Mabillon :

€ Sa Sainteté a marqué que vous luy feriez plaisir de l'inhumer dans le lieu le plus distingué, puisqu'il n'y en a point où sa réputation ne se soit répandue, et qu ) tous les sçavants qui iront à Paris ne manqueront pas de vous demander où l'avez -vous mis? Ubi posuistis eum? Il prévoit qu'elle sera leur peine, s'ils apprennent que les cendres d'un personnage de ce mérite ont esté confondues, et s'ils ne les trouvent pas recueillies sous le marbre, avec quelqu'inscription qui convienne à des restes si précieux (1). » Lorsque ce vœu, exprimé avec tant de sollicitude par le pape Clément XI, parvint à l'abbaye, Dom Mabillon reposait déjà sous le pavé de la chapelle de Notre Dame, à droite vers la muraille , sous la première arcade prés du pilier qui est du côté de l'autel. Rien n'était plus modeste que les monuments placés par les Bénédictins sur la tombe des grands hommes qui avaient apporté à leur Ordre le plus d'honneur et d'illustration. On rencontre fréquemment dans les églises monastiques des inscriptions funéraires qui ne présentent autre chose qu'une date, et c'était aux nécrologes qu'il fallait recourir pour retrouver les noms des personnages. Aussi, D. Ruinart après avoir relaté la lettre pontificale ajoute : € Cela est contre l'usage de notre Congrégation,

(1) t Jucundam illi esset, si talem virum aliquo magis distincte loco humaretis, cum ipsius fama per omnia volitet ora, ac Litterati omaes quotquot Parisios venerint interregabunt vos ubi posuistis eum? dolebuntque maxime si confusos iI!os agaoscerent cineres, qui singularem adeo virum dum viveret cDntexerant, nec aliquo lapidis indicio admoneantur. » Epist. Card. Coloredo ad D. Theod. Ruinart. Dom Ruinait, p. 426.

DOM BfABILLOM.

mais ce grand homme mérite d'autant plus d'être distingué après sa mort qu'il a toujours vécu dans la simplicité la plus commune (1). » Ce fut déjà sans doute un digne honneur pour Mabillon, que d'être inhumé dans cette grande et magnifique chapelle de la Vierge, située au milieu du monastère, qui avait été construite en même temps que la Sainte-Chapelle du Palais par Pierre de Montereau. Le désir de Clément XI fut rempli en partie par la pose d'une pierre tombale de marbre blanc de 60 centimètres de hauteur sur 34 de largeur.

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