HENRI JADART
^eims^ 25 Décembre 1878,
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AVANT-PROPOS
Les Grands Hommes du Rémois et des Ardennes.
Les limites actuelles du diocèse de Reims , dans les Ardennes et la Marne , comprennent cette partie de la Champagne qui eut bien longtemps à Reims son centre d'activité et son foyer intellectuel (1). Aussi, ce territoire semble être une patrie commune pour toutes les intelligences qui sont venues, depuis des siècles, puiser la science dans ses écoles ou son université : si Ton joignait la Biographie Ardennaise à la Biographie Rémoise^ on verrait apparaître les liens qui unissent entre eux tous ces grands hommes. Quelques-uns sont devenus les gloires de la France, mais ils sont tous restés Thonneur de
(1) D. MabiUon l'appeUe pour ce motif « Gampania Remensis > la Champagne Rémoise. (Corr. inéd. T. II, p. 300.)
ce pays dont ils furent les enfants ou les hôtes illustres.
La série des archevêques offre déjà bien des noms célèbres : les uns, bienfaisants et civilisateurs comme saint Remy, Guillaume-aux-Blanches-Mains, Jouvenel des Ursins^ Robert de Le noncourt, Maurice Le Tellier, M. de Talleyrand ; les autres , génies puissants comme Hincmar, Gerbert et Charles de Lorraine. Avec eux se rangent parmi les grandes figures de Thistoire, le pape Urbain II, Gaucher de Châtillon, Robert de Sorbon, le chancelier Gerson^ Charles de Gonzague, Turenne, Fabert et Colbert. Il faut citer ensuite d'utiles fondateurs comme Callou^ Roland et Jean-Baptiste de la Salle; de grandes dames généreuses comme Henriette de Clèves, Claude de Moï et Madame de Magneux; des historiens, des jurisconsultes, des orateurs ou des érudits comme Richer, Flodoard, Marlot, Bergier, Buridan, Etienne Durand, Mabillon , Ruinart , Carpentier, Rainssant, Lallemand, CofBn, Pluche, Longuerue^ Copette, Batteux, Billuart, Pouilly, Linguet, TEcuy; des artistes comme Libergier, Regnesson, Nanteuil, Colin, Hellart , les Desportes , Robert de Sery , les Wilbault, Longueil, Hardouin et Méhul ; des célébrités de la science comme le P. Féry, Leseur, de la Caille, de la Grive, Hachette, Clouet^ Lapie, Corvisart et Caqué ; à cette liste se joindraient les poètes qui formèrent à la Renaissance une pléiade rémoise (1) ; les gens de robe
(1) Guillaume de Machault, Christophe de Savigny, Chesneau et Gilmer de Tourterou, Brizard et Renauldin d'Âtti-
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OU d'épée : Joyeuse de Grandpré, Brûlart de Sillery, Maupas du Tour, Schulemberg du Montde- Jeux, Messieurs de Mesmes comtes d'Avaux, les marquis d'Asfeld et de la Rozière ; et enfin tant d'autres hommes fameux , bienfaiteurs de la contrée.
Cette énumération bien incomplète permet de mesurer la place que doivent occuper au milieu de leurs compatriotes, toutes ces grandes figures du passé dont le souvenir est à lui seul un fécond et continuel enseignement. En effet, n''est-il pas ordonné, aux sociétés comme aux individus, de vénérer les ancêtres à qui elles sont redevables des bienfaits de la civilisation? Reims a rempli ce devoir pour le grand Cîolbert, Sedan possède la statue de Turenne, Kevin celle de Billuart, Givet a rendu hommage à Méhul, et le sentiment public a partout accueilli avec faveur ces manifestations patriotiques. Mais que d'autres gloires attendent encore un témoignage de respect, une marque ineffaçable qui consacre leurs noms aux yeux des populations trop facilement oublieuses 1 Eudes de Châtillon, que toute la chrétienté révère, eût semblé jusqu'à ces derniers temps oublié au lieu de sa naissance (1) ; Charles de Gonzague est encore abswit de la
gny.Morel de Sëchaut, VoulW (ou plutôt Visage) de Vandy, Brouet de Ch&teau-Regnault, Nayiôres de Sedan , Micqueau et BeauBSOiinet de Reims.
(1) Le projet d'un majestueux monument, qui doit être érigé à Châtillon-sur-Marne, a été dressé par M. Deperthes^ architecte rémois. U glorifiera, en môme temps qu*UrbainII, son maître, un chanoine de Reims, saint Bruno» écolâtre de Notre-Dame, et le héros des Croisades, Godefroy de Bouillon.
ville qu'il a fondée, comme Fabert Test de Sedan qu'il a enrichi ; à Nancy on fait revivre Callot, à Reims glorifie-t-on suffisamment Nanteuil? Tandis que Lyon projette une statue à Gerson (1) et que Rouen a érigé celle du Vénérable de la Salle , leur pays natal n'a gravé leurs traits sur aucun monument public. Robert de Sorbon a immortalisé le nom de son village dans Tun des plus fameux édifices delà capitale, et dans son village, pas une pierre n'apprend son nom à ses compatriotes. Une épitaphe marque le tombeau de Mabillon à Saint-Germaindes-Prés , ses œuvres sont consultées chaque jour à l'Académie des Inscriptions et à l'Ecole des Chartes, quand jusqu'ici rien ne retraçait son existence aux enfants de Saint-Pierremont. Pourquoi ne réparerait-on pas cette ingratitude envers toutes ces grandes mémoires, trop longtemps reléguées dans le domaine de l'érudition? De telles vies méritent au contraire d'être popularisées, offertes en exemple pour l'instruction de tous. Les uns ont été hommes d'Eglise : qu'une plaque retraçant sommairement leurs vertus^ en perpétue le culte dans leur paroisse natale. Les autres ont instruit la jeunesse, élucidé nos lois, embelli la cité, soulagé la misère^ répandu l'amour des arts : que le Collège, le Palais de Justice, rHôtel de Ville, l'Hôpital ou le Musée s'honore en offrant, avec le récit de leurs œuvres, un signe public de sa reconnaissance. Ce langage, accessible à toutes les intelligences,
(1) V. Bulletin du Diocèse de Reims, vol. de 1874, p. 116.
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serait compris sans peine : il protégerait le goût contre les tendances égoïstes du matérialisme; il susciterait l'initiative, raviverait Tamour du clocher; et surtout il élèverait Tesprit des jeunes générations vers des modèles admirables de travail, de grandeur d'âme et de patriotisme.
Ces idées essentiellement pratiques pourraient aboutir à un projet qui réaliserait tour à tour ce vœu pour ceux des personnages énumérés plus haut, qui seraient jugés dignes d'un hom-! mage spécial. Il les ferait revivre, à défaut de fastueuses statues, par des monuments simples, peu coûteux, offrant le profil de leurs traits dans un médaillon qui surmonterait une plaque de marbre encastrée dans la muraille de quelque édifice public. Sur ce marbre, une inscription précise retracerait, avec les dates, les vertus, les emplois ou les services qui les rendent recommandables à la postérité. Leurs emblèmes et leurs devises serviraient de support, en carac térisant leur mémoire. Avec le temps qui consacre toutes les entreprises utiles, celle-ci marcherait assurément vers son exécution, dès qu'elle serait inaugurée. Son but, vraiment patriotique et moralisateur, lui vaudra l'honneur d'être tentée sous les auspices de Mgr l'Archevêque, avec le concours de l'Académie de Reims, des autorités locales et de tous ceux qui ont conservé le culte des nobles traditions de la patrie.
C'est pour apporter une pierre à cette œuvre que ce travail retrace la vie de Mabillon et analyse ses œuvres, en groupant autour de sa mé-^
DOM HABILLON.
moire tous les documents de nature à intéresser ses compatriotes. Cette étude, fruit de recherches faites en vue de la Biographie Rémoise et Ardennaise , n'a point la prétention d'approfondir les immenses travaux de l'illustre Bénédictin; elle tend simplement à faire mieux connaître dans son pays natal , les détails de sa vie et les merveilles de son érudition, d'après ses écrits, sa correspondance ou les témoignages contemporains. On y trouvera, avec l'indication des sources qui facilite de nouvelles recherches, le résumé des éloges qui célèbrent, depuis deux siècles, la renommée du plus modeste, mais non du moins glorieux personnage de la Biographie régionale.
Avant de raconter la vie de Mabillon, il est nécessaire de résumer l'état religieux et social de la Congrégation qui pendant un demi-siècle le compta dans ses rangs. Les guerres de religion et le funeste régime des Commendes avaient ruiné la discipline monastique; le règne de Louis XIII fut une époque de rénovation , durant laquelle Tordre de Saint-Benoît trouva une nouvelle sève qui fit pousser sur son vieux tronc deux rameaux pleins d'espérances : la Congrégation de Saint- Vannes et celle de Saint-Maur. La première, œuvre de D. Didier de la Cour, prit naissance à Verdun (1604) et groupa bientôt autour d'elle les couvents de Lorraine ; Mouzon, Hautvillers et Novy, au diocèse de Reims, acceptèrent sa règle. Puis, avec son prestige de régularité, elle implanta sa réforme bien loin de son berceau, et dut créer spécialement pour la France,
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par les soins de D. Bénard, la célèbre congrégation de Saint-Maur (1618) : Richelieu, Anne d'Autriche, Mathieu Mole propagèrent ses statuts qui ramenèrent la vie à travers les abbayes désorganisées; Saint-Remy de Reims, Saint-Nicaise, Saint-Thierry, Saint-Basle s'affilièrent à cette corporation dont Saint-Germain-des-Prés fut le chef-lieu. Elle s'appliqua dès ses débuts à renouveler les études , remplaçant en quelque sorte les défrichements du sol par ceux de Tintelligence, sans proscrire pour cela le travail corporel, que M. de Rancé devait plus tard (1670) remettre en honneur chez les moines de Citeaux, autre branche de l'immense famille bénédictine. Les religieux de Saint-Maur remplirent une mission providentielle quand ils prirent en mains la tâche de l'érudition , car, dans cette période où allaient éclore tant de chefs-d'œuvre littéraires, le monde savant eut les regards trop exclusivement tournés vers l'antiquité païenne et méconnut les traditions nationales. Ce sont les Bénédictins qui ont sauvegardé au xvn* siècle les annales de notre passé, en compilant les légendes des saints, les chroniques et les chartes, bases des futurs travaux historiques. Ils accomplirent cette besogne sans égoïsme, avec maturité et sagesse, de concert avec d'autres érudits qu'on peut appeler les Bénédictins laïques : Du Cange, Etienne Baluze, Renaudot; ils éditèrent leurs grandes œuvres d'érudition au moment opportun pour maintenir à son rang la science française en face des BoUandistes qui dressaient à nos frontières leur gigantesque recueil. Voilà quel était
le rôle des bénédictins dans l'Eglise et dans la France littéraire au temps où Mabillon prit sa place au milieu d'eux.
Le grand honneur de Mabillon est d'avoir été un modèle dans la société monastique comme dans le monde savant. Fervent et modéré dans sa régularité, plein de modestie et de réserve dans ses relations, doué de cette raison supérieure qui illumine et utilise l'érudition, ce moine exerça sur ses contemporains une action latente mais pleine de fruits, comme le prouvent les correspondances de Bossuet, de Fénelon, de Fléchier, de Rancé, des cardinaux d'Aguirre et Colioredo. Il partagea les idées et quelques-unes des erreurs de son temps, mais il donna l'exemple de la sincérité, qui est le besoin de tous les temps. Sa vie est un récit édifiant pour le plus humble lecteur *comme pour le plus illustre homme de science ; ses œuvres sont des mines fécondes que l'on ne peut trop consulter ; et sa mémoire doit rester chère à tous ceux qu'intéresse le culte des lettres ou l'histoire de la patrie.