‹ Dom Jean MabillonChapitre 4 sur 40 · I 2. ÉDUCATION · texte numérisé non relu

I 2. ÉDUCATION

Ce fut à ce foyer béni de la famille, que le futur savant reçut l'exemple des mâles vertus qui imprimèrent en son âme une empreinte ineffaçable. Mais les rudes labeurs des champs n'empêchèrent point qu'on songeât à son instruction : « on fit apprendre les premiers élé-

(1) Dom Ruinart, p. 7 à 9.

(2) Bulletin du Diocèse de Reims, Novembre 1869| article de M. Tabbé Gainet sur une mission à Saint-Pierremont.

mentsde la grammaire au jeune Mabillon dans le païs;.un oncle qu'il avoit, curé dans le voisinage, eut le principal soin de son instruction; et quand on le vit un peu plus avancé, on Tenvoïa à Reims pour y faire ses études. M. Boucher, prévost de l'église Métropolitaine, qui estoit abbé de Tenailles et aumônier ordinaire du Roy, le logea chez lui et l'entretint pendant plusieurs années de tout ce qu'il eut besoin. Il le fit étudier au collège de l'Université, qui estoit le plus voisin de son logis (1). »

Ce protecteur de Mabillon est ainsi désigné dans le recueil de Weyen (2) : « Clément Boucher sous-diacre du diocèse de Laon, chanoine de l'église collégiale de Saint-Germain de Montfaucon au diocèse de Reims le 8 Août 1605, mort chanoine vétéran de l'église de Reims le 28 Août 1666. Il fut chapelain du roi Louis XIII en 1627 et Abbé de Thenailles, ordre de Prémontré en 1634. Il a fondé au séminaire de Reims une bourse dont la collation appartient alternativement au Chapitre de Reims et à celui de Rozoy. » Il est dès lors vraisemblable que le chanoine de Montfaucon (3), pays situé à peu de distance de Saint-Pierremont, suivit Mabillon dès l'enfance et pourvut à son instruction avec une générosité que récompensa la docilité de son élève.

(1) Dom Ruinart, p. 9 et 10.

(2) Dignitates Ecclesiss Metrop. Remensis, Mss. Bibl. de Reims, in-folio, p. 13.

(3) Localité du Dép. de la Meuse, qui dépendait alors de ReimS; au doyenné de Dun.

Le Pouillé de Bauny (1) mentionne Jean Mabillon < parmi les plus fameux étudiants de rUniversité Rémoise , cette illustre fondation du Cardinal de Lorraine , qui forma tant de sujets dont la capacité ne fut pas moins utile à l'Etat qu^à TEglise. > Il ne fut pas longtemps au Collège des Bons Enfans c sans se distinguer de ses compagnons y qu'il passa bien-tost de beaucoup (2). On remarquoit dès ce temps-là en luy ce que l'on y a depuis tant admiré, c'est-à-dire une élévation d'esprit extraordinaire, jointe à une singulière modestie : ce qui le faisoit en même temps aimer de ses maîtres et honorer de ses compagnons.

Ceux-ci n'eurent jamais de jalousie contre lui , tant ils estoient pénétrez de son mérite et charmez de sa douceur. Et ses maîtres, dont j'ay connu plusieurs , n'avoient pas moins de joye de voir les grands progrez de ce disciple dans les études. Ils ont souvent asseuré qu'ils avoient coutume de proposer le jeune Mabillon aux autres écoliers comme un véritable modèle pour devenir habile et vertueux. Il n'estoit encore qu'en Troisième , lorsqu'il fit sa première harangue en public, il en a fait encore d'autres depuis, et toujours avec l'applaudissement de ses auditeurs. On dit même (et si je me souviens bien, il me l'a autrefois avoué) que lorsque M. de Nemours (3), après avoir pris possession de

(1) Mss. Bibl. de FArch., écrit en 1777. Tome H, p. 110.

(2) Dom Ruinart, p. 10.

(3) Henry de Nemours, né en 1625, fut pourvu par le Roi de TAbbaye de 8aint-Remi en 1641, à l'âge de 16 ans , et de l'Archevêché

Tarchevêché de Reims , alla pour la première fois visiter le Collège de l'Université, le jeune Mabillon fut entr'autres chargé de luy faire un compliment : et quoiqu'il ne fût pour lors qu'étudiant en Philosophie , il s'acquitta de cette commission d'une manière dont ce prince aussi bien que tous ceux qui l'accompagnoient parurent extrêmement satisfaits. »

« Lorsque Mabillon revenait à Saint-Pierremont pendant ses vacances, il allait souvent à la forêt voisine pour méditer sous un chêne. Le chêne a disparu , mais le lieu est consacré par le souvenir et Ton dit encore : t Voilà le chêne Mabillon (1). » Il fréquentait aussi les abbayes voisines, le Mont-Dieu et Belval , maison de Prémontrés qui conserva un précieux souvenir de l'une de ses visites. Il se trouvait dans le monastère « une Bible manuscrite sur vélin très-intéressante et sur laquelle, raconte l'abbé Bauny, Jean Mabillon, connaisseur en ce genre, avait écrit de sa main : Biblia sacra injiniti valoris et servatu dignissima (2). » En retrouvant dans sa famille le calme et la simplicité, le jeune élève de l'Université, loin d'en rougir, se félicitait de la modestie de sa condition. « Que penserait-on de moi, écrivait-il plus tard, si pauvre

de Reims en 1651, à Tâge de 26 ans. Mais il n'obtint pas ses Balles et ne fut ni ordonné ni sacré. S'étant démis en 1657, le Cardinal Barberin fut désigné à sa place.

(1) Article de M. l'abbé Gainet cité plus haut.

(2) Pouillé de illl. T. I p. 92.

Cette Bible se trouve auj. à la Bibl. de Charleville. Elle est signalée dans le Catal. des manuscrits de Gustave Haenel , p. 119. Edit. in-4% 1830.

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et né de parens pauvres^ j'étais venu dans le cloître pour y chercher ce que le siècle ne m'eût jamais donné. » Il aimait cette pauvreté pour ses parents, qu'il aidait de ses aumônes parce qu'ils étaient peu à l'aise, mais qu'il voulait maintenir dans l'humble état où ils étaient nés. Sur son lit de mort, on lui présenta un jeune prêtre du diocèse de Reims, son parent^ qui sollicitait ses avis suprêmes : « Je vous recommande la simplicité, lui dit-il, si vous

avez des biens, usez-en avec la précaution et l'épargne d'un pauvre^ faites-en part à ceux qui en auront besoin (1). » Mabillon s'était peint lui-même, car nous pouvons comparer la modestie de ses premiers jours à celle de sa fin dernière.

« Tant de bonnes qualitez lui attirèrent l'estime et l'amitié de tout le monde et on crut qu'un sujet si rare ne devoit point être négligé ; ce qui fit prendre deslors quelques mesures pour tâcher de l'attacher au service du Diocèse. En 1651 on luy fit prendre la tonsure, qu'il reçût à Reims le 7** de Janvier des mains de M, George d'Aubusson dans l'Eglise des Religieuses bénédictines de l'Abbaye de Saint-Pierre. L'année suivante au commencement de Juillet, il fût fait maitre ez Arts; et il fit encore depuis une année de Théologie dans TUniversité, où il prit des écrits dans les écoles de saint Patrice (2) et dans

(1) Ces touchants conseils sont reUtés p. 388 à 393 de dom Rninart. Ils forment en quelque sorte le testament spirituel de Mabillon et à ce titre figurent intégralement dans V Appendice,

(2} Ce nom si vénéré dans les souvenirs du Reims savant est tota-

celles de TAbbaye de Saint-Denis. On Favoit même dès Tannée 1650 pourvu d'une place au séminaire de l'église de Reims. C'est un établissement 'du Cardinal Charles de Lorraine, au retour du concile de Trente^ semblable à celuy que fît saint Charles à Milan pour élever de jeunes clercs. Ils doivent assister par tour au service du chœur dans la Métropolitaine et ils sont destinez à remplir dans la suite diverses fonctions dans le diocèse. Cet employ étoit d'autant plus agréable au jeune Mabillon, qu'il luy fournissoit Toccasion d'assister souvent aux divins offices....; il ne manquoit à rien de son devoir pour le service de la Cathédrale , et il s'étoit tellement appliqué à en étudier tous les rites et à apprendre parfaitement ce que l'on a coutume d'y chanter , qu'il savoit encore tout par cœur dans les dernières années de sa vie (1) . » Le Fouillé de Bauny confirme la relation de dom Ruinart au sujet du séminaire rémois, annexe de l'Université : « En 1567, le Cardinal de Lorraine acheta et fit construire des bâtimens dans le voisinage du Collège des Bons Enfans, les arrangea en séminaire dirigé par des prêtres séculiers et à l'aide de fondations y établit 23 places gratuites (2). » M. Boucher, le protecteur

lement oublié de nos jours : on n*a pas même réservé à saint Patrice ' le Yocable de la chapelle du Lycée.

(1) Dom Ruinart, p. 13 et 14.

(2) PouxUà de Bauny, T. II, p. 100.

Après avoir déployé un grand zèle, Maurice le Tellier augmenta et dota cet établissement, où il plaça, le 29 novembre 1702, les chanoines réguliers de la Congrégation de France. On peut consulter sur les origines du séminaire rémois la Table de Pierre Coquault (p. 581 et

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de Mabillon, ayanV fondé une bourse dans cette maison, lui valut sans doute la place qu'il y obtint en 1650. Plus tard, le bénédictin n'oublia pas Tasile qui Tavait recueilli, car dans la dédicace qu'il fit^ en 1685, de son Traité de Liturgia Gallicana à Maurice le Tellier, il écrivait ces lignes : « Un titre particulier de reconnaissance m'attache à Reims ; j'ai vu le jour dans un village de ce diocèse dont vous êtes le restaurateur; j'ai appris dans le séminaire de TUniversité rémoise, dont vous êtes le second fondateur, les premiers éléments des lettres, qui m'ont valu un accès auprès de vous (1). »

i 3. PROFESSION RELIGIEUSE.

t L'attachement de Jean Mabillon pour l'église métropolitaine ne l'empêchoit pas de visiter aussi les autres lieux saints qui sont dans Reims, et particulièrement au haut de la ville, que Flodoard appelloit à cette occasion le quartier des Basiliques. Il sçavoit parfaitement tout ce qui rendoit ces lieux respectables, et il ne manquoit pas, quand il passoit lorsque nous étions à Reims, d'y faire attention, qu'il accompagnoit au moins de quelque courte prière. Tels sont le cimetière appelle des Martyrs; l'église de Saint-

605) ; on y voit qu'il fut établi par Charles de Lorraine en 1567, rue du Barbâtre, au Mont-Dieu actuel, et transféré près de l'Université en 1587 par Louis de Guise.

(1) a In ea diœcesis tuse regione quae te sacrs disciplinae instauratorem agnoscit, lucis usuram Deo volente acceperim ; et in illo Academise remensis seminario, cujus alter fundator es, prima litterarum qu» mihi ad te aditum conciliarunt, elementa didicerim... » Préface, ili-4*. Paris, 1685.

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Timothée, où il y a une grande quantité de leurs reliques ; la cave de Saint-Maur, où on dit que les premiers chrétiens faîsoient leurs assemblées, le tombeau de saint Nicaise, le lieu du martyre de saint Arnoul, et plusieurs monumens dressez en diflférens endroits de la Ville en mémoire des miracles de saint Remy.

Il avoit une très-singulière dévotion pour ce dernier, qu'il aconservée jusqu'à la mort, n'aïant jamais passé un seul jour sans l'invoquer en particulier (1). Ce fut en visitant souvent le tombeau de ce grand Saint, qu'il sentit les premiers mouvements de sa vocation à la vie Religieuse; car comme il alloit de temps en temps en la célèbre Abbaye où l'on conserve ce précieux dépost, il fut si édifié de la vie exemplaire qu'on y menoit , que dès-lors il conçut le dessein de l'imiter. Il admiroit surtout la ferveur et la modestie des Novices ; et une certaine tendresse de dévotion naissante , qui paraissoit en ces jeunes Religieux , le toucha si fortement, à ce qu'il m'a répété plusieurs fois, qu'il résolut de se joindre à eux, et de quitter tout-à-fait le monde pour entrer dans notre Congrégation. Il s'éprouva néanmoins quelque temps , et on

(1) Lorsque Mabillon offrit, en 1703, à Maurice le Tellier les AnnaZea Bénédictines, il consigna dans la dédicace ce souvenir de saint Remy : « Quo animo vineam suam tam bene cultam intuetur Magnus ille Remigius, Francorum Apostolus, cujus tu vices geris non modo in Sede Remensi, sed etiam in Archimonasterio, quod ejus nomine ac corpore insignitum est ! Quid in sacrum illum locum contuleris, clamant vel ipsi lapides aedificiorum quae perenne tuae in beatum Remigium pie« tatis monumentum erunt, et grati animi in te nostri, quotquot Remigium colimus, incitamentum. »

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éprouva aussi sa vocation pour s'en assurer, après qu'il eut déclaré son dessein. Mais il témoigna tant d'empressement pour être Religieux, que le Prieur de Saint-Remy, à qui il s'en ouvrit, ne put résister long-temps aux instances de ce jeune postulant. Il étoit incessamment ou dans l'Eglise ou autour du monastère, à peine le pou voit-il quitter de vûë. On peut juger de l'ardeur qu'il avoit pour lors, par ce qu'il luy en restoit encore environ cinquante ans après : car comme nous étions à Reims et que je le voïois attendri en passant par des rues écartées qui cotoyent les murailles du jardin de l'Abbaye de Saint-Remy, il m'avoua pour lors qu'il étoit pénétré d'un sensible plaisir, parce que cela le faîsoit souvenir des grâces qu'il avoit autrefois reçues en ces lieux, en sorte, me disoit-il, qu'il luy sembloit qu'il alloit encore à Saint-Remy pour y accomplir le dessein de sa vocation (1).» La réforme de la Congrégation de Saint-Maur avait été introduite à Saint-Remy en 1627 (2), ramenant dans l'antique abbaye toutes les vertus de la règle de saint Benoît avec toutes les traditions de l'étude pacifique et féconde. La devise des Bénédictins de Saint-Maur, PAX, explique bien leur rôle spécial dans les grandes luttes de l'érudition : comme ce mot rend bien compte de l'attitude de Mabillon vis-à-vis de l'Abbé de la Trappe et du P. Germon ! Ces Bé-

(1) Dom Ruinart, p. 15 à 19.

(2) Ce fut dom Athanase Mongin qui opéra cette heureuse réforme k Saint-Rcmi le 4 Mars 1627 ; il y resta Prieur jusqu'en 1633. Dom Tassin, Hist, Litt., p. 15.

nédictips de Técole française étaient bien faits pour attirer une âme droite et pure comme celle de Jean Mabillon : quel attrait plus séduisant que celui de ces hommes fervents dans leurs croyances comme les saints de la primitive église, mais polis dans leur élégante simplicité comme les grands seigneurs de Versailles ; soumis au Saint-Siège, dévoués à la France; respectueux pour la tradition, mais intrépides défenseurs de la vérité historique? Cet idéal du moine savant, dom Mabillon le réalisa avec une perfection surhumaine : « qu'on médite les pages écrites par son fidèle ami, on croirait lire^ dégagée du merveilleux, la légende d'un compagnon de saint Benoît ; c'est la même humilité , le même mépris des biens de ce monde, le même amour de la souffrance et du travail, la même résignation (1). »

< Il fut admis au nombre des Postulans de Saint-Remy le 29** Aoust 1653, jour de la fête de la décollation de saint Jean-Baptiste, qu'il avoit coutume de célébrer tous les ans avec une attention particulière , pour remercier Dieu de la grâce qu'il avoit reçue de luy en ce jour-là. Le 5* Septembre suivant, il reçût l'habit de Saint- Benoit des mains de dom Mommolle Geoffroy qui étoit pour lors Grand Prieur de Saint-Remy et dont la vertu étoit fort connue dans toute la ville, principalement depuis que, disant la sainte messe au tombeau de saint Remy, la fille de

(1) Les Bénédictins français, par Ch. Louandre, Revue des Deux- Mondes, Janvier 1847, p. 325.

M. le Marquis deRothelin, gouverneur de Reims, y avoit été miraculeusement guérie d'une pa* ralisie dont elle étoit affligée. L'année du Noviciat étant écoulée, frère Mabillon fit sa profession le 6* de Septembre 1654 entre les mains du R. P. D. Vincent Marsolle, qui avoit été fait Prieur de Saint-Remy quelque temps auparavant.

« Le jeune profès fit en peu de temps de si grands progrez dans la vie spirituelle sous de tels Maîtres, qu'on ne pouvoit s'empêcher d'admirer tant de vertus en un commençant. Ce fut apparemment ce qui détermina ses Supérieurs à le laisser encore quelques années à Saint-Remy après sa profession (1)^ afin d'animer les Novices par son exemple à la vertu, et leur servir de modèle pour avancer dans la perfection religieuse. On luy confia même pendant quelque temps le soin de les instruire touchant les exercices de la Religion : mais comme sa ferveur allait toujours en augmentant, il la poussa si loin que le corps, qu'il avoit naturellement assez délicat^ ne pût suivre toute l'ardeur de son esprit. Il succomba tout-à-fait par des maux de tête très-violens qui luy survinrent^ et il tomba dans des épuisemens si grands, qu'ils le rendirent incapable de toute application, jusqu'à ne pouvoir réciter son Office. Cet accident affligea étrangement ses Supérieurs; on éprouva tous les remèdes que la charité et l'envie de ne pas

(1) Il se trouve aux Archives de Reims un acte de Constitution de rente daté de Mai 1655 , où figurent les signatures de plusieurs religieux de Saint-Remi, entre lesquels on retrouve f. Je^n MMUon (Minutes de Viscot, ancien notaire.)

voir inutile un sujet de si grande espérance, purent suggérer, mais ce fut toujours sans effet. On eut beau l'envoyer dans les abbayes voisines de Saint-Nicaise , de Saint-Thierry et de Saint-Basle, pour y prendre Tair, le mal n'en devint que plus opiniâtre; en sorte que Ton crût qu'il n'y avoit plus d'autre remède, que de le faire demeurer dans quelque Monastère de la Campagne, où désoccupé de toute chose , il put travailler uniquement au rétablissement de sa santé (1). » Cet état maladif dura six ans.

Il fut envoyé à Nogent entre Laon et Soissons; « ce remède parut fort amer au jeune Frère Mabillon : il quittoit une Abbaye des plus illustres de France, où l'Office divin se fait dans une auguste basilique avec une majesté toute particulière ; une Communauté nombreuse de saints et vertueux religieux, sous les yeux desquels il avoit été élevé; enfin la compagnie de ses jeunes confrères, pour aller demeurer dans

un monastère désert Il s'en prit à ses yeux,

et regrettant les beaux jours qu'il avoit passez à Saint-Remy, il pleura amèrement pendant quelques semaines sa destinée (2). » Il se consola par l'étude et les recherches de l'antiquité : il dépava presque toute l'église du monastère dans l'espérance de retrouver le tombeau de Guibert de Nogent. Puis il reçut^ le 22 Septembre 1657,

(1) D. Ruinart, p. 19 à 23. Nogent, auj. com« d'Auffrique (Aisne.)

(2) Dom Ruinart, p. 26.

Mabilion s'occupa et traita dans ses ouvrages divers points d'histoire relatifs à saint Remy. V., à propos de l'authenticité du grand testament, les pages 212, 224 de l'ouvrage de M. l'abbé Dessailly, in-8*, 1878. L'autorité de Mabillon y est produite dans le sens afiirmatif.

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les ordres mineurs et le sous-diaconat, à Soissons, des mains de Tévêque Charles de Bourlon ; le 15 Juin 1658, il y reçut encore le diaconat, mais fut seulement ordonné prêtre le 27 Mars 1660 , à Amiens , par Tévêque François Faure. Il se trouvait alors moine à Corbie, où il fut Portier, Dépositaire, puis Cellérier, lui qui eut tant ambitionné d'être Bibliothécaire ! Après sa guérison , en 1663 , on l'envoya à Saint-Denis-en-France pour y être Trésorier, catéchiste et prédicateur : il s'y révéla profond théologien, « quoiqu'il n'eut jamais pris d'autres écrits, que ceux qu'il avait eus pendant l'année qu'il étudia en l'Université de Reims (1). » Enfin, en 1664 , dom Luc d'Achery le fit venir à Saint-Germain-des-Prés et l'associa aux grands travaux de l'érudition bénédictine. Mabillon ne quitta plus ce fameux monastère, dont il fut pendant quarante-trois ans l'exemple par sa piété et l'honneur par ses ouvrages.

L'arrivée de Mabillon à Paris est une date importante dans sa vie où rien ne fut hâté ni voulu avant l'heure. Religieux à vingt-deux ans, prêtre à vingt-huit, il ne parut qu'à trentedeux sur le terrain de l'érudition. Mais cette période obscure fut le temps d'épreuve qui éclaira son intelligence et trempa sa volonté : à Reims d'abord , lieu de sa vocation, son cœur

(1) Dom Ruinart, p. 41.

Plusieurs biographes racontent que Mabillon « ayant, heureusement pour lui, cassé un miroir qu'on prétendait avoir appartenu à Virgile, en prit occasion pour quitter l'emploi de Trésorier, qui demandait un homme moins vrai que lui. » D. Tassin qualifie cette anecdote de conte fait à plaisir, dénué de toute preuve. Higt. Litt. p. , 207.

se dilata à Tombre de cette belle église de Saint- Remy où il prononça ses vœux ; ensuite sa raison mûrit tandis que la souffrance le reléguait dans la solitude de Nogent, où il se faisait appeler comme un ermite frère Jean deNoge^it; à Corbie, la santé lui revint et les grandes perspectives de l'histoire s'ouvrirent devant lui au contact des manuscrits de cette abbaye; toutefois l'obéissance prévalut sur l'amour de l'étude et il dut prendre la surveillance des détails domestiques : il retrouva dans cette fonction les pauvres et les simples gens au milieu desquels il était né, et se plut à leur distribuer les. aumônes avec mansuétude. Quand on l'enleva à cette humble mission , il gagna Saint-Denys à pied en un jour, le 3 juillet 1663, portant toutes ses hardes dans un sac : là, il garda durant un an le Trésor, merveilleux assemblage de richesses artistiques qui épurèrent son goût et l'initièrent à l'archéologie. Il venait de Saint-Remy où on sacre les rois et il s'arrêtait à Saint-Denys où ils sont enterrés : il avait ainsi, en arrivant à Saint-Germain-des-Prés, parcouru et apprécié dans ses plus illustres sanctuaires le passé de la France dont il allait patiemment approfondir les antiquités. Cette vie laborieuse, qui s'écoula désormais loin de la province natale, ne compta ni soucis temporels ni inquiétudes mondaines : en effet, d'après le lieutenant de police la Reynie, un Bénédictin de Saint-Maur coûtait à la Congrégation , en 1682, environ 437 livres par an (1).

(1) Détail fourni par D. Tassin et cité par M. Valéry dans la préface de la Correspondance inédite.

Aussi, put-on dire de Mabillon qu'il vécut en ascète, uniquement voué à la vertu et au travail. Cependant, si ses études le portaient à Dieu, on le voyait constamment d'un visage serein^ gai, prêt en tout temps à rendre service à tout le monde : à Tamour de la vérité, qui fut la passion de sa vie (1), il savait joindre une bienveillance inaltérable envers ceux qui coopéraient à ses études; il accueillait les savants à T Abbaye avec cette urbanité qui fait le charme des rapports et la douceur de la vie. Car, par un contraste remarquable, le moine qui a renoncé à toutes les joies du monde , sait encore adoucir pour les autres Taustérité de la règle ; il garde dans ses conversations la bonne grâce de la société avec laquelle il a rompu, et la politesse la plus exquise devient pour lui une des formes de la charité.

Telles sont les aimables relations que provoquaient les assemblées de Saint-Germain-des- Prés : « Il y avoit de certains jours où plusieurs sçavants hommes avoient coutume de se trouver à l'Abbaye et ils s'y entretenoient pendant quelques heures de leurs propres ouvrages, ou de ceux des autres qui paroîssoient de nouveau dans le public. C'est là où on voïoit ordinairement MM. d'Hérouval, du Cange, Cotelier, Baluze, Faure (2), d'Herbelot, Bigot, Renaudot.

(1) M. B. Uauréau résume ainsi l'œuvre de Mabillon : recherche sincère de la vérité dans l'histoire ; et il ajoute que de tous ses titres ë notre reconnaissance, c'est le plus glorieux. Biographie Didot, art. Mabillon.

(2) M. Faure fut prévôt et grand-vicaire de Reims. C'était un éru-

Quelques prélats même et d'autres personnes de la première considération, ont souvent honoré ces réunions de leurs lumières (1). »

Le commerce qu'entretint Mabillon avec les érudits du dehors est une preuve des bons rapports qui le lièrent aux savants de son Ordre. Il manifesta durant les premiers temps de son séjour à Saint-Germain-des-Prés la plus affectueuse déférence pour dom Luc d'Achéry , aux travaux duquel on l'avait associé ; il l'aida et l'assista jusqu'à sa mort. Plus tard, il eut besoin lui-même de collaborateurs^ et parmi eux il en est trois surtout dont le nom reste indissolublement attaché au sien : dom Michel Germain , dom Jean Jessenet et dom Thierry Ruinart. Le premier fut le compagnon dévoué de ses voyages d'Allemagne et d'Italie (2) ; né à Péronne en 1645, il avait fait profession à Saint-Remy, et il s'attacha à Mabillon dans la suite avec un dévouement absolu. Nul homme de lettres ne fut plus laborieux : il passait des nuits entières à l'étude et travaillait sans relâche dès qu'il s'agissait de rendre service à son confrère. Aussi lorsqu'il mourut prématurément en 1694 , le P. Mabillon, qui était malade luimême, en ressentit le plus vif chagrin. Déjà, en

dit et an bibliophile d'an grand mérite. A sa mort, en 1689, dom Germain écrivit son éloge à Magliabechi. Corresp. inéd. de Mabillon, par Valéry. T. H, p. 200. Mabillon composa son épitaphe.

(1) Dom Rainart, p. 77.

(2) La correspondanc pnbliée par M. Valéry contient de nombreases lettres de D. Germain, qui s'y révèle gai conteur, franc picard, plein de verve et d'entrain.

1680, il avait perdu dom Jessenet (1), jeune Rémois sur lequel il avait fondé de grandes espérances et qui Tavait accompagné en Lorraine. Au contraire, Thierry Ruinart survécut à son maître, et eut le temps d'écrire sa Vie comme gage de sa reconnaissance ; il n'eut garde d'omettre le récit des bons soins dont Mabillon Tentoura dès 1682 , soit en complétant avec tendresse son instruction, soit en l'associant plus tard à tous ses travaux (2).

(1) Ce religieux, né à Reims en 1651, profès à Saint-Remi en 1670, mourut à Saint-Germain-des-Prés en 1680.

(2) Dom Ruinart, p. 185. II rapporte ailleurs qu'élevé dès sa jeunesse par Mabillon, il fut pendant vingt-six ans le témoin de toutes ses actions, p. 5, dédicace. — Les papiers de Thierry Ruinart à la Bibliothèque nationale (Fr. 19639) renferment mille détails sur sa collaboration avec son compatriote et les plus intéressantes lettres sur son enfance et ses études. L'une d'elles (f> 83), datée de Reims le 25 janvier 1708, signée Jean Doyen, Augustin indigne, signale cette particularité : « Je nay esté que trois mois estudiant au collège d'en bas avec Jean Mabillon ; c'est pendant ce temps quejay eu lieu de connoistre la piété exemplaire et le progrés qu'il faisoit dans les études. Les combats qui se faisoient journellement entre les escoliers des deux collèges m'obligèrent de m'attacher à celuy des Rds pères Jésuites près desquels estoit situé la maison de ma bonne mère. » Huit autres lettres non moins curieuses sont reproduites à l'Appendice.

Voyages littéraires.

Relations de MabilloQ avec Golbert et Maurice Le Tellier, les inspirateurs de ses voyages. — Diverses excursions en France. ~ Voyage d'Allemagne avec D. Germain. — Mabillon liturgiste. — Mabillon et Bossuet. — Voyage d'Italie : épisodes, négociations, l'Index, achat de manuscrits. — Retour en France.

i 1. YOYAQES EN FRANGE ET EN ALLEMAaNC.

L'activité littéraire se manifeste par des recherches dont le cercle s'élargit sans cesse ; Térudit veut connaître les documents qui sont la base de ses travaux^ les comparer et les revoir encore. Ainsi les voyages devinrent pour Mabillon un besoin impérieux dans la composition des Actes des Saints^ des Annales Bénédictines et de la Diplomatique : il fallait que ce génie s'épanchât au dehors et quittât sa cellule pour y rapporter le fruit d'investigations dont les monastères, les archives et les bibliothèques lui fourniraient le tribut. Ses confrères le dépeignent comme le plus alerte des copistes, couvrant de notes rapides plusieurs mains de papier sans se lasser, curieux des renseignements de toutes sortes : gravures, inscriptions, plans ou médailles. Mise en éveil par l'intérêt de tant d'objets divers, soutenue par les plus attentifs efforts, sa mémoire

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devint prodigieuse de clarté et d'étendue : voilà le secret de son érudition.

En 1672 , Mabillon voyagea en Flandre ; en 1680, il parcourut la Lorraine (1); en 1682, ce fut le tour de la Bourgogne, et en 1684 celui de la Normandie ; TAlsace fut explorée en 1696; il vit enfin à diverses reprises la Champagne , la Picardie et les bords de la Loire (2). Mais les plus fécondes et les plus fameuses de ses expéditions littéraires furent celles d'Allemagne et d'Italie, entreprises sous les auspices et par la protection de deux Rémois, Colbert et l'archevêque Maurice LeTellier (3).

Le grand ministre, uni déjà sans doute à Mabillon par les relations d'une commune patrie, agréa la dédicace de la Diplomatique en 1681 ; il s'intéressa à la réussite de cet ouvrage dont l'honneur rejaillissait sur la France et sur lui. Bientôt il se servit de son auteur en quelques occasions importantes pour le service du roi et voulut en vain l'en récompenser par une pension. « Quoi qu'il put faire, il ne luy fut pas pos-

(1) « Je reviens d*an voyage assez long que j'ai fait en Lorraine pour y voir les archives et les bibliothèques du pays, afin de mettre la dernière main à notre ouvrage des Chartes. » Lettre de Mabillon à Magliabechi, 22 Novembre 1680. Corresp. inéd. T. I, p. 4.

(2) En 1698, Claude Boitard , Supérieur de la Congrégation de Saint-Maur, envoya Mabillon et Th. Ruinart en mission à Angers et à Tours; cet ordre existe en original à la Bibl. Nationale. Ce docu* ment inédit est reproduit à V Appendice.

(3) Rien ne serait plus intéressant que la traduction des Itinéraires d'Allemagne et d'Italie , écrits en latin par Mabillon. Avec maints détails précieux pour l'histoire, les lettres et l'archéologie, on y verrait comment la France tenait alors en Europe le sceptre de l'érudition. Du moins , pour en donner un aperçu , l'analyse en est reproduite à V Appendice de manière à offrir leur résumé chronologique.

sible de faire consentir le religieux à accepter ses offres; et il n'en put tirer d'autre réponse, raconte dom Ruinart, sinon qu'il luy étoit extrêmement obligé de l'avantage qu'il avoit eu en pensée de luy procurer^ et qu'il le prioit trèshumblement de continuer à honorer de sa protection la Congrégation (1) » Cet esprit de désintéressement absolu dont Mabillon, fidèle à son vœu de pauvreté , ne se départit jamais , accrut la sincère estime du ministre pour un dévouement si noble et si rare : en 1682, Mabillon fit un voyage en Bourgogne c dans lequel, raconte D. Ruinart, M. Colbert se servit de luy pour Texamen de quelques anciens titres qui regardoient la maison royale. Il en eut toute la satisfaction qu'il pouvoit attendre et il reconnut facilement que ce moine n'avoît pas moins de bonne foy et de sincérité que d'habileté et d'expérience dans cette matière. Cela ne fit qu'augmenter le désir qu'il avoit de donner quelque marque publique de son estime pour luy ; et comme il encherchoit l'occasion, on lui suggéra d'engager le P. Mabillon à faire un voïage en Allemagne aux dépens du Roy, pour y visiter les archives et les bibliothèques (2). » Le savant bénédictin, sur l'impulsion de ses supérieurs, ne put rejeter une proposition si propice pour ses recherches; il partit de Paris avec D. Michel Germain, le 30 juin 1683.

Les voyages littéraires de Mabillon étaient de

(1) D. Ruinart, p. 88. -- P. Clément. Colbert, in-8, Didier, 1874, T. n, p. 286.

(2) D. Ruinart, p. 96.

vrais pèlerinages, comme le remarque un historien moderne (1), durant lesquels sa régularité et son amour de la science étaient également satisfaits. € Ses habits étoient fort pauvres, jamais de linge ni aucune commodité contraire à nos usages, raconte D. Ruinart; il souffroit avec patience les injures du temps et les incommo-» ditez des voitures , sans jamais se plaindre de rien, offrant aux autres avec joie ce qui étoit de. plus commode, pour se réserver le plus dur e^ le plus pauvre pour luy-même (2), » C'est en parlant de cet homme si simple, que Ton écrivait de Souabe en apprenant son arrivée : La, vue seule de ce grand homme nous comblera tous de joie; omnibus solatium erit vel cons^ pexrsse tantum virum.

Les deux Bénédictins parcoururent la Franche-Comté, TAlsace, la Bavière, le Tyrol et la Suisse; ils poussèrent jusqu'à Munich et Salzbourg sans pouvoir gagner l'Autriche dont les Turcs assiégeaient la capitale. Partout , les archives s'ouvrirent à leur visite : non-seulement Mabillon y copiait les documents précieux, mais il intéressait leurs gardiens à Is^ valeur historique qu'ils présentaient, les engageant à les publier : c'est ainsi que la chronique d'Hirsauge de l'abbé Trithème fut imprimée dans l'abbaye de Saint-Gall à sa sollicitation (3). Le

(1) Rohrbacher. Hiat. de VEgl; T. XXVI, p. 112.

(2) D. Ruinart, p. 136.

(3) <t Cbronicum surgit nunc, animante ejus editionem R. R. Ctariss. P. Johanne Mabillonio, quem... vidimus, nec sine sensu soavîtatis recordamur. » Prœfat D. Ruinart, p. 103.

SA Vt£. S3

bon accueil fut général : < à Munick , raconte D. Ruinart, on s'empressa de luy faire voir le palais de l'Electeur, qui est un des plus magnifiques d'Allemagne, et il ne put le refuser. Mais on fut bien surpris, lorsqu'on luy demanda si celuy du roy de France étoit plus beau, quand on le vit obligé d'avouer qu'il ne l'avoit jamais vu. * S'il ne fréquentait pas les splendenrs des cours, le sagace érudit savait à merveille découvrir les savants, lier avec eux d'utiles relations et souvent entamer une durable amitié. Le P. Sfondrat , plus tard cardinal, le P. Herman Skenk, bibliothécaire de Saint-Gall, le P. Metzer, sous-chancelier de l'Université de Salzbourg, l'Abbé de N.-D. des Ermites, accueillirent Mabillon comme un maître vénéré dont le commerce ne peut s'acquérir par trop d'égards. « A Villingen, continue D. Ruinart, je ne sçais lequel eut plus de joie de D. Mabillon ou du P. Geisser dans leur entrevue : c'étoient deux cœurs à peu prés l'un comme l'autre. » Nos Bénédictins poursuivirent durant trois mois cette marche laborieuse de monastère en monastère , voyageant le plus souvent à pied, fuyant les honneurs que leur réservaient les abbés, les évêques et les princes, pour compiler plus à loisir dans tous les dépôts savants. Cette mission scientifique, terminée en Octobre 1683 , valut à la bibliothèque du roi les plus précieux documents et provoqua la publication de Vlter Germanicum^ imprimé en 1685 dans le 4* volume des Analectes. Le Traité de Liturgia Gallieana parut la même année, afiq

de mettre au jour le texte d^un ancien lectionnaire de Luxeuil, manuscrit mérovingien ayant plus de onze cents ans. Ce dernier ourrage fut dédié à Maurice Le Tellier , près duquel Mabil- Ion € trouva la même protection que chez M.

Colbert, son patron, qui venait de mourir (1). »

Cette dédicace à l'archevêque de Reims est un morceau d'élégante latinité , contenant avec de discrets éloges quelques renseignements sur Reims, qu'il est bon de noter. Mabillon y célèbre cette métropole en termes magnifiques : Bemorum sedem diadema regni ; omnibus pêne Gailicanis ecclesus exemplum. Il dépeint cette partie reculée du diocèse, où les rois , les empereurs, les papes et les évêques eurent de si fréquentes assemblées ou de fameux conciles : Mouzon, Douzy, Attigny, lieux de rendez-vous pour saint Remy, Hincmar et Adalbéron. Enfin, il retrace les bienfaits de l'activité et du zèle de M. Le Tellier dans ses visites pastorales, sa restauration du séminaire diocésain et de l'université (2). Mabillon termine en reportant sur son ordre la sollicitude et la munificence dont le prélat veut bien l'honorer.

La publication de la Liturgie Gallicane^ que suivit au retour d'Italie celle du Muséum Italicum^ établît la renommée liturgique de Mabillon ; il avait puisé la science des anciens rites dans

(1) Dom Ruinart, p. 108.

(2) « Proficît ex yicini Seminariî ssmalatione et eruditione Remorum Universitas, qu» in tanlum sub tuis auspiciis reflorescit ut cum olim feimè inculta esset et scholarum numéro destituta, nunc eorum frequentiam vix capiant ipsi parietes. » Dédicace,

ses explorations à travers les communautés et les églises des différents pays. A cette époque, les sages réformes du concile de Trente étaient encore en vigueur et Ton avait partout le fonds liturgique de TEglise de Rome , que Mabillon appelle c la règle et l'exemple deroccident(l). » Mais en même temps régnaient dans les divers lieux ces usages particuliers consacrés par le temps, embellis par la piété traditionnelle de chaque église et si favorables à la vraie dévotion populaire : Mabillon avait de la sorte à recueillir mille observations curieuses dont aucun détail ne lui échappa dans les savantes préfaces des Actes et àes Annales. Il découvrait des notions archéologiques et historiques dans les plus minces souvenirs des saints locaux, du cérémonial, du chant ou des anciens costumes, alors qu'il parcourait les diocèses encore fidèles à leurs traditions , tout en restant unis à la mère des Eglises :

.....faciès non omnibus una Nec diversa tamen^ qualem decet essesororum.

Il consigna dans ses œuvres des Lettres sur le rite ambroisien et une énorme collection d'Ordres Romains; on trouve dans sa correspondance des réponses aux consultations que les évêques et les réguliers sollicitaient de lui au sujet des rubriques (2). Il fit ainsi servir sa science des

(1) Romana ecclesia aliarum, maxime oceidentis, ecclesianim norma sit et exemplar. Muséum Italie. II, j. — « Haec semper fuerunt Sum. Pontif. ardentissima studia, ut Roman. Eccl. ritus aliis Ecclesiîs approbarent ac persuadèrent, rati id qaod res erat, eas facilius in unâ fidei morumque coneordiâ prœslituras. » De Liturg. Gall. Prœf., 2.

(2) Muséum Ualicum. Œuvres posthumes, T. I, Corresp. in fine,

antiquités liturgiques à la parfaite convenance du culte et des cérémonies dont il avait retrouvé ies anciens types dans ses voyages.

Tant d'activés qualités d'un zèle profitable à la religion et à la patrie nous expliquent le rôle de Mabillon dans cette période de sa vie. « M. TArchévêque de Reims, qui étoit chargé de tout ce qui regardoit la littérature, et qui avoit toujours eu pour l'illustre savant originaire de son diocèse une considération particulière, voulant donner une marque publique et éclatante de l'estime qu'il avoit pour son mérite, résolut de l'envoyer en Italie. Ce prélat parla de son dessein au Roy qui l'approuva , et le Père Mabillon fit ce voïage par ordre et aux dépens de Sa Majesté, pour ramasser ce qu'il pourroit rencontrer de plus curieux , afin d'en enrichir la Bibliothèque du Roy. (1). *

« Ce fut vraisemblablement^ raconte doni Tassin, à cette occasion que Sa Majesté souhaita de voir dom Mabillon : il lui fut présenté par M. LeTellier, archevêque de Reims, et M. Bossuet, évêquedeMeaux ; M. Le Tellier dit au Roi : « Sire, j'ai l'honneur de présenter à Votre Ma-

on y trouve des détails curieux sur le culte du Saint Sacrement en faveur des défunts en usage dans les Flandres, et sur quantité d'autres points liturgiques. — Une coutume vénérable par son antiquité faisait garder la réserve eucharistique dans une custode suspendue au-dessus de Tautel m^yeur à la Métropole et à Saint-Remy de Reims ; à Baden (Suisse) , Mabillon observa une pratique analogue pour le baptistère : « Baptisterium in superiori navis parte ad aquilonem positum sub effigie coiumbae suspens® , exemple ducto à Christi Domini baptismo< » [Uer Germanicum, p. 20.) (1) Dom Ruinart, p. 109.

jestè le plus savant homme de votre royaume. » M. Bossuet, qui crut que œque M. Le Tellier avoit dit étoit pour le piquer, dit de son côté : € M. l'Archevêque de Reims devoitajouter : et le plus humble (1). * Cette scène, tout & l'honneur de Mabillon, est l'indice des relations intimes qui existèrent entre lui et Bossuet. On pourrait en retrouver la trace dans leur correspondance, comme dans ce billet daté de Saint- <xermain-en-Laye , le 28 Mai 1675 : t Mon Révérend père, écrivait le grand évêque, j'ai une extrême joie de ce que nous pourrons vous tenir ici quelque temps ; je vous supplie de témoigner à nos Pères l'obligation que je leur ai de m'accorder cette grâce. Les pères des Loges vous recevront avec plaisir, vous y serez très-bien logé et en état de faire tout ce qui sera nécessaire pour votre santé. Loin de vous fatiguer l'esprit, nous songerons à vous divertir; et votre divertissement fera notre utilité. Venez donc quand il vous plaira, le plus tôt sera le meilleur (2). * Fénelon, de son côté, témoignait à Mabillon la plus affectueuse estime ; Du Cange envoyait vers lui les savants venus pour le consulter ; on répétait à Tenvi sur une si rare érudition des éloges dont nous allons retrouver l'écho dans ritalie tout entière/^

(1) Hi8t, Litt de U Cong, de Si^Maur par Dom Tassin, p. 210.

(2) Bossuet. Edition de D. Déforis. Uttree. T. IX, p. 69.

33 P034 M^BII<LO.N,

i 2. yOYAQE D*JTALIB.

Le l** Avril 1685, dom Mabillon, accompagné de son fidèle compagnon , D. Michel Germain, prit la route de Lyon, passa les Alpes, et, ayant vu Turin, Milan^ Vérone, Padoue, Venise, Ravenne^ Ferrare et Lorette , arriva à Rome , but de son voyage, le Vendredi 15 Juin, à cinq heures du matin, après avoir marché toute la nuit, a II fit cette diligence pour prévenir quelques marques d'honneur, qu'il sçavoit qu'on lui préparoit à son arrivée, de la part du cardinal d'Estrées et de dom Claude Estiennot procureur général de la Congrégation (1). » De Rome, les pèlerins érudits gagnèrent le Mont-Cassin et Naples, visitèrent Florence et Bologne et rentrèrent à Paris le 2 Juillet 1686, chargés de livres et manuscrits qui sont encore parmi les plus précieux de notre Bibliothèque Nationale.

Pour apprécier l'intérêt de ce voyage littéraire, il faut lire l'énorme correspondance (2) qu'il provoqua entre tous les érudits de France et d'Italie. On lit dans ce recueil, avec leurs détails originaux, les hommages que reçurent partout nos bénédictins français, la communication qu'on leur offrit de tous les dépôts d'archives, et surtout leur zèle infatigable pour rapporter une riche moisson. Magliabechi se lia d'amitié avec Mabillon qui l'appelait un

(1) Dom Ruinart, p. 110.

(2) Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon avec Vltalie, par M. Valéry, 3 vol. in-8, Paris, 1847.

musée ambulan ty une bibliothèque vivante. Les Jésuites d'Arone lui laissèrent emporter en France le fameux manuscrit de l'Imitation attribué à Jean Gersen. A Parme^ on lui dédia des thèses; au Mont-Cassin, les plus fameux Abbés lui firent cortège. A Rome, la plupart des cardinaux , la reine Christine, le P. Thomasi s'empressèrent de profiter de la science discrète et sûre des Bénédictins de Saint-Maur. On leur témoigna de tels égards que les livres et manuscrits qu'ils achetèrent ne furent pas compris dans leBando, ordonnance pontificale prohibant l'exportation des curiosités : « Pour marque qu'on nous prend tous deux pour de braves gens, écrivait dom Germain, c'est que dom Jean a pu acheter encore hier 35 manuscrits , entre lesquels est un des plus beaux Ammien Marcellin qu'on puisse voir; le tout pour 50 écus romains. Il a été magnifiquement reçu du cardinal Chigi qui continue à nous permettre d'emporter (1). » Les voyageurs ne purent voir le Saint-Père que dans une ou deux fonctions publiques ; Innocent XI, vieillard infirme, n'accordait alors aucune audience, par raison de santé et aussi de politique prudente.

Il y aurait à raconter, d'après cette correspondance , de bien intéressants épisodes dans les différentes stations du voyage à travers l'Italie.

A Venise, la basilique de Saint-Marc et la

(1) Correspondance citée plus haut. T. I, p. 220. Lettre du 12 Féyrier 1686. — Il ajoutait : « Je vois bien qu'il nous faudra quitter Rome sans avoir parié au Pape ni reçu sa bénédiction. Ce n'est pas notre faute. »

10 DOM «ABILLON.

Inbliothèqùe voisine tinrent Mabillon en admiration car il n'était étranger, malgré la simpli- <!itè de ses goûts, à aucune des formes él^antes ou graves dû beau; lejour de l'Ascension, il M témoin de la fameuse cérémonie des épousailleâ du doge avec la mer. A Florence, ce fut presqu'un <îonflit entre les religieux de Notre-Dame et les Feuillants pour offrir un logement aux Bénfrtlictins français; quelle joie pour Mabillon de déployer à loisir les beaux livres, les manuscrits précieux de la Laurentienne 1 II examinait tout avec une infatigable attention et cependant il disait à Magliabecbi (1) en lui envoyant le Mur wum Italicum. « Il est bien mal aisé de parler d'un pays illustre que Ton ne voit qu'en courant sans commettre quelques fautes : homo sum et niful humani à me alienumputo. > A Naples, là réception du Vice-Roi (Don Gaspard De Haro) fut empreinte des plus gracieux égards : < Le jour de la naissance du roi d'Espagne, il les fît inviter à la cour et conduire dans son carosse...^ les ayani aperçu, il leur fit une grande révérence et leur envoya un bouquet par un de ses pages (2). » A Rome, l'audience de la reine Christine fut toute différente ; Mabillon lui présentait le Traité de Liturgia éallicana; la reine témoigna, par quatre fois, être très-mécontente du titi*e dé Sérénissime qui lui était dornié et * qU^on yavise^ dit-elle, de me donner toujours à Paris : mon nom est Christine, ajouta-t-elle,

(1) Lettre de Î689. T. H, Correêp. irtétf.

(2) Lettre de ï). Jeati î)araiid à Charles Bulteau citée Bio^r. Didot, art. MabilloD,

puisque Je surs reine; mon nom seul fait mon éloge ; rCy retournez plujs et avisez ceux de Parié de ne plus me donner ce titre (1). » Un autre jour, Mabillon visita les catacombes en compagnie du savant Fabretti ; on venait d'y découvrir un nouveau cimetière, où le Cardinal Carpegna fit lever deux corps saints et en fit présent aux bénédictins français : D. Germain envoya le sien aux religieuses de THôtel-Dieu de Péronnê où il avait une sœur , et Mabillon oJBfrit Tautrè à l'abbaye de Saint-Pierre de Lagny.

Ne pouvant entrer dans le détail des négociations que Mabillon suivit à Rome, il faut citer du moinfe ce curieux fragment de sa correspondance avec Bossuet. Ce grand évêque lui écrivait de Germighy, le 12 Août 1685 (2) : « J'ai été ravi d'apprendre qu'on vous ouvrait les bibliothèques ^lus qu'on n'a jamais fait à personne, ce qui tious a fait espérer de nouvelles découvertes toujours très-utiles pour confirmer l'ancienne doctrine et tradition de la mère des Eglises.... A ce propos, il me vient dans l'esprit qu'il y aurait une chose qui pourroit beaucoup, selon toutes les nouvelles que nous recevons, faciliter le retour de l'Angleterre et de l'Allemagne : ce serait îe rétablissement de la coupe... (3). Ne pourriezvous pas en jeter quelques paroles et sonder un

(1) Lettre dedom Germain da 13 Août 1685. Correap. tnéd. T. I, •p. 106, 164. — Sur les Catacombes, ibîd, p. 207.

(2) Correspondance inédite, T. I, p. 143 et p. 141 pour la lettrb de Mabillon citée plus bas. — Bossuet terminait sa lettre ainsi :cPbur nos articles (ceux de 1682) c*est une matière plus délicate, et je croîs que sur cela nous devons nous contenter de la liberté. »

(3) Il s'a^t ici de la communion sous l'espèce du v|n.

peu les sentiments là-dessus? » Mabillon répondit le 9 Octobre suivant : « J'ai parlé à quelques personnes de nos amis du rétablissement de la coupe en faveur des hérétiques. Monseigneur Slusio, qui est un prélat des plus éclairés et des mieux intentionnés de cette cour, m'a dit qu'il n'étoit pas temps de faire cette proposition... J'en ai dit un mot à Son Eminence d'Estrées. » De son côté, Maurice Le Tellier adressait au savant Bénédictin de minutieux détails sur les affaires de son diocèse; il lui demandait instamment une lettre tous les huit jours. Le 19 Juillet 1685 (1), il l'entretenait de Sedan, du séminaire fondé en cette ville et de ce qui s'y passait relativement aux protestants, lui demandant de faire connaître à Rome toutes les œuvres de son administration.

Mais l'épisode le plus saillant du séjour de Mabillon à Rome fut son entrée dans les réunions du Saint-Siège : « Dom Jean paraîtra demain, écrivait dom Germain (2), à la Congrégation de l'Indice, pour y rapporter son suffrage sur les ouvrages d'IsaacVossLus, d'Hornius, de Col vins, de Sestanus, etc., sur le déluge non universel, sur l'âge du monde et sur le calcul et la version des Septante. Il fera ce rapport (3) assis et

(1) Œuvres posthumes, T. I. p. 481. Lettre fort précieuse pour rhistoire de Sedan.

(2) Correspondance inédite , T. I, p. 209. Lettre du 28 Janvier

(3; L'avis de D. Mabillon fut adopté par l'Index, D. Ruinart, p. 127. Il se trouve dans les Œuvres posthumes (T. II , p. 58 à 64) sous ce titre : « Votum D. Joannis Mabillonii de quibusdam Isaaci Vossû opusculis.

SA VÎE. 43

couvert en présence des Cardinaux, après quoi on lui confirmera la qualité de consulteur de rindice. Cette marque d'honneur le retiendrait à Rome malgré les supérieurs, s'il en avait envie (Dieu l'en gardera). »

La voix de la patrie, revocantis amorpatriœ{l)^ rappela Mabillon vers Saint-Germain-des-Prés au milieu de l'année 1686. Il lui tardait de rentrer en France pour y retrouver le silence de son cloître; il emportait toutefois d'ineffaçables souvenirs, au premier rang desquels dom Ruinart place la visite à la grotte de Subîaco et la station au Mont-Cassin (2). Il avait voyagé en savant, absorbé par les richesses intellectuelles^ à l'abri des tentations de l'enthousiasme. Dans son. récit descriptif, Vlter Italicurriy il s'extasie rarement quoiqu'il ait un sentiment profond des merveilles de la nature; il parle avec calme du soleil et de la beauté du climat à propos deNaples, t une terre tombée des cieux, qui lui met en mémoire le doux vers de Virgile : Ver ibi perpetuum. » En revanche, il avait couvert de notes plusieurs rames de papier et serré dans ses bagages quatre mille volumes pour la Bibliothèque du Roi.

Un érudit tel que Mabillon n'avait pas le don des langues, à en juger par un fragment d'une lettre qu'il écrivait de Rome à Charles Bulteau : « Je suis vestro servitore humilissimo me

(1) Correspondance^ I, p. 221. II écrivait à Magliabechi : <c Je souhaite passionnément d'arriyer bientôt en France. »

(2) Parlant du réfectoire du Mont-Cassin, dom Germain écrivait: « Il est de même qu'à Saint-Remy. » Correspondance, T. I, p. 169;

44 DOM MABILLOK.

voilà tantôt ^^ bout de mon italien et je sms en danger ne n'en être pas beQ.ucQup chargé lorsque je retournerai en France. Mais au moina n'avirai-Je pas besoin de truchement pour entendre les lettres de M. Magliabechi, dont je Us et entends les lettres à prêtent sen^so maestro (1). » En effet, ce dernier employait de préférence son idiome natal dans sa correspondance, tandis que Sergardi , Bacchini, les cardinaux Noris et d'Aguirre , ainsi que tant d'autres savants, sa servaient du latin dans le commerce incessant qu'ils lièrent avec Mabillon.

De retour à Paris le 2 Juillet 1686, la première, visite du pèlerin de la science fut pour son pays nata^l (2) ; il y revint encore, quelques années plus tard, en 1690, afin de revoir son vieux père (3), Yénérable vieillard déjà centenaire, que la vue d'un tel fils dut faire tressaillir de joie. Parvenu à Tapogée de son talent, dans la pleine^ maturité de son génie , dom Jean Mabillon se plût à reconnaître les sentiers de son enfance, sa paroisse de Saint-Pierremont, la chartreuse du Mont-Dieu, les abbayes deMouzon et de Belval. Imperturbable dans sa régularité, le grand Bénédictin ne fit qu'une halte au milieu de ce^ chers souvenirs , et bientôt, revenu à Saint- Germain-des-Prés, il inaugura la vieillesse, qui commençait pour lui, par de nouveaux travaux et de mén^orables polémiques.

(1) Lettre du 17 Juillet 1685. Corresp, inédite,

<2) Lettre du 30 Juillet 1686. Corresp. inéd.

(3) « Reversus eoL Campaniâ Remeufti quo patrem meum grandaevum et fere Ceatenarium visurus perexeram. » — Lettre k Sergardi en 1690. Correap,, T. II, p. 300.

ra

ntiTaiiz et Polémiques.

Vabillon eoasaeve ses travaux à son Ordre : les grandes oeuvres bé«. nédictines. — L'Imitation, les Chanoines régaliers. — M. de Ranoé et les Etudes Monastiques. •— Correspondance. — Les Saints inconnos : Fléehier. i- Consultations judiciaires : la maison d'AuyergM. 7- L'Académie des Inscriptions : les Sépultures royales. — La Ré^. forme des prisons. — Voyage k Reims en 1703 : dédicace des An* naleê Bénédictines, — Le P. Germon.

I 1. GRANDES OEirVRES, ÉCRITS DIVERS, LETTRES.

On peut dire de Mabillon qu'il fut moine avant tout, et qu'il limita son activité littéraire au profit temporel ou spirituel de l'Ordre au sein duquel il avait fait profession. Loin d'avoir été pour cela un savant égoïste, il n'en répandit que plus impartialement la lumière sur les antiquités de la France et sur l'histoire de la société civile (1). En effets il avait compris cette pensée profonde des réformateurs de Saint-Vannes et de Saint- Maur qui réservaient comme premier labeur à

(1) D. Mabillon ne s'associa pas à des œuvres d*nQ intérêt pure* ment temporel , telles que les recherches de Pierre Dupuy sur les Droits du Roy ; Louis XTV put désirer entraîner l'érudition bénédictine sur ce terrain de ses droits régaliens, mais Mabillon servit plus spécialement les intérêts de sa Congrégation, qui s'était d'ailleurs restreinte aux limites de la France par abnégation patriotique.

46 OOH lUBILLOM.

la congrégation naissante ^ c^lui de mettre au jour les Annales et les Chroniques de leurs ancêtres, les fils ainésde saint Benoit.

Le grand projet d'une Collection des Histo^ riens des Gaules et de la France avait été conçu par Colbert en 1676, et ce ministre mourut avant qu'il eût pu la faire commencer. « Maurice Le Tellier eut les mêmes vues; et il jeta les yenx, raconte dom Tassin , sur le P. Mabillon pour être le directeur de cette entreprise , mais ce saint religieux refusa de se charger de cet emploi (1). » L'idée fut reprise par Daguesseau , Sous les auspices duquel D. Bouquet commença l'œuvre en 1723. Si Mabillon restreignit son travail aux Editions des S. Pérès , aux Actes des Saints et aux Annales Bénédictines , ce fut évidemment parce que ces collections lui parurent être les bases sur lesquelles la Congrégation de Saint-Maur pourrait établir ses futures entreprises littéraires. Ce fut même dans le but d'éclairer par la critique ses études sur les origines monastiques, dans les époques mérovingienne et carlovingienne , qu'il composa le Traité de la Diplomatique. Le résultat obtenu par Mabillon fut en proportion du labeur auquel il consacra sa vie; ce fut grâce aux moines du moyen-âge qu'il reconstitua l'histoire des six premiers siècles , les plus obscurs de nos annales ; les compilations des chroniqueurs monastiques furent en ses mains des flambeaux à l'aide desquels il éclaira les antiquités de son

(1) Dom Tassin. Hiat litt, p. 695.

Ordre et en même temps celles de TEglise et de la France (1). Il avait tracé la voie que suivirent D. Montfaucon, D. Bouquet, D. Clément, et tant d^autres de ses confrères, immortalisés comme lui par leur laborieuse exactitude.

Mais en même temps qu'il réalisait ces œuvres d'immense érudition, Mabillon abordait mille sujets divers, « ne laissant pas perdre, raconte D. Ruinart (2) , un moment de son temps, se retranchant toute sorte de divertissemens , et s'accordant à peine le nécessaire. » Aussi, toutes les discussions auxquelles il prit part tiennent une large place dans sa vie et doivent être toutes indiquées dans ce récit.

Il était impossible que la contestation soulevée au sujetdeTauteurde V Imitation de Jésus-Christ ne fît descendre dans la lice le plus érudit de ces moines qui voyaient un frère en Gersen. Mabillon traita la question en paléographe, mais il y apparut surtout en pacificateur, prêchant la charité au nom de ce livre sacré , emblème de la paix, devenu un gage de bataille entre les Augustins et les Bénédictins (3). Les chanoines

(1) C'est en ce sens que Bossuet écrivait à Mabillon : a C'est k moi à vous remercier de vos Annales , où je trouve dans Thistoife de votre saint Ordre, ce qu'il y a de plus beau dans celle de l'Eglise..*. Il falloit un aussi profond savoir et une main aussi adroite que la vôtre pour faire un aussi beau tissu. » Bossuet. Œuvres compt., édit. Versailles, 1819. Lettres à Mabillon, T. 37, 38 et 42.

(2) Page 51.

^3) c( Dans le choix de blesser la charité, disait Mabillon à ce sujet, ou de perdre la cause que je défends, j'aime mieux céder Thonneuj que notre Ordre peut retirer que de porter la moindre atteinte à la charité chrétienne. » Œuvres posthumes, T. I, p. là 76.

48 DOM MABtLLOH.

réguliers revendiquèrent Vlmitation pour un des leurs, Thomas-à-Kempis ; Mabillon riposta en 1677 par les Animadversiones in vindicias Kempenses. Dix ans après, la querelle des moines et des chanoines révêtait une autre forme en Bourgogne : il s'agissait de fixer entre eux la préséance aux Etats provinciaux; Mabillon écrivit à ce sujet des dissertations savantes, véritables chefs-d'œuvre d'histoire et de droit qui débrouillèrent les origines et les prérogatives réciproques (1). Une discussion en 1684 provoqua la Lettre sur le premier Institut de l'Abbaye de Remiremont^ dans laquelle Mabillon prouva que ce fameux chapitre de nobles chanoinesses avait été, j'usqu'au xv* siècle, un monastère de femmes vivant sous la règle austère de saint Benoît (2). Une autre controverse s'éleva, en 1689 , au sujet du sens des mots messe et communion dans le texte de la Règle bénédictine : l'abbé de Saint-Cyran et Lancelot avaient prétendu que ces termes devaient s'entendre, le premier, de la conclusion de l'olfice divin (missaj, et le second^ du pain et du vin que le lecteur prenait pour marquer la communion avec les frères avant de commencer la lecture ; dom Claude de Vert, trésorier de Cluny, adopta cette interprétation; Mabillon la réfuta, en prouvant que les mots signifiaient, dans le sens tra-

(1) Œuvres posthumes, T. II, p. 96 h 272.

(2) Malgré la savante étude de Mabillon, les dames de Remîremont fie refusèrent à la réforme que souhaitait leur Abbesse, et vécurent jusqu'en 1790, dans une demi-mondanité dont la croix de saint Romaric couvrait le relâchement. Œuvres posthumes, T. I, p. 70 à 91,

8A VtË. 49

ditionnel, le sacrifice de la messe et la communion eucharistique. Déjà, en 1674, il avait établi, à rencontre du cardinal Bona, Tantiquité des azymes et leur usage dès les premiers temps de l'Eglise latine (1).

Nous arrivons à la plus célèbre des polémiques auxquelles prit part Mabillon , et dont les développements formeraient à eux seuls un volume (2) : la controverse avec M. de Rancé, abbé de la Trappe, relativement aux Etudes Monastiques. Voici , d'après dom Ruinart^ Torigine et les phases de cette fameuse discussion :

« Des personnes considérables faisant réflexion sur les avantages que l'Eglise pourroit tirer des communautez religieuses, si on s'y appliquoit sérieusement aux études, engagèrent le P. Mabillon à travailler pour prescrire quelque méthode que l'on pût suivï'e dans les monastères. C''est ce qui luy donna occasion de composer le Traité des Etudes MonastiqueSy dans lequel il forme le plan de toutes celles qui peuvent convenir aux religieux et même aux ecclésiastiques (3) ; il fut imprimé pour la première fois en 1691. Pendant que le P. Mabillon le regar-

(1) Diaaertatio de Pane Euchariatico Azymo et Fermentato, 1674, în-8». Œuvres posthumes, T. I, p. 77 à 208.

(2) Consalter, outre les volâmes publiés par. les deux auteurs, les pièces à Fappui réunies dans les Œuvres posthumes, T. I, p. 365 à

(3) Tous les lettrés furent du côté de Mabillon. Huet, Arnaud, Nicole, Fleury l'encouragèrent. Le cardinal d'Aguire lui écrivit: «Je vous ai lu lentement, car la langue françoise ne m'est point familière, mais ce que j'ai compris, je l'approuve ; ce que je n'ai pas compris, je le crois. » Loco dtato. (Traduction).

50 Don MABILLOIC.

doit comme une ébauche, le public le reçut avec applaudissement, comme un parfait modèle pour bien réussir dans les Etudes. Aussi eut-il un tel cours, qu'on fut obligé bientôt après d'en faire de nouvelles éditions en France et aux Pays-Bas, des traductions italiennes (1), et en Allemagne (2) un commentaire latin. Tout cela n'empêcha pas néanmoins que M. F Abbé de la Trappe, célèbre par ses écrits et par sa grande piété, ne s'élevât fortement contre cet ouvrage, croïant qu'il pourroit donner quelque atteinte à ce qu'il avoit enseigné touchant les lectures qui conviennent aux Religieux, dans le livre des Deooirs de la Vie Monastiquey qu'il venoit de publier. Il parut même être persuadé que le Père Mabillon avoit expressément écrit pour combattre ses sentiments (3). »

La guerre était allumée : en 1692 parut la Réponse de M. l'abbé de la Trappe au Traité des Etudes Monastiques ; la même année Mabillon riposta par les Réflexions sur la Réponse. Le public se mêla à la querelle entre ces deux génies et lut avidement tout ce qui vit le jour à son sujet dans le monde savant. Qu'y avait-il au fond de ce débats si l'on en dégage les personnalités ou les exagérations ? Dans son livre, en 1683 , De la sainteté et des devoirs de la Vie Monastique^ M. de Rancé, au milieu d'au-

(1) La Scuola Mabillona par le P. Ceppi, Augustin. Rome, 1701, m-12, 2 vol.

(2) Ouvrages édités à Kempten, en Soaabe, 1702, par le P. Odalric Btaudigl et à Saint-Gall, en Suisse, par dom Uerman Schenck.

(3) Dom Ruinart, p. 149 à 152. —Ch. de Malan, p. 350 à 387.

très conseils excel!euts , avait interdit les études scientifiques aux moines, se fondant sur les conseils de perfection évangéliques et sur les textes de la Règle de Saint-Benoît ; sa thèse y était soutenue « avec une ferveur qui approchait de la fureur », disait le cardinal Bona (1). DomMabillon, au contraire, dans son Traité des Etudes Monastiques, tout en proclamant la nécessité du travail manuel, établissait l'utilité, la nécessité des études savantes dans certains monastères. Il entendait les études dans le sens que justifiaient les exemples des Pères, l'autorité des Conciles, la pratique constante de TEglise. Alexandre VIII avait qualifié la Congrégation de Saint-Maur una Accadémia dipieta et di dottrina (2), entendant par là que la science ne vient pas en détriment mais en complément à la piété. Voilà ce que soutint Mabillon avec le calme du sage et la sagacité de Térudit.

L'épisode le plus touchant de cette lutte fut une visite de Mabillon à son adversaire, dont nous retrouvons tous les détails dans une lettre écrite par lui à D. Estiennot le 15 juin 1693(3).

(1) Correapondsince inédite de AfabiZlon, T. I, p. 210.

(2) Un Bref da 8 Mars 1701 féliciU les Bénédictins de SainUManr a qui, in recensendis Sanctorum Ecclesie Patrnm operibus, pio ac laa« dabilî instituto hactenus laborarunt et adhuc indesinenter laborant. » Dom Ruinart, p. 200.

(3) Correspondance inédile, T. II, p. 336. — Ce fut la duchesse de Guise qui poussa Mabillon à aller Yoir Tabbé de Rancé : a Une visite TOUS auroit unis de sentiments, lui écrivait-elle, et auroit empêché Taigreur du livre. » Lettre du 15 Septembre 1692, recueillie par M. A. Dantier dans les Archives des Missions scient, et litt., 1857, T. VI, p. 325. — A la même page, se trouve ce mot adressé à Mabillon par Huet, évêque dAvranches, qui se trouvait alors dans son

Ce fut, d'après dom Ruiuart, à Tinsligation d'une pieuse princesse que l'entrevue eut lieu au monastère de la Trappe ; le Bénédictin assista à tous les offices des Trappistes le jour du Saint- Sacrement: «Nous avons reçu, raconte Mabillon, toutes les marques possibles de cordialité et d'estime. Je parlai quatre fois à M. l'Abbé , la première sans dire un seul mot de notre contestation. A la seconde, il commença par dire qu'il ne savoit pas si nous n'aurions pas été fâchés de ce qu'il avoit écrit contre moi ; à ces mots je l'embrassai, et lui moi, tous deux à genoux, et je répondis que son écrit n'avoit donné aucune atteinte au respect et à la vénération que j'avois eu pour lui. » M. de Rancé était vaincu et il sut le reconnaître en écrivant de suite à l'abbé Nicaise : « Le P. Mabillon est venu..., il est malaisé de trouver tout ensemble plus d'humilité et plus d'érudition que dans ce bon père. » Il écrivit dans le même sens à Mabillon lui-même (1).

Cependant le bon sens public avait aussi clos la discussion : « tout le monde s'apperçût bientôt que ces deux grands hommes n'étoient pas fort éloignés de sentiment (2). » Un illustre

abbaye d'Aulnay : « Je suis ravi que vous ayez entrepris de désabuser ceux à qui on a voulu persuader que l'ignorance est une qualité nécessaire à un religieux. Je suis dans un lieu où j'ai vu soutenir cette maxime si favor9d>Ie à la fainéantise des cloîtres, qui est la mère du relâchement. »

(1) Correspondance inédite, loco citato. Lettres de Rancé, p. 396.

(2) Dom Ruinart, p. 168. — Dans son Eloge, M. de Boze dit de même : a L'un n'en vouloit qu'à l'abus des vaines connoissances, l'autre n'écrivoit qu'en faveur des bonnes estudes. Ainsi les deux partis

philosophe, Leibnitz, qui suivit tout le débats en prononça judicieusement le dernier mot :

€ Il est indubitable que les monastères ont été autrefois comme des écoles d'où sont sortis d'excellents évèques et autres hommes 'insignes. Sans les monastères, presque tous les manuscrits des anciens seroient perdus et les sciences avec eux. Je considère les sciences comme un précieux instrument pour exalter la gloire de Dieu.... Il est bon qu'il y ait toutes sortes d'état dans l'Eglise ; cette variété est belle et utile. Il est bon que M. de la Trappe nous ressuscite les grands exemples des solitaires dont il semble qu'on commençoit à manquer. Il faut aussi des moines savans. Ainsi j'estime que M. de la Trappe et le R. P. Mabillon ont raison tous deux de les exhorter tant à la solide dévotion qu'à la véritable science (1). »

Par un prodige qu'explique la régularité de sa vie monastique, Mabillon se donnait non-seulement à ceux qui étaient présents à Paris, mais il entretenait avec les érudits de la France et de l'Europe un commerce très-étendu et dont le poids devenait chaque jour plus effrayant pour ses travaux. « Il consultoit luy-même ceux qu'il i

connaissoit avec une docilité surprenante ; il en étoit aussi consulté à son tour : et Ton croïoit être en sûreté, lorsqu'on sçavoit le sentiment du Père Mabillon sur quelque point d'antiquité.

se réunirent sans peine, et leurs chefs qui s'estoient toujours estimez, s'aimèrent tendrement. » p. 362.

(1) Lettre à Tabbé Nicaise citée au tome H, p. 342, de VHiât. de l'Abbé de Rancé par l'abbé Dubois, in-8, 2 vol.

Alexandre VIII (1), aussi-tost son exaltation, fit avertir dom Mabillon de ne pas manquer à lui écrire toutes les semaines, pour l'informer de ce qui regardoit la littérature, et il chargea un de ses principaux officiers du soin d'entretenir ce commerce parce qu'il prevoïoit bien qu'il seroit à charge à la modestie de ce saint Religieux. M. de Furstenberg, évêque de Paderborne et de Munster, entretint longtemps un pareil commerce. Les Evêques d'Espagne, et principalement le Patriarche des Indes, luy ont écrit plusieurs fois pour l'engager à avoir quelque relation avec eux touchant les sciences, un de ces Prélats luy écrivit en 1702 : Litteras mitte. Mitte ut oblecter (2). » Les BoUandistes d'Anvers, et entre autres le P. Papebroch , qui accueillit avec tant de joie la Diplomatique (3) , furent des plus réguliers à entretenir Mabillon de leurs études. Les chartreux, dom Lecouteulx et dom Levasseur, le consultaient sur les Annales de leur Ordre; les religieux de Cîteaux coopéraient aux Acta Sanctorum. Leibnitz lui écrivait par amitié, réclamant de son obligeance des copies de manuscrits et y répondant par des dissertations ou des mémoires. Il en fut de même de Jean Bouhier^ nom célèbre au parlement

(1) Le cardinal Ottoboni, pape durant 15 mois , de 1689 à 1691, chargea Louis Sergardi de sa correspondance avec dom Mabillon.

(2) Dom Ruinart, p. 74 à 76.

(3) Le P. Papebroch , si compétent lui-même, écrivit à Mabillon ; « Je vous avoue que je n*ai plus d'autre satisfaction d'avoir écrit sur cette matière que celle de vous avoir donné occasion de composer un

travail si accompli Dites à tous que je suis entièrement de votre

avis. 9 D. Hainast, p. 84; et Chavin de Malan, p. 333 à 349.

de Dijon, de M. de Camps , abbé de Signy, de rhistorien anglais Gale, des érudits de Tltalie et de TAlIemagne. Si Ton ajoute à cette liste les relations avec les monastères de la congrégation et avec les évêques de France , on jugera de l'immensité de cette correspondance qui sortait d'une modeste cellule de Saint-Germain-des- Prés. Le grand bénédictin se prêtait à ce commerce quotidien malgré ses travaux absorbants, et il le faisait avec une bonne grâce et une bienveillance vraiment touchantes (1).

Mabillon apporta dans ses luttes scientifiques le même esprit de modération et la même politesse de formes qui caractérisent ses lettres : il sut donner un terme opportun à des polémiques dégénérant en futiles controverses. Son collaborateur dom Germain voulait répondre à une critique pleine d'aigreur lancée par Adrien de Valois contre le IV* Livre de la Diplomatique; le sage érudit lui répondit : « Il est plus à propos que Dieu permette qu'il nous arrive de petites humiliations pour contrebalancer les louanges que les hommes nous prodiguent (2).» Toutefois cet amour de la paix n'alla jamais jusqu'à sacrifier une revendication légitime : dans la discussion sur le culte des reliques des Saints inconnus , Mabillon fit preuve d'une fermeté prudente, mais persévérante et invincible. Comme chrétien et comme savant, il avait été

(1) Œuvres posthumes, T. I, in fine, Lettres dont quelques-unes intéressent là Champagne : en 1698, le doyen de Cbfilons lui écrivait sur les vertus de Tévêque M. Vialart, p. 515.

(2) Dom Tassin. Hist, liH. V Mabillon,

frappé à Rome et en France de la facilité avec laquelle on décerne les honneurs liturgiques à des corps présumés saints (1) ; il résolut de dévoiler les abus et d'appeler l'attention des évêques sur d'étranges méprises. Sa Lettre d'Eur $èbe Romain à Théophile François fut accueillie avec bonheur par tous les esprits éclairés : Fléchier lui écrivait de Nîmes , le 2 mai 1698 : c II falloit qu'un homme aussi éclairé et aussi judicieux que vous l'êtes nous apprît à discerner^ dans l'obscurité des sépulchres, les cendres des saints d'avec celles des pécheurs, et à régler, selon les preuves évidentes ou douteuses, les honneurs qu'on rend quelque fois indifféremment à des ossements incertains comme aux reliques des martyrs. Il y avoit longtemps que je souhaitois qu'on abolît certaines superstitions qui s'introduisent en faveur de ces corps qu'on appelle saints et qui n'ont peut-être jamais été baptisés... » La franchise que Fléchier louait dans le zèle de Mabillon lui suscita de vives contradictions dénonçant son ouvrage à VIndex) afin de mieux soutenir sa thèse, le consciencieux auteur publia une nouvelle Lettre explicative (2) et l'appuya sur le texte d'un défi) II faut consulter sur ce sujet les Œuvres posth., p. 209 à 364; D, Ruinart, p. 201 à 209 et la Correap. inéd. T. HI, p. 7. De graves discussions furent soulevées par Mabillon, dans ces écrits, sur la persistance des habitudes païennes aux catacombes, sur la valeur des signes du martyre, la fiole ou les palmes. C'étaient là des idées neuves et hardies pour son temps, qui ont été reprises, mieux approfondies et élucidées de nos jours par l'érudition de M. de Rossi. On en trouve la critique dans l'excellent Dict. des Antiquités chrétiennes de M. l'abbé Martigny. (2) « Ut emolliam si quid durius, explicem si quidobscurius...» Lettres plusieurs fois traduites, éditées par l'abbé Le Roy, in-12, Paris, 1705.

cret solennel de la Congrégation des Rites.

Après une polémique de plusieurs années, sur le désir du Pape, le cardinal Ottoboni écrivit au bénédictin que son travail ainsi commenté de- .venait irréprochable : c Emin. Patrum unanimi consensu plenisque suffragiis commendata et approbata fuit. »

Cette discussion finit en 1705, une autre commença en 1700, à propos de la Sainte Larme de Vendôme, que Mabillon défendit, pour Thonneur de ses confrères, dans une Lettre à TEvêque de Blois, non pas quant à son authenticité, du moins quant à la bonne foi du culte séculaire dont elle était Tobjet (1). Si Ton joignait à cette série de dissertations beaucoup d'autres qu'il composa pour rhonneur de son Ordre ou à la demande des communautés, on serait émerveillé de cette fécondité qui répandait tant de lumière dans le vaste champ de Térudition.

i 2. LE PARLEMENT, L'AGADÉMIE DES INSCRIPTIONS.

Dans les affaires civiles et judiciaires, l'autorité de Mabillon n'était pas moins recherchée que dans les questions religieuses. La prudente circonspection dont il venait de poser les règles dans

(1) La Sainte Larme était attaquée par J.-B. Thiers : c'était une prétendue relique de l'abbaye bénédictine de la Trinité de Vendôme. Le moyen-âge y attachait le merveilleux de la légende, qui symbolisait en elle l'amour de Jé&us-Christ pour Lazare et pour l'humanité entière. Œuvres posth. de Mabillon, T. U, p. 396. — M. de Bozc dit de Mabillon qu'il écrivit sur la Sainte Larme a avec cette piété exacte et sincère qui ne veut rien de hasardé dans ses mouvements. » (Eloge.) On fit à cette occasion un gravure de ce précieux reliquaire.

la Diplomatique^ Tavait rendu l'arbitre des vérifications d'écriture ; il reste peu de traces de ses consultations parce qu'il n'en conservait pas les minutes, mais D. Roussel a pu dire de lui :

In supremâ Galliarum curid,

Lites quœ totœ pendebant ex semests chartarum apicihuSf

Sito testimonio et auctoritatis pondère dirimit,

Sequester pacis,

« On le vit au Parlement résoudre, par son témoignage et le poids de son autorité, les graves procès liés à l'authenticité des débris de vieilles chartes. Ainsi fut-il le gardien de la paix des familles. » C'est aussi à ce sujet que M. de Boze dit dans son Eloge : « on a veû peu de questions graves sur lesquelles le Parlement de Paris et d'autres Cours supérieures du Royaume n'ayent consulté le nouvel Œdipe. » La confiance était universelle. C'est en cette qualité d'expert paléographe que Mabillon eut à vérifier, de concert avec Etienne Baluze et dom Ruinart, les documents anciens relatifs à l'Histoire de la maison d'Auvergne. Le personnage intéressé à ces recherches était le cardinal de Bouillon, ambassadeur à Rome, contre qui s'élevèrent tant de clameurs dans l'affaire du quiétisme. Le duc de Saint-Simon a laissé dans ses Mémoires (1) la trace du mécontentement dont les puissants ennemis du cardinal poursuivirent les érudits qui avaient jugé en sa faveur, le 23 juillet 1695, l'authenticité des pièces soumises à leur examen : t le Père Mabillon, ajouta-t-il,

(1) Edition Chéroel. Hachette, in-8% 1858. T. V. p. 324.

SA VtE4 5d

ce bénédictin si connu dans toute l'Europe par sa science et par sa candeur , laissa entraîner son opinion par les autres (1). » Or, il résulte des titres originaux, dont le procès- verbal d'examen se trouve actuellement à la Bibliothèque de Reims, que l'attestation des experts ne portait pas sur les textes plus tard argués de faux ; € il se sont comportez en cette affaire , comme récrivait en 1701 le P. Ruinart , avec toute la circonspection possible pour faire les choses en conscience et en honneur. » Mais on avait surtout en jeu la disgrâce du cardinal, et rien ne coûtait à ses adversaires pour atteindre ce but. Telle est la conclusion d'une étude récente de M. Loriquet, qui met en pleine lumière la bonne foi de Mabillon, et publie une de ses lettres inédites, précieusement conservée à la Bibliothèque de Reims.

La place de l'auteur de la Diplomatique était depuis longtemps marquée au sein des compagnies savantes : en portant la critique dans les recherches, Mabillon, comme du Cange, s'était

(2) Un Noël de 1696 reproduit cette calomnie : a Dans un coin d'étable, Mabillon gémissant Disait : Je suis la fable Du monde médisant.

Si Bouillon m'a séduit avec sa noblesse , Vous savez la raison don don Pourquoi j'ai fait cela la la.

Excusez ma folblesse. »

Une note explique ce langage attribué à Mabillon par le don d'un bénéfice à la campagne. C'est une allégation dont il n'y a de traces nulle part, car Mabillon n'eut jamais ni Abbaye ni Prieuré. D. Ruinart, p. 428.

60 DON BtABILLoN*

élevé jusqu'au génie par la patience, et avait créé la clairvoyance de Thistoire. « Nous avons d'habiles gens en ce genre d'études, disait dom Germain; ils feront la loi aux étrangers. » Aussi, le 15 Juillet 1701 , M. de Pontchartrain adressait ce billet (1) à dom Mabillon : c Votre grande réputation a donné lieu au Roy de vous choisir pour un des Académiciens honoraires de l'Académie Royale des Inscriptions. Sa Majesté ne doute pas que vous ne vous distinguiez dans ce genre d'étude de même que vous avez fait dans toutes les autres sciences que vous possédez si éminemment. » M. l'abbé Bignon le pressa d'accepter cette place , ce qu'il fit par ordre de ses Supérieurs. « Depuis, raconte D. Ruinart (2), il assista aux assemblées autant que son état, sa santé et ses autres études luypermirent. La Compagnie fit paroitre la considération qu'elle avoit pour son mérite, en le députant pour complimenter l'Académie des Sciences sur l'union et la bonne intelligence, qui doit toujours régner entre ces deux illustres corps ; et il s'acquitta de cette commission avec la satisfaction des deux Académies. » c Personne,

(1) Œuvres poêthumes de D. Mahillon, T. I, p. 256. La réponse de Mabillon à la lettre du ministre se trouve à la page 385 du vol. de Ch. de Malan.

(2) P. 289. — L'Académie des Inscriptions et Médailles ne reçut qu'en 1716 le nom de Belles-Lettres. Formée dès 1663, elle n'eut des statuts et une forme régulière que par le règlement de 1701. Elle compta à cette époque 40 membres dont 10 honoraires, 10 pensionnaires, 10 associés et 10 élèves. On voit que Mabillon y occupa le plus haut rang dès sa réorganisation.

dit M. de Boze (1), ne fut plus attaché aux intérêts, et si on Tose dire, à la gloire de cette compagnie. Il se trouvoit souvent aux Assemblées particulières, et c'estoient autant de jours de festes pour TAcadémie. Sa présence y inspiroit une noble émulation et chacun avoit les yeux attachez sur cet homme simple qui ne les levoit presque jamais. Nous eûmes encore le plaisir de le voir peu de jours avant qu'il tombast malade. Une de nos premières assemblées publiques fut célèbre par la dissertation qu'il donna sur les Anciennes sépultures de nos Rois (2). » Quelques lignes de ce discours ont pour Reims un grand intérêt; au sujet du tombeau de Pharamond , que Chifflet plaçait hors les murs de la ville de Reims du côté de Laon, sur un petit monticule que Ton appelle en latin Pyramide^ Mabillon ajouta : « Les gens du pays ont donné de tout temps à ce monticule le nom à! Arènes. Il y auroit peut-être plus d'apparence, s'il était certain que Pharamond ait été inhumé à Reims j de dire qu'une certaine butte ou monceau de terre que l'on voit hors de la ville, derrière l'Abbaye de Saint-Nicaise est un monument que l'on a élevé sur sa sépulture, car sans doute que cette butte a été faite à dessein pour quelque sujet semblable. Mais comme personne jusqu'à présent n'a eu la curiosité de fouiller en- cet endroit, on ne peut dire au vrai si cela a été

(1) Eloge de dom Mabillon. Mémoires de VAcad. des Inscript, pour nos. T. I, p. 366.

(2) Cette dissertation se trouve reproduite aux Œuvres posthumes, T. n, p. 43 à 58,

82 DOM MABILLOM.

fait pour Pharamond ou pour quelque autre payen. » Plus loin (1) , Mabillon précise quelques détails sur un sarcophage de Saint-Remy : < Le premier ouvrage de sculpture que nous ayions du temps de Charlemagne est un monument de marbre creusé profondément en forme de coffre posé autrefois sur quatre pilliers auprès du tombeau de saint Remy à Reims. Il est fait sur le modèle de celui de Jovin général de Tarmée romaine que Ton voit dans la même ville dans l'église de Saint-Nicaise^ dont il est fondateur et où Ton dit qu'il est inhumé. On voit gravé sur le devant de l'un et de l'autre un combat d'hommes avec un lion et un sanglier qui est abattu. C'est la commune opinion, que ce marbre qui est à Saint-Remy a servi de monument à Carloman , roy d'Austrasie, frère de Charlemagne inhumé dans cette auguste Basilique ; et l'on croit que c'est ce monument que Hincmar fit voir à Charles le Chauve lorsqu'il le conduisit à l'église de Saint-Remy pour lui montrer le lieu où le Roy Carloman étoit inhumé (2). »

(1) Ibid. p. 56, T. n. — On a aussi imprimé ce travail de Mabillon dans le Tome II de VHist, de l'Acad. des Insc. et Belles-Lettres, p. 683.

(2) Consulter sur ce monument leT I. du Marlot latiriy Livre IIÎ, Chap. 11. — Dom Châtelain en fait la description dans ses notes manuscrites sur les sépultures de Saint-Remy ; il nous y apprend « qu'eu 1756, pour le mieux conserver, il fut mis sur des colonnes de pierre sous la première arcade du collatéral du côté du cloître. » Il disparut à la Révolution et il n'en subsiste aucune trace. Quant à sa valeur archéologique, il en est question à la page 159 de l'ouvrage sur Reims pendant la domination romaine par M. Loriquet. — Sur le tombeau de Pharamond, voir la Chronique de Champagne, p. 71 de la liv. de janvier lg38.

SA VtB. 63

Il faut rapprocher de ce travail de Mabillon, au sujet des Sépultures royales, ses Remarques sur les antiquités de Saint-Denys (1). D'ailleurs aucune publication érudite ne lui était étrangère, comme sa correspondance en fait foi : on y retrouve quatre mentions (2) de YHistoire des grands chemins de V Empire Romain par le rémois Bergier ; on y apprend qu'une traduction latine en a été faite , vers 1687, par le P. Bacchini, bénédictin Parmesan, mais que la modestie de cet écrivain l'a empêché de la publier (3) ; les mérites de l'œuvre de Bergier sont loués par ces savants au point de vue de l'élégance et de la rareté.

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