LA RÉFORME DBS PRISONS
Dom Mabillon, l'érudit et l'historien, se fit un jour l'apôtre de la réforme morale des prisons avec l'éloquence de la plus ardente conviction. Les Réflexions sur les Prisons des Ordres religieux (4) seraient lues avec profit par tous ceux que préoccupe de nos jours la réforme pénitentiaire. En quelques pages pleines de verve et d'entrain , il stigmatise les cruautés inutiles et les abus atroces ; à propos des Vade in pace^ il cite cet arrêt du Parlement de Languedoc qui les interdit en 1550 : Barbarum est incarceratos
(1) Œuvres posthumes, T. Il, p. 360.
(2) Corresp. inéd,, T. I, p. 41 ; T. H, p. 21, 22, 408 ; T. m, p. 28.
(3) Elle est conservée inédite à la Bibl. de Parme et à celle de Modène.
(4) Œuvres posthumes, T. U, p. 321 à 335. — Opuscule réimprimé avec une introduction, in-16, 1846, Caen, Woinez.
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et 9ic (xfflwtos omni êolatio et consortfo armcorum privare. Puis il développe, au sujet des religieux détenus, ce thème qui sera toujours vrai : € faire tourner la peine à Tamendement du coupable; améliorer, réhabiliter Tagent par les même moyens qui châtient et flétrissent Tacte criminel. » En effet, dit-il, « on employé toute sorte de remèdes corporels aux religieux malades, mais pour ceux dont l'âme est frappée de plusieurs maladies mortelles, on se contente de les jeter dans un cachot^ on les abandonne à eux-mêmes sans secours, sans assistance....
Comment supporter une réclusion de plusieurs mois ou de plusieurs annés sans travail ni occupation? » Il faudrait que Tesprit de compassion et de miséricorde pénétrât dans les prisons pour raffermir, exhorter, fournir de bons livres, et surtout activer le travail qui fortifie et relève. Le plus curieux côté de cette dissertation est un exposé du système cellulaire mitigé, tel qu'on tend à l'organiser de nos jours : t Pour revenir à la prison de Saint Jean Climaque, on pourrait établir un lieu semblable pour renfermer les Pénitens. Il y aurait dans ce lieu plusieurs cellules semblables à celle des Chartreux, avec un laboratoire pour les exercer à quelque travail utile. On pourrait ajouter aussi à chaque cellule un petit jardin, qu'on leur ouvrirait à certaines heures pour les y faire travailler et leur faire prendre un peu d'air.... Je ne doute pas que tout ceci ne passe pour une idée d'un nouveau monde ; mQ.is quoi qu'on en dise ou qu'on en pense, il sera facile,
Sa VÎÉ. 65
lorsqu*on voudra, de rendre les prisons plus supportables et plus utiles. » Ce système, appliqué an Nouveau- Monde j nous est revenu tel que Tavait conçu en France, vers 1700, un humble moine dont le cœur et la charité surpassaient encore Tesprit et la sagesse.
l 4. DÉDICACE DES ANNALES A M. LE TELLIER.
Au-dessus de tous ces travaux , la vieillesse de Mabillon fut surtout consacrée aux Annales de l'Ordre de Saint-Benoît, immense recueil qui contient Thistoire détaillée des peuples chrétiens dans leurs rapports avec l'élément monastique : il y travailla de 1693 à sa mort, et y voua ses voyages, ses veilles , ses constantes préoccupations. « Ce luy fut, raconte dom Ruinart, une occasion bien favorable pour aller visiter le tombeau de saint Benoît à Fleury sur Loire, et celuy de saint Bernard à Clairvaux. Nous partîmes sur la fin de septembre en 1701.... On ne peut exprimer la joie et la cordialité avec laquelle il fut reçu en cette célèbre maison... Il célébroit tous les jours la sainte Messe sur le tombeau de saint Bernard, et avec le calice même dont ce saint s'étoit servi dans ses voïages; il visitoit tous les endroits que ce grand homme avoit sanctifié par quelque action particulière, et il en remarquoit soigneusement toutes les circonstances (1). » Au retour de ce voyage, une grande maladie entrava la publication du prç-
(1) D. Ruînart, p. 296 à 300.
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mier volume qui ne vit le jour qu'au mois de Mars 1703.
A cette date correspond le dernier séjour que fit à Reims Mabillon et sur lequel D. Ruînart entre dans les plus intéressants détails : c Nous allâmes quelque temps à Reims, où une affaire appeloit le P. Mabillon : il fut bien aise d'avoir cette occasion de rendre encore ses devoirs à Dieu dans TEglise où il avoit reçu sa première éducation, et de visiter le tombeau dé saint Remy dans celle où il avoit fait autrefois ses vœux solennels.... Nous assistâmes à tout l'office de la Métropole le jour de l'Assomption de Nôtre-Dame. Quoiqu'il fut fort long et fort solennel, il n'avoit pas oublié un seul mot de ce qu'on y devoit dire, ni une seule cérémonie de celles que l'on y devoit pratiquer. Et admirant l'exactitude avec laquelle on s'en acquittoit, il remercia Dieu de tout son cœur de voir que cette célèbre Métropole étoit encore aujourd'hui, comme elle l''a été dans les siècles précédens, un modèle parfait pour les autres églises de France (ainsi que l'écrivait Ives de Chartres à Urbain II) dans la majesté du service divin et dans la modestie de ses ministres (1). » Mabillon ne rentra à Paris qu'au mois d'octobre de la même année.
Durant ce séjour dans la ville de son enfance, l'ancien élève des Bons-Enfants, devenu septuagénaire, put offrir à Maurice Le Tellier « le dernier tribut de sa reconnaissance i> ultimum
fl) D. Ruinart, p. 300 et 15.
hoc cigiliarum mearum opuSy lit-on dans la dédicace des Annales Bénédictines. Il remit aussi un exemplaire de cette œuvre à la Bibliothèque du Chapitre Notre-Dame, comme le prouve la mention manuscrite qui se trouve encore au bas du titre : ex munijicentia et liberalitate eju9* dem reoerendissimi auctoris (1). L'épi tre dédicatoîre à l'archevêque est un parfait modèle d'une délicate louange; le nourrisson des écoles rémoises, comme s'intitule l'auteur, y raconte les entreprises du prélat dans son diocèse et en expose les résultats : le soin que M. Le Tellier prend de son clergé va jusqu'aux plus minutieux détails; il connaît les mœurs, la vie domestique de chacun de ses prêtres et les transfère sans peine d'une paroisse à l'autre, selon leurs talents ou le besoin des églises (2). En louant tous ses mérites d'administrateur, Mabillon n'a garde d'oublier que l'archevêque est aussi Abbé de Saint Rémi et Proviseur de Sorbonne, t cette illustre école, dit-il, dont le fondateur est sorti de votre diocèse. » Si la dédicace semble louangeuse pour M. Le Tellier, il faut se représenter le rôle puissant de protecteur des Lettres rempli par
(1) Biblioth. de la ville de Reims. Cabinet de Reims.
(2) Voici bien les fameuses notes des visites pastorales : « Sic Intentus es in omnes, ut singulonim non modo nomîna, verum etiam mores atque ingenium non secus ac domesticam famîliam noris. Hi porro ad nutum tuum obsequi faciles, ab alia in aliam ecclesiam haud gravate migrant, prout eorum meritis vel ecclesiarum utllitati conv&« nire prospexeris. » Mabillon conclut : « Non tam tibi gratulor quam amplissim» diœcesi tu», qu» per te in eum refloruit statum ut totî Provinciae exemple esse possit, immo etiam per omnes gallicanas ecclesias repersus sit bonus illius odor, sicut odor agri pleni oui bene* dixit Dominus. » (EpUre dédiMtoireJ
ce personnage et se rappeler les bienfaits dont il combla son diocésain sans lui demander d'autres services que ses travaux. D'ailleurs, pour comprendre le prestige qu'exerça sur ses contemporains ce prélat organisateur, on doit se souvenir qu'il était de la race et qu'il eut quelque chose du génie de Louvois, comme il en eut Torgueil et le faste. Ni ses erreurs théologiques, ni les pamphlets qui assaillirent sa mémoire ne pourront lui enlever le mérite d'avoir reconstitué le diocèse ruiné par les vacances du siège et par les guerres de la Fronde : pour apprécier sa mission restauratrice, la parole de Mabillon suffit, car elle est appuyée de preuves (1). Au moment où se poursuivait la série des Annales de V Ordre de Saint-Benoît ^ une dernière polémique vint s'offrir à son auteur de plus en plus dégagé du monde. Il s'agissait des attaques du P. Germon contre la Diplomatique , ouvrage paru depuis vingt ans et soutenu des suffrages de tous les savants. Au lieu de répondre directement à cette agression peu mesurée, Mabillon publia un Supplément ^ prélude d'une nouvelle édition, et de la sorte il évita un différend personnel qui eût rejailli sur les deux congrégations , sans profit pour la science.
(1) V. sur M. Le Tellier une Etude de M. Jules de Vroil, dans la Revue de Champagne, 1878, T. III et IV. — Quanta Remensi Ecclesiœ ac toti diœcesi contuleris, vigilantissîme Pontifex, effîcacius quavis oratione prsedicant octingentie minimum Ecclesise per te ad rectum ordinem et ad bonos mores reformats ac rite administrât®, » Dédie. Annal» Bened.
Caractère, vertus et mort.
Prestige moral de Mabillon : billets de Fénelon et de M*.* de la Val- Hère. — Amour des pauvres. — Zèle pour rinstructîon. — Déyouement à l'Eglise, son rôle dans les querelles religieuses, son obéissance. •— Ses souffrances et maladies, piété de ses derniers jours.
l 1. ESTIME GÉNÉRALE POUR MABILLON.
A certains égards, la biographie de Mabillon ressemble à un éloge parce qu'elle fait voir tour à tour en lui l'activité du savant, la piété du religieux et les vertus de l'homme moral.
Le trait saillant de son caractère fut la simplicité^ cette qualité naturelle qui n'est pas la crédule naïveté mais une heureuse rencontre de candeur, de franchise et d^humilité. Il y joignait la douceur et une inaltérable bonté : « Jamais, raconte Thierry Ruinart, on ne l'a vu dissipé, jamais de mauvaise humeur ni en colère; et quoiqu'il fut d'un naturel extrêmement vif ^ il ne luy est jamais échappé un seul mot par lequel il témoignât la moindre émotion. Si quelquefois on remarquoit en luy de l'altération, c'est qu'il s'appercevoit de quelque dérangement
70 DOM MâBILLON.
dans la régularité (1). On ne luy a jamais entendu dire une parole picquante ou de raillerie, il se donnoit même de garde de faire aucun geste qui fit paroître du mépris pour qui que ce soit (2). > De même, sans négliger les devoirs de la bienséance ni ceux de la reconnaissance, Mabillon avait en horreur la flatterie : il manifestait une égale répulsion pour les éloges adressés aux grands sans de justes motifs et pour ceux qu'on lui réservait sans qu'il crût les mériter. C'est ainsi qu'il ne publia que contraint et forcé les approbations louangeuses dont les censeurs de la Sorbonne firent précéder ses écrits sur les Etudes Monastiques. Lorsqu'un hôte illustre venait à Tabbaye, soit le duc de Bourgogne, le roi d'Angleterre, le cardinal de Noailles ou le duc d'Orléans , et demandait à voir Mabillon < il falloit le découvrir dans la foule des religieux , car il se cachoit toujours dans la presse en ces rencontres (3). »
Humble à ce point, le grand érudit retrouvait une fierté généreuse pour défendre l'honneur de sa patrie ou de sa congrégation. A Benedictbayrn, abbaye de Bavière, le bibliothécaire vomissait des injures contre la France tandis que Mabillon feuilletait à la hâte les manuscrits ; il tomba sur un passage relatif aux fondateurs de ce monastère dont l'origine était française, et en prit occasion pour confondre l'insolence du
(1) Il écrivait dans la Préface du t. VI des Actes des Saints : « Rcgularis disciplina quae cseteris omnibus prœferenda..,..., • p. xxii.
(2) D. Ruinart, p. 143.
(3) D. Huinart, p, t67, 198,
détracteur de son pays (1). II adressoit en 1690, avec une joie patriotique^ cette lettre à Magliabecchi, qui lui avait jadis montré avec orgueil les richesses littéraires de Florence : < Quoique la guerre soit universelle contre la France, notre grand monarque ne laisse pas défaire travailler au Louvre à une magnifique bibliothèque. Il y a actuellement 500 ouvriers qui travaillent à ce bâtiment , qui sera digne de sa magnificence royale. 11 faudrait que vous fissiez la débauche de venir en France pour voir cette bibliothèque lorsqu'elle sera achevée (2). >
La piété de Mabillon était conforme à la parfaite régularité de ses mœurs : elle n'aimait ni l'ostentation , ni les apparences inusitées; son principal aliment se trouvait dans la prière liturgique et l'exacte observance des heures de l'office divin. Ce sont là les signes d'une conscience droite, également éloignée du rigorisme janséniste et de l'exaltation des sens : Mabillon attachait plus de prix aux sentiments intimes de la foi qu'à leur manifestation bruyante ; en voyant à Tuçin, le Vendredi-Saint 1685, la procession des Flagellants , il disait que cette institution n'avait pas le caractère de la véritable piété, parce qu'elle servait plutôt de spectacle que de pénitence (3). Il écrivit contre l'abus que l'on
(1) Le récit de cette scène est très-animé : « Vocatus e cœnaculo
bibliothecarius adfuît, incoctam bilem in Francos despumans
Ergo, inquam , non tam maie de vobis merîti sunt Franci, qnibus Yestram debetis originem. » Iter Germanicum, p. 72.
(2) Corresp. inéd. T. H, p. 319.
(3) « Pia institutio, si publics pœnitentise animo ex $incero dolore^ et non ad spectaculum fieret. « Iter Italicum.y p. 9,
faisait des reliques des saints inconnus; il demandait qu'on ne laissât pas s'égarer dans les églises la dévotion populaire vers les images et les statues, au détriment du culte d'adoration que Ton doit rendre avant tout à l'Eucharistie (1). En résumé, il eut cette piété des grands hommes d'Eglise au xvii* siècle, à la fois fervente et éclairée, pleine de respect pour la tradition et de réserve pour les nouveautés, piété grave et efficace, basée sur la connaissance approfondie des Livres saints, qui valut à la France ses fortes générations de chrétiens pratiquants.
En scrutant l'intimité de Mabillon , on se demande si l'érudit est plus admirable en lui que l'honnête homme : il y avait en effet dans son caractère un mélange de droiture et de modestie qui attirait tous les cœurs. La noblesse de ses sentiments apparaît à chaque page de ses œuvres avec une telle évidence qu'elle devient irrésistible ; cet ascendant du savoir et de la vertu se manifesta non-seulement dans le monde des lettres, mais dans tous les rangs sociaux , à la cour, dans les collèges et jusqu'aux plus modestes presbytères. Ceux qui venaient consulter Mabillon trouvaient en lui « la sagesse et la solidité des plus habiles politiques, avec toute la piété et la religion des plus grands saints (2). » Ce religieux, qui ne consentit jamais à coucher hors de son monastère, à moins qu'il ne voyageât, n'en était pas moins connu, recherché
(1) Correap. inéd., T. HI, p. 293. —AcLSancL, T. IV, Prœf. de Cultu Sacrarum Imaginum, dissertation érudite et toujours opportune.
(2) D. Ruinart, p. 243.
du monde, et honoré des plus intimes confidences.
Son humilité Tempêcha de conserver tant de témoignages de vénération, mais on en peut juger par ces deux billets heureusement survivants et qui émanent, Tun de Fénelon et l'autre de M"* de la Vallière (1). L'archevêque de Cambray consultait Mabillon sur beaucoup de points délicats; il répondit avec une grâce charmante à une lettre du bénédictin, très-ferme sur le chapitre de la résidence : « Vous ne sauriez, mon Révérend Père, me parler avec trop de liberté et de confiance ; je suis charmé de voir dans vos lettres votre amour pour l'Eglise et votre amitié pour moi. Je résiderai neuf mois à Cambray et je donnerai trois mois en divers petits voyages à ma fonction de précepteur. C^est pour obéir au roi et n'user pas de toute la liberté que le
concile de Trente me pourrait donner Voilà,
mon cher Père^ un compte que je vous rends avec confiance. Priez pour moi et aimez toujours l'homme du monde qui est, avec le plus de vénération , votre très-humble et très-obéissant serviteur, d Quant à la sœur Louise de la Miséricorde, elle envoyait de son cloître à Mabillon un billet qui se terminait de la sorte :
« .... Nous vous supplions aussi de nous obtenir de la patience de J.-C. , sa divine grâce dont j'ai fait uil si mauvais usage jusqu'ici, afin que
(1) Hi8t. de Mabillon par Chavin de Malan, p. 286, 288. — Cet auteur donne ces lettres comme tirées des manuscrits d'un cabinet particulier qu'il n'indique pas.
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marchant avec ferveur dans la pénitence que je suis obligée de faire, je n'aie pas à répondre au dernier jour sur mes crimes passés et sur mon infidélité présente à suivre les lumières qui me condamneront, si je ne commence à les mettre en œuvre. Je suis en N.-S. votre humble fille. » Mabillon eut cette rare bonne fortune de gagner Testime des grands et de conserver Taffection de ceux qui vivaient dans les rangs dont il était issu. Les papes, les cardinaux, les princes et les évêques recherchaient sa correspondance et s'honoraient de la dédicace de ses œuvres ; Louis XIV, le duc de Bourgogne, le duc d'Orléans, la famille des Stuart, Colbert et les autres ministres lui donnaient à Tenvi des marques de respect et de considération (1); les Académies sollicitaient ses avis. Au lieu de tirer de ces honneurs la moindre gloire mondaine, on voyait le savant religieux se rapprocher plus volontiers des petits et des humbles. Thierry Ruinart nous a laissé des preuves de sa charité pour eux : « Il n'aimoit pas moins les pauvres que la pauvreté, et il disoit souvent que s'il y avoit quelque raison qui pût luy faire souhaiter d'avoir de l'argent en sa disposition, c'étoit quand il leur falloit faire du bien. Il avoit une tendresse inconcevable pour eux et s'emploioit toujours trèsvolontiers pour leur procurer du soulagement.
(1) Dom Rm'nart, p. 197, 226. — En 1706, Clément XI fit remettre à Mabillon une médaille d'argent avec son portrait et une autre médaille d'or, pour le remercier des éditions des Saints-P^rea, Dom Tas^in, p. 458.
De temps en temps , il demandoit à ses Supérieurs quelque chose en aumône pour ce sujet (1).» Sa sollicitude n'était pas moindre pour l'instruction de la jeunesse : € Il aimoit particulièrement à instruire les enfants qu'il rencontroit, leur demandant leur croïance, et les excitant à la crainte et à Tamour de Dieu. Ce qu'il faisoit avec tant de douceur et de manières si modestes, que l'on ne pouvoit pas Tentendre sans en être touché (2). i Mabillon aimait les fortes études : a C'étoit une de ses plus agréables occupations, quand il pouvoit se dérober à ses travaux, d'assister aux exercices que l'on a introduits dans plusieurs collèges de l'Université de Paris. Il a contribué autant qu'il a pu à faire passer l'usage de ces exercices dans les collèges de province. Car rien n'échapoit à sa vigilance de tout ce qu'il croioit pouvoir être de quelque utilité pour établir ou pour étendre le bien ; et il a toujours regardé les bonnes instructions comme le meilleur et le plus seur moyen de le rendre solide. Son attention alloit jusque dans les villages où rien ne le consoloit tant que d'y trouver de bons curez. Il embrassoit avec joie toutes les occasions de leur témoigner son estime, les considérant comme ceux qui portent tout le poids du travail, qui est attaché à leur charge, sans en avoir les douceurs. Ceux des villes, disoit-il, semblent être en quelque manière dédommagez de leurs peines, par les honneurs
(1) D. Ramart, p. 93.
(2) Ibid., p. 139, 215, 231.
^6 DOM MABtLLON.
qu'on leur rend, et par les commoditez dont ils peuvent jouir (1). » Mais ceux de la campagne, < quand ils ont du zèle et de la piété, n'ont guère que la fatigue en partage », et par là ils doivent être respectables à tout le monde , s'ils s'occupent de Dieu et de leur ministère.
i 2, DÉVOUEMENT A L'ÉQLISB.
Dom Mabillon eut l'occasion plusieurs fois en sa vie de protester hautement de son inviolable attachement à l'Eglise. Au retour d'un voyage en Alsace, en 1696, le bruit se répandit en Allemagne et en Hollande que le célèbre bénédictin s'était joint aux protestants. Cette incroyable calomnie avait pris naissance à l'occasion d'un apostat, Gabilloriy dont le nom ressemblait au sien. Mabillon prit sujet de cette fausse nouvelle pour écrire aux catholiques anglais, parmi lesquels il était en haute estime^ une lettre des plus touchantes, « monument prétieux de son attachement sincère à l'Eglise catholique, preuve con. vaincante de la pureté de sa foi et marque sensible de la charité de son cœur pour le salut et la consolation de ses frères. » De même, au milieu de l'année 1707, dans la Préface du IV' volume des Annales Bénédictines^ il éprouva le besoin de soumettre une dernière fois sa science au contrôle de ses supérieurs : « Qu'à
(1) L'oncle de Mabillon fut curé de Neuville et Montgon; sa triste fin impressionna son neveu, le tourna vers le cloître et lui inspira un vif désir de perfection. V. Appendice ^ p. 176 à 179, lettre de Fr. de la Haye, curé de Saint-Pie rremont en 1708.
SA VÎÊ» 77
Dieu ne plaise (1), écrit-il , que je me départe jamais de cette règle de la vérité, je veux dire de TEglise notre mère, au jugement et à la censure de laquelle je soumets de tout mon cœur tout ce que j*ay jamais écrit, et tout ce que je pourray écrire dans la suite : ayant toujours vécu dans son sein et dans sa foy, et souhaitant ardemment avec la grâce de Notre-Seigneur d'y finir mes jours (2). »
Ce langage suprême était bien conforme aux actes de la vie entière de Mabillon : il resta en effet constamment en dehors et au-dessus des polémiques irritantes engagées au sujet du Jansénisme ou de la Déclaration de 1682; il fut fort attaché à la France , à son roi et à ses évoques, mais il n'en témoigna que plus sincèrement une soumission personnelle au Siège apostolique. Le P. Noris ayant suspecté ses sentiments, il écrivit à Magliabechi le 30 Juillet 1686 : « Je sais que Ton a écrit de moi à Rome d'une manière fort désobligeante, comme si j'étois déclaré contre le Saint-Siège. On Ta écrit de Florence ; je sais celui qui Ta fait sans que je lui en aie donné aucune occasion. Dieu lui pardonne ! » (3) Mabillon est un moine savant : il ne faut pas lui
(1) « Absit enim^ otabhac régula veritatis, maire inquam Ecclesia^ umquam dissentiam , cujus judicio ac censuras qusecumque hactenus scripsi, vel posthac scripturus som, lubcns, volens et ex animo submitto, in cujus sinu et fide semper vixi et constanter, adjuvante Deo^ emori exopto. »
(2) D. Ruinart, p. 324.
(3) Corresp. inéd., T. I, lettre XXXHI. On lit dans le même rôeueil ce passage d'une lettre de Sergardi en 1689 : « Excepit Sanctitas Suaconstantem tuam caritatem et filialem erga S. Sedem observantiam. »
reprocher les erreurs de quelques bénédictins ses contemporains ou ses successeurs ; il ne faut pas davantage lui demander d'avoir le génie pénétrant, Tâme apostolique des Vincent-de- Paul et des Rancé (1). Son activité n'est pas celle du réformateur, mais celle de Térudit, et Ton sait quels services son érudition valut à l'Eglise 1 Volontiers, il eut répondu paisiblement aux passions du moment : Hœc non sunt nostri instituti (2), non pas qu'il hésitât lorsqu'il s'agissait d'obéir, mais son travail était ailleurs, sa vocation plus haute que les luttes envenimées des partis. Pour se convaincre de ses sentiments pacifiques, on peut méditer une des rares lettres qu'il ait écrites sur les querelles gallicanes : il y déclare savamment au cardinal Colloredo comment le P. Général de sa Congrégation n'a pu l'engager tout entière, en faisant cause commune avec l'archevêque de Paris (3). Quant à la préface du Tome XI de V Edition de Saint- Augustin par les Bénédictins^ elle est une haute œuvre de controverse sur les textes que notre époque heureusement ne connaît plus : Bossuet la loua et Fénelon la blâma, mais personne ne suspecta la pureté de la foi de Mabillon, qui se préoccupait avant tout d'éclairer par la science et de pacifier par la modération (4).
(1) Rohrbacher, Hist, de VEgl. cat. T. XXVI. p. 504.
(2) lier Italicurriyp. ^.-—Corresp. inéd.T, II, p. 282. «... prîBcipua in bis malis consolatio reposita est in libris. » Mabillon à Sergardi en 1690.
(3) Œuvres posth., T. I, dans la Correspondance, p. 489. Lettre da 6 Janvier 1689.
<4) Corresp, inéd. de Mabillon, T. III, p. 76. — Œuvres de Fënelon, Versailles, T. XV, p. 81 à 109.
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