‹ Dom Pedro II, empereur du BrésilChapitre 12 sur 31 · EMANCIPATION DES ESCLAVES. COMMENCEMENT DE LA R^FORME · texte numérisé non relu

EMANCIPATION DES ESCLAVES. COMMENCEMENT DE LA R^FORME

Somtnaire : Historique dc I'f mancipation des esclaves au BrSsil. — Apris la suppression de la iraite, il fellail supprimer I'esclavage. — Sentiments personnels de I'empereur. — II encourage les manumissions et I'^mandpalion graduelle. — Condition des esclaves au Brdsil. — T« moignagedu docteur Couty. — La guerre civile des Ltat! Unis. — Projets du marquis de Sam Vicente pour I'l mancipation graduelle {iS66). — lis sont vivement appuye's par Dom Pedro. — Resistances rencontr^es par pereur. — Idees fondamentales de ceplan d 'emancipation,

— Pays oil la riforme servile a commence, commeau Br^ sil, par la liWralion des nouveau-n^s. — Hommes ncnts qui ont conseill^ ce commencement. — Fin de la guerre du Paraguay (1870). ^ Mouvements de I'opinion favorable a la reforme. — Ministire du vicomte de Rio- Branco. — Premier voyage de Dom Pedro II en Europe et premiSre regence de la Princesse Imp^riale (1871-72).

— Loi du 18 septembre 1871 sur I'lSmancipation graduelle. — Dom Pedro II refoit cetie grande nouvelle en l^pte. — Sa joie. — Opinionide M. Michaui Bellaire sur la loi Rio-Branco.

Nous avons d^ja dit que Fesclavage des negres existait au Bresil et qu'en i85o, Dom

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Pedro 11, seconde par I'energique ministre Eusebio de Queiros, avait reussi a mettre fin a la traite, c'est-a-dire k I'introduction de nouveaux esclaves africains par des contrebandiers de connivence avec une parlie de la population.

Mais il ne suflisait pas de suppnmer la traite, 11 fallait preparer I'abolition de I'esclavage, et comme le travail des plantations, qui constitue la grande richesse du Bresil, etait confie a des esclaves, il etait necessaire de realiser cette reforme avec prudence pour ne pas ruiner Tagriculture et le pays.

La terrible guerre civile que cette meme question de I'esclavage avait soulev^e aux foats-Unis, remancipation des esclaves, imposee ft la minorite, a coups de baionnettes et de boulets, firent comprendre a tous les Bresiliens que c'etait la un probleme grave et dangereux a resoudre.

D'autre pan, tout le monde pensait que !e Bresil ne pouvait rester seul, avec I'Espagne

dans ses possessions de Cuba et de Porto- Rico, a maintenir Tesclavage dans son sein.

Certes, Dom Pedro II desirait ardemment remancipation graduelle des esclaves; mais, n'etant pas un roi absolu, il ne pouvait la decreter d'un trait de plume. II ne pouvait qu'employer, dans ce but, son grand prestige et encourager les efforts des hommes politiques pour I'atteindre.

Lie par la Constitution, chef d'un peuple ou Topinion publique est la souveraine maitresse, Dom Pedro II ne saurait etre un autocrate.

Pour realiser son aspiration philanthropique,*il n'avait done, toutd'abord, qu'a faire eclairer Topinion et a obtenir Tappui de la majorite.de la nation.

II commen9a par encourager les manumissions spontanement accordees par les proprietaires, et le rachat des esclaves opere par des societes emancipatrices, ou par des confreries. II confera des recompenses, des titres

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ou des decorations a ceux qui iiberaient des esclaves.

Lorsque Tordre des Benedictins, dans un chapitre general, proclama, le 3 mai 1 866, la liberte des enfants des esclaves qu'il possedait, au nombre de 1,600, Tempereur alia lui-meme au monastere de Saint-Benoit de Rio, pour feliciter Pabbe general, auquel 11 remit un present de sa main,

Toute la presse annonca cette demarche du chef de TEtat, et y applaudit chaleureusement.

Comme empereur, Dom Pedro II avait Tusufruit d'un certain nombre d'esclaves, appeles esclaves de I'Etat. lis etaient pourlui des proteges, plutot que des esclaves. lis travaillaient moyennant salaire. Eux ou leurs enfants frequentaient les ecoles fondees par Tempereur; ils y recevaient Tinstruction primaire et religieuse.

Quant aux esclaves de son propre domaine, dont il pouvait librement disposer, il leur accorda a tous leur afifranchissement.

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Pendant la guerre du Paraguay, il favorisa la liberation des esclaves qui demandaient a etre enroles dans Parmee.

Dans son domaine de Santa-Cruz, pres de Rio de Janeiro, il se chargea de Teducation d'un grand nombre d'enfants de ces affranchis qui partaient pour la guerre, et il libera, a ses frais, les femmes et les enfants de ces defenseurs de la patrie.

Six mille afifranchis furent enroles dans Tarmee. lis surent se montrer, devant Pennemi, dignes de la liberte.

Deja, des i8i3, la Republique Argentine avait fait appel a ses esclaves. La partie la plus solide de ses armees, pendant la guerre de rindependance contre TEspagne, — presque toute Tinfanterie et Tartillerie, — se composait de negres liberes. Deja au XVIP siecle, pendant la guerre du Bresil contre les Hollandais(i63o-i654), un regiment compose de negres, sous la conduite du celebre Henri Dias, s'etait acquis une gloire immortelle. Sa re-

nominee arriva memea Paris, acette epoque.

On trouvera le nom de ce negre illustre dans un numero extraordinaire de la Gaiette de France^ du 3 juillet 1648, dans Tartide intitule : — (( Defaite des HoUandais au Bresil par les Portugais. »

Plusieursdecrets du gouvernement bresilien avaient ameliore la condition des esclaves.

Des mesures indirectes avaient ete adoptees pour encourager les manumissions.

II faut dire aussi que la condition des esclaves, surtout dans les trente dernieres annees, n'etait plus ce qu'elle avait ete auparavant, a Tepoque de la traite.

On ne voyait plus ces tristes scenes que notre peintre Debret a reproduites dans ses gravures du Voyage pittoresque au Br6sil; scenes emouvantes qui se renouvelaient, au commencement de ce siecle, dans tous les pays ou il y avait des esclaves : aux Etats-Unis, dans les colonies anglaises, espagnoles, comme dans les colonies francaises.

Depuis la suppression de la traite, Tesclave etait, au Bresil, bien nourri, bien loge, bien vetu par les planteurs. Le travail auquel on le soumettait, etait modere. Les negres trouvaient aupres de leurs maitres soUicitude et protection.

Le planteur etait meme interesse a etre humain, afin d'epargner et de prolonger Texistence de ces hommes-machines.

Depuis quelques annees, la loi defendait la separation des membres d'une meme famille d'esclaves. Un negre marie, ayant des enfants, ne pouvait etre vendu sans etre accompagne de tous les siens.

Apres Temancipation totale, qui a ete decretee cette annee menie (1888), presque tous les esclaves ont voulu rester dans les memes proprietes rurales, ou ils avaient passe leur jeunesse, ou ils avaient cree leur famille.

Un Francais, le D' Louis Gouty, ancien professeur agrege des Facultes de medecine en France, et pendant quelques annees pro-

fesseur a TEcole polytechnique de Rio, a aflBrme, dans un ouvrage connu (i), « qu'au Bresil, le prejuge de race n'existe pas ».

« Au Bresil, » dit-il, « non seulementle prejuge de race n'existe pas, et les unions frequentes entre couleurs dififerentes ont forme une population metisse nombreuse et importante, mais encore ces noirs affranchis, ces metis, sont entierement meles a la population blanche. lis ont avec elle des rapports intimes et journaliers, et luttent pour la vie dans les memes conditions. Ce n'est pas seulement a table, au theatre, dans les salons, dans tous les lieux publics, mais c'est encore aussi dans Tarmee, dans Padministration, dans les ecoles, dans les assemblies legislatives, que Ton trouve toutes les couleurs melangees sur le pied de Tegalite, de la familiarite la plus complete. L'esclave lui-memen'est nuUement considere comme un betail, comme un etre

(i) L'Esclavage au Bresil, Paris, Guillaumin et C", editeurs, 1 88 1.

inferieur que Ton utilise; c'est un ouvrier attache au sol dans des conditions souvent plus douces que celles dont jouissent beaucoup de nos salaries d'Europe.

« Tous ceux qui ont etudie le Bresil, reconnaissent que le noir y est bien traite, bien nourri, soigne, s'il est malade, conserve, s'il est vieux, assure contre le chomage (i).

« II est vrai qu'il pent etre soumis a des chatiments corporels ; mais ceux qui ont tant insiste sur ce point, sont-ils surs que ces violences, rares du reste, sont plus penibles dans les conditions ou elles se produisent, que d'autres chatiments aussi injustes, d'autres miseres physiques et morales, si frequentes dans nos pays civilises?... »

Cependant, jusqu'*a Tannee 1864, aucun

(i) Un grand nombre de voyageurs europeens qui ont visite Ic Bresil depuis le commencement du siecle avaient deja declare que les esclaves etaient traites dans ce pays avec plus d'humanite que dans les colonies anglaises et fran^aises et aux Etats-Unis : citons Koster, Auguste de St-HiLAiR'E et Gardner,

I()0 DOM PEDftO il.

homme politique ne pouvait penser, au Bresil, a prendre I'iniliative de mesures en vue de i 'emancipation generale, quoique graduelle, des esclaves.

On ne pent detruire, en quelques annees, des prejuges seculaires implantes dans les moeurs d'un peuple.

L'esclavage existait, au Bresil, depuis le XVV siecie, c'est-a-dire depuis i'epoqueou les premiers etablissements portugais y furent fondes.

Combien d'annees de luttes eut a soutcnir Wilberforce, avant d'obtenir du Parlement anglais la suppression de la traite ? Combien d'annees Buxton ei ses amis eurent a combattre pour arriver, en i838, a Temancipation complete des esclaves dans les colonies anglaises? La France, elle-meme, n'est-ce pas seulement en 1848, il y a a peine quarante ans, qu'elle a supprime l'esclavage dans ses possessions d'outre-mer?

Mais affranchir des esclaves dans des colo-

DOM PEDRO II. I()l

nies lointaines, ce n'est pas la meme chose que les afFranchir dans son propre territoire, surtout quand ces esclaves constituent, comme au Bresil en 1 864, le quart de la population du pays; quand ils sont les seuls travailleurs agricoles de ce pays ou, nous Tavons dit, presque toute la richesse reside dans Pagriculture. Aux Etats-Unis, — pays bien plus riche que le Bresil, pays ou toutes les industries sont] en plein developpement comme dans les plus belles possessions anglaises du Canada et de TAustralie, — aux Etats-Unis, disons-nous, dont Tetonnante prosperite resulte, et du grand courant d'emigration que cette belle contree attire, et de Tenergie, de Pesprit pratique de la race anglo-saxone qui rhabite, — le nombre des esclaves etait d'un huitieme de la population totale, lorsque Temancipation y fut decretee, apres des flots de sang verses dans une des plus grandes guerres dont rhistoire gardera le souvenir.

Or, ce probleme de Tabolition complete de

](j-l DOM PEDRO II.

Tcsclavage etait plus difficile k resoudre au Bri:sil qu'aux Etais-Unis,

Pourtant, on commenca a I'aborder des

Dom Pedro 11 lie cessait de dire a ses minisires : (' II faut commencer a faire quelque chose, pour que cette grande transformation s'operc chez nous auirement qu'aux Etats- Unis. II faut preparer cette reformeavec prudence. Nous ne pouvons songer qu'^ I'emancipation graduelle; tactions de la preparer! »

En i!S63 et en i865, i'emancipation totale, sans indemnite, fut decretee aux Etats- Unis. Les partisans de I'esclavage dans ies I'^cats du Sad etaient vaincus, ecras^spar les ariTiees du Nord.

Non sculementles Etats du Sud etaient depossedes de leurs quatre millions d'esclaves, represcniant une valeur de deux milliards cinq cents millions de dollars, mais encore ils perdaient en dommages de guerre un milliard et huit cents millions de dollars, en frais de

guerre quatre milliards, etilsetaient obliges de payer au Nord, pour la liquidation de la dette nationale, la somme de un milliard de dollars.

Tous ces chifiFres additionnes donnent un total de 9, 3oo, 000,000 de dollars, soit en monnaie franfaise 48,463,000,000 de francs!

La lutte gigantesque pour Temancipation des esclaves coutait aux Etats-Unis bien plus encore que cette somme colossale : 700,000 hommes environ avaient peri ef 2,200,000 * avaient ete blesses dans les 625 combats ou batailles de cette guerre memorable.

Dom Pedro II, dans sa sage philanthropie, voulait epargner a son peuple de pareils desastres.

II Tavait dit : « II faut preparer cette reforme avec prudence. »

Aussi accueillait-il avec empressement les projets pour Temancipation graduelle des esclaves que lui presentait, le 23 Janvier 1866, le conseiller Pimenta Bueno, cree plus tard marquis de Sam Vicente.

ig4 I'OM -PEDRO II.

Dom Pedro 11 agreait avecd'autant plusde plaisir le grand projet de Piraenta Bueno, que ce projet repondait a ses idees personnelles, qu'il avait d'ailleurs deja echangees avec quelques-uns des hommes d'Etai bresiliens, notamment avec Pimenta Bueno luimeme.

Immediatement, Sa Majeste fit remettre ce projet au president du conseil, le marquis d'Olinda, I'ancien regent de I'empire, dent nous avons parle precedemment, en le priant de le soumettrea I'examen du conseil d'etat.

Mais le marquis d'Olinda etait oppos6 a toute reforme. II se borna a placer sous les yeux d'une section du conseil d'Etat les travaux de Pimenta Bueno, le 1 7 fevrier. Gette section se composail des conseillers Souza Franco et Sapucahy, lis furent d'avis qu'on ne devait pas s'occuper de celte question pendant la guerre du Paraguay.

Dom Pedro II ne put obtenir de son ministere de cette epoque la convocation du conseil

d'Etat pour Texamen et la discussion du projet Sam Vicente.

Apres la retraite de ce cabinet, un ministere, appartenant egalement au parti liberal, fut constitue, le 3 aout 1866, sous la presidence de Zacarias de Vasconcellos. Dom Pedro II trouva son nouveau ministere mieux dispose.

C'est a cette epoque (juillet 1866) que la Societe francaise pour Tabolition de Tesclavage adressa une petition a Tempereur du Bresil, signeepar le due de Broglie, Guizot, E. Laboulaye, A. Cochin, Andaluz, Borsier, le prince de Broglie , Gaumont, Leon Lavedan, Henri Martin, lecomte deMontalembert, Henri Moreau, Edouard de Pressense, Wal- Ion et Eugene Yung.

Dom Pedro II, apres avoir consulte ses ministres, fit repondre que, des que les circonstances le permettraient, le gouvernement imperial s'occuperait d'une mesure « que Tesprit du christianisme reclame w.

ig6 DOM PEDRO II.

Cette reponse a la date du 22 aout 1866, et porte la signature du ministre de la justice Martim Francisco Ribeiro d'Andrada. Mais Dom Pedro II Fa redigee lui-meme : le depute Joaquim Nabuco a trouve le precieux autographe de cette reponse parmi les papiers de son pere, le conseiller d'Etat Nabuco de Araujo.

Le 1^^ fevrier 1867, Zacarias de Vasconcellos convoqua, au nom de Tempereur, pour le mois d'avril suivant, tous les conseillers d'Etat, en leur soumettant les projets Pimenta Bueno et en leur formulant certaines questions.

La premiere discussion (les seances du Conseil d'Etat sont secretes) commenca le 2 avril et se termina le g. Toutes les idees principales contenues dans ces projets furent adoptees par la majorite avec de legeres modifications, sauf Particle qui fixait Temancipation totale pour le 3 1 decembre 1899. Get article fut repousse.

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Le II avril, une commission, presidee par le conseiller Nabuco de Araujo, fut chargee de rediger le projet en question, conformement aux idees adoptees dans la premiere discussion du conseil d'Etat. D'apres les instructions du gouvernement, le marquis de Sam Vicente, auteur du projet, devait assister aux reunions de ce comite de redaction.

Le travail termine, une seconde discussion eut lieu et dura du 16 avril au 7 mai 1868.

Mais la majorite du conseil d'Etat avait opine que le gouvernement ne devrait user de son droit d'initiative devant les Chambres, qu'apres le retablissement de la paix (i).

(i) M. Van Delden Laerne, auteur d*un livre sur le Bresil, tres interessant dans la partie relative a la culture du cafe, mais tres inexact dans la partie historique, pretend (page 62) que le ministre Zacarias de Vasconcellos presenta le ig avril 1867 un projet de loi tendant a ceque I'esclavage serait aboli I'an 1900. C'est absolument faux. Ce ministere a fait etudier par le conseil d'Etat les projets Sam Vicente, qu'il adopta, mais qu'il n'a jamais presente's aux Chambres parce qu'il aurait ete imprudent de discuter la question servile au moment de la guerre du Paraguay. Lorsque la reforme fut discutee en 1871 , tous les an-

Or, la guerre du Paraguay ne se termina que le i" mars 1870, et le cabinet, qui succeda a celui de Zacarias de Vasconcelios, etait oppose a toute refortne immediate dans le sens du pro jet en question.

Cette opposition inattendue contrariait les vues de Tempereur. 11 s'efforca vainement de faire comprendre a ses ministres, — qui appartenaient alors au parti conservateur, — qu'il etait impossible de demeurer dans le statu quo J que Topinion publique reclamaitle commencement de la reforme et que le Bresil ne devait pas rester le dernier des peuples a liberer les esclaves.

Un evenement vint donner gain de cause a Tempereur.

ciens membres du cabinet liberal de 1867 et 1868, saiif Zacarias de Vasconcellos, ladefendirent plus ou moins a la tribune ou dans la presse. Get homme d'Etat avait modine ses idees et ^tait devenu, en 1871, un des plus grands adversaires de la re'forme. Sur quarante-sept discours prononces au Sdnat centre la loi Rio-Branco, pres d'un tiers (quinze discours) appartiennent a Zacarias de Vasconcellos.

Un des membres les plus influents du parti conservateur a la Chambre des deputes, M. Teixeira junior, aujourd'hui vicomte de Cruzeiro, porta la question a la tribune, demandant Telection d'un comite special pour rediger un projet d'emancipation graduelle.

La Chambre accueillit cette demande, et le 1 5 aout 1870, le rapport du comite preside par M. Teixeira Junior fut presente avec un projet qui etait identique au projet Pimenta Bueno, deja accepte par le conseil d'feat. Le principe fondamentai de ce projet etait la liberte de tous les enfants qui naitraient apres la promulgation de la loi. Ces enfants devaient pourtant servir, jusqu'a Tage de vingtet-un ans, les maitres de leurs meres.

L'esclavage, on le sait, avait deux sources : la traite et les naissances.

Des i85o, on avait supprime la premiere; il etait temps de supprimer la seconde.

Cetait par la liberte des nouveau-nes que

plusieurs Etats etaient arrives pacifiquement a remancipation totale des esclaves.

Le Portugal, le premier, decreta le 1 6 Janvier 1 773, du temps de Jose P^ et de Pombai, la 11berte des nouveau-nes de mere esclave dans le Royaume; mais, malheureusement, cette grande loi ne s'appliquaitpasaux possessions portugaises de TAmerique et de TAfrique. Aussitot apres, ce principe fut adopte par la Pensylvanie, en 1780; par le Connecticut et le Rhode-Island, en 1784; par le New- York, en 1 799 •, par le New-Jersey, en 1 804 ; par le Chili, en i8ii*, par la Republique Argentine, en 1 8 1 3 ; par le Perou et Tartcienne Colombie (Venezuela, Colombie et Equateur), en 1821 ; par rUruguay, en 1826 ; par le Paraguay, en 1842; par le Danemark, en 1847; P^^ ^^ Portugal, pour ses possessions d'Afrique, en 1 856; par TEspagne, en 1870.

C'etait ce meme principe dont, en 1768, Manoel Ribeiro Rocha, avocat a Bahia, et en 1 8 1 o, Velloso de Oli veira, natif du Sam Paulo,

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demandaient Tapplication au Bresil ; que Condorcet conseillait pour les colonies francaises en 1 78 1 ; que le comte Percy (depuis due de Northumberland), en 1807, Buxton, en 1823 (1 5 mai), proposaient sans succes au Parlement britannique, etHippolyte Passy,en i838, a la Chambre des deputes de France. Ce grand principe avait ete rejete ou ajourne, en France comme en Angleterre, et cet ajournement avait eu pour resultatdeprecipiter les evenements et de provoquer Temancipation brusque et complete dans les colonies anglaises et francaises.

La commission de la Chambre bresilienne proposait d'aifecter certains imp6ts a Taffranchissement graduel des esclaves, nes avant la loi, et de permettre a Tesclave lui-meme d'avoir un pecule et de se racheter.

C'etait preparer sagement la complete emancipation .

Nous nMndiquons ici que les principales dispositions du projet. A ceux qui voudront connaitre dans tous ses details le mecanisme

de cette sage loi et son texte meme, nous signalons Texcellent livre de M. Michaux Bellaire, reminent avocat a la Cour de cassation de Paris, livre intitule : — Considerations sur r abolition de Vesclavage et sur la colonisation au Bresil (Paris, 1876).

Vers la fin de septembre 1870, levicomte de Rio-Branco, ministre des affaires etrangeres, qui se trouvait en mission au Paraguay depuis le commencement de 1869, vint reprendre son portefeuille.

II etait grand partisan de la reforme. Au conseil d'Etat, en 1866, il avait adhere a toutes les dispositions des projets Pimenta Bueno, excepte a la fixation de Tannee 1899 pour la complete emancipation, trouvant (il Ta declare par ecrit) cette date trop eloignee.

Comme la majorite du conseil d'Etat, il avait ete d'avis que Ton commencat, apres la guerre, la discussion de la reforme projetee(i).

(i) Les discussions du conseil d'Etat sur cette reforme ont ete publiees seulement en 1872, quoique les rapports

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Deux des membres du ministere dont il faisait partie, le baron de Cotegipe et le vicomte de Cavalcanti, etaient, comme lui, partisans de la reforme ; mais la majorite du cabinet, c'est-a-dire le president du conseil et trois autres ministres, trouvaient que le moment opportun n'etait pas encore arrive, et etaient contraires aux principales dispositions du projet.

Le cabinet etant en desaccord sur cette importante question, crut devoir presenter sa demission a Tempereur.

Dom Pedro II Taccepta et chargea immediatement le marquis de Sam Vicente, Pimenta Bueno, de la formation d'un nouveau ministere (29 septembre 1870).

et les discours aient ete imprimes avant sous le titre de : Trabalho sobre aextinccdoda escravatura no Bras[il (Rio, 1867, Impr. Nat.) ; et — Pareceres do Conselho de Estado no annode i S6S relativos ao elemento servil (1871, Impr. Nat). Les rapports du vicomte de Rio-Branco ont ete reunis et reimprimes dans la publication suivante : Discussao da reforma do Estado Servil na Camara dos Deputados e no Senado^ Rio, 1871, 2 vols., Impr. Nat.

L'opinion de la majorite de la Chambre etait favorable a lareforme; elle s'etaitmanifestee en choisissant les abolitionnistes qui avaient redige leprojet du i5 aout, projetqui, nous Tavons dit, contenait toutes les idees proposees des 1866 par Pimenta Bueno.

L'empereur trouvait done juste et raisonnable de confier le gouv6rnement a rhomme d'Etat a qui revenait le merite de Tinitiative de 1866.

Mais le marquis de Sam Vicente, qui etait un grand jurisconsulte et un homme d'Etat distingue, n'etait point fait pour lutter centre Torage que devait soulever parmi les planteurs unemesure qui contrariait leurs interets.

Au bout de quelques mois, pendant les vacances des Chambres, les seules attaques de la presse decouragerent cet homme remarquable. II commenca a regretter le calme de ses etudes, le silence de son cabinet de travail et il annonca a TEmpereur qu'il resignait le pouvoir.

lik.

Dom Pedro II insista pour le retenir a la tete des affaires, mais ce fut inutilement.

Alors I'empereur chargea de former le nouveau cabinet le vicomte de Rio-Branco, que Sam Vicente lui-meme lui avait indique pour son successeur.

Le vicomte de Rio-Branco avait deja rendu de grands services au pays et a son souverain, et ■ comme ministre et comme diplomate, surtout pendant la guerre du Paraguay.

Le nouveau cabinet fut forme le 7 mars 1871. II appartenait, comme les deux precedents, au parti conservateur (i).

(i) President du conseil et ministre des finances, le s6nateur vicomte de Rio-Branco (Joseph-Marie da Silva- Paranhos) , ne a Bahia le i6 mars 1819, mort a Rio de Janeiro le i*" novembre 1880; tministre de Finterieur, le depute CoRREA de Oliveira (Jean-Alfred), de Pernambuco ; justice J le senateur Sayam-Lobato (puis vicomte de Nicthe* roy), ne a Rio de Janeiro le 25 mai iSyS, decede a Rio, le 14 septembre i883; affaires etrangeres, M. F; Correadcpute de Parana ; gwerre, Jaguaribe, senateur de Ceara; marinCy Duarte de Azevedo, depute de Sam Paulo j agri' culturCy commerce et travaux publicSj Theodoro da Silva d^put^ de Pernambuco.

Ce fut quelques Jours apres la formation du ministere Rio-Branco , que rempereur recut la triste nouvelle de la mort de la princesse Leopoldine, sa fille, epouse du due Auguste de Saxe-Cobourg-et-Gotha.

Cette nouvelle et la sante de rimperatrice le deciderent a demander au parlement, dont les seances commencerent le 3 mai , son consentement, pour aller visiter TEurope.

C'etait le premier voyage de Dom Pedro II a Tetranger.

En partant (25 mai 1871), il laissa comme regente de Tempire, son heritiere, la princesse imperiale Dona Izabel, comtesse d'Eu.

A la Chambre, on voulait voter pour Tempereur une somme importante pour ses depenses de voyage. On voulait egalement qu^une escadre accompagnat Dom Pedro II en Europe.

II refusa et les frais de voyage et Tescadre. Sa liste civile lui suffisait, bien qu'elle fut tres inferieure a celle de beaucoup de rois de

pays moins riches que le Bresil. D'aiileurs il desirait voyager incognito^ sans etre trouble par I'etiquette, avec une petite suite, et partir sur un des paquebots transatlantiques , comme ses compatriotes qui s'embarquent pour venir visiter ies tnerveilles de TEurope.

li fit preuve de la meme simplicite, de la meme modestie, dans Ies deux autres voyages qu'il entreprit plus tard.

La Chambre se conforma a la volonte du chef de TEtat qui excitait, par son desinteressement, Tadmiration de ses sujets.

Des Ies premiers jours de la session legislative, Tagitation des clubs agricoles et Ies attaques dans la presse firent prevoir que la lutte serait acharnee. Une scission eclata dans le parti conservateur. Le projet du gouvernement fut combattu avec une extreme violence.

Cette lutte memorable dura cinq mois, a la Chambre et au Senat. Les plus grands orateurs de la Chambre — Jose de Alencar, Andrade Figueira,'Ferreira Vianna, Duque-Es-

trada-Teixeira , et bien d'autres, — etaient dans ropposition, opposition nombreuse, dirigee par le conseiller Paulino de Souza, ancien ministre. Perdigao Malheiro, un des plus grands jurisconsultes du Bresil, avait conseille cette reforme dans un ouvrage remarquable : A Escravidao no Br a:{i I ;mais ii s'effraya au moment de la lutte, et se rangea dans I'opposition. Au Senat le vicomte de Rio-Branco rencontra Topposition de quelques-uns de ses amis politiques, parmi lesquels deux de ses collegues du cabinet du 16 juillet 1868, le vicomte d'ltaborahy, ancien president du conseil, et le baron, puis marquis de Muritiba, ainsi que celle d'un liberal qui valait a lui seul, comme orateur, toute une opposition : Zacarias de Vasconcellos.

Mais Rio-Branco etait lui aussi un grand orateur parlementaire, et, vivement seconde par la majorite des deux Chambres et par Topinion publique, il defendit la reforme

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avec la plus grande energie. La grande popularite de son nom au Bresil date de cette campagne parlementaire (i).

C'etaient les premieres batailles que les abolitionnistes livraient aux partisans du statu quo. Eiles furent rudes, mais brillantes.

Le 28 septembre 1 87 1 , la loi fut votee par le Senat et, le meme jour, elle fut sanctionnee par la princesse imperiale regente (2).

Uenthousiasme fut general a Rio et dans le pays tout entier.

Au moment du vote du Senat, les assis-

(i) Pendant les cinq mois de la seance legislative de 1 87 1 le vicomte de Rio-Branco a prononce au S^nat et a la Chambre des deputes 41 discours dont 21 sur la reforme. lis occupent 5oo pages dans un recueil qui a pour titre — Discursos do Sr. conselheiro de Estado e Senador do Imperio J. M. da Silva-Paranhos, visconde do Rio-Branco J proferidos.... nas duas Casas do Parlamento em 1871^ sendo presidente do conselho de ministros (Rio de Janeiro, 1872^ in 8° gr.).

(2) 65 deputes se prononcerent pour Temancipation^ 45contrc(7 deputes etaient'absents, et 2 sieges vacants). Au Senat la majoritd fut plus grande ; 33 pour la reforme, 7Contre(i6 s^nateurs etaient absents, et 2 sieges vacants).

tants firent eclater d'unanimes acclamations.

Ce fut a Alexandrie, en fegypte, que Dom Pedro II apprit, par deux depechesprivees ( i), expediees de Milan et de Florence, que , dans son vaste empire , a partir de la glorieuse date du 28 septembre, tous les enfants naitraient desormais pour la liberte.

Son coeur de souverain et de philanthrope en eprouva la plus douce, la plus profonde satisfaction.

Son chambellan et ami, le vicomte d'ltaiina, temoin des vives emotions de Tempereur, a la reception de Theureuse nouvelle, disait, en racontant dans une lettre, qui nous a ete confiee, cette scene de bonheur :

(c Jamais je n'ai vu Tempereur dans une pareille joie! »

(i) Ces ddpeches furcnt refues par rempereur le jour de son ddbarquement a Alexandrie, le 28 octobre

N'avait-il pas raison de s'en rejouir? Son ^

peuple, dans un avenir prochain, n'allait se composer que d'hommes libres, independants, en etat de concourir, chacun pour sa part, a la prosperite et a la grandeur de son empire. II contemplait deja de loin les heureuses consequences de son oeuvre humanitaire.

Cette belle oeuvre, ainsi commencee, ne devait pas tarder a recevoir son juste couronnement.

Un ecrivain de merite, M. Michaux Bellaire, avocat a la cour de cassation, disait en parlant de la loi Rio-Branco dans son livre que nous avons deja cite : « Un jour viendra, et sans doute il n'est pas loin, ou Tesclavage sera completement aboli au Brcsil. Mais cela se fera sans danger, sans 'commotion, parce que la loi que nous examinons a sagement prepare cette transition. »

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