‹ Dom Pedro II, empereur du BrésilChapitre 13 sur 31 · L ABOLITION COMPLETE · texte numérisé non relu

L ABOLITION COMPLETE

Sommaire : Nouvetle propaganda abolitionniste cammencee en 1880. — Ministere Dantas en 1884.-8011 pTOjel. — Son £chec a la Chambrc. — Cclle-ci ral dissoute. — Echec du ministere Dantas devant la nounelle Chambre. — Loi Saraiva-Coiegipc du j8 septembrc i885. — Progres de I'idee abolitionniste. — Affrarchisscment do tous les csclaves des provinces du Ccjiract de l'Amazone(i884). — Banquet k Paris. — Leiirede Victor Hugo. — Maladie de I'Empereur et son voyage en Europe (1887-88). — Adhesion de MM. Jean Alfred CorrSa de Oliveira et Antonio Prado au parti abolitionniste. — Un grand nombre de plantenrs libJrciil leurs esclayea, — Changement ministiriel. — ■ M. Correa dc Oliveira, president du Conseil (10 mars i888)et M. A. Prado, ministre. — Statistique de TeBclavage. — Le nouveau Cabinet propose 1 'emancipation immediate. — Loi du i3 mai 1888. — II n'y a plus d'esclaves au Bresilf

Le premier pas etak fait. Ge n'etait plus qu'une question de temps. II ne s'agissait plus que de marcher en avant.

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En 1879, le senateur Jaguaribe, les deputes Joaquim NabucoetJoaquimSerra, ainsi que quelques jour^ialistes , parmi lesquels il faut citer Ferreira de Menezes, Patrocinio, Gusmao Lobo, Vicente de Souza et Andre Reboucas , commencerent a demander la fixation d'une date pour Temancipation totale (1).

(i) Nous aurons a parler encore de M. Joaquim Nabuco, lebrillant orateur ps^rlementaire, et de M. Patrocinio, le journaliste et Torateur populaire, qui se sont immortalises dans cette campagne de Tabolition.^Qu'il nous soit permis de rappeler ici quatre noms qui ont 6t6 un peu trop oublies a Rio au milieu des grandes fetes de I'emancipation I'annee derniere, mais qui ont ete cites, en Europe, ou il y a des Bresiliens qui savcnt garder le sentiment de la reconnaissance et le souvenir de la patrie : nous

voulons parler des journalistes Gusmao Lobo^ Joaq.uim Serra, Ferreira de Menezes et Andre Reboucas. Ce dernier a ete un des fondateurs de la Societe Bresilienne contre resclavage, et a fait des sacrifices considerables d'argent dans I'interet de la propagande abolitionniste. Ferreira DE Menezes, mort en 1881, avait cree, Pannee prdcedcnte, la Ga!(eta da Tarde, premier journal franchement abolitionniste a Rio. Joaq.uim Serra, — un coeur d'elite comme Ferreira de Menezes, — vient de mourir (nov. 1888), mais apres avoir eu la grande joie de voir sa patrie debarrassee de I'esclavage. Tous les matins, depuis 1879, on lisait a Rio un article de cet ecrivain charmant, d'une

Ce n'etait pas encore un parti; c'etait un petit groupe d'homtnes de bonne volonte, tous orateurs ou ecrivains. distingues.

lis fonderent ia Societd Brisilienne contre VEsclavage le 28 septembre 1880, neuvieme

verve admirable et d'un esprit vraiment parisien. II a cesse d'ecrire ces Topicos do Dia le lendemain du triomphe final... M. Gusmao Lobo a ete un autre combattant de 1879 a 1888. On ne I'a jamais vu dans les fetes et les meetings des abolitionnistes. Depuis qu'une loi de 1881 a etabli des incompatibilites parlementaires inconnues en France et dans bien d'autres pays, Tentree a la Chambre resta fermee a ce grand orateur, qui fut le plus brillant defenseur du ministere Rio-Branco dans la pressc et a la tribune. II est devenu depuis lors un journaliste infatigable, un travailleur silencieux, d*une fecondite et d'une tenacite remarquables, et, du fonds de sa retraite, il a rendu les plus eclatants services a la cause des csclaves. Ses articles sur Tdmancipation, ecrits dans un beau langage, formeraient bien'une douzaine de gros volumes en grand format. On peut certainement dire de lui ce que le fils de Buxton a dit de Zachary Macaulay : « From the moment of his embracing the abolition cause.... he flinched neither from toil nor privations; neither from obloquy nor persecution; but sacrificed himself, with the whole of his personal hopes, to advancing the cause of Humanity. The privacy ofhis course was onlychecquered by occasional bursts of animosity, from those who felt their defeat to be in a great measure owing to his silent

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anniversaire de la premiere loi d'emancipation (i).

Des le 24 aout M. Joaquim Nabuco avait propose a la Chambre la liberation complete des esdaves pour le i" Janvier 1890, annee dans laquelle sera celebre le jubile du regne de Dom Pedro II. Le cabinet et la majorite liberale se refuserent a discuter cette proposition.

Les abolitionnistes firent dans tout le pays une ardente propagande. Bientot, le nombre desliberaux et des conservateurs qui se rallierent a la cause de Temancipation fut considerable.

but steady exertions. To labour and suffer without prospect of gain or applause, in the simple hope of alleviating the miseries of others, was the lot that he cheerfully fulfilled. ))

(i) Le depute J. Nabuco fut elu president de cette societe, dont le vicomte de Rio-Branco fut nomme membre honoraire. Une grave maladie avait force cet homme d'Etat, alors chef de I'opposition, a quitter d^s le mois dejuillet (1880) les discussions du Sdnat. Le'i" novembre 11 mourait a Andarahy, faubourg de Rio de Janeiro.

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Le 6 juin 1884 rempereur chargea le senateur Dantas, abolitionniste, de former un ministere (i). Le .i5 juillet le depute Rodolphe Dantas, ancien ministre presenta a la Chambre , d'accord avec le cabinet, un projet declarant libres tous les esclaves qui auraient atteint ou qui atteindraient Page de 60 ans, et augmentant les fonds crees par la loi de 1 871 pour etre appliques a la manumission des esclaves. La lutte s'engagea aussitot, avec la meme ardeur qu'en 1871.

Le 28 juillet un depute republicain presenta la motion suivante qui fut adoptee par 59 voix contre 52 : — « La Chambre repousse le projet du gouvernement sur la question servile et refuse sa confiance au cabinet. » < — Dans ce

( I ) Cabinet du 6 juin 1 884 : — President du Conseil et ministre des finances, Souza Dantas (Manoel Pinto de),

senateur de Bahia; interieur, Franco de Sa (Filippe), senateur de Maranham ; justice, Sodre Pereira (Francisco Maria), deputd de Bahia ; guerre, Candido de Oliveira, depute de Minas-Giraes; marine, Tamiral De Lamarb sdnateur de Matto Grosso ; agriculture, commerce et tra^ vaux publics, Carneiro da Rocha, depute de Bahia.

vote 42 conservateurs et 16 liberaux et i republicain se prononcerent contre le cabinet : 48 liberaux et 4 conservateurs voterent avec le gouvernement. Le 3o, M. Dantas annonca a la Chambre, au nom de I'empereur, que la dissolution serait de'cretee apres le vote du budget. La discussion de cette loi terminee, le decret de dissolution parut (3 septembre).

Les elections generates ne changerent pas notablement la force relative des partis a la Chambre. A la rentree, une nouvelle motion des adversaires du cabinet fut adoptee le 4 mai 1 885. 5o deputes, dont 43. liberaux, 3 conservateurs et 2 republicains, voterent pour le cabinet; 62 contre, dont 43 conservateurs, 8 liberaux, i republicain.

L'empereur chargea de la formation du nouveau ministere (6 mai) le venerable M. Sara'iva (i). Get homme d'Etat etait justement populaire au Bresil.

(i) Cabinet du 6 mai i885 : — President du Conseilet ministre des finances, Sa^aiya (Joseph-Antoine), senatenr

2l8 DOM PEDRO II.

En 1 88 1 , il avait reussi a obtenir du parletnent une importante reforme, r election directe. Jusqu'a lui, les elections se faisaient, comme nous Tavons dit precedemment, a deux degres. II avait ete seconde.dans cette campagne par un des plus eminents chefs conservateurs, le baron de Cotegipe, dont la mort recente ( 1 3 fevrier 1 889) annoncee par le telegraphe, sera regrettee par tous les Bresiliens.

L'initiative du cabinet Dantas, vivement appuyeeparla confiancede PEmpereur, ainsi que les discussions engagees dans le parlement et dans la presse, avaient donne une grande impulsion a Tidee abolitionniste.

M. Saraiva reussit a faire voter un autre projet par la Chambre des deputes, a Paide

de Bahia ; interieur, Meira de Vasconcellos, sdnateur de Parahyba ; justice, Affonso Penna, ddputd de Minas-Geraes ; affaires etrangeres, le vicomte, aujourd'hui marquis de ParanaguX, s^nateur de Piauhy ; marine, Souza Leao, s^nateur de Pernambuco, agriculture, commerce et travaux publics, Ferreira de Moura, depute de Bahia.

d'une entente qu'il sut menager entre une fraction du parti liberal et les deputes conservateurs, diriges par leur leader M. Antonio Prado.

Mais, devant Thostilite d'un grand nombre de liberaux, il resigna le pouvoir, au moment ou la discussion de la loi commencait au Senat.

Le baron de Cotegipe le remplaca, comme premier ministre, et confia a M. Antonio Prado le portefeuille de T Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, et a M. F.

Belizario de Souza celui des Finances (i).

La loi fut adoptee par le Senat et sanc-

(i) Cabinet du 20 aout i885 : President du conseil et ministre des affaires etrangeres, le baron de Cotegipe, s^nateur de Bahia (n^ a Villa da Barra, province de Bahia, le 23 octobre 181 5, mort £l Rio de Janeiro le i3 fevrier 1889); interieur^ le baron de Mamore, sdnateur de I'Amazone; jM5//ce, Ribeiro da Lui, sdnateur de Minasj finances, F. Belizario Soares de Souza, ddputd de Rio de Janeiro ; guerre, Junqueira, s^nateur de Bahia (decddd en 1888); marine, Alfredo Chaves, depute de Rio de Janeiro ; agriculture, commerce et travaux publics, Antonio Prado, depute (auj. senateur) de Sam Paulo.

tionneepar Tempereur le28 septembre i885, quatorze ans, jour pour jour, apres la loi Rio- Branco.

Cette nouvelle loi declarait libres les esclaves a partir de 60 ans, comme Tavait propose M. Dantas, mais ils devraient servir encore trois ans leurs maitres; elle fixait, en outre, un tarif de la valeur des esclaves decroissant avec les annees, et augmentait certains imp6ts pour creer un fonds d'encouragement a rimmigration.

L'institution de Tesclavage etait condamnee.

(c Si vous decretez sans indemnite, retnancipation des sexagenaires, » avait diten 1884 un des plus illustres conseillers d'Etat, « la propriete servile se trouvera moralement aneantie par votre loi, et cette propriete rfaura plus de raison d'etre dans la conscience du legislateur. »

Pourtant, les abolitionnistes n'etaient pas encore satisfaits, et ils ne pouvaient Tetre. Leur leader a la Chambre, M. Joaquim Na-

buco, continuait a demander la fixation d'une date prochaine pour la liberation totale des esclaves, et les ecrivains du parti continuaient leur active propagande.

Des 1884, les provinces de I'Amazonas et du Ceara, libererent tons leurs esclaves.

Get acte glorieux fut celebre par une fete de liberte, le 25 mars de la meme annee, le jour anniversaire du serment prete a la Constitution de Tempire.

Le meme jour, M. Patrocinio, alors redacteur en chef de la Ga^eta da Tarde de Rio, et aujourd'hui, redacteur en chef de A Cidade do Rio, reunissait a Paris, dans un banquet fraternel, un certain nombre de deputes et de journalistes francais et bresiliens, pour feter la liberation du Ceara.

Ce fut dans ce banquet que M. Schoelcher, dans son desir impatient de voir proclamer Pemancipation totale des esclaves, attaqua injustement la loi bresilienne de 1871, sans se rendre compte des difficultes qu'il avait

fallu vaincre pour Tobtenir (i). Cette loi avait ete, pourtant, le premier pas fait en vue de cette grande reforme, et avait permis aux partisans de la liberte de commencer, quelques annees plus tard, leur propagande pour la complete emancipation.

Victor Hugo avait ete con vie a ce banquet.

(i) Nous avons montr^ que dans tous les pays ou 1'^mancipation ne s'est pas faite r^volutionnairement ou d'unefacon violente, on a commence comme au Bresil, par rat5t)lition de la traite et par la liberte des nouveau-n^s. Au Bresil, en 1871 encore, tout le service agricole etait entre les mains des esclaves , qui formaient un cinquieme de la population de Tempire. De 1871 a 1880 aucune voix ne s'est dlevee au Brdsil pour demander Tabolition totale et immediate. On a commence seulement en 1879, et en 1880, a demander T^mancipation differee. Les abolitionnistes br^siliens ont toujours rendu justice a la loi de 1 87 1 et a I'homme d'Etat qui s*est immortalise dans sa defense. M. Schcelcher en aura la preuve dans le passage suivant du discours prononc^ a la Chambre des deputes par J. Nabuco k la nouvelle de la mort du

VICOMTE DE RIo-BrANCO I

c( Je viens de parler du sentiment national qui accompagnait hier jusqu'a sa tombe le vicomte de Rio-Branco, mais le spectacle auquel nous avons assist^ il y a un an, alors que la population tout enti^re est allee le recevoir a son retour d'Europe, ne fut pas moins imposant. C6'

Ne pouvant s'y rendre, il ecrivit a la reunion la lettre suivante ;

i< Une province du Bresil vient de declarer i'esclavage aboli. Cest la une grande nouvelle !

« L'esclavage, c'est rhomme remplace dans rhomme par la bete; ce qui peut raster d'in-

laient les honneurs du triomphe, quechez nouslepcuple n'a accord^s qu'fi ceax qui ont fait quelquc chose pour ftendre les limites de la patrie, pour la fairc co!labriri:r a I'ceuvre de Tart, de la justice ou de la liberie, ccuvrc comiuune a I'huniaiiitf tout entiere,

" L'homme que nous regrettons n'a pas fait une oeuvre incomplete, 11 y a dans cette grande ceuvrc une panic dffinitive. Depuis din ans, sur le sol br^silien tons Ics enfants naisscnt pour la libcrt^; et quand mfme, oubtieui des devoirs que notre lemps nous impose, nous n'irions au deli de laloi de 28 septembre 1871, tnemc

alors cetie set

Lie loi s

uffirait pour lib^rer I'avenir, pi

nous kisser. ei

utrevoir

un jour oil Tesclavage n'exisi

plus dans noil

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e. Voilii sa gloire; et je viens 1

firmer du hau

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tte tribune, parce que cette gli

c'est le pairim<

line de 1

lotre id^e, c'est la richesse de nt

cause, c'est le grand heritage que Rio-Bra irambition de nos hommes d'Etat, mais qu' comme Alexandre, qu'au plus digne d'e:

telligence humaine dans cette vie animale de rhomme, appartient au maitre, selon sa volonte et son caprice. De la, des circonstances horribles.

« Le Bresil a porte a I'esclavage un coup decisif. Le Bresil a un empereur ; cet empereur est plus qu'un empereur, il est un homme. Qu'il continue. Nous le felicitous et nous Thonorons. Avant la fin du siecle, Tesclavage aura disparu de la terre.

« La liberte est la loi humaine.

« Nous constatons d'un mot la situation du progres : la barbarie recule, la civilisation avance.

« Victor Hugo. »

Encouragees par Texemple des provinces de TAmazonas et du Ceara, des societes emancipatrices s'organiserent partout. Un grand nombre de proprietaires declarerent eux-memes leursesclaves libres. Quelques-uns, comme la vicomtesse de Rio-Novo, n'ayant pas d'he-

ritiers directs, laisserent par testament a leurs esclaves afFranchis, la propriete entiere des domaines auxquels ils consacraient leur travail (i).

Dom Pedro II continuait a encourager de ses voeux ce beau mouvement de generosite nationale.

Malheureusement, au commencement de 1887, a la suite d'un voyage dans la province de Sam Paulo, Tempereur tomba gravement malade d'une congestion du foie, compliquee d'une fievre paludeenne.

Lorsque Sa Majeste entra en convalescence, les medecins furent d'avis qu'un voyage en

(i) Nous devons enregistrer ce fait, que bien avant I'agitation abolitionniste la comtesse de Barral et de Pedra- Branca avait aifranchi tous ses esclaves.

La comtesse de Barral, veuve d'un Francais, est nee au Bresil. Toute la haute society parisienne connait cette grande dame, qui a dirige k Rio Teducation de la princesse impdriale du Bresil et de la princesse Leopoldine. Son pere BoRGEs DE Barros, vicomte DE Pedra-Branca, a etd un poete estimd, et un des plus illustres hommes d*l5tat et diplomates bresiliens. 11 a ete, pendant le r^gne de Dom Pedro I", ministre du Bresil en France.

Europe etait indispensable a sa complete guerison.

Dom Pedro II partit (3o jjiin), et la princesse imperiale, Dona Izabel, eut, pour la troisieme fois , la regence de Tempire.

Pendant Tabsence de Tempereur, dans les derniers jours de la session du parlement, la cause des abolitionnistes avances avait recu deux adhesions de la plus haute valeur. C'etaient celles de deux hommes d'Etat tres influents, appartenant tous les deux au parti conservateur : les conseillers Joao Alfredo Correa de Oliveira, chef de ce parti a Pernambuco et dans les provinces du nord, Pun des coUegues du vicomte de Rio-Branco dans le glorieux cabinet de 1871 a 1876, et Antonio Prado, chef du meme parti dans la province de Sam Paulo, la plus prospere, la plus entreprenante, la plus avancee des provinces de TEmpire.

Ces deux hommes d'Etat annoncerent du haut de la tribune du Senat au cabinet Cotegipe, que le pays reclamait une nouvelle

reforme, et ils inviterent le president du conseil a proposer une date, au bout de laquelle tous les esclaves existants seraient declares libres.

Cetait la tout ce que demandaient les chefs de cette propagande humanitaire pour Tabolition de Tesclavage, MM. Nabuco et Patrocinio.

L'honorable baron de Cotegipe et ses collegues, furent d'avis que le gouvernement devait se borner a maintenir les lois de 1871 et de 1 885.

Mais, pendant les vacances parlementaires, commencees au mois de septembre, le senateur Antonio Prado se mit a la tete de la propagande abolitionniste dans sa province.

Son action devait etre d'autant plus influente, que lui-meme, ainsi que son venerable pere, M. Martinho Prado, et tous les membres de sa famille, qui etaient de riches planteurs, avaient affranchi leurs nombreux esclaves.

Les planteurs, ses amis, imiterent ce grand exemple. lis commencerent a afifranchir en masse leurs esclaves.

L'agitation emancipatrice augmentait de jour en jour. Les evenements se precipitaient bien plus rapidement que ne I'avaient espere les plus hardis abolitionnistes. On vit meme, sur certains points de la province, des esclaves, dont les maitres ne voulaient pas entendre parler d'emancipation, s'en aller tranquillement des plantations, suivant les conseilsd'un agitateur, Tavocat Sousa-e-Castro (Antonio Bento).

Comment s'opposer a ce mouvement ? Le gouvernement ne pouvait resister plus longtemps a la volonte nationale.

Lorsque les autorites, suivies de la gendarmerie, sommaient ces centaines de negres evades, de retourner dans leurs plantations, ils repondaient :

« Tirez sur nous, si vous voulez; nous n'avons pas d^armes, nous ne voulons pas

nous defendre centre les votres. Mais, nous sommes des hommes comme vous et nous voulons qu'on nous rende la liberte que tout homme a recue de Dieu. Nous aliens chercher du travail la ou Ton consentira a nous recevoir comme des hommes libres ! »

L'attitude de ces esclaves insurges etait calme et digne. lis traversaient des villages et des villes, sans pratiquer la moindre violence, et ils allaient chercher la protection des abolitionnistes ou des planteurs qui avaient deja affranchi leurs semblables.

Le bruit courut que le gouvernemeni avait rintention d'employer la force armee, pour obliger a I'obeissance les esclaves evades.

Aussit6tle senateur Antonio Prado declara, dans un discours h Sam Paulo , qu'on ne devait pas occuper I'armee a cette besogne -

Dans le riche district de Campos [province de Rio), les esclaves abandonnerent egalement en masse leurs plantations. Leur atti-

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tude etait la meme que celle des negres du Sam Paulo.

II n*y avait plus de temps a perdre. II fallait agir promptement.

Un an auparavant, une loi fixant r^mancipation totale pour 1890, eut contente tout le monde. Maintenant , remancipation immediate sMmposait, au risque de voir tous les esclaves non affranchis, — meme dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas, ou une resistance energique des planteurs s^opposait au mouvement abolitionniste, — quitter en masse les plantations et desorganiser ainsi entierement le travail agricole.

Dans cette perilleuse situation, le defaut d'entente entre la regente et ses ministres, produisit un changement de gouvernement.

Le cabinet presenta sa demission, et la princesse imperiale chargea le senateur Joao Alfredo Correa d^Oliveira du soin de former un nouveau ministere.

Un senateur du Sam Paulo, M. Antonio

Prado, et un depute de la meme province, M. Rodrigo da Silva, firent partie de ce ministere, constitue le lo mars (i).

Les planteurs des provinces de Rio de Janeiro et de Minas resistaient, nous Tavons dit, a toute r^forme.

Mais le mouvement abolitionniste et Texemple donne par les Paulistas (natifs du Sam Paulo) gagnerent plusieurs importantes adhesions dans la province de Rio.

Les plus riches planteurs de cette province, ceux qui possedaient le plus grand nombre de f agendas, le comte de Sam Clemente, de Nova-Friburgo et d'Araruama, ainsique leurs nombreuses families, composees

(i) Cabinet du lo mai'S 1888 : — President du conseil et ministre des finances^ Correa de Oliveira (Jean-Alfred), senateur de Pernambuco ; interieur, Costa Pereira, depute d'Espirito-Santo; justice, Ferreira Vianna, depute de Rio ' de Janeiro; affaires etrangeres, Rodrigo da Silva, d6put6 (aujourd'hui senateur) de Sam Paulo; guerre, Coelho de Almeida, sdnateur de Rio de Janeiro ; marine, Vieira da Silva, senateur du Maranham ; agriculture, commerce et travaux publics, Antonio Prado, senateur de Sam Paulo.

de riches landlords, afifranchirent tous leurs esclaves.

La resistance etait devenue impossible.

L'opposition etait demoralisee, deconcertee.

L'institution de Tesclavage croulait de fond en comble. Toute la presse encourageait cette noble et genereuse evolution.

Le 3 mai, la regente ouvrit le parlement.

Dans le discours du trone, on remarquait le passage suivant, qui ne laissait aucun doute sur les intentions du gouvernement :

(c A rhonneur du Bresil, sous Tinfluence du sentiment national et des liberalites particulieres, Textinction de Telement servile a fait de tels progres, qu'elle est devenue aujourd'hui une invincible aspiration, acclamee par toutes les classes, et qu'elle produit d^admirables exemples d'abnegation de la part des proprietaires.

<c Alors que Finteret prive lui-meme travaille spontanement a delivrer le Bresil du malheureux heritage que les necessites de

Tagriculture avaient maintenu, je compte que vous n'hesiterez pas a efFacer du droit national Tunique exception qui contraste avec Tesprit Chretien et liberal de nos institutions. »

En effet, le nombre des esclaves, qui etait de 1,700,000 lorsque la loi Rio-Branco fut promulguee en 1871, etait descendu a 1,584,974 en 1873, a i,i33,228 en 1884, a 723,419 ail recensement du mois de mars

Au mois de mai 1888, les liberations en masse avaient reduit ce dernier chiffre a moins de 600,000.

Depuis 1 87 1, plus de 5oo,ooo enfants d'esclaves, etaient nes libres, en vertu de la loi Rio-Branco.

Le tableau suivant expose, par des chifFres eloquents, la progression qui s'est operee au Bresil dans la diminution de Pesclavage, depuis Tannee 1873 a Tannee 1887.

Gette diminution progressive eut abouti

certainement a la suppression totale de Tesclavage, et elle Justifie la resolution energique qui honorera a jamais le gouvernement de la regence r

Frovinoes. Esclavcs.

Amazonas 1.716

Para 31.237

Maranham 74. ^98

Piauhy 24.016

Cear^ 3 1 .975

Rio-GraDde du Nord i3.634

Parahyba 27.651

Pernambuco 106. 236

Alagoas 36.124

Sergipe 35 .I87

Bahia 169.766

Espirito Santo 22.297

Rio de Janeiro (ville et son

district) 47 . 084

Rio de Janeiro (province) . . . 3o3 . 807

Sam Paulo 174.622

Parang 11 .807

Sainte-Catherine / 5 .2 5o

Rio-Grande du Sud 99.401

Minas-Geraes 340.444

Goyaz 10.771

Matto-Grosso...^ 7.o5i

Le parlement, nous Tavons dit, rentra en session le 3 mai.

Les nouveaux ministres et ceux qui etaient

Valcur l^le

Eflclaycs.

(en milrtU).

io.o39.oo5

demissionnaires lui donnerent des explications sur le changement ministeriel du lo mars, et, dans la discussion, on park de la reforme annoncee par le discours du Irone.

Le grand orateur M. Joaquim Nabuco, se leva, et, dans un admirable discours, parvint a placer la question au-dessus de la rivalite des partis.

« Ce n'est pas le moment, » s'ecria-t-il, « de faire entendre- la voix des partis ; car, nous sommes a Theure incomparablement la plus solennelle de Texistence de notre patrie. La generation actuelle n'a jamais connu une emotion aussi puissante. Pour en retrouver une semblable, il faut remonter jusqu'a celle qu'eprouverent nos peres a la proclamation de notre independance. Pour nous, Bresiliens, 1888 sera une date plus considerable que 1789 pour la France. C'est litteralement pour nous une nouvelle patrie qui commence. »

mmm^^

Ce langage patriotique fit sur les deputes uneprofonde impression.

Le 8 mai, M. Rodrigo da Silva, ministre de Tagriculture, deposa, au nom du gouvernement, la proposition de Tabolition de Tesclavage au Bresil.

Une commission speciale fut nommee. EUe redigea sur-le-champ un rapport concluant a Tadoption du projet. Le conseiller Duarte de Azevedo (un autre collegue du vicomte de Rio-Branco dans le cabinet de 1871), fut le rapporteur de cette commission. Quelques minutes apres, il se presenta devant la Chambre :

<( La commission speciale, » dit-il, « convaincue qu'en cette matiere il n'est pas possible de retarder un seul instant les aspirations du peuple bresilien, qui veut satisfaire a une necessite sociale et politique, laquelle est, en meme temps, un e'clatant hommage rendu a la civilisation du siecle et a la generosite de to us ceux qui aiment le bien de Thu-

manite, demande a la Chambre la permission de lui presenter un requisitoire d'urgence, pour dispenser son rapport de I'impression, afin que le projet soit discute demain.

« Void notre rapport :

« La commission speciale, chargee dexa- « miner la proposition du gouvernement sur a .I'extinction de I'esclavage, convaincue que « cette proposition donne en tout point satis- « faction aux aspirations du peuple, est d'avis " qu'elle soit converiie dans leprojetsuivam. 1 Venait ensuite le projet,

L'enthousiasme fut k son comble a Rio et dans tout I'empire.

La discussion ne dura que deux jours [^ et 10 mai). Cinq discours furent prononces, dont trois contre la reforme. Dans la premiere discussion "(9 mai), 84 deputes voterent pour I'abolition, 9 contre {1). Quatre de-

(0 La Chambre des deputes se compose aujourd'hui de 1^5 membres, mais 22 conservaieurs et 7 liberaui n'etaieni pas presentB au vote, et 3 siiges ^taient vacants. l-ea

putes qui n'etaient pas presents au moment du vote, envoyerent des declarations favorables au projet. Dans la derniere discussion, la inajorite fut plus grande encore.

Le 1 1, le projet arrivait au Senat. La commission nommee pour Texaminer se composait de trois liberaux, MM. Dantas (rapporteur), Affonso Celso (vicomte de Ouro-Pretct), et general vicomte de Pelotas (Camara), et de deux conservateurs , MM. Teixeira Junior (vicomte de Cruzeiro) et d'EscragnolleTaunay.

Les deux discussions reglementaires occuperent les seances du 12, samedi, et du i3, dimanche. Deux discours furent prononces contre la reforme, par le baron de Cotegipe, ancien president du conseil, et par le conseil-

84 voix favorables a la rdforme dtaient ainsi partagees : 64 conservateurs, 19 libdraux et i republicain.

Les 9 opposants appartenaient tous au parti conservateur; 8 etaient ddput^s de Rio de Janeiro, i de Pernambuco.

Aujourd'hui (avril 1889), la Chambre des deputes est ainsi composee : 90 conservateurs, 3o libdraux, 3 republicains, 2 sieges vacants.

ler Paulino de Souza, ancien minjstre. Le projel fut defendu par les conseillers Dantas, ancien president du conseil dans le cabinet de 1884, et M. F. Correa, ministre en 1871 avec Rio-Branco. L'impatience publique etait grande.

Nous avons dit qu'en 1871 M. Paulino de Souza avail dirige ropposition centre la premiere loi d'^mancipation. Pendant le gouvernement des liberaux ( 1 878-85), la resistance aux idees abolitionnistes fut representee par lui, conservateur, et par Martinho Campos, liberal, tous les deux tres influents dans leur pani. Martinho Campos mourut en 1887,6!

apres I'avenement des conservateurs, M. Paulino de Souza devint le principal soutien du cabinet Cotegipe { 1 885-88), lequel, ayant oblenu la seconde loi d^emancipation, etait d'avis qu'on nedevait pas s' engager plus loin dans cette voie. Mais, depuis les campagnes partementaires de 1871 et de 1884 k i885, les idees d'un grand nombre d'amis politiques de M. Paulino de

Souza s'etaient modifiees. Lui, il a cru devoir Tester toujours rhomme de la resistance, et, dans ce r61e, il rendit a sa patrie le service de concourir a ce qu'une si grave reforme ne fut point realisee avec precipitation. II termina son discours, dans cette seance memorable du 1 3 mai, qui fut le premier jour du regime de Tegalite au Bresil, par ces nobles paroles : « Mais je ne veux pas retarder plus longtemps le cortege brillant qui prepare deja sa marche triomphale. Quand il passera, il me trouvera ici, a ma place, representant ma ^ province et mes compagnons de luttes, ayant les memes idees, content d'avoir rempli tous mes devoirs dans la mission que je me suis donnee de defendre de grands interets de la nation. Quels que soient les sentiments qui pourront naitre dans mon coeur au moment ou tous les hommes seront libres sur cette terre du Bresil, je les garderai en moi-meme, silencieux, vaincu; mais sans qu'on puisse me contester un titre au respect public, —

celuid'avoirprefere jusqu'aujourd'hui, comme je prefererai toujours, la loyaute, rintegrite et I'honneur politique, a toules les gloires, a touies les grandeurs [i). »

Ce discours fut ecoute avec le plus grand respect par la foule qui remplissait les tribunes du Senat.

Le vote final eut lieu le meme jour : 43 senateurs contre 6 se prononcerent pour la loi (2), au milieu des applaudissements des spectateurs, que le president du Senat ne pouvait contenir. L'hemicycle resia, comme en 187!, couvert de fleurs, et le president du conseil, M, Correa de Oliveira, le senateur Dantas et tous ceux qui avaient contribue a

(i) Le conseiller P:1ulino de Souza est le fils aine de cet illuslre homme d'Elat dont nous avons parle, le vicomie d'UKcotJAV, un Bresilien ne a Paris.

(2) Au Senat (6i membres) 43 s^nateurs, don: 19 conservateurs et H liberaux, ont vol^ pour la loi, 6 conserva-

leurs contre.

Ces derniers ap parte na it

!nt aux provinces

suirantes :

3 au Rio de Janeiro, i

au Minas-Geraes,

I a Bahia, 1

au Sergipe. Cinq conservat

eurs el 4 liberaux

elaient absen

ts et 3 sieges vacants.

cette grande victoire, furent salues avec enthousiasme, a la sortie, par le peuple immense qui attendait aux abords du Senat le resultat de la discussion.

Le meme jour, i3 mai, la princesse regente sanctionnait la loi.

Pour celebrer ce memorable evenement, des rejouissances publiques eurent lieu pendant plusieurs jours dans tout I'empire. La nation bresilienne etait heureuse et fiere.

C'etait un veritable sentiment de soulagement qu'eprouvaient tous les Bresiliens...

Ainsi, depuis le i3 mai 18S8, il n'j a plus d*esclaves an Brisil...

La loi qui supprimait Tesclavage etait d'une admirable simplicite.

EUe ne contenait que deux articles :

« Art. ?\ L'esclavage est declare aboli au Bresil, a partir du jour de la promulgation de cette loi.

« Art. II. Sont abrogees toutes les dispositions contraires. »

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