APRES L ABOLITION
R^jouiasances publiques. — D^pSche du ministre de France a Rio, lueparM. Goblet. — Fetes dans toutel'Amdrique.^ Manifestation populaire h Buenos-Aires (17 tnai) et discours du g^n^ral Mitre. — Conseils du Pape Lion XIII aux andensesclaves. — Consequences de I'Smancipation. — Le dificoura du tr6ne en 1889. — Comment Dom Pedro II refoit k Milan la nouvelle de I'abolition. — " Le grand peuple.., «
C'est avec des fleurs et des rejouissances publiques que le peuple bresillen ceMbra le commencement de la reforme, en 1 87 1 , et son beau couronnement, en 1888.
Notre ministre des affaires etrangeres, s'exprima, dans son discours du 1 juillet dernier, en ces terraes :
ot Le ministre deFrance au Brcsil (1), en me rendant compte, quelques jours aprtis, de la
{1) Le comte Amelot de Chaillou,
seance de la Chambre des deputes ou la loi fut votee par acclamation, m'ecrivait que des jonchees de fleurs avaient ete repandues du haut des tribunes dans Themicycle de la Chambre, envahie par une foule en delire, et que le president du conseil avait pu a grand'peine se derober a Tovation qui lui etait faite.
Et notre ministre, gagne lui-meme par Tenthousiasme universel, terminait sa lettre en disant :
« La date de r emancipation sera la plus memorable de Vhistoire du Bresil. Cette page de ses ajinales aura ite icrite par la Nation tout entiere, dans Vunion intime du Peuple, du Parlement et de la Couronne, »
Cette grande nouvelle, aussitSt transmise par telegraphe, fut celebree dans tous les pays de TAmerique. A Buenos Ayres, surtout, les manifestations populaires furent enthousiastes. Le 1 7 mai, plus de 40,000 citoyens, ayant a leur tete les generaux Barthome Mitre et Domingo Sarmiento, anciens presidents de la Repu-
blique, se dirigerent a la demeure du baron de Alencar, ministre du Bresii,
On sait que la prosperite de la Republique Argentine date de la glorieuse presidence du general Mitre, le premier des hommes d'Etat argentins de notre epoque.
II fut I'orateur de cette grande manifestation, et termina ainsj son discours ;
H L'empire du Bresii etait une democratie couronnee, ayant pour principe fondamemal de son organisation politique, comme notre Republique, la souverainete du peuple; mais Fegalite n'y existait pas, car il maintenait I'esciavage. Aujourd'hui en proclamant le grand principe de I'egalite humaine, en transformanl ses esclaves en citoyens d'un pays libre, le Bresi! se presente comme une socicie parfaitement equilibree, ornee d'une couronne de lumieres inextinguibles comme celles des etoiles de la Croix du Sud qui brillcnt dans le ciel de notre hemisphere.
« En Thonneur de ce .grand cv^nemenl qui
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marquera une epoque dans les fastes eternels du progres humain, le peuple argentin salue fraternellement le peuple bresilien qui I'a aide adetruire ici une tyrannie barbare (i) ', il salue avec la plus vive sympathie les pouvoirs publics du Brdsil qui ont fait entrer dans la loi positive de Tempire la grande loi morale de la liberte, de Tegalite et de la fraternite de tous les hommes; il salue le chef actuel du cabinet bresilien, M. Jean-Alfred Correa de Oliveira, qui, en s'inspirant de Texemple de son maitre et ami Silva-Paranhos, vicomte de Rio-Branco, a eu Thonneur de presider a Tabolition complete de Tesclavage dans Tempire, acte final de revolution commencee en 1871.
II salue aussi Torateur Joaquim Nabuco, qui, a la tete de la propagande abolitionniste depuis 1879, a su agiter Popinion et donner a ce mouvement de generosite nationale Tim-
(i) Allusion a I'intervention bresilienne de i85i-i852, contre le dictateur Rosas..
pulsion vigoureuse qui I'a rendu triomphant aujourd'hui.
« Dans voire personne distinguee, M, ie Ministre, qui representez si dignement I'empire du Bresil pres le gouvernement de la Republique, le peuple argentin salue voire iUustre souverain, Dom Pedro II, le principal promoieur de ceiie grande reforme. II leguera a sa posterite, dans I'abolition de Pesdavage, decretee en son nom par la princesse imperiale regente, I'heritage le plus glorieux, le plus fecond de son regne long et prospere.
« La reconnaissance des Bresiliens a eleve deja la statue de son pere, Dom Pedro I", le liberaieur de deux peuples, la Constitution liberale de Tempire dans une main, ei, sur ses Icvres de bronze, ce cri retenlissant de I'Ypiranga qui, en 1822, a annonce au monde la naissance d'une nouvelle nationalite. La posterite reconnaissante eievera la statue de Dom Pedro II, ayant, dans une main, la proclamation de la liberte des dermers esclaves du
mond^, et jetant, de Tautre, dans rabime du passe, leurs chaines a jamais brisees.
« Gloire et prosperite au peuple bresilien, aux pouvoirs publics de Tempire, a son sou-
verain! »
Le pape Leon XIII envoya a la princesse imperiale regente la Rose d'Or, et, dans une lettre adressee aux eveques bresiliens (i), il donnait ces sages conseils aux anciens esclaves :
« Qu'ils gardent religieusement un souvenir et un sentiment de reconnaissance et quails s'efForcent de le professer avec soin envers ceux a Toeuvre et aux desseins desquels ils doivent d'avoir recouvre la liberte. Qu'ils ne
(i) Cette lettre porte la date du 5 mai 1888, mais ellc n'a ^te publiee au Vatican que plusieurs jours apres I'abolition totale (Voir le Moniteur de Rome du 23 et du 24 mai).
Cette annee (1889), Leon XIII n'a pas oublie le premier annivcrsaire de Tabolition totale de Tesclavage au Bresil : le 1 3 mai il a envoy^ sa benediction a Tempereur, a la princesse imperiale, a la famille imperiale, au gouvernement et au peuple bresilien.
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se rendent jamais indignes d'un si grand bienfait et que jamais non plus ils ne confondent la liberie avec la licence des passions; qu'ils s'enservent, auconiraire, comme il convienta des citoyens honnetes, pour le travail d'une vie active, pour I'avantage et le bien de la famille et de I'Etat. Qu'ils remplissent assidument, non tant par craiqte que par esprit de religion, le devoir de respecter la majeste des princes, d'obeir aux magistrals, d'observer les lois; qu'ils s'abstiennent d'envier les richesses et la sup^riorite d'autrui, car on ne saurait assez regretter qu'un grand nombre parmi les pauvres se iaissent dominer par eette envie qui est la source de beaucoup d'ceuvres d'iniquite. »
Mais, quelles ont etej les consequences dc a loi d'emancipation bresilienne?
Lorsque le gouvernement de Dom Pedro 1 1
s'occupait de la suppression de Tignoble traite des Africains, les negriers predisaient que Tagriculture perirait. Un senateur alia jusqu'a affirmer que la production nationale diminuerait de 40 %.
Or, la traite fut supprimee en i85o, et la production et Texportation augmenterent(i).
Au bout de quelques annees, les planieurs reconnaissaient qu'ils n'avaient pas a sc plaindre de la loi de i85o.
Lorsqu'en 1871, le vicomte de Rio-Branco defendait la premiere loi pour remancipation graduelle, les esclavagistes predisaient encore que ce serait la mine du pays et la desorganisation du travail agricole.
lis se tromperent. Les chiffres le demontrerent eloquemment. La production continua sa marche ascendante, bien que le nombre
(i) La valeur de Texportation jusqu'a Tannee 1849-50 n'avait pas ddpassd le chiffre de 57,926 contos (1847-48). Apres'1854 elle depassait le chiffre de 100,000 contos. En 1865-66 elle ^tait de i57,oi6 contos.-
des bras serviles eut diminue enormement (i).
Dernierement encore, on s'ecriait que Tabolition toiale de I'esclavage serait la perte du pays, I'abandon de toutes les grandes cultures.
Or, les affranchis n'ont point cesse de travailler, les grandes cultures n'ont pas ete perdues. Les arrivages des cafes dans les deux grands ports d'embarquement, Rio et Santos, ont ete plus considerables, cette annee, que I'annee precedente (Discours du President du conseil k la Chambre des deputes, le 27 aout
(1] Les cxporrations de trois provinces qui possfdaicnC un plus grand nombre d'esclaves, Rio, Minas ec Sam Paulo, se font par les ports de Rio et de Santos. En 1870 ces deux ports ont exporce 200 millions de kilogr. de caK; aujourd'hui iis exponent 3 5o millions. La m.oyenne des r^cultes annuelles ^taient de 40 millions de kilogr. tians la pdriodc [S35-40, de 126 millions dans la pdriode •le i855-6o et de 220 dans ccUe de 1873 a 1877. En 1886-87 I3 ricolte a 6ti de plus de 400 millions. Quant aui reeettes du budget gendral, qui Slaicnt de 101,000 mntos en 1870-71, de iii.ocS en 1873-74, elles sunt au jourd'hui de 147,800 contos.
1888) (i); les litres bresiliens sont cotes bien au-dessus du pair ; le change est monte rapidement ; il a depasse le pair et atteint un taux qu'on ne connaissait pas depuis longtemps (2) et rempire a pu contracter, a Londres, un emprunt plus avantageux que tous
(0 Nous venons de lire dans le Retrospecto commercial de 1888, public par le Jomaldo Commercio du 9 Janvier dernier, que I'exportation de cafe de Rio a depasse de 1,088,430 sacsCsoit 62 millions de kilogrammes) celledc I'annee pr^c^dente.
Voila un des rdsultats de Temancipation !
Aux Etats-Unis les chiffres sont anssi d'une grande eloquence. La plus grande r^colte de coton au temps de Tesclavage avait ^x.6 de 4,824,000 balles en i860; apres une crise de transition, — car la guerre civile avait d^sorganisd completement le travail agricole, — la r^colte de coton s'^levait en 1876 a 4,669,000 balles et en 1888 a 7,017,000.
(2) Le change pair, sur Londres, est de 27 deniers pour milreis (disons en passant qu'un conto vaut mille milreis). En 1886 encore le change dtait tombe a 17 3/4, et en 1888 iln'avait pas d^pass^ 23 1/2. Apr^sremancipation il commenca a se relever rapidement. Depuis le mois d'octobre dernier il ddpassa le pair, 27, et aujourd'hui (mars 1887) ^1 Gst au-dessus de 28. Depuis Tannee i856 on n'avait vu cela qu'en 1875 pendant quelques mois.
ceux qui avaient ete faits anterieurement (i).
II y a plus encore. Le courant de I'emigration vers le Bresil a augmente d'une telle facon que le chiffre de 1888 est plus de six fois plus grand que la moyenne des annees precedentes (2).
Temoignages eclatants des belles destinees qui s'ouvrent pour le Bresil, et de la confiance que ce noble pays inspire, grace a la feconde reforme qu'il a su accomplir, — reforme qui est assurement le plus grand
(i) Les deux meilleurs emprunts du Bresil furent contractes en 1859 (taux d'emission 100 %, interet 5 %) et en 1875 (taux d'emission 96 1/2, interet 5 96). L'emprunt contracte I'annee derniere au moment ou Temancipation totale etait annoncee, fut place a 97 % avec un interet de 4 1/2 %, ce qui correspondrait a un taux d'emission de 108%, si rinter^t etait de 5 %. Tous les emprunts exterieurs du Brdsil ont et^ faits a Londres par I'entremise de la maison des Rotschild. Les Kotschild sont, depuis rindependance du Bresil, les agents financiers de I'Empire a Londres.
(2) La moyenne de 1878 d 1886 etait de 20,000 immigrants par an. En 1887 ^^ chiffre monte a 64,990, et en 1888 (nous Tavons dit) 1 3 1,268 immigrants debarquerent dans les seuls ports de Rio et Santos.
DOH PEDRO. I 5
2b 4 r>OM PEDRO II.
essai d'emancipdtion progress! v^e et de transformation du travail, qui ait ete tente nuUe part encore, et mene a bonne fin, sans secousses, sans troubles, sans que la production nationale ait ete compromise ni meme simplement arretee.
On admirera que c'est en moins de dix-sept ans (187 1 -1888), que le Bresil a opere, pacifiquement, cette immortelle transformation sociale qui a donne la liberte a pres de deux millions d'esclaves.
N'est-ce pas, grace a la sagesse de Dom Pedro II et aux sentiments genereux de son peuple, que le monde civilise a pu applaudir a ce grand acte de moralite^ selon Texpression de M. Schoelcher?
L'abolition de Tesclavage, favorisee puissamment par Tenjpereur Dom Pedro II, est certainement la plus grande des gloires de son regne.
Dans le discours prononce, il y a quelques jours , par Tempereur a Touverture du parle-
ment (3 mai 1 889), on remarque les passages suivants :
« Les revenus publics ont continue a depasser, Tannee derniere, Testimation budgetaire, et cette progression a continue pendant Texercice en cours. Le developpement du commerce et des industries attire les capitaux etrangers en monnaie metallique, laquelle est en circulation a un cours superieur au papier de rfoat, qui se trouve au-dessus du pair.
« Le tresor national, debarrasse de Tenorme dette flottante provenant des exercices anterieurs, a eu a sa disposition des moyens plus que suffisants pour les depenses interieures, sans avoir eu besoin de recourir aux expedients d'anticipation de recettes , et il garde a Loridres une grande partie du dernier emprunt pour ses applications legales. Dans ces circonstances, votre patriotisme saura penser aux institutions de credit qui pourront preter leur concoursa une plus grande activite industrielle et operer la conversion de notre mon-
wmmmam
naie en la placant d'une maniere sure et definitive sur des bases normales.
« Apres rabolition de I'esclavage, que vous avez decretee pendant la derniere session, le travail libre a commence a remplacer regulierement les bras esclaves sans qu'on ait ressenti les secousses profondes qui partout ailleurs ont toujours succede aux reformes de cette nature. La classe des agriculteurs a compris que cette propriete, qui n'etait pas susceptible d'etre conservee, etait devenue inutile et sans valeur, et elle a inaugure courageusement le nouveau regime, d'ou viendront la regeneration et Taccroissement des industries. Le gouvernement a aide, avec les moyens que vous lui avez accordes, a ce mouvement de transformation economique et sociale. C'est ainsi qu'il a mis tous ses soins a etendre le reseau de nos voies ferrees, soit en autorisant le prolongement des chemins de fer appartenant a TEtat, soit en accordant des garanties d'interets aux chemins de fer qui peuvent etre construits par
des compagnies privees dans des conditions avantageuses.
« Le gouvernement n'a pas montre moins d'empressement a venir en aide a Tagriculture et a rindustrie, en favorisant le courant d'immigration,en grande partiespontane, courant determine par Texemple de prosperite qu'offrent les etrangers qui viennent s'etablir dans notre pays. Pendant Tannee derniere, nous avons recu ici 1 3 1 ,000 immigrants, et les arrivees des derniers mois annoncent un nombre d'immigrants encore plus considerable cette annee-ci. Pour fortifier Timmigration et augmenter le travail agricole, il importe que votre sagesse prenne en consideration le projet de loi reglementant la propriete territoriale et rendant plus faciles Tacquisition et la culture des terres inoccupees. En examinant ces projets, vous verrez s'il n'est pas utile d'accorder au gouvernement le droit d'exproprier, pour cause d'utilite publique, les terrains situes sur les lisieres des chemins de fer, qui ne seraient
pas exploites par leurs proprietaires, et qui pourraient servir a retablissement de noyaux coloniaux. »
Lorsque cette memorable reforme fut realisee, Dom Pedro II se trouvait a Milan, dangereusement malade. II etait atteint d'une pleuresie, compliquee d'une nouvelle fievre paludeenne, contractee, sans doute, a Venise ou dans le lac de Come.
Les depeches de Rio arrivaient tous les jours, mais les medecins cachaient les nouvelles a Tempereur.
Le 22 mai, les docteurs qui le soignaient desespererent de le sauver. lis declarerent a rimperatrice que le moment d'appeler un pretre etait venu.
L'archeveque de Milan assista Dom Pedro, qui, apres la confession, rejut les derniers sacrements de r6glise catholique romaine.
L'empereur etait dans un tel etat de faiblesse, qu'a peine il pouvait parler.
L'imperatrice , alors, crut devoir lui annoncer la grande nouvelle, recue depuis le i3.
Immediatement, son regard se ranima.
« II n'y a done plus d'esclaves au Bresil? » demanda-t-il d'une voix a demi eteinte.
« Non, » luireponditrimperatrice, « la loi a ete votee le i3 mai; Tesclavage est aboli. »
« Rendons grace a Dieu f » dit-il alors :
cc telegraphiez tout de suite a Izabelle en lui envoyant ma benediction, avec tous mes remerciements pour la nation et pour les Chambres. »
Puis il se retourna legerement. Tous ceux qui Tentouraient , croyaient etre aupres d'un moribond. Mais son patriotisme lui inspira la force de prononcer ces paroles touchantes :
<(Oh! le grand peuple!... le grand peuple!.,. »
2bO DOM PEDRO II.
Et des larmes coulerent de ses yeux.
La joie profonde qu'il eprouva en apprenant que ses sujets etaient tous libres desor-
mais, fit, en tout son etre, une commotion efficace et salutaire.
Des ce jour, son etat s'ameliora. Peu a peu le danger disparut. La convalescence ne tarda pas a venir. Son temperamment vigoureux avait triomphe de la mort (i).
Deux mois apres, Dom Pedro II etait a Aix-les- Bains, ou il achevait sa guerison.
C'est la, dans un sejour merveilleux, au Splendide H8tel, qu'il nous a ete permis de contempler, pour la seconde fois, ce glorieux
(i) Le D*" Henri Huchard affirme dans sa conference faite a VUnion des femmes de France, que Dom Pedro II dut sa gudrison a la cafeine, dont Taction bienfaisante et merveilleuse est connue depuis quelques ann^es seulement: — <r On a vu des malades qui, tomb^s dans un dtat d'adynamie et de faiblesse extremes, sur le point de succomber, ont du leur gudrison et leur existence aux injections sous-cutanees de cafdine administrees a haute dose. Cest ainsi qu*un prince aimd et v^ndre, Tempereur Dom Pedro II du Bresil, ce grand protecteur des sciences et des lettres, a pu etre sauvd d'un grand danger qui
monarque, dent Taccueil plein de bontenous a profondement emu et rendu fier.
Sa sante lui etait completement revenue.
II etait pret a partir pour le Bresil, a retourner aupres de son peuple, pour gouter le bonheur de voir tous les Bresiliens libres et heureux.
menacait ses jours; et je puis ajouter avec bonheur et avec quelque fiertd, qu'il doit la vie a la science et aux ddcouvertes franjaises. »
Outre son m^decin ordinaire, le comte de Motta-Maia, Tempereur a 6t6 soigne a Milan par deux mddecins italiens, les D'*Semola et Giovanni, et par un m^decin fran- 9ais, le c^l^bre D' Charcot. Ce fut le D*" Semola qui appliqua la cafeine. Les autres m^decins arriverent apr^s lui.
Le D*" Charcot, ancien ami de Tempereur, a voulu Taccompagner d'Aix les Bains a Bordeaux au moment du depart de Leurs Majestds pour le Brdsil. L*empereur, en prenant cong^ de lui, a bord du Congo^ a Pauillac, le serra fortement entre ses bras : — « Adieu, Charcot j y> lui dit-il tres emu, « vousetes un hommede coeur, »
ROLE DE D. PEDRO II ET DE LA PRINCESSE IMPE- RIALE DANS LA REFORME EMANCIPATRICE.
Sommaire : Role de Dom Pedro II et de la princesse imperiale dans la reforme emancipatrice. — Opinion de M. Joaquim Nabuco sur la double action de Tempereur et de la princesse imperiale dans cette question. 1
Quel fut le role de Dom Pedro II, dans la transformation sociale qui, au Bresil,init fin a Tesclavage seculaire , et y fit triompher les grands principes de Tegalite humaine et de la dignite dans le travail?
Nous Tavons dit precedemment. Le rfile de Dom Pedro II fut celui d'un roi constitutionnel qui ne peut rien faire sans le concours de son peuple, mais dont Tautorite morale, le prestige et la popularite, — fruits d'une longue vie de devouement a la patiie, — sont immenses.
Nous connaissons les sentiments personnels de Dom Pedro IL II voulait Tabolition de Pesclavage, mais il la voulait par Temancipation progressive, comme tous les Bresiliens, — a Texception de quelques planteurs.
Sa politique, dans cette question, fut sage, ferme, perseverante, comme dans toutes les questions difficiles qu'il eut a resoudre, pendant son regne.
Le- r81e de Dom Pedro II dans revolution emancipatrice a ete parfaitement defini par le grand orateur Joaquim Nabuco.
Dans son livre O Abolicionismo , nous lisons le passage suivant :
« II est certain que Taction personnelle de Pempereur s'est exercee, surtout depuis 1845 jusqu'en i85o, dans le sens de la suppression de la traite, et depuis 1866 jusqu'en 1 87 1, en faveur de Temancipation des enfants nes de meres esclaves. G'est cette influence qui a produit la loi Eusebio de
Queiros en i85i, et la loi Rio-Branco en 1 87 1. Gefait la, sile souverain voulait ecrire ses memoires et raconter Thistoire de ses divers ministeres, il pourrait le prouver par un tres grand nombre de documents.
(c La part qui revient a Tempereur, dans tout ce qui a etc execute pour la cause de la liberation, est tres grande; elle est essentielle (i). »
Et le meme auteur rappelle que lorsque la question de la traite a ete discutee par le cabinet de 1849, Tempereur, devant les objections d'un de ses ministres, qui considerait dangereux pour Tordre public les moyens de repression demandes par Eusebio de Queiros, avait declare quHl preferait perdre sa couronne que de souffrir la continuation de la traite (2).
Quant a la princesse imperiale Dona
(i) J. Nabuco, O Abolicionismo, p. 83 (Londres, i883). (2) O Abolicionismo, p. 2.
Izabel , digne heritiere de ce grand empereur, elle a eu la gloire, pendant sa premiere regence (187 1- 1872), de presider a la discussion de la reforme Rio-Branco, de sanctionner cette loi qui proclama la liberie des nouveau-nes, et de provoquer le dernier acte de la grande campagne abolitionniste, lors de sa troisieme regence, en signant, au nom de Tempereur, la loi glorieuse du 1 3 mai, votee presque a Tunanimite par les representants de la nation bresilienne.
Aussi appelle-t-on aujourd'hui cette princesse — Isabel la Redemptrice.
Void quelques passages d'un article (i) dans lequel M. Joaquim Nabuco, cet ardent defenseur de la cause emancipatrice, rend une egale justice au r61e glorieux de Tempereur, de la princesse imperiale et de leurs ministres et conseillers, dans Toeuvre immortelle de Temancipation bresilienne :
(i) O Pa/f, de Rio, n" du 29 sept. 1888.
a Pour certaines personnes, ecrit-il, la date du 28 septembre se resume dans le nom de Silva-Paranhos, vicomte de Rio-Branco. Le Bresil doit trop k cet eminent bienfaiteur pour songer a lui mar(Jiander la gloire d'etre notre second patriarche.
« La verite, toutefois, est qu'en 1871 le ministre fut Pinstrument^. autant que peut Tetre un grand homme d'fitat, de la ferme resolution de Tempereur, de meme que dix-sept ans plus tard, son successeur et son disciple, M. Joao-AIfredo Correa de Oliveira, I'a ete aussi de Tinspiration et de Thumanite de la princesse regente.
« En 1871, commeen 1888, nous etions sous une regence , avec cette difference qu'en 1 87 1, ce fut comme une donation de gloire faite par le monarque a sa fiUe, tandis qu'en 1888 la regence fut Teffet fortuit d'une infirmite qui rendait tout plan politique impossible a I'empereur. Mais denier a Sa Majeste, la premiere, la plus grande part dans
Toeuvre de 28 septembre 1871 , ce serait une spoliation historique aussi flagrante que si Ton deniait a la princesse imperiale la meme part, en ce qui concerne la loi du 1 3 mai 1888.
« Je possede Tautographe, ecrit par Tempereur, de la reponse qui fut faite par le ministre Martim Francisco d'Andrada aux abolitionnistes franfais en 1 866. Cette reponse fut le point de depart de tout le mouvement abolitionniste, depuis 1866 jusqu'a 1871.
« Tout prouve que Tempereur fut, d'abord, le premier initiateur de la grande reforme, et, ensuite, le soutien de ceux qui s'employaient a procurer la liberte des nouveau-nes a sa-^ voir: Sam Vicente, Nabuco, Inhomirim, Tavares Bastos, Teixeira junior, jusqu'au jour oil, ayant trouve Thomme et les circonstances opportunes, il put se degager de sa promesse.
« Ce fut de la part de I'empereur une grande et double preuve de confiance dans rhomme d^Etat et dans le peuple, que de li-
vrer en meme temps a Silva-Paranhos et la premiere regence de sa fille, et la premiere campagne centre Tesclavage.
<c Si le ministre reussit a remplir sa mission et a donner a son nom Pimmortalite, ce n'est pas une raison pour diminuer la gloire qui appartient au regne imperial, en meconnaissant la marche du mouvement emancipateur qui debuta en 1 865 et s'affirma nettement en
« Entre la loi du 28 septembre 1871 et celle du 1 3 mai 1 888, la distance est immense. Mais la seconde n'eut pas ete possible sans la premiere, dont elle est le complement...
(( La date du 28 septembre 1871 marquera pour toujours le commencement du mouvement en faveur de la reparation nationale, effectuee le i3 mai 1888, et cela suffit pour qu'aujourd'hui Tempereur et la princesse puissent eprouver la meme satisfaction d'avoir egalement concouru a TafFranchissement de leur patrie. La facon dont la princesse a agi, lui
vaudra, a jamais, les hommages de rabolitionisme, proprement dit. Mais la princesse a seulement abrege la duree de Tesclavage par un prompt et rapide affranchissement de la generation actuelle, tandis que son pere a epargne aux generations futures de la race negre, — a plusieurs generations, — des siecles de captivite, grace a Taction d'un Eusebio de Queiros, d'un Rio-Branco et d'un Dantas. »
Voila comment ce grand orateur et journaliste, que M. Emile Levasseur a surnomme avec raison le Buxton brisilien^ vient de caracteriser le double r&le de Dom Pedro II et de Dona Izabel, dans cette reforme.
BANQUET FRANfAIS EN L HONNEUR DE l' ABOLITION DE l'eSCLAVAGE.
Sommaire : Banquet a Paris pour celebrer remancipation des esclaves au Brdsil. — Un passage de Victor Hugo sur les Br^siliens. — Les orateurs du banquet. — Glorification du Bresil, de Dom Pedro II et de la princesse imperiale Dona Izabel, par MM. Goblet, Schoelcher, Gerville-Rdache, et Jules Simon, au nom de la France.
Un pareil evenement, assurement un des plus grands de notre siecle, fut applaudi par tout le monde civilise. II ne pouvait manquer de Tetre en France, cette patrie des genereux sentiments.
C'etait pendant la nuit du 10 juillet 1888, que Paris reunissait dans un banquet solennel un grand nombre de nos sommites politiques, litteraires, scientifiques et artistiques.
Le Comite organisateur du banquet etait
preside par M. Gerville Reache, depute de la Guadeloupe. Le banquet lui-meme avait pour president le senateur Victor Schoelcher, citoyen distingue, homme de coeur, dont la vie entiere a ete consacree a la cause de Temancipation des esclaves.
En face de M. Schoelcher se trouvait le prince Dom Pedro-Auguste, due de Saxe- Gobourg, petit-fils de Tempereur du Bresil. Puis, venaientM. Goblet, ministre des affaires etrangeres de la Republique Franfaise, M. Le Royer, president du Senat, M. Meline, president de la Chambre des Deputes, MM. Jules Simon et Jules Ferry, anciens presidents du conseil, plusieurs senateurs et deputes (i), des membres de Plnstitut (2), des litterateurs, des savants, des voyageurs
(i) M. Leon Renault, senateur, MM. G. Hanotaux, BoissY d'Anglas, Paillard-Ducli^r^, de Heredia et plusieurs autres ddput^s.
(2) D'Abbadie, Paul Leroy-Beaulieu, Emile Levasseur, 0. DE Molinari, Daubree, Tamiral Mouchez, et d*autres.
celebres (i), des journalistes (2), des artistes,
des commercants, des industriels.
Sur chaque couvert, les convives trouverent le passage suivant d'une lettre, datee du 4 novembre i860, adressee, de Hauteville-House, aux Bresilicns, par Victor Hugo :
<c Vous etes des hommes de sentiments eleves; vous etes une genereuse nation. Vous avez le double avantage d'une terre vierge et d'une race antique. Un grand passe historique vous rattache au continent civilisateur.
Vous reunissez la lumiere de TEurope au soleil de TAmerique. C'est au nom de la France que je vous glorifie. »
Des le lendemain du banquet, tous les journaux de Paris, et, grace aux depeches de leurs correspondants, tous les grands journaux de la province et de Petranger, parlerent
(i) Brazza, C. Wiener etc.
(2) De Blowitz, correspondant du Times, etc.
de cette fete solennelle qui fut, assurement, la plus belle glorification du Bresil, la plus eclatante, qu'on put lui faire a Tetranger; car, comme Ta dit, encore Victor Hugo :
a La fonction de Paris, c'est la dispersion de ridee,
« Paris est un semeur!
tt Cest Paris qui est renclume des renommees. »
A Toccasion de cette grande solennite, le comite organisateur avait adresse une depeche a Tempereur qui se trouvait alors a Aixles- Bains et qui repondit immediatement par ce telegramme :
« Aix-les-Bains, 10 juillet, 7 heures soir.
« Merci. Je prends cordialement une vive « part a cette fete pour un acte qui honore « tant ma patrie.
« DoM Pedro d' Alcantara. »
Excepte les personnages officiels, il n'y avait point d'invites a ce banquet. Les deputes
francais, organisateurs de la fete, avaient voulu lui laisser son caractere de manifestation spontanee. Chacun paya sa cotisation, meme des hommes considerables, tels que Jules Ferry, Jules Simon et d autres sommites qui avaient eu a coeur d'y prendre part.
Le premier toast porte au banquet, fut celui du baron, aujourd'hui vicomte d'Arinos, le digne representant du Bresil en France, « le ministre si distingue et si aime dans notre pays », selon Texpression de M. Goblet.
Ce toast fut adresse au premier magistrat de France, au President de la Republique, a M. Carnot, le petit-fils de « TOrganisateur de la victoire, » le fils d'un abolitionniste qui ecrivit un livre sur Temancipation de Tesclavage.
A ce toast repondit notre ministre des affaires etrangeres, M. Goblet.
Nous ne pouvons reproduire ici integralement cette admirable improvisation, dans laquelle M. Goblet fit le juste eloge de Tern-
pereur et de sa digne fille , la princesse imperiale Dona Izabel. Nous renvoyons le lecteur a la brochure luxueusement imprimee, ou sont reunis tous les discours prononces a ce grand banquet (i).
Qu'il nous soit permis, toutefois, de transcrire les passages suivants qu'on ne lira pas sans une vive emotion :
« Messieurs, si le grand acte que je
viens de rappeler merite ces acclamations, le souverain qui Pa inspire, a d'autres titres encore a nos hommages. II n'a pas seulement affranchi les corps. Durant tout son regne, il a travaille a Temancipation des intelligences par le developpement de Tinstruction publique. Je n'en veux citer qu'une preuve. Vous la trouverez, comme moi, j'en suis sur, bien touchante.
« II y a vingt ans, en 1870, a la suite de
(i) U Abolition de Vesclavage au Bresil et compte rendu du Banquet commemoratif a Paris le lo juillet 1888. : — Paris, 1889, typographic Georges Chamerot.
la guerre du Paraguay, comme on voulait lui elever une statue, il ecrivit a son ministre de 1 mterieur et de Tinstruction publique pour demander que Targent de la souscription fut employe a la construction des ecoles (i).
(Bravo! Bravo!)
a Comment un prince aussi liberal et d'un esprit aussi eclaire, n'aurait-il pas ete Tami de la France? En efFet, a toutes les epoques de sa vie , Tempereur Dom Pedro II nous a donne des temoignages d'estime et de sympathie. A diverses reprises, au cours de ses voyages dans Tancien et dans le nouveaumonde, il nous a visites; mais, depuis un an, il etait presque devenu notre hote, nous revenant apres nous avoir quittes, comme si ses preferences le ramenaient invindblement vers nous, etudiant avec une curiosite infatigable et passionnee, les oeuvres et les institutions de la France, notre Industrie, nos
(i) Nous publierons plus loin la lettre ^crite a cette occasion par Dom Pedro II.
monuments, nos arts, nos lettres, nos savants, nos litterateurs, nos artistes, nos hommes politiques, tous ceux, enfin, qui sont Thonneur de ce pays.
« Person ne, en France, n'a oublie comment, il y a dix ans, ce grand souverain d'un grand empire venait saluer dans sa demeure cet autre souverain, Victor Hugo, dont vous avez pu lire, tout a .rheure, les paroles memorables, adressees en i860, aux Bresiliens.
(Applaudissements.)
a Et comment pourrions-nous ne pas nous souvenir qu'a son dernier voyage encore, il prenait plaisir a assister aux seances de notre Institut national, montrant par la qu'il croyait ajouter a Teclat de sa couronne en y joignant le titre de membre de T Institut de France?
(Bravo! Bravo!)
« A notre tour, nous nous felicitons d'avoir cette occasion de lui temoigner notre respect. La Republique fran9aise tres fiere d'elle-
meme, en depit des attaques, des mefiances
et des jalousies auxquelles elle est souvent en butte, sait aussi honorer et aimer les souverains qui iui rendent justice. (Vive approbation. ) EUe admire par-dessus tous les autres, ceux qui se sont donne pour tache d'etre les bienfaiteurs de leurs peuples, et qui cherchent la gloire dans les oeuvres de paix, de progres et de civilisation! (Nouvelles et nombreuses marques d'approbation.) »
A son tour, M. Victor Schoelcher, — un bienfaiteur de Thumanite, un nom grave dans I'histoire de Tabolition de Tesclavage, — porta un toast a la nation bresilienne.
Dans un discours tres savant, il exposa devant ses auditeurs attentifs, comment la grande loi bresilienne du i3 mai 1888, fut votee par les Chambres et sanctionnee par la regente.
« Le vote de la Chambre des deputes et du Senat du Bresil, vote qui abolit Tesclavage dans ce grand empire de PAmerique du Sud, dit M. Schoelcher, est une nouvelle
victoire de la civilisation sur la barbaric, de la raison, de la philosophic, de la force morale sur la force brutale; c'est une nouvelle consecration donnee au principe de I'inviolabilite du droit de rhomme a la possession de soi-meme.. (Bravo.)
« Quiconque a le respect de la dignite humaine, quiconque a le souci de Tamelioration du sort de ses semblables, benit aujourd'hui le Bresil de Tacte de haute moralite qu'il vient d'accomplir.
« Les voies du progres social ont ete tres souvent ensanglantecs par la resistance qu'il rencontre.
« Glorifions le Bresil d'avoir echappe a cette fatalite par des sentiments eleves qui honorent sa population tout entiere. » (Applaudissements.)
Et plus loin, M. Schoelcher ajoute :
« Or, il faut qu'on le sache : les deux Chambres n'ont fait que donner une sanction legale a Toeuvre que les maitrcs eux-memes, d'ac-
cord avec ropinion publique, avaient magnifiquement commencee. Ce sont les maitres, on peut le dire avec assurance — otii, ce sont les maitres qui, au Bresil, ont eu Thonneur d'abolir I'esclavage. (Tres bien, tres-bien.)
« Bien des choses, Messieurs, se sont
passees au Bresil dans cette evolution supreme, qui exciteront Tadmiration universelle, quand elles seront connues.
<c Des planteurs possedant jusqu'a mille esclaves, les ont volontairement, spontanement emancipes, du jour au lendemain, (Bravo) ; ils rivalisaient d'ardeur a se depouiller de TafFreux heritage qu'ils tenaient du passe.
cc Enfin , la princesse regente , Dona Izabel , a mele toute la grace d'une femme a ces braves elans de reparation et de justice*, elle manifestait depuis longtemps la touchante impatience d'avoir a signer la loi de liberie generale, et elle Ta signe'e, sans vouloir attendre au lendemain, dans la soiree meme du 1 3 mai (applaudissements).
« G'est done avec pleine raison que je le disais tout a I'heure, que j'ai bonheur a le repeter : si 600,000 de nos freres noirs, qui n'etaient hier, aux mains de leurs maitres, que des outils vivants, sont rentres aujourd'hui dans la jouissance de tous les droits des Stres humains, sans condition, sans restriction; s'ils sont redevenus des hommes, c'est a la nation brestUenne tout entiere qu'ils le doivent. (Applaudissements.) Messieurs, je dis, et tous les Francais qui m'entendent crieront avec moi : Honneur, trois fois honneur a la nation bresilienne! (Longs applaudissements.) Elle vient de se mettre au rang des peuples les plus eclaires. (Bravos.) Elle s'est acquis la sympathie, I'admiration de tout le monde civilise! (Nouveaux applaudissements.) Elle a fait un ^norme sacrifice d'interets materials a I'idee, a I'amour du bien. Sa purification s'est operte et n'a pas coute une larme ni une goutte de sang. Loin de la, elle a ete acclamee, c'est un fait avere, d'un
bout a Tautre du pays, avec enthousiasme.
a Voila, Messieurs, ce que nous celebrons dans notre banquet, une veritable fete pour tous les cceurs bien places. Que la nation bresilienne y voie un hommage que nous rendonsi son acte liberateur; que lui rend,puisje dire, la France!... »
Apres ce beau discours, M. Gerville-Reache, un miilatre de genie, depute de la Guadeloupe et le principal promoteur du banquet, parla egalement avec enthousiasme de la reforme bresilienne, au nom de sa race et de la France toute entiere.
« Nous avons tenu, dit-il, a souligner la date du 1 3 mai, qui devient desormais une date memorable dans Thistoire de la civilisation et de Thumanite.
« Nous avons voulu que tout ce que la France a de grand dans le monde de la pensee, de la politique et des affaires, fut represente ici, sans distinction de parti, afin que ce fut la France qui fetat le Bresil.
« Nous avons pense qu'il ne fallait rien moins, pour honorer dignement la grande nation latine, et la grande oeuvre qu'elle vient d'accomplir ! »
Apres cesfieres paroles, M. de Santa- Anna Nery, homme de lettres bresilien, exprima la gratitude de ses compatriotes a la France, pour ces hommages rendus au Bresil :
« Au Bresil, Messieurs, nous avons subi Tesclavage-, nous ne Tavons jamais aime, nous ne Tavons jamais defendu ; et ceux qu'on a appeles, parmi nous, les esclavagistes, n'ont jamais reclame qu'un delai de quelques annees
« Vous aussi^ Messieurs, vous pouvez reclamer pour vous la gloire qui rejaillit de cet acte retentissant. Cette gloire, en effet, est celle de tous les penseurs de notre temps. Dans Pceuvre de nos hommes d'fitat, dans leur sage methode pour resoudre ce redoutable probleme, dans leurs premiers tatonnements, dans leur marche prudente du debut, dans la
hardiesse finale de leurs conceptions, vous tous qui nous avez apporte, ici, ce soir, I'honneur de votre presence, vous reconnaitrez aisement une bonne partie de vos idees humanitaires, de vos doctrines economiques, de vos revendications liberales! (Applaudissements.)
« II y a entre Eusebio de Queiros, dont Tenergie impitoyable reussit a reprimer la traite; il y a entre le vicomte de Rio-Branco^ le grand homme qui remplafa le vieux droit romain — partus sequiiur ventrem^ — par le nouveau droit americain — partus non sequitur ventrem; — il y a entre JoSo- Alfredo, Antonio Prado et Rodrigo da Silva, qui ont eu le bonheur d'attacher leurs noms a la loi que nous celebrons; il y a, dis-je, entre tous ces hommes et les abolitionnistes de tous les temps et de tous les pays, une parentc de coeur et d'esprit qui doit vous rendre heureux de notre oeuvre, votre oeuvre ! » (Applaudissements.)
Notre illustre academicien , M. Jules Simon, parla a son tour. Nous ne pouvons reproduire ici que quelques passages de la belle improvisation de I'auteur de la Liberie de conscience, qui charma tous les assistants, et fit sur leurs esprits une impression profonde :
«... Je vois devant moi Schcelcher, dont tout le monde parle id avec un souvenir reconnaissant.
« Nous avons, Tun et I'autre, signe la lol qui a detruit I'esdavage dans les colonies francaises.
« Oui, dans le pays qui a produit Descartes et VEncyclopMie, dans le pays, ou, il y aura bientdt cent ans, I'Assemblee Constituante proclamait les grandes lois de la raison et de la pliilosophie , nous avions, jusqu'au decret de la Constituante de 1 848, des compatriotes qui etaient esclavesi
« Je me demande, en verity, comment cela eiait possible ! Et vous-memes, Messieurs les
Bresiliens qui m'ecoutez, dansquelquesannees d'ici, vous aurez peine a comprendre que jusqu'a Tannee 1888, il y ait eu des esclaves dans votre pays ! » ( Applaudissements.)
Et, parlant de Dom Pedro II et de la princesse heritiere, le grand orateur s'est exprime en ces tprmes :
«... Cette grandedate reporte naturellement notre attention vers le prince qui s'honore d^etre liberal sur le trone, et qui vient de faire faire a la liberte un pas si decisif.
a L'empereur Dom Pedro est alle dernierement chercher la same dans notre Midi. Ce ne sont pas lesmedecins, ce n'est pas le soleil qui la lui ont rendue, c'est Tacte qu'il vient de faire pour son peuple et pour Thumanite!
(Applaudissements.)
« On disait tout a Theure qu'il etait Th&te et rami de la France^ c'est vrai ; et, a cette meme table ou nous sommes, j'ai eu, il y a quelques mois, le plaisir de diner a ses cotes. II n'y venait pas comme empereur, il y ve:
nait comme membre de I'lnstitm, comme un des n6tres, simplement, en confrere, laissant de cote la raajeste imperiale et ne pensant qu'a la part de grandeur que communique a un hommeleculte assidu de la science! [Applaudissements.)
<t II n'en etaitque plus grand! Et si nous avions connu alors ce qui etait dans sa pensee, bien qu'il nous eut impose Tobligation de ne pas nous souvenir de I'empereur, je crois que nous n'aurions pas pu nous empedier de nous souvenir du Liberateur ! {Braves.)
n II partage ce grand nom avec son auguste fille. Je voudrais etre moi-meme un esdave libere d'hier, — et mon cceur ne battrait pas plus vite dans ce momem-ci (sensation), — je voudrais Tetre pour dire avec plus d'autorite h ces deux puissants qui se sont souvenusdesmiserables, ce quedira la posterite, et pour louer cette princesse qui a provoque le decret, qui I'a signe, et qui, dans sa gene-
reuse impatience, n'a pas voulu dormir une nuit, avant qu'il fut signe et promulgue ! (Applaudissements prolonges.)
'c M. Goblet vient de rappeler des paroles de la princesse, qui nous ont emus jusqu'aux larmes! (Sensation.) II a bien fait de les citer pour qu'elles soient entendues dans les deux mondes et conservees pour Tavenir! (Bravos)... » (i)
(i) Dans un article de M. Jules Simon public dans Lc Matin (Paris, 24 juillet 1888, no 161 5), article intitule UEsclavage, nous lisons le passage suivant : « La France s'est purifiee de cette peste en 1848. Schcelcher, le grand ennemi de Tesclavage, et Wallon, son historien, ont pu sieger a la Constituante de 1848, a cote d'un esclavc emancipe depuis un mois, et passd sans transition de I'ergastulum a la chaise curule. Nous prenions en pitie les Russcs, jusqu'au magnifique decret d'ALEXANDRE II, et les rdpublicains d'Amdrique jusqu'a la guerre de secession. II y a un mois, quand Dom Pedro II et safillc, secondes par les patrons eux-memes, et portes par lc souffle puissant de la civilisation et de la philosophic, ont rendu d'un trait de plume 700.000 hommesa Thumanitc. le monde entier a senti sa propre delivrance. II a dit a ces liberateurs, a ces dmancipateurs : Ce n'est pas votre pcuple seulementque vous purifiez;c'est la race humaine. Vous affranchissez 700.000 hommes de la servitude, et vous
Enfin, le prince Dom Pedro Auguste, due de Saxe, remercia tous les orateurs de Thoinmage qu'ils avaient rendu au Bresil, a I'enipereur et a la princesse heritiere. 11 lermina en portantun toast a la France.
En parlant de la reforme , le prince s'exprima en ces termes :
« Le grand evenement, que nous felons aujourd'hui, est du, vous le savez, Messieurs, a I'abnegation et au patriotisme de tout un peuple dont les sentiments ont ete toujours admirablement compris, partages et encoura-
affranchissez le resce des hommea de la home d'avcir dca esclaves a cdt^ d'eux. »
Nous aurions a remplir plusieurs volumes si nous voulions donner des extraits des ankles publics en France el dans le monde enticr sur le grand ^vdnemcnt du i3 mai iSS8. Un Br^silicn, M. Eduardo Prado, en a'adressant a une agence connue, a r^uni une collection de plus de 400 articles, qu'il a envoj^e i la Bibliothequc Naiionale de Rio. Citons seulement le m^moire de M, E. Levasseur, lu a t'lnstilut le 7 juin :888, I'arlide de M. DE Malarce, dans le Petit Journal du 10 juillet, ei celui du senaieur Leon Renault dans le Journal des Dibats du 3[ juillet.
ges par son souverain et par cette princesse dont les sentiments humanitaires sont connus de vous. ))
Cette fete brillante et memorable du 10 juillet, commencee aux sons de la Marseillaise et de rAir national bresilien, — composition du maestro F. Manoel da Silva, — s'est terminee par VHymne de rindependa?ice du Bresil, oeuvre de Tempereur Dom Pedro I^, qui etait un musicien distingu6. Belle et entrainante musique inspiree a son auguste auteur par les grands evenementsde 1822, alors que le Bresil venait de conquerir sa place au milieu des nations souveraines, elle etait digne de saluer la proclamation du regime de Tegalite humaine dans ce magnifique pays.
Les paroles de cet hymne que chantaient les soldats de Piraja et dltaparica, sont dues a la plume d'un grand patriote, un des plus illustres orateurs et journalistes bresiliens : Evaristo da Veiga.
Ces sublimes et patriotiques accents commencent ainsi :
(( La liberie, eiifin, a rayonne dans Vho- H riion dii Br^sil (1)! »
[[) Dans lecompte rendu du banquet, on voit une belle allegorie. En bas, la vue de I'entree de Rio, ayant a gauche la belle colonnade formee par Tallee des paltniers, du Jardin Botanlque de cette vllle. En haut de la page, au milieu des nuages, on voit les armes de la ville de Paris, ledSme du Pantheon ct les tours de Notre-Dame. Le G^nie du Brfsil, ayant des chaines bris^es enlre les mains, apporic la grande nouvellea Paris. L'^euason du Br^sil, soutenu par les dcagons de la ftmllle de Bragance, se Irouve attach^ a ces arbres. Sur les montagnes de Rio, un soleil rayonne avec la date du i3 mai 188H, On y lit ces mots d'un vers de Virgile (Eel. 1, v. 37) :
•i Ltbertas... sera lamen respexit... «
Oui!.. sera tamen...