DE L'HISTOIRE DU COÏEISTIN
Par Toustain de Billy.
Saint- Lo fort principal des Huguenots.
La cour fut alarmée des ravages et pillages des Huguenots. La Reyne-mère, à laquelle le Roy, à cause de sa faiblesse, avojt remis l'adminislration des affaires ordonna trois armées. Elle donna le commandement de la troisième au Seigneur de Matignon contre M' de Montgommery, Colombières et les autres rebelles de Basse-Normandie.
Ils faisoient leur fort principal et leur arsenal de Saint-Lo. M' de Matignon résolut de commencer par les en chasser, de gré ou de force ; on y envoya donc, auparavant que de s'y avancer avec une armée, le vicomte de Turenne et le sieur de Guiton pour tascher de détourner Montgommery de la guerre : il la vouloit ; et ainsi M' de Matignon eut ordre de s'avancer avec ses troupes et d'assiéger Saint-Lo.
Siège de Saint-Lo par M. de Matignon.
Ce siège est décrit par deux auteurs, dont les ouvrages sont publiés. Le premier
est un écrivain de ce temps-là, lequel faisant un abrégé des guerres pour la religion commence par celles des Hussites en Bohème, et finit par lapiise de Sainl-Lo et de Carentan ; l'autre est feu M. de Caillières, en la vie du Mareschal de Matignon. Nous tirerons une partie de ce que nous allons dire de l'un et de l'autre, et, le surplus, des bons mémoires que nous avons vus.
Montgommery était à Carentan, dont il avoit faict gouverneur le comte de Lorge, son fils, où il obligeoit tous les jours (1) quatre cents paysans à travailler aux fortifications, lorsqu'il apprit que M. de Malignon sortait de Caen avec une armée de cinq à six mille hommes, pour venir contre luy : il vint aussitost à Saint-Lo, où commandoit Colombières, pour le renforcer et y donner les ordres qui seroient nécessaires en cas de siège.
Adresse de M. de Matignon.
Le général de l'armée catholique estimant que l'adresse ne réussit pas moins que la force, escrivit de Bayeux à Rampan-Clérel, gentilhomme distingué, que son dessein était d'aller assiéger Carentan ;
(1) La copie Mss. de la bibliothèque do Cacn ajoute : à coups de balon.
qu'il le prioit, luy et Sainte Marie d'Agneaux, à qui il communiqueroit sa lettre, de ramasser tout ce qu'ils pourroient de leurs amys en secret et de venir à leur ayde. Il donnoit, par un autre billet à part, l'explication de ces intentions à ce mesme seigneur de Rampan, qui ne manqua pas aussitost, selon les ordres qu'il en avoit, de communiquer cette lettre au S' de S'^ Marie. Ce gentilhomme était huguenot et favorisoit entièrement les Huguenots, mais en secret, paroissant à l'exlérieur dans les intérêts du Roy. Il donna dans le panneau; il donna advis de sa lettre de M' de Matignon à Montgommery et à Colombières qui le crurent d'autant plus que l'armée catholicque sortant de Bayeux où elle était venue de Caen, le général détacha Yillers- Emraery, un de ses maréchaux de camp, avec une partie de sa garnison e( l'envoya vers le Petit-Vé, comme pour le passer et investir Carenlan.
Ainsy donc Montgommery craignant pour son fds, il affaiblit la garnison de Saint-Lo de cinq cents hommes qu'il envoya promptement à Carenlan. C'est ce qu'avoit prévu et espéré son ennemi. Aussy sitôt donc qu'il eut la nouvelle, Emmery, par son ordre, tourne à gauche et vient en diligence occuper les hauteurs de Saint-
Georges et d'Agneaux, pour empescher le retour de ces détachés.
M. de Matignon fit le même mouvement et vint investir Sainl-Lo,
Montgommery sort de Saint-Lo va à Domfront.
Montgommery, surpris de celte fascheuse démarche, ne jugea pas à propos de demeurer enfermé en celte ville. Il crut qu'il sufliroit de son gendre pour la défendre, et qu'il seroil plus utile à son parti qu'il tint la campagne, où il pourroit plus aisément amasser des troupes et de l'argent pour secourir les assiégés : et « d'ailleurs (dit mon « auteur), souhaitant empongner bonne « somme de deniers qui l'atlendoient à « Alençon, dont la plus part estoient pro- « testants ; il sort donc par la porte Dolée, « assez négligemment gardée par notre « capitaine Hyberneau, faict impétueuse- « ment sortie sur luy, et par ce moyen « gagne le haut, et d'une traitte donne « jusqu'à Domfront. »
Insigne friponnerie de Montgommery.
Un capitaine nommé Le Roy Balafré (1),
(1) Allusion à la qualification que prenait Ainbroise Le Héricé, comme roi de Uoml'ront et de la contrée environnante. Boispitard nous a déjà fait connaître ce détail singulier. Quant à Touslain do Billy, il e.^t évident qu'il avait cru que le nom patronymique du Balafré était celui de Le Rov. Nous savons aussi que ce fut La Patriére qui Ina le Balafré d'un coup d'épée.
s'éloit par son ordre emparé de Domfront. Il voulut, luy, Monigommery, auparavant que d'en sortir, s'emparer d'une bonne somme qu'avoit ce capitaine. Il affecta donc un de ses gens qui lui faisant une querelle d'Alemand, le tua indignement et son maistre s'empara de sa bourse. C'est ce que nous apprenons de notre premier écrivain en ces termes : « D'elle (c'est-à-dire de la « ville de Domfront) , s'estoit emparé, à « l'instigation de Montgommery, un capi- « laine protestant nommé Le Roy Balafré, « garni pour l'heure d'une grosse bougette « remplie de bon nombre d'or et d'argent. « Le comte, non ignorant de ce et convoi- « teux d'en estrenner sa bienvenue, aposte « un gentilhomme, qui se formalisant ex- « près d'un pié de mouche, jette mon « pauvre Balafré tout roide mort sur la « place (1 ). »
M. de Matignon le suit, l'assiège et le prend à Domfront.
Cependant M. de Matignon apprenant la fuite du comte de Monigommery, le suivit incessamment suivant les ordres qu'il en avoit, fit armer les communes, assiégea Domfront, le prit, obligea Montgommery qui s'éloit retiré dans le château, de se
(1) Ce récit coïncide parfaitement avec celui de BoispilarJ qui est raêrae plus circonstancié.
rendre el l'amena sous seure garde à Saint- Lo, dont le siège continuoit toujours, par ses lieutenants, depuis le premier jour de mai.
On continue le siège de Saint-Lo.
Lieux par où il est attaqué.
Saint-Lo, comme nous avons dit, est situé sur une éminence. Il est quarré, quoique plus long que large. 11 y a aux deux angles qui sont au couchant deux tours anciennes qui doivent être remarquées pour l'intelligence de ce que nous avons à dire : celle de ces tours qui est à l'angle du nord, peu éloignée de la Porte Dolée, est nommée la tour de la Rose ; celle qui est à l'angle du midy, vers le Pont de Vire et de l'Hôtel- Dieu, est appelée la tour de Beau Regard, et tout l'espace entre ces tours est aussi appelé le Beau Regard.
Les protestants s'étoient particulièrement applicqués à se fortifier du costé des champs el du Neufbourg, ne se doutant pas qu'on entreprit de les forcer du costé du Beauregard (1). Ce fut néanmoins de ce côté là et justement au milieu de ces deux tours,
(1) Une variante d'après des copies Mss. dit : « de les forcer du costé do la rivière, ni de grimper nmont ces rochers si escarpés et si elTroyal)les sur lesquels sont ces deux tours de La Rose et de Beau Regard. >
On dressa deux batteries, la première au coslé droit de cette rue qui conduit à Saint George par derrière, nommé Poderel, au lieu ou est présentement le jardin de M. De la Tour, qui ruinoit la tour de la Rose et la courtine qui s'étendoit de la porte Dolée à cette tour de la Rose et l'autre au delà de la rivière de Vire sur les champs d'Agneaux, pour renverser les murs de Beau Regard.
On se sert de Montgommery pour appréhender le S' Colomhière.
Il refuse.
On avança peu en ce siège pendant l'absence du général, « mais (1) arrivé que lut « le Sieur de Matignon, pour aler plus ex- « pédilivement et seurcment à bcsongne, « essaye ranger Colombières à quelque « composition par l'entremise et remons- « trance de Montgommery ; mais homme « féroce et dur, au lieu de croire le conseil « du comte, luy dit mille pouilles, en l'ap- « pelant bourreau sanguinaire, hardy fu- « yard et poltron assiégé, méritant la corde « pour s'être laissé prendre vif, et réservé « à mort infâme. Quant à sa part, il pro- « testoit aimer mieux rendre l'âme sur la « bresche en bon soldat, qu'aleren Grève
(1) Dit r.iuteur auquel est fait cet oaiprunt.
« servir de spectacle aux Parisiens; il le « somma en mesme temps de se retirer, « luy défendani de paroislre jamais. devant « luy. »
Vaudeville sur la prise de Saint-Lo.
Yoicy quelques versets d'un vaudeville que les soldats chantaient sur ce siège :
Un premier jour de may, par perniission divine, Saint Lo fut assaijiy à coups de coulouvrine;
Somme qu'on eust pensé
Que tout y fust rasé,
Et en cendres consumé
Et trestout en ruine.
Matignon y estoitel sa gendarmerie, Hampan-Clerel, aussy Aigneaux Sainte Marie,
Qui sans cesse crioit;
'( Colombière, rends toy
<( Au grand Charles, ton Roy,
« Où tu perdras la vie. «
Colombières respond, tout remply de furie :
« De me rendre en poltron, qu'on ne me parle mie:
« Jamais ne me rcndray ;
« Toujours je corabatteray;
« Ou je vous chasseray
« Ou je perdray la vie. »
En effect, la ville fut attaque'e avec beaucoup de vigueur. Elle fut défendue de mesrae par des gens qui se battoient en désespérés. Les assiégeants s'éloient d'abord saisis des fauxbourgs de Torteron, de Dolée et des autres ; et dix huit pièces de gros
canon avec quatre couleuvrines tirant incessamment, firent enfin une brèche raisonnable proche la tour de la Rose, dont ils abattirent une partie, et une demibrèche, pour me servir de ce terme, au milieu de la courtine de Beau Regard.
Colomhière tué sur la brèche.
On fut trois fois à l'assault et l'on fut repoussé autant de fois. Enfin les soldats qui éloient vers l'Hôtel Dieu et qui veilloient à celte dernière brèche, craignant que ceux qui étoient vers Dolée n'entrassent les premiers et n'eussent l'honneur et le profit de la prise de Saint-Lo, s'encourageant les uns les autres, grimpèrent amont les rochers avec tant de courage qu'ils entrèrent et se rendirent maislres de la place, d'autant plus rapidement que Colombières qui jusqu'alors avoit plustot combattu en lion courroucé qu'en homme, « tenant la pique « au poing, dit notre auteur, le harnais sur « le dos, receut une arquebusade en la « cervelle dont il broncha mort sur la « place ; et qu'avec ce capitaine tomba « le cœur des assiégés qui, depuis, ne son- « gèrent plus qu'à la fuitte.
Saint-Lo pris d'assault.
C'est ainsy que Saint-Lo fut pris sur les
ennemis du Saint Sacrement, c'est-à-dire le 10^ jour de juin 1574, le siège y ayant duré depuis le 1" jour de may ainsy qu'il apparoit par tout ce que nous en avons vu jusqu'à présent.
Nombre des morts :
Il y eut plus de 300 personnes des assiégés tuées à la première fureur des soldats victorieux et la chasse seroit allée plus loing si le commandant n'avoit eu seing d'arrester leur impétuosité.
On remarqua entre autres choses qu'ils firent mourir presque toutes les femmes qui avoient une camisolle et des manches rouges, parcequ'ils en avoient remarqué une qui, pendant le siège, avoil tesmoigné trop d'ardeur et de passion contre les assiégeants et ils csperoient toujours se venger,
Nos historiens disent qu'il n'y eut en ce siège que 60 personnes des assiégeants tuées et environ autanlde blessées; les capitaines Hyberneau qui, comme nous avons dit, avoit laissé échapper le comte de Montgommery, et Sassy, furent du nombre des premiers; les seigneurs de Lavardin, Villers-Emery et le capitaine Ilette, furent du nombre des autres.