III
du roi, envoyés pour faire les invitations, ce sont les ministres du Seigneur : les prophètes, les apôtres et tous ceux qui leur ont succédé dans le ministère de la parole. Les premiers et les seconds conviés furent les Juifs, et les derniers, ce furent tous les hommes sans distinction et en particulier les Gentils. L'homme non revêtu de la robe nuptiale, c'est le chrétien privé de la charité ou de la grâce sanctifiante.
Reprenons notre parabole. — Dieu appelle au festin sacré d'abord les Juifs. Ce peuple privilégié fut invité avec instance et d'une manière affectueuse par les patriarches, Moïse, les prophètes, par les miracles, les prophéties, les exhortations, les avertissements, les menaces et les châtiments : Misit servos suos vocare invitatos. Malgré cette invitation pressante, les Juifs fermèrent obstinément les yeux et résistèrent à l'appel divin. Ils ne voulurent point profiter de cet honneur et de cet avantage : Et nolebant venire.
Quelle inconcevable insouciance ! Dieu les invite et les presse, et leur perversité refuse et s'obstine à ne pas accepter; Dieu veut leur bonheur, et ces misérables ne le veulent pas. Assurément, après une pareille conduite, Dieu aurait pu rejeter ce peuple; mais non, sa bonté va plus loin et renouvelle son appel. Il envoie vers lui de nouveaux serviteurs avec de plus pressantes paroles : «Venez, leur fait-il dire, j'ai préparé mon festin; j'ai fait tuer mes bœufs et
tout ce que j'avais fait engraisser, tout est prêt : venez aux noces. »
Vous connaissez dans ces nouveaux serviteurs Jean-Baptiste, Jésus-Christ lui-même et les apôtres, qui n'ont cessé de prêcher aux Juifs : Jierum misit alios servos dicentes : Omnia parata^ venue ad nuptias. Ces paroles nous révèlent, dans toute son étendue, la bonté avec laquelle Dieu agit à l'égard du peuple juif, il l'avait invité à la foi; était-il nécessaire qu'il les fît inviter de nouveau? Cependant, nous le voyons renouveler constamment ses instances avec une bonté qui ne peut appartenir qu'à lui, et, au milieu de tous ces témoignages de tendresse miséricordieuse, nous voyons ce peuple privilégié presque toujours infidèle et résister obstinément aux célestes invitations : At illi neglexerunt et abierunt, alius in villam suam, alius vero ad negociationem suam. L'intérêt et le plaisir, figurés par ce commerce et cette maison de campagne, les empêchèrent d'embrasser une religion qui ne prêchait que détachement et pénitence et de suivre la voix de la vérité. Ils firent plus encore : non contents de faire la sourde oreille, ils s'opposèrent de tout leur pouvoir au progrès de l'Evangile. Ils persécutèrent les serviteurs de Jésus- Christ et mirent à mort ceux qui voulaient les conduire au bonheur. Jean-Baptiste fut décapité, Etienne lapidé, les apôtres enfermés dans des cachots, battus de verges, traduits devant les synagogues, poursuivis jusque devant les tribunaux des Gentils.
Une si énorme ingratitude lassa enfin la patience
de ce Dieu de bonté ; comme le roi de la parabole, il suscita contre les Juifs des ennemis redoutables. Il envoya les armées romaines commandées par Titus assiéger Jérusalem. Cette ville ingrate fut prise, brûlée, saccagée, son temple détruit jusqu'aux fondements, de telle sorte qu'il n'en resta pas pierre sur pierre. La plupart des Juifs périrent par la famine ou par l'épée; les autres furent traînés en captivité. Depuis, cette nation malheureuse, maudite de Dieu et des hommes, erre dans tout l'univers, sans roi, sans temple, presque sans asile, portant partout la preuve de son erreur et la punition de son crime. — Voilà, mes frères, comment s'est opérée la réprobation des Juifs.
Depuis ce moment. Dieu transféra aux Gentils le grand bienfait de la foi qu'il avait offert inutilement à ce peuple ingrat. C'est ce que nous apprend la suite de la parabole.
Le roi dit à ses serviteurs : « Le festin des noces est préparé^ mais ceux que f avais invités n'en étaient pas dignes; allez donc aux carrefours appeler aux noces tous ceux que vous y trouverez. )>
Que ces paroles expriment bien le triste état de nos pères, et qu'elles sont propres à nous pénétrer nous-mêmes d'amour et de reconnaissance! Qu'étaient, en effet, les Gentils, avant la venue de Jésus- Christ? Notre Évangile les appelle des aveugles, des boiteux, des pauvres, des infirmes, qui languissaient sans ressources, le long des rues, sur les places publiques et dans le fond des carrefours. C'étaient des
aveugles qui ne connaissaient pas la Divinité et qui ne se connaissaient pas eux-mêmes ; des boiteux, qui marchaient sans règles et sans principes dans la recherche de la vérité, qui ne pouvaient faire un pas sans tomber dans quelque erreur, guidés uniquement par de faux sages , indignes du nom qu'ils usurpèrent, et qui les égaraient sans cesse. C'étaient des malades, en proie à tous les maux de Ihumanité et ne sachant comment résister au penchant malheureux qui les entraînait vers le vice. C'étaient des hommes misérables, en un mot, qui ne connaissaient pas leur misère, qui vivaient éloignés de Dieu et du vrai bonheur, Uvrés en esclaves à toute l'ignominie de leurs passions et à toutes les ténèbres de leur ignorance. Tels étaient nos pères, lorsque les apôtres vinrent leur annoncer le règne de Jésus- Christ.
Que Dieu a été bon pour nous en nous substituant aux Juifs, quoique nous n'eussions rien fait pour le mériter. Mais, héritiers de la foi qu'ils ont répudiée, ne le sommes-nous pas de leur endurcissement et de leurs crimes? Nos pères, à la vérité, dociles à l'appel divin, ont renoncé à leurs erreurs; ils se sont soumis au joug salutaire de la religion, ils ont même scellé leur foi de leur sang. Mais nous, mes frères, marchons-nous sur leurs traces; pratiquons-nous notre religion? Suivons-nous les enseignements de ceux qui ont mission de nous instruire? Répondonsnous par notre docilité aux efforts redoublés de nos pasteurs? Cela devrait être; mais, hélas I combien
de chrétiens au sein de nos paroisses sont aussi aveugles, aussi endurcis que les Juifs! Les pauvres pasteurs des âmes ont beau les inviter, les presser de pratiquer la religion, de vivre selon la foi, la plupart sont sourds à leur voix, et, s'ils l'entendent, ils répondent froidement, comme les Juifs, qu'ils n'ont pas le temps. Les uns ont une fortune à amasser, une place à obtenir, un établissement à former, une famille à pourvoir; les autres, absorbés par les dissipations et les plaisirs de la vie, songent uniquement à passer agréablement leur temps et ne peuvent accepter la plus honorable des invitations, llli autem neglexerunt.
Mais plusieurs font pis encore : après s'être montrés sourds et indifférents aux appels divins, ne contribuent-ils pas, par leurs exemples, par leurs discours, à éloigner leurs frères des pratiques de la foi? Ne poussent-ils pas la malice jusqu'à ridiculiser, mépriser, insulter même ceux qui se montrent dociles à suivre les ordres du Seigneur? Quel crime! Ne seriez-vous pas de ce nombre? Ah ! s'il en était ainsi, que vous devriez craindre d'être punis comme les Juifs; car, ne vous y trompez pas, la justice de Dieu a enfin un terme, et, quand la mesure de ses grâces est comblée^ quand il voit que nous ne les recevons plus que pour y résister, il en suspend le cours et nous abandonne à notre sens réprouvé. C'est ce que nous apprend la tin de notre évangile.
Le roi^ y est-il dit, entra pour voir ceux qui étaient à table, et ayant vu un homme qui n'était point revêtu
HOMÉLIES ET INSTRUCTIONS PRATIQUES 103 de la robe nuptiale^ il lui dit : « Mon ami, comment êtes-vous entré ici, rC ayant point la robe nuptiale? w Mais. Vautre dem.eura muet. Alors le roi dit à ses officiers : « Liez-lui les pieds et les mains, et jetez- le dans les ténèbres extérieures. Là il ny aura plus que des pleurs et des grincements de dents. »
Les serviteurs, fidèles aux ordres de leur maître, sont allés sur les places et ont rassemblé tous ceux qu'ils ont trouvés, bous et mauvais ; la salle s'est remplie : et nous avons été ainsi appelés à la vraie religion, nous avons été admis au sein de l'Église. Mais, dans l'Eglise, ily a des justes et des pécheurs. Ce mélange est nécessaire, autant pour la sanctification des uns que pour la conversion des autres. L'Eglise sera donc, jusqu'à la fin des temps, une aire où la paille sera mêlée au bon grain, un troupeau composé de boucs et de brebis, un festin où seront réunis les bons et les méchants. Cependant, ne l'oubliez pas, s'il est un homme au milieu de cette foule innombrable qui ne soit pas revêtu de la robe nuptiale, c'est-à-dire de la grâce sanctifiante et des dons de l'Esprit-Saint, il est exclu du festin et jeté impitoyablement dans les ténèbres extérieures.
Mes frères, au terme de votre vie, serez-vous plus heureux que cet infortuné? Aurez-vous cette robe nuptiale indispensable pour être admis au festin éternel?... L'avez-vous actuellement?... Je vous entends quelquefois vanter votre religion : Je ne suis pas dévot, dites-vous, mais je suis chrétien ; je suis né d'une famille ayant la crainte et l'amour de Dieu;
j'ai reçu le baptême; j'ai fait ma première communion; je professe la vraie foi; je pratique quelques actes de piété; je vais à la messe assez souvent; je suis honnête... Tout cela est excellent, mes frères, mais tout cela n'est pas la robe exigée, ce ne sont que des moyens pour vous la faire acquérir. La robe nuptiale, c'est la pureté des mœurs, la sainteté de la vie, la foi animée par la charité ; c'est l'innocence baptismale conservée ou recouvrée par une pénitence sincère. Et si vous êtes privés de ces dons, dépouillés de ce riche vêtement, vous ne pourrez vous soustraire à la colère et à la vengeance divines. Il vous sera dit aussi : « Amice, quomodo hue intrasti, non habens vestem nuptialem. Mon a?ni, pourquoi êtesvous entré ici, n'ayant pas la robe nuptiale? n A ces reproches si justes et si terribles, que répondrezvous?Rien; et vous vous tairez, dans votre confusion, comme cet homme de l'Evangile.
Quand , pendant la vie , nous vous exhortons à vivre selon la foi, vous apportez mille excuses frivoles pour vous en dispenser; vous prétextez votre âge, votre santé, la force de vos mauvais penchants, la multitude de vos affaires temporelles, que sais-je encore? Au tribunal de Jésus-Christ, tous ces vains prétextes s'évanouiront. Vous garderez le silence parce que, tandis que Dieu vous condamnera au dehors, votre conscience vous condamnera au dedans. At ille obmutuit.
Mais si le criminel se tait, le Juge ne se taira point : Qu'on lie les mains et les pieds de cet infi-
dèle, dira-t-il au démon, exécuteur de ses vengeances divines; qu'on le jette dans les ténèbres extérieures, c'est-à-dire dans l'enfer : Mittite eum in tenebras exteriores. Là il n'y aura plus que des pleurs et des grincements de dents.
Quelle conclusion devons-nous tirer de cette terrible vérité? La voici, en peu de mots : C'est qu'ayant été appelés à la vraie foi, nous devons vivre selon la foi, pratiquer en conséquence les vertus qu'elle nous prescrit et éviter tous les vices qu'elle réprouve. En faisant ainsi, nous conserverons avec soin la robe nuptiale que nous avons reçue au baptême, et qui, seule, pourra nous introduire aux noces éternelles de l'Agneau. Amen,
POUR LE MEME DIMANCHE