‹ Dominicales d'un curé de campagneChapitre 14 sur 37 · XX« DIMANCHE APRES LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

XX« DIMANCHE APRES LA PENTECOTE

EVANGILE

Il y avait un officier dont le fils était malade à Capharnaiim. Cet homme ayant appris que Jésus arrivait de Judée en Galilée, alla le trouver, le supplia de venir, et de guérir son fils qui était près de mourir. Jésus lui dit : « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point. » L'officier insista, en disant : a Seigneur, venez avant que mon fils ne meure. » « Allez, lui dit Jésus, votre fils est plein de vie. » L'homme crut à la parole de Jésus, et s'en alla. Comme il s'en retournait, ses serviteurs vinrent au-devant de lui, et lui annoncèrent que son fils était en bonne santé. Il leur demanda à quelle heure il s'était trouvé mieux, a Hier, lui répondirentils, à la septième heure, la fièvre l'a quitté. » Le père reconnut que c'était l'heure oii Jésus lui avait dit : « Votre fils est plein de vie; » et il crut, lui et toute sa maison. (Jean, iv, 46-54.)

HOMELIE

Sur le bon exemple.

Credidit ipse et domus ejus

tota.

Il crut, lui et toute sa maison.

(Jban, IV, 53.)

Nous lisons dans l'Évangile de ce jour qu'un officier dont le fils était malade, attiré par la réputation du Sauveur, vint le trouver, et que, témoin du miracle que fit Jésus- Christ en faveur de son fils il crut et avec lui toute sa maison. Sans doute, le miracle fut pour beaucoup dans ces heureuses conversions. Mais le retour d'une famille tout entière n'est-elle due qu'à l'évidence d'un miracle? Je ne le crois pas ; je crois plutôt qu'il est dû au bon exemple plus puissant que le miracle. Il est à peu près sûr que si cet officier ne s'était pas converti en voyant la guérison miraculeuse de son fils, toute sa maison ne se fût pas non plus convertie. Mais parce que ce chef de famille donne le bon exemple, son fils, ses parents, ses serviteurs et beaucoup d'autres personnes embrassent la vraie foi et s'attachent à Jésus- Christ. Voilà la grande influence que la conduite des supérieurs exerce sur les inférieurs. Généralement ces derniers marchent sur les traces des premiers ;

les domestiques, sur celle des maîtres; les amis, sur celle des amis; mais les enfants surtout sont portés à penser, à dire, à faire comme leurs parents; ils les imitent soit en bien soit en mal. Si donc les pères et mères sont vertueux, les enfants le seront; s'ils sont vicieux, les enfants le deviendront aussi. Puissé-je, mes frères, graver profondément cette vérité dans votre esprit et votre cœur? Puissé-je vous persuader qu'il y a pour vous obligation et intérêt d'élever chrétiennement ceux que le Très-Haut vous a confiés. C'est le but que je me propose dans cet entretien.

L'obligation du bon exemple est formellement exprimée dans nos saints Livres. Elle est vivement recommandée par les saints Pères.

1° Le grand apôtre le prescrit avec une telle énergie, que si c'était tout autre qu'un écrivain inspiré qui s'exprimât ainsi, on serait tenté, de le taxer d'exagération. Il déclare que n'avoir pas soin des siens, et surtout de ses domestiques, c'est renier sa foi et être pire qu'un infidèle : Si quis autem suorum et maxime domesticorum curam non habet, fidem negavit, est mfideli deterior. Il juge que c'est trahir sa foi, que de souffrir qu'elle soit méconnue ou outragée de ceux à qui on est tenu de la faire connaître, par lesquels on doit la faire respecter. Il regarde comme

plus coupable que l'infidèle celui 'qui entraine dans sa perte ceux qu'il devrait travailler à sauver.

La sanctification des hommes est le plus grand ouvrage de la Providence, l'objet, la fin, l'abrégé de toutes ses œuvres. Par conséquent, celui qui contribue au salut des hommes est comme l'instrument de la bonté, de la sagesse, de la puissance divine et son coopérateur dans l'œuvre merveilleuse de la rédemption. Or, il n'est pas de moyen plus efficace de travailler au salut de ses frères que le bon exemple, qui, au dire de l'apôtre saint Pierre, fait connaître, aimer, servir et glorifier Dieu; on se préserve et on préserve les autres de toute blessure grave, dit la Sagesse : Omnis creaturn desserviens tuis prœceptis^ ut pueri lui custodirentur illœsi.

Mais voici qui est plus frappant encore : Comme est le chef du peuple, dit le Sage, tels sont les officiers ; et les habitants de la ville ressemblent à leurs magistrats : Secundùm judlcem populi, sicut ministri ejus; et qualis rector est civitatis, taies inhabitantes in eâ. Telle mère, ajoute le prophète, telle fille : Sicut mater, ità et filia ejus. a Vous êtes la fille de votre mère qui a délaissé son époux et ses enfants; continue-t-il... Votre mère est Céthéenne, c'est-à-dire d'une nation corrompue; votre père est Amorrhéen, c'est-à-dire d'un peuple enfoncé dans la superstition de l'idolâtrie, plongé dans le bourbier du vice. Non seulement vous avez marché dans leurs voies, commis les mêmes excès, vous les avez encore presque surpassés dans tous les crimes de votre

vie (1). » — Mais beau, consolant, est le spectacle offert par les enfants de parents vertueux : voyez le jeune Tobie mener une vie sainte, même parmi un peuple mauvais, parce que son père lui donnait le bon exemple. Voyez Suzanne, au milieu des plus violentes tentations, rester inébranlable, préférer mourir plutôt que de pécher, parce que ses parents, justes eux-mêmes devant le Seigneur, avaient élevé leur fille selon la loi de Moïse, et l'avaient affermie dans la religion parleur conduite édifiante. (Raconter là Y histoire d'Éléazaret des sept Machabées.)

Le centenier Corneille était religieux : tous les siens marchaient sur ses traces. N'est-ce pas ce que nous montre l'Evangile de ce jour? Ne voyons-nous pas toute la maison de l'officier Capharnaïte parvenir à la connaissance du Seigneur, aussitôt après la conversion de ce chef à la doctrine de Jésus ?

Pourquoi les sept fils de sainte Félicité persévèrent-ils admirablement dans la foi chrétienne? Pourquoi ni flatteries, ni promesses, ni menaces, ni tourments, ne peuvent-ils les ébranler? Pourquoi subissent-ils tous le martyre le plus cruel plutôt que de renoncer à leur foi? Ah! c'est que leur mère est là, les excitant par son courage et sa constance à rester fidèles à Dieu jusqu'au dernier soupir!

Mais nous-mêmes, ne sommes-nous pas souvent charmés de la vertu de certains enfants? Et si nous en cherchons la cause, ne la trouvons-nous pas dans

(1) Ézéchiel, vi, xvi.

la probité, dans l'honnêteté, dans la piété de leurs parents qui sont roi et reine dans leur famille? Quand un roi protège, aime, pratique la religion, il s'efforce, comme saint Louis, de la faire fleurir dans ses États ; mais c'est le contraire qui arrive, s'il en est l'ennemi; témoin Manassès : sous son règne impie, Juda fut corrompu; témoin Achab : sous son règne hypocrite, Israël fut infesté de faux prophètes; témoin Jéroboam : sous son règne idolâtre, le peuple se prosterna devant les dieux du paganisme. Et si les habitants de Jérusalem adorèrent des idoles diaboliques et se rendirent coupables de mille horreurs, c'est, dit Jérémie, à cause des funestes exemples de leurs pères. Si un jour des enfants poursuivaient de leurs railleries le prophète Elisée, qui se rendait à Béthel, c'est que, dit saint Augustin, les parents étaient habitués à médire des prophètes, à les tourner en ridicule, et que les enfants avaient appris d'eux ces paroles injurieuses.

L'enseignement des saints Pères sur cette vérité n'est pas moins formel.

2° Parents, rien n'exerce plus d'influence sur vos enfants que votre conduite : Vaiidiora sunt exempla quàm verba. Les exemples, dit saint Léon, pape, sont plus efficaces que les paroles; et il est plus parfait d'instruire par des actes que par des discours.

L'exemple, dit saint Bernard, crie plus fort que la bouche : avox oris sonat^ vox operis tonat : la voix de la bouche sonne, la voix de l'action tonne. )> C'est un prédicateur éloquent qui persuade toujours celui

qui l'entend. — La voie de l'enseignement est longue, dit Sénèque, celle de l'exemple est courte : Langum itert- per prœcepta, brève per exempla.

Naturellement enclin à l'imitation, l'enfant pratique ce qu'il voit faire à ses parents; leurs conseils, il les oubliera; leurs œuvres, jamais. Demandez-lui pourquoi il fait telle ou telle chose, il saura vous répondre qu'il a vu son père ou sa mère agir de la sorte; il justifie sa conduite en invoquant celle de ses parents. On peut comparer les enfants à des vases d'argile : il en est de beaux, de polis ; il y en a de laids, de grossiers; à qui la faute? Assurément pas à ces vases, mais au potier. De même, il est des enfants vertueux, ne connaissant que le bien, dont le langage est toujours honnête; il en est d'autres vicieux, ne sachant que le mal, dont la gorge, dit le Psalmiste, est un sépulcre béant d'où s'échappe une infection de sales discours, de jurements, d'imprécations, de blasphèmes : Sepulcrum patens est guttur eoi'um. A qui la faute? Presque toujours aux parents, car tel père, tel fils; telle mère, telle fille. Vous devez de bonne heure leur inspirer des sentiments de religion et de piété. Vous devez les accoutumer, dès leur plus bas âge, à remplir tous leurs devoirs, à observer toutes les lois du christianisme. Vous devez, en un mot, soit par vos leçons, soit par vos exemples, vous appliquer sans cesse à en faire de vrais chrétiens. C'est là une de vos principales obligations; et si vos enfants venaient à se perdre, pour ne pas avoir été instruits et édifiés par vous comme ils doi-

l'être, Dieu vous rendrait un jour responsables de leur perte, comme si vous en aviez été les auteurs. Mais quand même vous n'y seriez pas obligés, votre intérêt seul ne devrait-il pas suffire pour vous engager à les rendre religieux et pieux?

Il y a longtemps qu'on a reconnu que le bonheur est le fruit de la vertu et qu'il n'y a que la religion qui puisse nous rendre véritablement et solidement vertueux. Les ennemis de cette religion divine ont été forcés eux-mêmes d'en convenir, et l'un des plus fameux incrédules du dernier siècle en était si convaincu, que, malgré son incrédulité, il prenait soin tous les jours d'apprendre lui-même à sa fille les vérités et les règles du christianisme, parce qu*il ne connaissait point, disait-il, d'autre moyen pour lui donner une éducation qui en fît une fille respectueuse et une digne mère. Si vous voulez donc que vos enfants soient heureux, si vous voulez l'être vous-mêmes, faites en sorte qu'on puisse dire de vous, comme de l'officier de notre Evangile : // a-ut^ lui et toute sa maison. Une famille où Ton vit chrétiennement est une famille où l'on vit toujours heureusement. On y voit régner la concorde, Tunion, le bon ordre, les bonnes œuvres, la fidélité conjugale, la tendresse paternelle, la piété filiale, les égards mutuels, les atten-

lions réciproques, et tout ce qui peut faire ici-bas le bonheur des hommes. Les parents y commandent avec douceur et avec bonté ; les enfants y obéissent avec empressement et amour. Jamais la discorde et la jalousie ne se glissent parmi les frères, ils se chérissent tous comme des amis. Ils ne sont occupés qu'à se donner en toute occasion des marques sincères de l'affection qu'ils ont les uns pour les autres. Tout est commun dans cette famille, oîi, comme parmi les premiers chrétiens, il n'y a qu'un cœur et qu'une âme; et si quelqu'un de ses membres souffre ou se réjonit, tous les autres partagent sa joie ou son affliction. Tel est, mes frères, l'admirable et touchant spectacle que nous offrent les familles oii l'on mène une vie chrétienne. Mais en est -il de même de celles où l'on a oublié les principes, et oh l'on viole ouvertement et librement tous les préceptes du christianisme? N'y voit-on pas souvent, au contraire, le désordre, la discussion et tous les maux qui en sont la suite? N'y voit-on pas la froideur ou la rupture parmi les époux, l'insouciance parmi les parents, le libertinage parmi les enfants, la division parmi les frères; et, si les familles chrétiennes sont l'image du ciel, ne peut-on pas dire que celles où il n'y a point de religion nous offrent celle de l'enfer?

N'oubliez donc rien pour faire connaître, pratiquer et aimer à vos enfants cette religion sainte, qui, seule, peut faire leur bonheur et le vôtre. Mais souvenez-vous en même temps que pour les rendre

pieux il ne suffit pas de les instruire, mais qu'il faut surtout les édifier. Les enfants suivent plutôt les exemples qu'on leur ofire que les leçons qu'on leur donne. Faites donc qu'ils trouvent dans votre personne le modèle des vertus auxquelles vous les exhortez, qu'il leur suffise de vous voir pour apprendre ce qu'ils doivent être. Ce que je dis de vos enfants, je le dis aussi de vos serviteurs et de tous vos subalternes. Tel est le maître, tels sont ceux qui sont à son service. Tel est le supérieur, tels sont les inférieurs. — Prêchez donc, mes frères, prêchez d'exemple, non seulement dans votre maison, mais encore en quelque lieu que ce soit. Êtes-vous dans une compagnie oh l'on déchire la réputation du pro chain : prêchez d'exemple, ou dites du bien de ceux dont on médit, ou montrez par votre air triste et sérieux que vous avez horreur de la médisance. Parlet-on en votre présence contre la religion ou la pudeur? Prêchez d'exemple, laissant voir la peine que cela vous fait, détournant la conversation, paraissant pénétré de respect pour les choses saintes et pour les bonnes œuvres. Etes-vous à l'église? Prêchez d'exemple: que tous ceux qui ont les yeux sur vous apprennent avec quelle attention, avec quel recueillement, avec quelle piété ils doivent assister aux saints mystères. Prêchez d'exemple en tout et partout; que l'odeur de votre vertu se répande dans la paroisse, non point pour vous attirer les louanges des hommes, mais afin que les hommes en vous voyant rendent gloh^e à votre Père qui est au ciel et désirent

de le servir comme vous faites. En agissant ainsi vous serez véritablement bénis et heureux ici-bas, et le bonheur dont vous jouirez sur cette terre ne sera qu'un avant-goût de la félicité qui vous est réservée dans le ciel. Amen,

POUR LE MEME DIMANCHE

HOMELIE

Erat quidam regulus cujus films infirmabatur.

Un Seigneur avait son fils malade. (Jean, iv, 46.)

Mes Frères,

L'Evangile d'aujourd'hui renferme le récit d'un éclatant miracle, où nous voyons le fils d'un officier, déjà près de la mort, guéri au commandement de Notre-Seigneur. Voici la narration que fait de ce miracle révangéliste saint Jean : Un officier de Capharnaûm avait son fils malade; apprenant que Jésus venait de Judée en Galilée, il alla à sa rencontre, le suppliant de venir et de guérir son fils agonisant. Jésus lui dit : « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges vous ne croyez point. » L'officier insista en disant : « Seigneur, venez avant que mon fils ne meure. » Jésus lui répondit : « Allez, votre fils est plein de vie. » L'officier crut à la parole de

Jésus, et s'en alla. Or, comme il s'en retournait, ses serviteurs vinrent à sa rencontre et lui annoncèrent que son fils était guéri. Il leur demanda à quelle heure il s'était trouvé mieux, et ils lui dirent : « Hier, à la septième heure, la fièvre l'a quitté. » Le père reconnut alors que c'était l'heure à laquelle Jésus lui avait dit : « Votre fils est vivant; » et il crut, lui et toute sa maison. Méditons quelques instants sur ce fait et tâchons d'en saisir les côtés pratiques.

i. Conduite de l'officier dont parle V Évangile.

Pourquoi cet officier s'adresse-t-il à Jésus-Christ? Est-ce pour lui demander des grâces spirituelles, son salut ou celui de son enfant, sa conversion, la rémission de ses péchés, la persévérance finale ? Il n'y pense même |pas. Tant qu'il est heureux et que tout prospère dans sa maison, il ne songe pas à se mettre à la suite de Jésus-Christ; c'est l'affliction qui l'obUge à recourir à lui. 11 est sur le point de perdre son fils chéri, il a en vain épuisé toutes les ressources humaines pour obtenir sa guérison, il a inutilement fait appel aux hommes habiles dans l'art de guérir ; alors il se décide à recourir à Jésus et à solliciter la faveur de sa merveilleuse puissance. C'est donc son intérêt, et son intérêt seul qui le guide : Cujus filius infirmabatur.

Cette conduite est imitée de nos jours par un

grand nombre de chrétiens. Ils onl recours à Jésus- Christ quand tout le reste les repousse et semble leur faire une loi d'un changement de conduite. Tant que cet homme a été dans la prospérité, la religion était la moindre de ses pensées, il ne songeait qu'à augmenter sa fortune, qu'à se pousser, qu'à s'agrandir, qu'à passer sa vie dans les honneurs et dans les délices. Ce n'est que lorsque l'affliction l'a frappé, lorsque l'infortune a renversé ses espérances, lorsque le monde l'a abandonné, qu'il s'est tourné vers Jésus-Christ, qu'il a cherché un meilleur maître, ce n*est qu'en devenant malheureux qu'il a commencé à être fidèle. Tant que ce jeune homme jouissait d'une santé florissante il se moquait de Dieu et de sa religion, il ne songeait qu'à satisfaire de grossières passions; mais dès que la maladie a fondu sur lui, ses idées ont entièrement changé : il a crié vers le Seigneur et demandé les secours de la rehgion. Tant que cette fille se sentait attirée vers un monde qui la flattait et dont elle était l'idole, elle n'était chrétienne que de nom, elle n'avait de la foi que les apparences, de la religion que l'écorce ; mais dès le jour où elle a compris que le monde la trompait, la délaissait, la repoussait même, elle est revenue au Dieu de sa première communion. — Tant que cet homme, comblé d'honneurs et de dignités, se voyait entouré de mille adulateurs, tant que la fortune lui souriait, il croyait pouvoir se passer de Dieu, il avait oublié le chemin de l'église; aujourd'hui qu'il se voit délaissé de ses amis, poursuivi

par l'adversité, il se rapproche du Dieu qu'il avait abandonné.

Voilà l'histoire de la plupart des chrétiens. Ne serait-ce pas la nôtre? Où sont ces âmes généreuses qui servent Dieu uniquement pour lui-même, et sans égard à leur propre intérêt ; aussi fidèles dans le premier âge que dans le dernier, dans la santé que dans rinfortune ? Le nombre en est bien rare parmi nous; et sans ce dégoût du monde qui est une suite naturelle de l'adversité, la vertu aurait bien peu de sectateurs et Jésus-Christ compterait fort peu de disciples. Il n'aurait jamais compté sur l'officier de Capharnaum. Voyons comment il accueille la prière de ce père affligé.

Avant de lui accorder [le bienfait qu'il lui demande, Jésus-Christ veut l'éprouver par un reproche qui a toutes les apparences d'un refus. Si vous ne voyez^ dit-il, des miracles et des prodiges, vous ne croyez point. L'officier ne se décourage point, mais il s'humilie et donne une nouvelle énergie à sa prière : « Seigneur, s'écrie-t-il, mon fils est à l'extrémité, hâtez-vous, je vous en conjure, venez avant qu'il ne meure. » Heureux père de ne s'être pas rebuté ! Sa persévérance va être récompensée. « Allez, lui dit Jésus, votre fils est guéri w. Apprenez à connaître le Maître que vous servez ; s'il difl'ère de vous exaucer,

s'il paraît vous repousser, c'est son amour qui le fait agir, et il n'en use ainsi que pour notre plus grand bien. Demandez-lui donc avec confiance les biens spirituels; il s'est engagé à vous les donner : demandez-les lui avec instance, avec persévérance, et soyez persuadés qu'il vous accordera toujours plus que vous ne lui demanderez. Pour les biens temporels : la réussite dans vos entreprises, le succès dans vos études, la santé du corps, la guérison d'un malade, vous pouvez les solliciter; mais, s'il vous refuse, croyez que c'est dans votre intérêt et soumettez-vous à sa sainte volonté. Dieu n'accueille pas votre prière parce que ce que vous demandez serait contraire à sa gloire et à votre salut. Ainsi, il ne vous accorde pas la santé de cet enfant en proie à la souffrance parce qu'il ne veut pas que la malice pervertisse son esprit et gâte son cœur ; son âme est agréable à son créateur; et c'est pour cela qu'il s'est hâté de la retirer du milieu de l'iniquité ; il ne l'a retiré de ce monde que pour le soustraire aux dangers qui le menaçaient, que pour prévenir sa perte et assurer son salut. Cessez donc de vous plaindre.

Jésus dit à l'officier qui le suppliait de venir et de guérir son fils : Si vous ne voyez des miracles et des prodiges^ vous ne croyez pas. C'était lui dire : Votre foi est bien imparfaite et bien défectueuse. Mais la nôtre, est-elle plus parfaite ? N'y a-t-il pas parmi les chrétiens des hommes qui disent : Si nous avions vu les miracles qu'ont vus les apôtres et m. 8

les premiers disciples, nous croirions ; mais le moyen de croire à une religion qui renferme des mystères si incompréhensibles, qui impose des devoirs si pénibles? Erreur, mes frères, erreur; ce ne sont pas les miracles qui convertissent, c'est la grâce. Combien de Juifs ont vu les miracles du Sauveur, et la plupart néanmoins y sont restés insensibles. Une foi solide n'a pas besoin de miracles.

Notre-Seigneur voulant montrer que sa puissance n'est bornée par aucun obstacle ni aucune limite, qu'il est partout et en tout temps auprès de ceux qui l'invoquent avec confiance, répond à cet officier : AlleZj votive fils est plein de vie. L'assurance pleine de dignité avec laquelle Jésus lui parle a fait sur lui unej impression profonde et ne lui permet pas de douter de la vérité de ce qu'il lui a dit; il croit à la parole du Maître et s'en va. Il croit avant de voir l'événement. C'est ce qui fait le mérite de la foi. Heureux, dit l'Évangile, ceux qui ont cru sans avoir vu : Beaii qui non viderunt et crediderunt.

Comme il était en chemin^ ses serviteurs, témoins de la guérison subite de leur jeune maître, vinrent au devant de lui et lui dirent : « Votre fils se porte bien. » A cette nouvelle l'officier ne se laissa pas aller à une vaine joie ; il s'oublia lui-même pour ne penser qu'à son bienfaiteur et examiner de près un événement qui pouvait avoir des suites bien plus importantes que la guérison de son fils, a II lui demanda donc à quelle heure le malade s'était trouvé mieux; ils lui dirent : la fièvre l'a quitté à la septième heure du

jour. Le père reconnut que c'était l'heure même où Jésus iui avait dit : Votre fils est guéri ; et il crut. Il comprit que Jésus ne lui avait pas seulement prédit la guérison de son fils, mais qu'il l'avait opérée, et, frappé, comme il devait l'être, d'un pouvoir si divin, il crut non seulement à la parole de Jésus, mais il crut en Jésus lui-même : il crut qu'il était le Fils de Dieu et le Messie attendu, à qui il fallait s'attacher.

Le père, reconnaissant des bienfaits reçus dans cette grande circonstance, instruisit son fils et toute sa maison des obligations qu'ils avaient envers Jésus, et il leur parla d'un air si pénétré qu'il engagea tout son monde à croire en lui. C'est un exemple pour les supérieurs, pour les pères et pour les maîtres. Mais, outre cela, chacun de nous, a dans ses sens extérieurs et intérieurs et dans toutes les puissances de son âme, une espèce de maison et de famille qu'il gouverne et qu'il doit contenir dans les règles dune vive foi. Soit donc que nous soyons en compagnie ou seuls, quelque part que nous nous trouvions, quelle chose que nous fassions, que nos yeux, nos oreilles, notre langue, notre maintien, notre imagination, notre mémoire, notre esprit, notre cœur, nos entreprises, notre travail, notre repos, que tout soit dans l'ordre de la foi, que tout annonce en nous un homme qui croit, et en qui tout croit. Cette foi pratique nous enrichira d'œuvres surnaturelles et nous préparera une grande récompense dans le ciel. Amen,

XXP DLMANGHE APRES LA PENTECOTE

EVANGILE

Le royaume des cieux peut être comparé à un monarque qui voulut entrer en compte avec ses serviteurs. Or, on lui en amena un qui devait dix mille talents. N'ayant pas de quoi les rendre, son maître ordonna qu'on le vendît, lui, sa femme, ses fils et tout ce qu'il avait, pour payer sa dette. Mais se jetant à ses pieds, le serviteur l'implorait, disant : a Ayez un peu de patience, je vous rendrai tout. » Le roi, touché de compassion, le renvoya et lui remit sa dette. Le serviteur en sortant rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers, et l'ayant saisi à la gorge, il l'étouffait, disant : « Rends-moi ce que tu me dois. » Et il le fit mettre en prison, jusqu'à ce qu'il payât sa dette. Les autres serviteurs, voyant ce qui se passait, en furent profondément affligés, et racontèrent à leur maître tout ce qui venait d'arriver. Alors, le roi le fit venir, et lui dit: « Méchant serviteur, comme j'ai eu pitié de toi, ne devais-tu

pas avoir pitié de ton compagnon ? » Et le maître irrité le livra aux exécuteurs de la justice, jusqu'à ce qu'il payât toute sa dette. Ainsi vous traitera le Père céleste, si chacun de vous ne remet du fond du cœur à son frère ce que son frère lui doit. (Math., XVIII, 23, 25.)

HOMELIE

Rex voluit rationem ponere cura servis suis.

Un roi voulut entrer en compte avec ses serviteurs. (Math., xviii, 23.)

Mes Frères,

Dans cet Evangile quatre circonstances s'offrent à nos réflexions. Nous voyons : 1° un roi ; 2° la clémence de ce roi à l'égard de son serviteur insolvable ; S'* ensuite la cruauté de ce serviteur impitoyable à l'égard d'un de ses compagnons insolvable comme lui ; 4° enfin la justice inflexible du roi à l'égard du serviteur dur et sans miséricorde.

Le roi figuré dans cette parabole, c'est Dieu, le roi céleste, le roi de gloire, le dominateur suprême, Jésus-Christ qui est appelé le Roi des rois, le Sei-

138 DOMINICAINES d'un CURE DE CAMPAGNE

gneur des Seigneurs : Rex i-egiium, Dominus dominantium.

Ses serviteurs, ce sont tous les hommes qui lui appartiennent à titre de création, de conservation et de rédemption. Il ne nous a créés, il ne nous conserve, il ne nous a rachetés que pour le connaître, l'aimer et le servir. Il a donné pour cela à chacun de nous différents talents, avec obligation de les faire valoir, non pas comme propriétaires, mais comme fermiers ; et il rentrera un jour en compte avec nous : ce sera au moment de notre mort ; il nous en avertit d'avance afin que nous nous y préparions.

Le royaume des deux est semblable à un roi qui voulut entrer en compte avec ses serviteurs. Le premier qui lui fut présenté lui devait dix mille talents. Or, comme il n'avait pas de quoi les rendre, le maître commanda qu'on le vendît avec tout ce qu'il possédait pour satisfaire cette dette. Le serviteur dont il s'agit devait dix mille talents, le talent valait dix mille francs, c'est donc cent millions dont le serviteur était redevable à son maître, c'est-à-dire une somme énorme. L'état de ce malheureux qui doit une somme immense qu'il ne peut payer et qui se voit réduit, pour acquitter cette dette, à être vendu, lui, sa femme et ces enfants, cet état, dis -je, nous représente celui d'un pécheur qui n'a pas de quoi satisfaire à la justice divine, et qui mérite non seulement d'être vendu, mais d'être livré au démon, si la miséricorde de Dieu ne lui fait grâce.

Pour comprendre combien tout pécheur est cou-

pable devant Dieu, il suffit de réfléchir quelques instants sur la dignité de Celui qui est offensé, sur la bassesse de celui qui commet l'offense. Celui qui est offensé, c'est le créateur de l'univers ; c'est le grand roi du ciel et de la terre, devant qui tremblent les Séraphins ; c'est le Dieu de gloire que les Chérubins n'osent regarder, devant qui ils sont contraints de voiler leur face. Celui qui offense, c'est son serviteur, servus^ c'est-à-dire l'homme qu'il a créé à son image et à sa ressemblance pour qui il a fait le reste de l'univers, qu'il a comblé de biens. L'ingrat pourtant l'a offensé de toutes les manières. Qui pourra jamais compter les péchés dont il s'est rendu coupable à son égard ! Que de pensées criminelles, que de désirs impurs, que de projets pervers, que de blasphèmes, que de médisances, que d'actions défendues ! Combien de grâces dont il a abusé, d'inspi rations qu'il a rejetées, de remords qu'il a repoussés, d'exemples qu'il a méprisés, d'instructions qu'il a négligées, de sacrements qu'il a profanés ? Et en sortant de lui-même, combien de péchés qu'il aurait pu empêcher, et qu'il a laissé commettre ! Combien dont il a été cause par ses scandales ! Est-ce tout? Pas encore. L'ingrat s'est servi de ses bienfaits même pour l'offenser ; enfant dénaturé, il s'est révolté contre son père ; sujet rebelle, il a enfreint ses lois. Peut-on concevoir une révolte plus criminelle, une ingratitude plus noire, une perfidie plus atroce? Une telle conduite nous révolte, et cependant c'est la nôtre. Par nos nombreuses prévarica-

liO DOMINICALES D*UN CURE DE CAMPAGNE

tions, par nos innombrables pécbés, nous avons contracté envers la justice divine des dettes immenses ; nous sommes devenus insolvables. Que devons-nous faire ? Le serviteur infidèle va nous le faire voir. Lorsqu'il eut entendu la sentence prononcée contre lui, se jetant aux pieds de son maître, il le conjure en lui disant : « Prenez patience à mon égard, et je vous rendrai le tout. » Le maître le prenant en pitié, le laissa aller et lui remit sa dette.

Quelle bonté de la part de ce maître ! Une simple prière, une simple promesse que lui fait le serviteur, dont il avait à se plaindre, suffirent pour le désarmer, et, au lieu de le punir, comme il le méritait, il lui remit sa dette, toute grande qu'elle était. Admirable effet du repentir? Mais la clémence dont Dieu a usé envers nous, n'est-elle pas encore plus admirable? Ne nous a-t-elle pas supportés avec patience, malgré nos ingratitudes, malgré noire abus de ses dons, malgré nos haines, nos injustices, nos impuretés, nos médisances, nos scandales, nos profanations du saint jour? Ne nous supporte-t-elle pas peut-être depuis longtemps? Dieu ne pourrait-il pas dire de quelqu'un de nous, comme il disait autrefois de son peuple: Il y a quarante ans que j'attends ce pécheur endurci ; il y a quarante ans que je le sollicite par ma grâce de revenir à moi ; il persiste

cependant toujours dans ses égarements : Quadragintâ annis offensus fui generationi illi et dixi : Semper hi errant corde ; et isti non cognoverunt vias meas. Ah ! s'il en est ainsi, qu'il est à craindre que sa bonté ne se lasse envers nous, comme elle se lassa à l'égard de son peuple, et ne nous livre aux rigueurs de sa justice. Pour éviter un semblable malheur, cessons d'abuser de son ineffable bonté ; allons nous jeter à ses pieds, au tribunal de la pénitence. Prions-le d'user encore à notre égard de la patience admirable avec laquelle il nous attend depuis si longtemps, et promettons-lui de réparer l'injustice de notre conduite, en lui rendant exactement tout ce qui lui est dû, c'est-à-dire en remplissant fidèlement tous les devoirs qu'il nous a imposés, et en faisant un saint usage des grâces qu'il voudra bien encore nous accorder. Si nous nous approchons de lui avec ces saintes dispositions ; s'il voit en nous une vive douleur d'avoir abusé de ses dons et une ferme résolution de ne plus les faire servir qu'à sa gloire et à notre salut, il se laissera attendrir sur notre sort, il nous prendra en pitié, et le prêtre en son nom prononcera sur nous la sentence d'absolution ; nos péchés seront effacés et notre dette sera complètement acquittée. Par ce moyen, la miséricorde toutepuissante de Dieu conciliera merveilleusement notre indigence et ses droits. Ne l'avons-nous pas déjà éprouvé, toutes les fois que coupables, nous avons eu recours au tribunal de la miséricorde? Que ces pensées sont consolantes I Oh ! que nous serions

malheureux et aveugles si nous refusions un pardon qui peut être obtenu à une condition si facile !

Mais, après notre pardon, gardons-nous d'imiter la dureté du serviteur infidèle.

Ce serviteur ne fut pas plus tôt sorti quHlrencontraun de ses compagnons qui lui devait cent deniers^ et le prenant à la gorge, il l' étouffait en lui disant: « Rends-moi ce que tu me dois. » Celui-ci se jetant à ses pieds, le conjurait en disant : a Prenez patience à mon égard ; je vous rendrai tout. » Mais l'autre n'en voulut rien faire, et il le fit mettre en prison jusqu'à ce qu'il l'eût payé. Ce que voyant, les autres serviteurs furent indignés et vinrent rapporter au maître ce qui venait d'arriver.

Peut-on concevoir une dureté plus odieuse que celle de ce serviteur inhumain ? Il venait de recevoir le plus grand témoignage de bonté de la part de son roi ; et il ne donne à son semblable que des marques de cruauté. Son maître s'était empressé d'exaucer sa prière, et il s'obstine à rejeter celle de son compagnon. On lui avait remis une dette énorme de dix mille talents, et il exige avec une impitoyable rigueur la dette minime de cent deniers. En vain ce pauvre débiteur se jette-t-il aux pieds de son compagnon ; en vain lui dit-il : ayez un peu de patience, et je vous rendrai tout : Patientiam hahe in me, et omnia reddam tibi ; il ne voulut pas l'entendre et il le fit

mettre en prison. Quelle barbarie ! Quelle inhumanité !

Vous en êtes sans doute révoltés, chrétiens ; mais votre conduite est-elle moins révoltante? Vous aviez abusé indignement des dons de Dieu ; vous ne vous en étiez servi que pour l'outrager, et ces outrages s'étaient multipliés à l'infini. Vous aviez entassé pendant des années entières péchés sur péchés, crimes sur crimes et la dette que vous aviez contractée envers la justice divine était immense. Il vous était impossible de l'acquitter. Vous ne deviez vous attendre qu'à des châtiments rigoureux et infinis. Dans cet état vous vous êtes jetés aux pieds de votre Dieu, qui est en même temps votre juge. Vous lui avez demandé pardon, et il vous a remis la totalité de votre dette. Mais vous, avez-vous eu la même indulgence pour vos semblables ? Leur avezvous pardonné les ofi"enses que vous en aviez reçues ? Hélas ! vous avez continué, au contraire, à les haïr, à les poursuivre, à vous en venger. Et pourquoi? Parce qu'ils avaient froissé votre amour-propre, blessé votre orgueil, parce qu'ils s'étaient permis contre vous quelques paroles, quelques injures insignifiantes, quelques procédés peu convenables. Êtes-vous donc moins durs et moins impitoyables que le serviteur de notre Évangile ? Ne l'êtes-vous pas même plus ? Ce serviteur ne fit que se montrer insensible à la prière de son compagnon; au lieu que vous, en refusant de pardonner à votre semblable, vous vous êtes montrés rebelles aux ordres de

votre Dieu; car c'est Dieu lui-même, mes frères, qui nous dit dans l'Évangile : « Aimez vos ennemis ; priez pour ceux qui vous persécutent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; allez vous réconcilier avec votre frère. » C'est à lui par conséquent que vous désobéissez ; ce sont ses ordres que vous méprisez, quand vous refusez de pardonner à ceux qui vous ont offensé. Ah ! si vous ne craignez pas de rendre ainsi à Dieu le mal pour le bien qu'il vous a fait en vous pardonnant, craignez du moins de faire succéder sa colère à son indulgence, car il vous prévient qu'il vous traitera comme vous aurez traité vos frères. D'autre part, en voyant le châtiment que s'attira le serviteur qui refusa de remettre sa dette à son compagnon, apprenez quel est celui auquel vous devez vous attendre vous-mêmes, si vous refusez de pardonner à vos frères.

Les autres serviteurs, dit l'Évangile, voyant ce qui venait de se passer, en furent affligés, et vinrent rapporter à leur maître ce qui venait d'arriver. Alors celui-ci fît venir le serviteur barbare et lui dit : « Je t'avais remis toute ta dette, parce que tu m'en as prié. Ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi? » Alors le maître irrité le livra aux exécuteurs de la justice, jusqu'à ce qu'il payât toute sa dette.

HOMELIES ET INSTRUCTIO:vS PRATIQUES 145

Voilà, mes frères, l'image du triste sort qui nous est réservé, si au lieu de pardonner à ceux qui nous ont offensés, nous nous obstinions à vouloir nous venger. Dieu nous citera un jour devant son tribunal, comme le roi dont parle l'Évangile, fit venir devant lui le serviteur qui avait refusé de remettre la dette de son compagnon. Il nous rappellera la bonté avec laquelle il nous avait pardonné les outrages que nous lui avions faits ; et comparant ensuite cette bonté ineffable avec l'inflexible dureté que nous aurons montrée envers ceux qui nous avaient outragés : Je t'avais remis, nous dira-t-il, tous les péchés dont tu avais osé te rendre coupable envers moi, parce que tu m'en avais prié; ne devais-tu pas avoir pitié de tes frères, comme j'ai eu pitié de toi? Ne devais-tu pas leur pardonner, comme je t'ai pardonné à toi-même? Ne savais-tu pas que j'étais le souverain Maître de l'univers, tandis que tu n'étais qu'un vil esclave? Ne savais-tu pas que ce que j'avais fait pour toi je t'ordonnais de le faire pour les autres, et qu'en refusant de te soumettre à mes ordres, tu m'offensais plus grièvement que tu n'avais été offensé toi-même? Cependant tu as persévéré obstinément dans ta haine, dans tes ressentiments, dans ton inimitié, et après n'avoir respiré que la vengeance, tu voudrais avoir part à ma miséricorde! Mais non, ma miséricorde n'est point faite pour les âmes cruelles et vindicatives; et comme j'avais annoncé que la mesure dont tu te serais servi envers les autres serait celle dont je me servirais III. 9

envers toi, je serai aussi inflexible à ton égard que tu Tas été envers tes ennemis, et au lieu des dons de ma clémence, tu n'auras en partage que les rigueurs de ma redoutable justice.

Ainsi nous parlera le souverain juge, si nous n'avons pas pour nos frères la même indulgence qu'il a eue pour nous. Et ne croyez pas, mes frères, que ce soit une menace dictée par un zèle outré : c'est un oracle sorti de la bouche même de Jésus-Christ. Car après nous avoir dit dans la parabole que je vous ai expliquée, que le maître irrité livra aux exécuteurs de la justice celui qui n'avait pas voulu remettre sa dette à son compagnon, ce divin Sauveur ajoute : C'est ainsi que vous traitera mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère, du fond du cœur. Il n'y a donc qu'un seul moyen, mes frères, pour échapper aux rigueurs de sa juste vengeance; et ce moyen, c'est de pardonnera vos ennemis.

C'est là la condition à laquelle Dieu a attaché la rémission de nos péchés. Si nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, il nous pardonnera nos offenses; mais si nous ne leur pardonnons pas, quelque sacrifice que nous puissions lui adresser, nous n'avons point de pardon à attendre de lui. Or, ce seul motif ne devrait-il pas suffire pour éteindre toutes les haines, pour éiouiîer tous les désirs de vengeance; et n'est-il pas surprenant qu'il y ait un seul vindicatif parmi des chrétiens qui croient qu'ils ne peuvent se venger sans se perdre, et que le seul

moyen qu'ils aient de se sauver, c'est de pardonner? Ah! mes frères, il n'est sans doute personne ici qui ne se soit rendu coupable de quelques péchés; il n'est personne qui ne désire que Dieu ne lui accorde le pardon. Mais s'il est vrai que vous souhaitez tous qu'il vous pardonne, comment peut-il arriver qu'un seul d'entre vous refuse de pardonnera ses ennemis, tandis que la religion vous apprend que ce n'est qu'en leur pardonnant que vous pouvez obtenir le pardon que vous désirez? Avez-vous donc renoncé à votre salut, etêtes-vous déterminés à vous damner^ plutôt que de ne pas vous venger? Ah! si cela est, vengez-vous; car c'est là tout le fruit que vous retirerez de voire vengeance. Mais si, au contraire, vous souhaitez et vous espérez encore de vous sauver, aimez vos ennemis, et allez vous réconcilier avec vos frères en leur pardonnant, non pas seulement en apparence, mais du fond du cœur : car ce n'est qu'en les aimant et en vous réconciliant ainsi avec eux, que vous pouvez vous réconcilier vous-mêmes avec votre Dieu, recouvrer sa grâce, vous rendre dignes de la gloire éternelle, que je vous souhaite. Amen (l).

(1) L'abbé Reyre.

POUR LE MEME DIMANCHE

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