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SUR LE PARDON DES INJURES

Konne ergo oportuit te et miserer conservi tui, sicut et ego tut misertus sum?

Ne devais-tu donc pas avoir aussi pitié de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi. (Matu., XVIII, 33).

Saint Pierre, s'étant un jour approché de Jésus, lui dit : « Seigneur, combien de fois pardonnerai -je à mon frère, lorsqu'il aura péché contre moi? Sera-ce jusqu'à sept fois? » Jésus lui répondit : « Je ne vous dis point jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dixsept fois sept fois, usquè septuagies septies » ; en d'autres termes : autant de fois qu'il vous aura offensé, c'està-dire toujours. Et pour bien graver dans l'esprit et le cœur de son disciple l'obligation de pardonnner au prochain, le Sauveur lui proposa la parabole suivante :

Le royaume du ciel est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs, dont l'un lui devait dix mille talents, et n'avait pas de quoi les payer. Le prince commanda qu'on le vendît avec tout ce qu'il possédait, pour satisfaire à cette dette. Le serviteur pria son maître d'attendre, en lui promettant de le satisfaire bientôt. Le maître, touché de compassion, le laissa aller et lui remit sa dette. Aussitôt le serviteur courut chez un de ses compagnons, qui lui devait cent deniers, et, le prenant à la gorge, il lui dit : « Rends-moi ce que tu me dois. )) Son compagnon se jetant à ses pieds, lui dit : « Accordez-moi quelque délai, et je vous rendrai tout. » Mais l'autre ne le voulut point et il le fit mettre en prison. Le roi le sut, et il s'emporta contre lui et lui dit : (( Méchant serviteur, je t'avais remis toute ta dette, parce que tu m'en avais prié; ne devais-tu donc pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi? » Et il le livra entre les mains des exécuteurs de la justice jusqu'à ce qu'il eût payé tout ce qu'il devait.

C'est un principe dans l'Évangile que Dieu nous traitera comme nous aurons traité notre prochain. Désirons-nous, chrétiens, ne pas être traités avec rigueur par notre Père qui est dans le ciel? Voulonsnous ne pas être livrés au démon, exécuteur des vengeances divines? Pardonnons, de tout cœur, à ceux qui nous ont offensés. Dieu le commande; nos intérêts l'exigent. Vous allez vous en convaincre, je l'espère, dans ce court entretien.

De faux interprètes, dit Jésus-Christ, ont fait entendre à vos pères qu'ils pouvaient haïr leurs ennemis, et qu'il suffisait d'aimer les amis pour accomplir la loi : Dictum est antiquis : Diliges proximum tumn^ et odio habebis inimicumtuum. Pour moi, reprend le Sauveur, je prétends que vous aimiez "VOS ennemis : Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros. Pesez bien la forcé de ces paroles : Ego : Moi, moi qui suis votre maître, votre roi, votre Dieu; moi de qui vous dépendez en toutes choses; moi de qui vous avez tout h espérer et tout à craindre, je ne vous prie pas, je ne vous conseille pas seulement, mais je vous commande d'aimer vos ennemis et de leur faire du bien : Diligite inimicos vestros; bene facile his qui odei^unt vos. Si c'était un grand de la terre, un prince, un roi, un empereur qui vous intimât de tels ordres, vous pourriez dire que son pouvoir ne s'étend pas jusque-là; mais pouvez-vous refuser de m'obéir, à moi qui suis votre Dieu, de qui vous avez reçu l'être, qui puis non seulement perdre votre corps, mais encore votre âme pour l'éternité ? Ego autem.

A qui donne-t-il cet ordre ? A tous sans distinction d'état, de sexe et de rang. A vous grands du monde, si jaloux de vos droits, et si délicats sur le point d'honneur ; si vous êtes au-dessus des autres par

votre naissance, par vos richesses, par vos dignités, vous n'êtes pas au-dessus de la loi : c*est pourquoi il vous dit : Diligite inimicns vestros. — A vous, pauvres de la terre, que chacun rebute et méprise, il vous défend la vengeance et vous prescrit le pardon des injures. — A vous, femmes et filles du monde, qu'un mot échappé froisse et offense, qu'un oubli irrite, qu'un mépris transporte jusqu'à la fureur; et il vous défend les récriminations contre votre frère. — A vous, pères de famille, à qui un indigne voisin intente des procès injustes et ruineux. Défendez vos droits, vous le pouvez, vous le devez même, faitesvous rendre justice; mais ne vous vengez pas, ne conservez pas de la rancune. C'est Jésus-Christ qui vous l'a dit : Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros.

Mais il va plus loin, il veut que nous répandions des bienfaits sur ceux qui nous haïssent : Benefacite his quioderunt vos. Loin de les maudire, priez pour ceux qui par des médisances continuelles, des calomnies atroces s'occupent à vous déchirer malignement : Orate pro calumniantibus vos. Pour ceux-là même qui semblent avoir juré votre perte et ne cessent de vous persécuter : Orate pro persequentibus vos. Vous le voyez, le pardon des injures n'est pas un simple conseil, que nous soyons libres de suivre ou de négliger, c'est un véritable précepte qui n'admet point d'excuse : précepte universel qui ne connaît pas d'exception : Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros.

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Dieu a tellement à cœur l'observation de ce précepte qu'il rejette tout autre sacrifice qui n'est point accompagné de celui de la vengeance. « Si en offrant votre présent à l'autel, dit Jésus-Christ, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre présent, et allez auparavant vous réconcilier avec lui ; car j'aime mieux la miséricorde que le sacrifice. «Tous avec beau prier, jeûner, vous mortifier, enrichir les pauvres de vos dons, si vous conservez de la rancune contre votre prochain et refusez de vous réconcilier avec lui, toutes vos mortifications et le martyre même ne vous serviraient de rien. Pourquoi? parce que vous n'avez pas la charité sans laquelle tout le reste n*est rien : Si charitatem non habuero, nihil sum. Vous devez donc pardonner. Et combien de fois ? Usquè septies, disait saint Pierre, jusqu'à sept fois? Non, répond Jésus : Usquè septuagies sepiies, c'est-à-dire toujours.

A l'autorité de sa parole, Jésus-Christ joint l'autorité de ses exemples. Si les Juifs le persécutent, il leur fait du bien, il guérit leurs malades. Si Judas le trahit, il le traite comme un ami : Amice, ad quid venisti? Si saint Pierre le renie pour son maître, il le place à la tête de son Église. Si sur la croix ses bourreaux l'insultent et l'outragent, loin de les punir, il leur pardonne et prie pour eux : Patei% dimitte illis, nesciunt enim quid faciunt.

Mais, mes frères, si le précepte du Seigneur n'est pas capable de vous déterminer à pardonner à vos

ennemis, laissez-vous au moins gagner par la considération de vos propres intérêts.

Nous avons tous été pécheurs ; et nous le sommes peut-être encore. Pour avoir le droit d'arriver au ciel, il faut nécessairement que nous obtenions le pardon de nos péchés. Mais qui nous donnera l'assurance de ce pardon ? Sera-ce notre amour pour la pénitence? Mais les anachorètes, après une vie entière passée dans les austérités, tremblent et se demandent avec effroi : « Frères, croyez-vous que Dieu me pardonnera?» Sera-ce votre zèle pour le service de Dieu ? Mais saint Paul, ce vase d'élection, saint Paul, ravi jusqu'au troisième ciel, et qui avait amené l'univers aux pieds de Jésus-Christ, ignore s'il est digne de haine ou d'amour. Qui donc, au milieu de ces alarmes générales, nous donnera l'assurance des miséricordes divines? le pardon des injures? La parole du Sauveur est formelle là-dessus. Pardonnez, vous dit-il, et on vous pardonnera : Dimittite et dimitternini. Si dimiseritis hominibus peccata eorum, dimittet vobis Pater vester cœlestis débita vestra. Si autem non dimiseritis hominibus^ nec Pater vester dimittet vobis peccata vestra. Eadem mensurâ quâ mensi fueritis, remetietur vobis. Vindicatifs, qui refusez de pardonner une injure, sachez que Dieu vous traitera sans miséricorde, comme vous aurez traité votre frère :

Sic Pâte?' meus cœlestis faciet vobis. Le pardon du prochain, c'est la condition, la mesure, le gage de votre pardon.

Mais je vous entends dire ; « Je ne puis pas pardonner, le mal qu'on m'a causé est trop grand ; mon ennemi m'a enlevé ma réputation, mon honneur, c'est-à-dire tout ce qu'un homme de cœur préfère aux biens terrestres. »

Tous pouvez très bien pardonner puisque Dieu vous le commande et qu'il ne prescrit rien d'impossible : Deus impossibilia non jubet. Avec sa grâce on peut tout. Yous exagérez le tort qu'on vous a fait. Ce n'est pas votre réputation qu'on vous a ravie, c'est votre amour-propre qu'on a froissé. Au reste ce n'est pas celui qui reçoit une injure qui est déshonoré, c'est celui qui l'a faite. Un homme qui en traite un autre avec respect s'honore plus lui-même qu'il n'honore son frère; c'est pourquoi on l'appelle un homme honnête et bien élevé; de même celui qui en outrage un autre se déshonore bien plus qu'il ne déshonore cet autre; c'est pourquoi on l'appelle un impoli, un grossier, un calomniateur. Si vous ne voulez pas vous en rapporter à mon dire, écoutez le langage de saint Basile : a Dans une querelle, c'est celui qui l'emporte qui est le vaincu. » Et saint Cyprien : « Le plus malheureux, c'est celui qui fait, et non celui qui reçoit une injure. »

Mais quand votre frère aurait réellement commis contre vous tous les excès dont vous vous plaignez, il aurait toujours droit à votre indulgence. Vous

étiez vous-même coupable de tous ces excès envers Jésus-Christ; vous l'aviez déshonoré par vos crimes, vous vous étiez révolté contre lui, vous lui aviez causé la mort. Et cependant il vous a pardonné; vous devez donc pardonner à votre frère.

Mais il en coûte, mais c'est difficile de pardonner et de faire du bien à ceux qui nous font du mal. Oui, c'est difficile, puisque c'est l'acte le plus pénible de notre religion; oui, il en coûte. Voilà pourquoi votre action sera plus héroïque, plus digne de vous, plus digne de Dieu? Il en coûte; mais le ciel n'est pas promis aux lâches, il est le partage des cœurs nobles et généreux.

Ce n'est pas moi qui ai offensé le premier, ditesvous, ce n'est pas à moi à faire les premières démarches de la réconciliation ; je pardonnerai si mon ennemi reconnaît sa faute. — Voilà le langage ordinaire de tous ceux qui ne veulent pas pardonner. Entendez parler deux ennemis ; personne ne veut convenir de son tort, chacun prétend avoir été offensé; de là vient que personne ne veut faire des avances ; l'orgueil qui domine la plupart des hommes les retient et les empêche d'exécuter un projet que la grâce inspire; on croit qu'il y a de la bassesse à faire des excuses, et que c'est à notre adversaire à rechercher nos bonnes grâces ; cet ennemi pense de même : ainsi, chacun reste dans son état, c'est-àdire un état de damnation.

Eh bien ! je pardonne à mes ennemis, puisquil le faut, je renonce à la vengeance, je ne leur ferai point

de mal ; mais je ne veux pas les voir, je ne veux pas leur parler; qu'ils fassent leur chemin, et je ferai le mien. — Yoilà le langage de ces chrétiens qui pardonnent en apparence et qui conservent néanmoins la haine dans le cœur. Étrange illusion ! ils ne veulent point de mal à leurs ennemis; c'est très bien, mais cela ne suffit pas : Jésus-Christ vous dit : Diligite... bene facile. Kedoute-t-on la rencontre de ceux qu'on aime ? Refuse-t-on de parler à un ami ? Vous laissez cet ennemi pour ce qu'il est, et vous ne lui voulez faire aucun bien ! Mais seriez-vous bien aise que Dieu vous laissât pour ce que vous êtes, et qu'il ne vous fît aucun bien ? C'est ainsi néanmoins qu'il vous traitera si vous n'avez pas de meilleures dispositions à l'égard de votre ennemi.

Mes frères, si vous avez compris cette instruction, hâtez-vous de pardonner à vos ennemis. Renoncez à tout ressentiment à leur égard. En faisant ainsi miséricorde à vos frères coupables, vous pourrez l'obtenir pour vous-même et mériter le bonheur éternel. Amen.

XXIP DIMANCHE APRES LA PEiNTECOTE

EVANGILE

Les pharisiens, s'étant retirés, tinrent conseil entre eux sur les moyens de surprendre Jésus dans ses paroles. Et ils lui envoyèrent de leurs disciples avec des hérodiens, qui lui dirent : « Maître, nous savons que vous êtes véridique, et que vous enseignez la voie de Dieu selon la vérité, sans acception d'aucunes personnes; dites-nous donc votre sentiment. Est-il permis, ou non, de payer le tribut à César? » Mais Jésus connaissant leur mauvais dessein, leur dit : (( Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? Montrezmoi la monnaie dont on paie le tribut. » Ils lui présentèrent un denier. « De qui sont, leur dit Jésus, cette image et cette inscription? » « De César, lui répondirent-il. Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. (Math., XXII, 15-22.)

HOMELIE

Alagîster scimus quia verax es. . .

quid tibi videtur ? Licet dare censura Cœsari, an nonh.. Reddite ergo quœ sunl Cœsaris Cœsari, et quœ sunt Dei Deo. (Math,, xxii.)

Notre-Seigneuraj'ant, dans maintes circonstances, confondu les Pharisiens en dévoilant leur orgueil et en démasquant leur hypocrisie, encourut leur haine. C'est pour cela que ces implacables ennemis cherchèrent tous les moyens possibles pour le perdre. Ce fut chez eux un parti pris de la persécution à outrance. Plus ils le voyaient opérer le bien et plus ils s'acharnaient contre sa divine personne. Lorsqu'il guérissait les malades du corps ou remettait les péchés de l'âme, ils l'accusaient et le traitaient de blasphémateur. Lorsqu'il pardonnait à Madeleine, ou mangeait chez les pécheurs pour les convertir, ils le calomniaient. La présence de Jésus était une accusation perpétuelle, ils voulaient à tout prix s'en défaire ; mais ils n'osèrent point s'emparer de lui par violence, parce qu'ils craignaient le peuple qui le regardait comme un grand prophète. Un jour s'étant retirés, ils firent dessein entre eux de le surprendre par ruse dans ses paroles. Ils lui envoyèrent donc quelques-uns de leurs disciples avec quelques officiers de la cour d'Hérode pour lui poser une question très insidieuse, à savoir : S'il faut payer le tribut

à César ou s'il faut refuser de le faire : Licet censura dare Cœs>wi, an non ? S'il se déclare en faveur de César, se disent-ils, il perd l'estime et la confiance du peuple si, au contraire, il prend le parti du peuple et s'élève contre les impôts qui pèsent sur lui, les hérodiens vont l'arrêter et le livrer aux magistrats comme un agitateur et un rebelle. Convaincus que Jésus ne pourra répondre sans se compromettre, ils se présentent avec assurance et lui tiennent le langage le plus flatteur : Maître , nous savons que vous êtes sincère et véritable , et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans avoir égard à qui que ce soit, parce que vous ne considérez point la qualité des personnes.

Faisons, mes frères, 'quelques réflexions sur ces paroles et sur la réponse de notre divin Sauveur. Elles nous apprendront bien des choses.

Et d'abord, les éloges que les délégués donnent à Jésus sur sa véracité sont bien mérités. Il est véritablement sincère et véridique dans toutes ses paroles, et jamais son cœur ne démentit ce qu'exprimèrent ses lèvres. Ne nous dit-il pas lui-même quil est la voie, la vérité et la vie? Saint Jean à son tour ne nous déclare-t-il pas quïl est plein de grâce et de vérité : Plénum gratiœ et veritatis! Mais en est-il ainsi de nous qui nous flattons d'être les disciples de Jésus- Christ, qui faisons profession de le suivre, d'imiter ses exemples, d'accomplir les préceptes de son évangile ; il e-t notre modèle; marchons-nous véritablement sur ses traces, et méritons-nous sans flatterie

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la louange que lui décernaient les pharisiens? Sommes-nous, comme le divin Maître, francs et sincères à regard de Dieu? Tous les jours, nous lui disons : Père, ijardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Quand notre bouclie prononce ces mots, notre cœur n'est-il pas plein de fiel et d'amertume contre quelqu'un de nos frères? Tous les jours aussi nous disons à Dieu : Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur, parce que TOUS êtes infiniment aimable, je vou^ préfère à toutes les créatures : cela est-il vrai? N'oublions-nous pas souvent et trop souvent le créateur pour la créature? Ne nourrissons-nous pas au fond de l'âme quelque attache secrète, quelque afl'ection criminelle et si nous ne nous agenouillons plus, comme les païens, . devant les dieux de pierre et de bois, n'offrons-nous pas encore notre encens et nos vœux à des idoles, qui ont usurpé, dans nos cœurs, les droits légitimes du Maître du ciel ? Je vois l'avare prosterné devant ses monceaux d'or; je vois l'ambitieux rêverla conquête du monde; je vois le jeune voluptueux plongé, sans honte ni remords, dans la fange des plus viles passions, et tous ces gens-là disent à Dieu : « Je vous aime de tout mon cœur, je vous préfère à toutes les créatures. » Enfin nous venons au temple pour adorer Dieu, le bénir, le remercier et l'invoquer; nos lèvres murmurent les paroles de la prière, mais notre • cœur 011 est-il? Peut-être bien loin de Dieu? Il est oii nous l'avons laissé, dans nos maisons, dans nos ménages, au milieu de nos familles ; trop heureux

encore quand les ajustements de la toilette n'occupent pas notre attention jusqu'au pied des autels, et quand nous ne venons pas à l'Église pour voir ou être vus ! Nous ne sommes donc pas sincères et véridiques à l'égard de Dieu.

Le sommes-nous à l'égard du prochain, envers nos frères? Pas davantage. Dans le monde, et surtout dans ce qu'on est convaincu d'appeler le grand monde, la bonne société, on entend à chaque pas force protestations d'attachement, d'affection, d'inaltérable dévoûment; et, au fond, rien n'est moins vrai que tout cela. On se confond en politesses, en longues et profondes révérences; et, au fond, on se rit peut-être de celui à qui Ton prodigue, avec une telle libéralité, ces marques extérieures de respect et d'estime. Qu'y a-t-il souvent derrière le rideau de gaze où se joue cette comédie? C'est que chaque femme croit avoir dans toutes ses compagnes une rivale qu'il faut éclipser à tout prix; c'est que chaque homme trouve dans ses semblables des adversaires, des envieux, des ennemis, qu'il faut par tout moyen réduire à l'impossibilité de nous nuire. Ce manque de vérité et de franchise domine tellement les relations habituelles de la vie, qu'il a perverti jusqu'à notre langue elle-même. Tous les jours, nous disons : je suis ravi, je suis enchanté, je suis au désespoir ; et notre cœur est tout de glace au milieu de ces enchantements, et nos désespoirs ne vont pas même jusqu'à l'épiderme de notre âme! On dirait que nous voulons réaliser dans notre conduite de chaque jour

le mot d'un diplomate fameux : Que la parole n'a été donnée à l'homme que pour mieux déguiser sa pensée. Ne nous flattons donc point d'être sincères à l'égard de nos frères.

Le serons-nous du moins à notre égard? Non plus. Ici encore, il faut que nous prenions plaisir à nous tromper, à nous abuser nous-mêmes. Nous nous faisons accroire le bien pour )e mal. Au lieu de demeurer dans la voie de Dieu, la voie de ses commandements, de ses règles, nous courons après nos passions. Nous nous arrangeons au dedans de nousmême un petit monde à notre guise ; nous formons notre conscience comme nous l'entendons, au gré de nos caprices ; nous cherchons à noas faire illusion ; en un mot, nous ne sommes pas véritables h notre égard. Quel sujet de damnation pour nous !

Les pharisiens rendaient aussi ce témoignage à Jésus-Christ qu'il n'avait égard à qui que ce soit, sinon à Dieu. Quelle disproportion encore ici entre le divin modèle et nous ! N'avons-nous pas trop d'égard à nous-mêmes? L'amour-propre, la vanité, l'orgueil sont le dieu de ce monde, sont le mobile de toutes nos actions. Analysons chacune de nos pensées, chacune de nos paroles, chacune de nos œuvres, et au fond vous trouvez toujours leinoi, c'est-à-dire l'égoïsme, comme la base indestructible de toute notre conduite. Le Sauveur ne regardait pas non plus les qualités des personnes.. Comment ausi l'imitons-nous sous ce rapport? Ne flattons-nous pas celui-là, ne caressons-nous pas celui-ci? N'aimons-

nous pas un tel d'une affection particulière ? Au lieu d'embrasser, en vrais serviteurs de Jésus-Christ, tous les hommes dans une ardente et universelle charité, ne choisissons-nous pas ceux dont l'humeur, les goûts, les qualités, l'esprit nous reviennent davantage, tandis que nous enveloppons tous les autres dans une même proscription, c'est-à-dire une même indifférence. Méchants disciples, ah ! que^nous sommes éloignés de la vie et des mœurs de notre Maître qui méritent tant de louanges !

Les pharisiens continuent, et, s'adressant toujours à Jésus-Christ, ils lui disent : « Donnez-nous votre avis sur ceci : Est-il permis ou non de payer le tribut à César? » Voilà une question bien simple, bien natuturelle, et qui semble inoffensive, cependant elle cachait un piège, car elle était faite par des gens qui voulaient surprendre le Sauveur dans ses paroles, et la malice reposait dans leurs cœurs. Aussi Jésus- Christ qui déteste souverainement la tromperie, leur jette un blâme sévère : hypocrites pourquoi me tentez-vou^? Il demande ensuite avoir la pièce d'argent qu'on donnait dans ce temps-là pour le tribut. On la lui montre; il leur dit : « De qui est cette image et cette inscription? » Mes frères, perm.ettez-moi de vous adresser la même question. De qui êtes-vous l'image? Cujus imago hœc! Tous êtes, nous sommes tous les images de Dieu. Notre âme dans ses facultés est un reflet merveilleux des trois personnes de l'auguste Trinité elle-même; notre corps porte dans sa mystérieuse organisation et dans la noblesse de

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ses traits le sceau, l'empreinte, l'irrécusable cachet de la puissance et de la majesté divines. L'homme créé innocent et pur conservait ainsi, dans une vivante image, au sortir des mains créatrices, la ressemblance de son auteur. Mais depuis, hélas î qu'avons nous fait de cette image sacrée? Comme elle est gâtée maintenant! Est-ce encore bien l'image de Dieu? N'est-ce pas plutôt celle du démon ? Et au lieu de porter toujours sur notre front les joies pures du ciel et dans notre âme les délices d'une conscience tranquille, n'est-ce pas l'enfer qui est au dedans de cette âme, l'enfer avec toutes ses terreurs, ses remords, ses angoisses? Cujus imago hœc. Ah! oui, Seigneur, je le reconnais, le front dans la poussière et l'amertume dans Tàme, j'ai souillé, déshonoré, défiguré votre image ; j'en ai fait l'image d'un homme terrestre. Par le péché, je vous ai chassé de mes sens qui n'ont la vie que par votre puissance, chassé de mon cœur qui n'a reçu de vous le sentiment que pour vous aimer, chassé de tout mon être que vous ne m'aviez donné que pour vous servir. Plus rien en moi, à cette heure, ne porte l'empreinte de votre être adorable. Je suis comme une grande ruine dont les débris dispersés sur le sol, tout en attestant encore la main prodigieuse qui les assembla pour la première fois, remplissent toujours de terreur, de tristesse celui qui les contemple. Mes frères, réveillons-nous donc. Il est temps que comme nous avons porté l'image de l'homme terrestre, nous portions aussi l'image de l'homme céleste. Réformons-nous

nous-mêmes jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en nous et que nous puissions dire avec l'apôtre : « Je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi ; Vivo ego^jam nonego, vivit verô in me Chris-

tUS. ))

Mais écoutons encore les dernières [paroles de Jésus-Christ dans l'Évangile de ce jour ; elles ne sont pas moins fécondes que les autres en enseignements pratiques : Reyulez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Il faut rendre à chacun ce qui lui appartient; nous sommes de Dieu : donc nous devons être à Dieu; il est notre premier principe, donc il doit être notre maître. Il nous a créés dans une effusion d'amour, par pure bonté lorsque nous n'étions nullement nécessaires à son bonheur et à sa gloire : donc nous devons lui appartenir entièrement. L'argile n'est-elle pas au potier, l'enfant à son père, le serviteur à son maître? Mais tous les droits de l'homme sur les créatures, Dieu les possède sans doute à notre égard, et au plus haut degré et aux titres les plus sacrés, puisque c'est de lui que nous tenons tout ce que nous sommes, puisqu'il n'y a rien en nous qui ne soit comme un fruit de son propre fonds, et dès lors sa propriété. Or, chrétiens, rendons-nous à Dieu ce qui lui appartient? Notre corps, notre âme, nos sens et toutes nos puissances sont à lui. Rendons-nous à Dieu notre corps et nos sens? Nous en servons-nous pour sa gloire? Hélas! que de fois nous les avons fait servir à la passion, au crime! Quel est celui de nos sens qui n'ait pas été un ins-

trument d'iniquité? Péchés des yeux, péchés des oreilles, péchés de la langue, péchés de la bouche, péchés des mains, péchés des pieds! Je regarde et il n'est pas resté une seule partie de saine dans ce corps de misère et de corruption. Est-ce ainsi que nous rendons à Dieu ce que nous lui devons? Hœccine reddis Domino iuol Lui rendons -nous notre âme en pensant à lui, en l'aimant, en le craignant? Ah! notre âme n'a-t-elle pas été comme un grand chemin toujours foulé par les pieds des passants? Combien de fois notre âme n'a-t-elle pas laissé tomber les saintes bannières de sa modestie et de sa chasteté devant quiconque ne jetait pas sur nous un regard méprisant? Notre âme n'a-t-elle pas bu à la coupe de toutes les iniquités, ne s'est-elle pas enivrée du vin de toutes les prostitutions? Quelle est celle de ses facultés qui n'ait pas été coupable? Nos affections ont rampé auprès des créatures. Nous nous sommes abaissés devant des idoles de chair et de sang; nous avons déposé à leurs pieds la couronne qui ceignait nos fronts, et le sceptre du commandement que Dieu avait remis entre nos mains. Créés libres et rois, nous nous sommes faits esclaves, esclaves du démon, esclaves du monde, esclaves d'une pauvre créature, esclaves de nos penchants honteux : Hélas I est-ce ainsi que nous avons rendu à Dieu ce que nous lui devions : Hœccinereddu Domino tuo?

Et cependant, chrétiens, voyez à combien de titres nous devons à Dieu l'hommage de nos affections et de tout notre être. Il nous a créés de préfé-

rence à une infinité d'autres êtres qu'il aurait pu créer à notre place. Tous les jours encore dans notre conservation il renouvelle le miracle de notre création. Il nous a rachetés en mourant pour nous sur la croix; il nous a appelés à la grâce du christianisme ; il a fait rayonner sur nous le sceptre merveilleux de la foi qui éclaire, qui console, qui purifie. En un mot, il nous a comblés de tous les biens, et dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce (1).

Mais ce n'est pas assez de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu ; il faut encore rendre à César ce qui appartient à César. La parole de Dieu à ce sujet est claire et formelle. Saint Paul met ces deux obligations sur le même rang. Pourquoi? parce que toute puissance vient de Dieu et que celles qui sont établies sont dans l'ordre de Dieu : Quse autem sunt a Deo ordinatœ sunt^ en sorte que leur résister c'est résister à Dieu. Obéissons-nous aux puissances établies? Leur rendons-nous l'honneur et le respect qui leur sont dus? Prions-nous pour l'autorité afin que Dieu la dirige dans le bien? Le prochain est encore compris ici sous le nom de César. Lui rendons-nous ce que nous lui devons? Nous acquitlons-nous à son égard des devoirs de la justice, de la charité, de la bienfaisance, de la douceur et de l'humanité? Mon Dieu! que d'infractions à votre loi! Quand nous montrerons-nous plus dociles à accomplir votre volonté et à remplir nos devoirs? Seigneur, donnez-

(1) Tiré de l'abbé Breton.

nous abondamment votre grâce afin qu'elle nous aide à triompher de notre lâcheté et de notre paresse. Avec son aide, nous vous aimerons, nous vous servirons fidèlement jusqu'à notre dernier soupir.

POUR LE MEME DIMANCHE

AUTRE HOMELIE

Cvjus est imago hœc? Cœsaris reddite ergo quœ sunt Cœsaris, Cœsari ; et quœ siml Del, Deo, (Math., xxir, 21.)

Les pharisiens qui suivaient habituellement le Sauveur se retirèrent un jour et tinrent conseil sur les moyens de le surprendre dans ses paroles. Ils lui envoyèrent quelques-uns de leurs disciples et quelques hérodiens, avec ces paroles : «Maître, nous savons que vous êtes véridique et que vous enseignez la voie de Dieu selon la vérité, sans acception d'aucunes personnes; dites-nous donc votre sentiment? Est-il permis ou défendu depayer le tribut à César?» Jésus, connaissant leur mauvais dessein, leur dit : « Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? montrez-moi la monnaie dont on paie le tribut. » Ils lui présentèrent un denier. «De qui sont, leur dit Jésus, cette image et cette inscription? » «De César, luirépondi-

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