III
170 DOMINICALES d'uX CURÉ DE CAMPAGNE
rent-ils. » Eh bien! reprit-il, rendez-donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
Ce qui frappe le plus dans ce fait raconté par l'Évangile de ce jour, c'est d'un côté la malice inconcevable des pharisiens, de l'autre, la grande sagesse de Jésus-Christ. L'une et l'autre feront le sujet de cette homélie.
La malice des Pharisiens éclate d'une manière fort sensible : 1° dans les desseins qu'ils forment contre Jésus; 2° dans le choix de leurs émissaires pour le surprendre ; 3° dans leurs flatteries hypocrites; 4° dans la question brûlante qu'ils lui proposent.
1° Après avoir été confondus dans maintes circonstances par le divin Sauveur, après avoir été témoins d'un grand nombre de merveilles, les pharisiens auraient dû, ce semble, être touchés et songer à s'attacher à ce grand maître, à l'aimer et à profiter de ses instructions; mais il n'en est rien. Au contraire, les œuvres merveilleuses dont ils sont témoins, les paroles pleines de sagesse qui sortent de la bouche du Sauveur ne font que les endurcir et les irriter davantage. C'est ce qui les porte à ourdir de nouvelles trames. Ils s'assemblent pour délibérer entre eux sur le moyen de le rendre odieux au peuple, de le faire passer pour un faux prophète et de le perdre aux yeux de l'Empereur des Romains.
Dans ce but, alors comme toujours depuis, les sectes les plus ennemies entre elles se réunissent dans une haine commune contre Jésus-Christ. Les Pharisiens se concertent avec les Hérodiens et lui envoient des émissaires rusés qui doivent inévitablement le faire tomber dans leurs pièges. C'est ici que paraît, d'une manière plus sensible, leur perversité.
2° C'était dans le temps où l'on discutait la question de savoir si les Juifs étaient obligés de payer le tribut à l'Empereur romain. Les Pharisiens partisans de la liberté de leur nation, prétendaient que les Juifs n'y étaient aucunement tenus, tandis que les partisans de l'empereur disaient, au contraire, que les Juifs devaient payer rigoureusement cet impôt annuel. Hérode et ses ministres qui épousaient les intérêts de l'Empire, étaient odieux aux pharisiens ; néanmoins ceux-ci s'unirent à ceux-là pour diriger contre le Christ leurs communes rancunes. Ils lui envoyèrent pour ce sujet une députation composée de Pharisiens et d'Hérodiens, afin que de tous côtés, il fut comme environné de précipices et que, quelque réponse qu'il fît, il ne pût éviter le piège qui lui était tendu : car, disaient-ils, s'il est favorable à Hérode, il déclare qu'on doit payer le tribut à César, il se rendra odieux au peuple qui le regardera comme un faux prophète; et si, au contraire, il prend le parti des Juifs pour leur plaire, les Hérodiens l'arrêteront comme criminel de lèse-majesté, et ils le livreront aux magistrats et au gouverneur. Écoutons ce langage perfide.
3° Ils essaient d'abord de séduire Jésus-Christ par leurs flatteries hypocrites : Maître, lui dirent-ils, tious savons que vous êtes un homme véridique^ incapable de trahir la vérité par aucun mensonge, que vous parlez et enseignez la voie de Dieu en toute franchise et droiture, sans acception de personne, avec une sainte liberté, et sans égard pour la condition des hommes, sans vous laisser imposer par le rang et l'apparence extérieure de ceux à qui vous parlez. Cette flatterie dans leur bouche cachait un grand piège, puisqu'ilsnelouaient en Jésus-Christ cette entière liberté que pour l'engager plus fortement à préférer l'intérêt de Dieu à celui de Tempereur, et à déclarer par conséquent que les Juifs, qui étaient son peuple, ne devaient payer aucun tribu à César. Nous savons, disaient les pharisiens à Jésus, que vous dites vrai. Comment donc disaient-ils auparavant quil séduisait le peuple, quil était possédé du démonei quil ir était pas de Dieu? Enfin, pourquoi voulaient-ils le tuer? N'est-il pas sensible qu'ils ne disaient ceci que pour le surprendre? Ils se souvenaient que lui ayant autrefois demandé trop insolemment par quelle autorité il faisait ses miracles, il ne leur répondit rien. C'est pourquoi ils tâchent, par une douce feinte, de le rendre plus hardi et de le porter à dire plus librement quelque chose contre les lois et contre le gouvernement de l'État; c'est ce qu'ils attendaient avec impatience, afin de le faire passer ensuite pour un séditieux et pour un rebelle ; car par ces mots : Vous n'avez égard à qui que ce soit,
et VOUS ne faites point d'acception de personne^ ils marquent visiblement Hérode et César.
Après s'être préparé les voies, par un langage flatteur, à une décision favorable, ils lui proposèrent hardiment la question qu'ils avaient méditée. Et c'est ici que l'on voit le comble de leur malice.
4° Une question importante et épineuse, direntils, embarrasse notre conscience : les avis sont partagés et nous ne savons ce qu'il faut faire. Ayez la bonté de nous éclairer et de décider entre nous ; dites-nous donc ce que vous en scînble ; est-il permis de payer à César, ou devons -nous le refuser ? Quid tihi videtur ? licet censum dare Cœsari, an non ?
C'était là véritablement une question brûlante et difficile à résoudre dans les circonstances oii l'on se trouvait. Le piège était adroit et subtilement tendu. Aussi, disaient-ils entre eux, quelque réponse qu'il nous donne, jamais il ne se tirera de nos mains. S'il se tait, on le prendra pour un lâche, et il déplaira aux uns et aux autres ; s'il dit qu'il faut payer le tribut, il soulève le peuple entiché de son droit, et perd son estime et sa confiance ; s'il soutient, au contraire, qu'on ne doit pas le payer, il s'attire la haine des Romains, et il est perdu sans ressource : Quid tibi videtur? licet censum dare Cœsari, an non? Après cette question on fait silence et on attend impatiemment la réponse. Jésus-Christ lui-même se tut quelques instants, comme pour laisser un peu jouir ses ennemis de leur prétendu triomphe. Il ouvre ensuite la bouche et détruit d'un seul mot
toute leur intrigue. Sa réponse renferme plus de sagesse que le cœur de ses ennemis ne renfermait de malice et de perfidie.
IL — Sagesse de Jésus-Christ.
Rien n'échappe à son regard clairvoyant, il pénètre le fond des cœurs, et le masque de l'hypocrisie tombe devant lui : Cognitâ nequUia eorimi, dlxiteis: Hommes fourbes, leur dit-il, pourquoi me tentezvous? Quid me tentatiSy hypocritœ ? 11 déjoue les pièges de ses ennemis, les tourne contre eux-mêmes, et les confond par leur propre bouche. « Montrezmoi, leur dit-il, la monnaie dont vous vous servez pour payer votre tribut: Ostendite mihi tiumisma censûs.n A l'instant, chacun s'empresse de lui présenter un denier : Obtulerunt ei denarium. Jésus-Christ le prend, semble le considérer attentivement, et le montrant ensuite à ceux que le lui avaient présenté : « De qui sont, leur dit-il, cette effigie et cette inscription? Cujus est imago hœc et super scriijtio? » Surpris de sa demande et ne sachant ce qu'il veut en conclure, les pharisiens lui répondent sans hésiter : C'est rimage de César : Dicunt ei Cœsaris. Il se sert de leur propre réponse pour les forcer de conclure eux-mêmes que ce tribut est permis. Puisque vous reconnaissez César pour votre roi, leur dit-il, en vous servant de sa monnaie, faites-vous reconnaître aussi pour ses sujets, en lui payant votre tribut ; et ne vous glorifiez du litre de peuple de Dieu que
VOUS portez que pour remplir tous vos devoirs religieux et civils, avec plus d'exactitude encore. Voilà ma décision sur cette matière. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu: Reddite ergo quœ sunt Cœsaris Cœsari ; et quœ sunt DeiDeo,
Par cette réponse, il ne déplut à personne et il satisfit également tout le monde. Ce peuple ne put s'empêcher de voir et de convenir qu'en recevant la monnaie de César, il l'avait par cela même reconnu pour son roi et s'était engagé à lui rendre ce qu'il en avait reçu, en lui payant son tribut, toutes les fois et autant qu'il serait nécessaire. Les Romains furent charm.és qu'il consacrât ainsi leur puissance, jusqu'à la mettre à côté de celle de Dieu. Tous furent satisfaits. Les pharisiens seuls, couverts de honte et de dépit, se virent obligés d'admirer et de se taire.
Dans sa réponse, Jésus-Christ place sur la même ligne l'obligation de rendre à César ce qui est à César el celle de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. La raison en est que toute puissance vient de Dieu, comme dit saint Paul, et que celles qui sont établies sont dans l'ordre voulu de Dieu : Quœ autem sunt a Deo ordinatœ sunt ; en sorte que leur résister, c'est résister à Dieu. Yoilà donc pour la pratique, toutes les théories, toutes les dissensions politiques, mises d'accord par un seul mot. Il ne s'agit pas de savoir si le pouvoir établi est ou n'est pas conforme à nos idées, à nos préjugés ; s'il est ou n'est pas constitué d'après ce que nous appelons les vraies traditions et les vrais principes. Existe-t-il ? Kst-il constitué ?
Voilà tout ce qu'il importe de savoir. Car, dès qu'il est établi, il est dans l'ordre voulu de Dieu, et l'on ne peut pas lui résister sans résister à lui-même, en tout ce qui n'est pas contraire à la loi divine. C'est là ce que la religion nous prescrit. Rendons donc à César la fidélité et l'obéissance, l'honneur et la crainte, les tributs et les impôts, les vœux et les prières.
Notre second devoir, c'est de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Nous lui devons notre être et notre existence, le culte extérieur et intérieur, la soumission de notre esprit aux vérités de la foi, tous les sentiments de notre cœur par un amour de préférence, la pureté de notre corps, la sainteté de notre âme, la fidélité aux lumières de notre conscience, la conformité de toute notre vie aux règles de sa sainte loi, et un attachement inviolable à la religion qu'il nous a révélée. Comment nous acquittons-nous de tous ces devoirs ? Tout notre être est à Dieu, notre vie et notre temps. Lui rendons-nous ce temps qu'il nous a donné? L'employons-nous à son service ? Y employons-nous du moins les jours qui lui sont spécialement consacrés? Lui rendons-nous les heures destinées à la prière, au sacrifice? Hélas ! que de transgressions à nos devoirs !
Mes frères, pour fruit de cette instruction, prenons la résolution de respecter l'autorité, les lois et la religion. En remplissant ce devoir, nous aurons la paix dans la société et dans nos cœurs ; et cette paix sera suivie de la paix que Dieu garde à ses serviteurs dans les siècles éternels. Amen,
POUR LE MÊME DIMANCHE
AUTRE HOMELIE
Magister, scimus quia verax es , et viam Dei in veritate doces.
Maître, nous savons que vous êtes vrai, et que vous enseignez la voie de Dieu selon la vérité.
(Math., xxii, 16.)
Mes Frères, Le peuple juif, témoin des miracles et des bienfaits sans nombre de notre Seigneur, n'avait pour lui que des sentiments de vénération et d'amour. Les pharisiens, spectateurs des mêmes merveilles et objet des mêmes faveurs, auraient dû joindre leurs voix à celle du peuple pour exalter les prodiges de sa puissance, de sa sagesse et de la bonté de son cœur. Ils n'en font rien ; ils mettent au contraire tout en œuvre pour le rendre odieux et méprisable à la nation et pour le perdre aux yeux de l'empereur. D'où vient la haine implacable de ces sectaires contre Jésus ? Pourquoi persécutent-ils le Sauveur avec
tant d'acharnement ? Ah ! c'est que Jésus avait dévoilé, en maintes circonstances, leur malice, leur hypocrisie, leur fourberie, masques dont ils se couvraient pour paraître hommes de bien aux yeux de la foule. C'est ce qu'ils nous apprennent eux-mêmes dans l'Évangile de ce jour. Écoutons-les : « Maître^ disent-ils, nous savons que vous êtes vrai et que vous enseignez la voie de Dieu en vérité. Vous ne craignez personne^ vous dites à tous la vérité sans crainte, sans fiel, sans haine. Vous ne regardez pas à l'extérieur des hommes, vous ne faites point acception de personne : qu'elle soit riche ou pauvre, roi ou mendiant, vous ne regardez qu'aux mérites, sans vous inquiéter du rang ou de la dignité. »
Yous croiriez que ces qualités sublimes qu'ils reconnaissent au divin Maître, vont les convertir et les attacher immédiatement à son service. 11 n'en est rien. La vérité qui sort de sa bouche, au contraire, les blesse, les irrite et devient la cause de ces trames qu'ils ourdissent pour le perdre. Et c'est ce qui se voit tous les jours encore même parmi nous. Ceux qui disent la vérité ne sont-ils pas haïs et persécutés ? Veritas odiumparit. La vérité engendre la haine. Oui, mes frères, combien de fois notre Seigneur n'aurait-il pas été écrasé sous une grêle de pierres, uniquement parce qu'il disait la vérité. Les Juifs ne disaient -ils pas : Opprimons ce juste, car il nous est inutile, il s'oppose à ce que nous faisons ; il nous reproche sans cesse les péchés que nous commettons contre la loi de Dieu ; il dit qu'il possède la science
HOMÉLIES ET INSTE.UCTIONS PRATIQUES 179
divine et il se nomme le fils de Dieu : Circumveniamus justMm, quoniam inutilis est nobis, et contrarius operibus nostris.
C'était déjà ainsi du temps des prophètes. Qui pourrait énarrer les tribulations dont furent accablés ces hommes inspirés de Dieu pour le seul crime d'avoir publié la vérité! Michée, persécuté par le roi Achab, fut emmené en servitude et à peine nourri de pain et d'eau : pourquoi? Pour avoir annoncé la vérité. Pourquoi Zacharie fut-il, sur l'ordre du roi Joas, massacré entre le temple et l'autel? Parce qu'il annonçait la vérité, qu'il reprochait au roi et à son peuple leur idolâtrie et leurs transgressions de la loi du Seigneur. Pourquoi Isaïe fut-il, par ordre du roi Manassès, scié par le milieu du corps avec une scie de bois? Parce qu'il annonçait la vérité. Il représentait à ce prince sa vie dissolue, il lui prédisait la vengeance d'un Dieu courroucé.
Ce qui arriva aux prophètes et au Sauveur, n'arrive-t-il pas encore tous les jours aux apôtres de la vérité et à ceux qui s'élèvent avec indignation contre le vice? Ne les vois-tu pas poursuivis et persécutés? N'en dit-on pas mille horreurs, pour les rendre odieux et méprisables. D'où vient cette profonde malice des hommes? Si Augustin répond : « Les hommes, à cause de leur orgueil inné et de l'amour-propre qu'ils professent pour eux-mêmes, aiment à avoir raison en tout ce qu'ils font, lors même qu'ils agissent mal; aussi ne veulent-ils pas être repris quand ils mènent une conduite coupable.
Ils n'aiment la vérité que d'une manière superficielle et pour autant qu'elle leur paraît agréable et douce ; mais ils la détestent en détail, dès qu'elle leur reproche leurs fautes et qu'elle dévoile leurs défauts : Amant ergo veritatem lucentem, odemmt eamredarguentem.
Nous n'en pouvons citer de preuve plus manifeste que la conduite de saint Jean-Baptiste à l'égard d'Hérode. Aussi longtemps qu'il prêcha en public sans s'attaquer personnellement à Hérode, ce saint homme était pour le prince un objet d'estime. Hérode, dit la sainte Écriture, avait un grand respect pour Jean, parce qu'il savait que c'était un homme juste et saint. Il prenait plaisir à l'entendre et après l'avoir entendu il se conformait souvent à ses conseils. Mais quand il en vint à reprocher à Hérode sa conduite criminelle et qu'il lui dit : Non licet, il ne vous est pas permis de vivre dans le désordre et le scandale, il devint l'objet de sa haine, il fut jeté en prison et décapité : DecoUavit eum in carcej^e.
Nous voyons un fait analogue se reproduire quotidiennement parmi les chrétiens : ils écoutent avec respect le prédicateur qui les entretient de vérités générales aussi longtemps que ses paroles ne les regardent pas personnellement, par exemple quand on leur dit que tout ce qui est en ce monde n'est que vanité, que l'homme n'est que cendre et poussière, que c'est une loi certaine et infaillible qu'il faut mourir un jour, que nous devons tous comparaître au jugement de Dieu pour y rendre un compte
Sévère de toute notre vie. jusque-là tout est bien parce qu. ne sy rencontre aucune allusion ^ blesse : ma,s qu'un professeur ou prêtre les avenii en parucuber; mais qu'il dise à un marcband q" s moyens qu'il emploie pour faire fortune son
^"•ctes ; qu'il dise à un jeune homme qui Toi -mpre avec ses compagnons dissolus; qu'n con v.ent pas a un chrétien de tenir un langag es" s en eux e une conduite si libertine ; qu'il îis à un fi le qu elle compromet son honneur et sa réputation en fréquentant telles personnes sans modes e et sans retenue; qu'il dise à ce père de famil e ^ noncer à l'ivrognerie et de veiller à sp, ,r
qu'il dise à cette femme de mettre un lin\Î::oT
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m nde,.l ne saitpas vivre avec les hommes. Vilà la^tnste prévention que l'on nourrit contre la vé
Faites un retour sur vous-mêmes, mes frères et err^'rfat^^'^^'^^"^-^'~-^-^e?en tendre. En faites-vous votre profit? Êtes-vous vrai pour vous-mêmes ? N'aimez-vous pas à vous trompe
ri^ris"''"^'''"'"^^-^^^---'-'^
votre é^f'l/-,"""'"'^"^"'^' ''' ^"-- de votre état.' M laites-vous point acception des personnes, en flattant celle-ci, en aimant trop celle-i;
au préjudice de la charité commune... Vous ne marchez pas sur la trace du divin Maître; vous n'êtes pas son vrai disciple.
Que vous semble-t-il de ceci : Est-il permis de payer le tribut de César, ou non? Cette question n'a rien de mauvais en elle-même, elle n'a rien de répréhensible que le motif que se proposent les Juifs : leur dessein, en effet, était d'embarrasser Notre-Seigneur, de le surprendre et de le perdre dans l'esprit du public et aux yeux de l'État. Aussi s'en aperçoit-il. «Hypocrites, leur dit-il, pourquoi armez-vous contre moi votre malignité. » Ces paroles avaient suffi pour les confondre et pour les faire rougir de leur méchanceté ; il ne se contenta pas néanmoins de leur avoir reproché leur hypocrisie, et après avoir dévoilé ce qu'ils avaient de plus secret dans leur cœur, il voulut encore leur fermer la bouche par la réponse sage qu'il fit à leur question insidieuse.
Montrez-moi , leur dit-il , la pièce d'argent qu'on donne pour le tribut ; et aussitôt qu'ils la lui eurent montré, il fit ce qu'il avait fait si souvent, c'est-àdire quïl se servit de leur propre réponse pour les confondre et pour leur laisser conclure à eux-mêmes qu'il était permis de payer le tribut : car les députés pharisiens lui ayant présenté un denier^ Jésus-Christ leur dit : De qui est cette image et cette inscription? De César, lui répondirent-ils. Eh bien! reprit le Sauveur, rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Yoilà donc, mes frères, d'après l'oracle de Jésus-
Christ même, la règle que nous devons suivre. Nous devons rendre à César ce qui est à César, c'est-à-dire que nous sommes obligés d'être soumis aux puissances que Dieu a établies pour nous gouverner, puisque, selon l'expression de saint Paul, c'est de Dieu que vient tout pouvoir. C'est là ce que la religion nous prescrit ; c'est là ce qui nous est expressément ordonné dans nos saints Livres ; tellement qu'en désobéissant aux puissances établies de Dieu, nous désobéirions à Dieu, et nous nous rendrions aussi coupables que nous le serions à ceux des hommes.
Mais nous devons aussi et surtout rendre à. Dieu ce qui est à Dieu. Or, que devons-nous à Dieu? Tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons : notre corps avec ses sens, notre âme avec ses facultés ; notre cœur avec ses affections. Rendez-lui donc l'adoration extérieure et intérieure, l'obéissance, le culte d'amour et de dévoûment que vous lui devez ; en payant le tribut à César, n'oubliez pas celui de Dieu.
Cujus est imago hsec et superscriptio? Votre âme est faite à l'image de Dieu. Deus creavit hominem ad imaginem et similitudînem suam. « Nous sommes , dit saint Augustin, la monnaie de Dieu : Moneta Dei sumus. » Elle porte en elle l'empreinte de la divinité. Consacrez-la entièrement à son service, en vivant comme doivent vivre des enfants de Dieu, des frères de Jésus- Christ, des héritiers de sa gloire. Ne l'avonsnous pas défigurée et souillée par le péché? N'a-
vons-nous jamais avili notre honneur et notre dignité en nous assimilant, par notre conduite aux êtres sans raison : Homo^ cum in ho?îore esset, non intellexit ; comparains est jumentis insipienlibus , et similis factus est illis. Ces animaux se conduisent par leurs instincts et leurs appétits ; l'homme, au contraire , doit se conduire par la raison éclairée de la foi; les animaux ne sont faits que pour la terre et ne vivent que pour la terre ; l'homme créé pour le ciel, ne doit vivre que pour le ciel. Le faisons-nous? Que de chrétiens, oublieux de leur dignité et de leur origine, s'abandonnent tout entiers à leurs appétits! Tout ce qu'une passion quelconque leur demande, ils le lui accordent aussitôt. Sont-ils poussés à manger, à boire, à jouer, à se parjurer, à médire, à voler, à blasphémer, ils se précipitent aussitôt dans tous ces crimes, semblables à de vils esclaves qui obéissent en tout au plus honteux de tous les maîtres. Combien qui ont échangé la béatitude du ciel, contre un bonheur terrestre, un bien éternel contre un bien passager, des joies divines contre des jouissances grossières. Ah! mes frères, si jusqu'ici nous avons eu le malheur de défigurer l'image de Dieu par le péché, faisons revivre en nous l'image de l'homme céleste, en le détruisant dans notre âme et en imitant Jésus-Christ, notre Maître, notre modèle. Nous mériterons ainsi d'entrer un jour en possession de la gloire éternelle, que je vous souhaite. Amen.
XXIIP DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
Conjide, filia, fioles tua te salcam
fecit. (Math., ix, 22.) Feni, impone manum super eam, ut salva sit et vivat. (Math., ix, 19.)
Mes Frères, Jésus s'entretenait avec ses disciples de saint Jean lorsqu'un prince de la synagogue dont la fille était mourante le pria instamment de venir chez lui, pour faire un miracle en faveur de cette enfant. Jésus accède à ce désir, et comme il était en chemin pour se rendre à la maison de ce père affligé, il redonna la santé à une hémorroïsse, malade depuis douze ans. Ce sont ces deux miracles qui font le sujet de cet évangile. Le récit de ces deux prodiges en faveur de deux personnages rudement éprouvées, l'un par la mort de sa fille unique, l'autre par une maladie de douze ans, renferme de nombreux enseignements. Il nous montre, entre autres choses, l'avantage des épreuves et la conduite que l'homme doit tenir sous la main du Dieu qui l'afflige.
Les épreuves sont ordinairement une grâce; elles nous détachent des créatures et nous font recourir à Dieu comme à l'unique médecin de tous nos maux. Nest-ce pas ce que nous enseignent les deux personnages dont nous parle notre évangile. Sans la maladie et la mort de sa fille, ce prince de la synagogue serait-il allé vers le Sauveur, lui aurait-il adressé ses prières et aurait-il obtenu ce miracle qui l'attacha pour toujours à son bienfaiteur? Sans cette longue et cruelle maladie , l'hémorroïsse , encore païenne, aurait-elle jamais essayé de recourir à Jésus? L'aurait-elle connu? Aurait-elle embrassé la vraie foi? Cela n'est pas probable. Eh bien ! Dieu s'est servi des épreuves, des afflictions pour attirer l'un et l'autre doucement et miséricordieusement à lui. Ce sont souvent les moyens qu'il emploie pour nous éclairer, nous rendre meilleurs et nous convertir. C'est ce qui faisait dire à Origène : « Que personne ne regarde comme un mal les châtiments divins. ;> Voyez Pharaon; tout endurci qu'il est, il devient meilleur sous la verge; avant d'être frappé, il ne connaît pas le Seigneur, après il s'écrie : a Priez le Seigneur pour moi. » Oui, l'expérience démontre que l'affliction porte naturellement à Dieu. L'Écriture nous produit une infinité d'exemples de cette vérité. Si le Seigneur appesantit son bras sur son
peuple rebelle, celui-ci comprend la leçon et a recours à Moïse : « Nous avons péché, dit-il, contre Jéhovah et contre vous; priez le Seigneur doter ce serpent du milieu de nous. » Manassès s'enorgueillit dans la prospérité et oublia le Seigneur; mais quand il ressentit les fers du roi de Babylone, il pria le Seigneur son Dieu, et fit pénitence de ses péchés, Achab, effrayé des malheurs que le prophète Élie lui prédisait, se couvrit d'un cilice^ il jeûna et il dormit vêtu d'un sac. a Seigneur, resserrez avec le mors et le frein la bouche de ceux qui ne veulent point s approcher de vous », s'écrie le prophète royal, c'est-à-dire, pour faire revenir à vous ceux qui s'en sont éloignés, faites-leur sentir les fléaux de votre justice. Les impies. Seigneur, vous chercheront dans leurs maux présents, et vous les instruirez par l'affliction, qui les obligera de vous adresser leur humble prière. « Et les hommes, dit un Père, tout remplis du fiel de leurs iniquités, sont comme des vases que le Seigneur secoua par la tribulation, afin qu'ils se vident de leurs impuretés et que, devenus des vases d'élection, ils se remplissent de sa grâce et de son amour. » a Une des plus grandes grâces que le Seigneur fasse aux pécheurs, dit saint Augustin, c'est de ne pas leur présenter toutes pures les douceurs de cette vie, mais de les entremêler de quelques amertumes, afin qu'ils rentrent en eux-mêmes et qu'ils soient en quelque sorte forcés de retourner à lui. )) Ces vérités ne sont pas assez comprises par les chrétiens : Heureux ceux qui en font leur profit et qui, au lieu de murmurer contre le Seigneur gui les
éprouve, s'approchent de lui avec foi et se soumettent à lui avec humilité : Et cecidit ad pedes Jesu, rogans eum ut inti^aret in domum ejus.
Dans les malheurs temporels, dans les maladies, gardons-nous de nous plaindre et de nous laisser abattre. « Le Seigneur, dit Salomon, châtie celui qu'il aime : Queîn enim diligit Dominuscorripit. Saint Paul va jusqu'à dire que ceux que Dieu ne châtie pas en cette vie ne sont pas ses enfants. Voilà donc une grande consolation pour ceux que le malheur éprouve. Mais, pour que les afflictions nous soient avantageuses il faut, quand elles fondent sur nous, imiter la conduite de Jaïre et de l'hémorroïsse.
Jaïre, accablé par la douleur, se laisse-t-il aller au désespoir et blasphème-t-il contre la Providence? L'hémorroïsse, voyant que toutes les ressources humaines sont impuissantes à la guérir, se laisse-t-elle abattre par une vaine désolation? Nullement; mais l'un et l'autre ont ouï dire que Jésus est puissant en œuvres et en paroles; on leur a appris que, dans maintes circonstances, il a rendu la santé à des malades que les médecins ne pouvaient guérir. Aussi, quoiqu'ils ne le connaissent qu'imparfaitement, ils sont persuadés qu'il est le seul capable de consoler et guérir, et ils ont recours à lui. Soyons un instant témoins de leur confiance et de leur foi.
Jaïre nous apprend par son exemple comment nous devons prier pour mériter d'être exaucés. Il le fait avec respect, en se jetant aux pieds de Jésus et en l'adorant. 11 prie avec instance et ferveur pour arracher à la mort une fille unique et bien-aimée. Il prie avec simplicité, se contentant d'exposer le triste état où sa fille est réduite; il prie avec foi et confiance : « Venez, dit-il à Jésus, imposez vos mains sur ma fille, et elle uiv?'a. »
Quant à l'hémorroïsse, elle est pleine de confiance dans le pouvoir surnaturel de celui dont on racontait tant de merveilles. Elle nourrit l'espérance d'obtenir, elle aussi, sa guérison; mais la pudeur l'empêche de parler; elle se décide donc à dérober clandestinement sa guérison : elle se glisse dans la foule, de manière à ne pas être aperçue et, s'approchant par derrière, elle toucha légèrement de sa main, les franges du vêtement de Jésus, «car, se disait-elle, si je puis seulement toucher sa robe^ je serai guérie ». Quelle foi! quelle confiance! Jésus en fait l'éloge et la récompense.
Pourquoi ne prions-nous pas avec le même zèle et la même ardeur dans les afflictions, les adversités et les peines? Pourquoi ne recourons-nous pas à Dieu avec la même confiance, lorsqu'il s'agit du salut de notre âme, âme unique et toujours en danger de mort, et de mort éternelle? N'avons-nous pas tout à attendre de Dieu? La grandeur de nos maux est-elle pour lui un obstacle? Est-il quelque chose au-dessus de sa puissance et de sa bonté ?
Pour correspondre à la prière de Jaïre, Jésus se lève et va avec lui; il ne craint pas de se déranger, de se fatiguer. Pour récompenser la foi de l'hémorroïsse, Jésus n'hésite pas à opérer un miracle, et non seulement il accorde à la prière de son cœur ce qu'elle lui demande, mais il la loue : « Ma fille, votre foi vous a sauvée, aile:; en paix; » et elle fut gué/ ie. Que de grâces, que de consolations nous recevrions dans nos épreuves, dans nos misères , si nous savions prier avec la même foi et la même confiance !
Chrétiens, voulons-nous trouver un remède souverain à nos maux, prions le Seigneur de se tourner vers nous, de jeter sur nous un regard de miséricorde et de compassion ; disons-lui avec le prophète : « Regardez-moi et exaucez-moi, Seigneur, jetez vos regards sur moi et ayez compassion de moi. » // se tourna vers la pécheresse et lui remit ses péchés; il regarda saint Pierre, et dans le moment cet apôtre comprit son infidélité, et il pleura amèrement. Il laissa toucher le bord de son vêtement, et l'hémorroïsse fut guérie; il prend la fille de Jaïre par la main et la rappelle à la vie.
Méritons par notre foi et la ferveur de nos prières, qu'il abaisse sur nous ses regards et guérisse nos maladies spirituelles.
Quand Jésus fut venu au logis du prince de la synagogue, voyant les joueurs de flûtes et une troupe de gens qui faisaient grand bruit, il leur dit : Retirez-vous, cette fille n'est pas morte, mais elle dort. Prenant ensuite l'enfant par la main, il lui dit : « Levez-
VOUS, )) et elle se leva. En agissant ainsi, le Sauveur a voulu nous montrer que Dieu ne peut rien opérer dans le bruit et dans le tumulte du monde, que ses plus grandes faveurs sont pour ceux qui vivent dans le silence et la retraite, que c'est là qu'il dit aux pécheurs et aux âmes tièdes : u Levez-vous, menez une vie plus parfaite que celle que vous menez chaque jour. » Lorsqu'il vous parlera comme à la fille de Jaïre, ne faites plus la sourde oreille; mais déployez votre zèle, usez de toute l'énergie déposée dans votre âme pour écouter la voix amie qui vous parlera. Yous ferez alors divorce avec vos habitudes criminelles, vous sortirez de votre torpeur ordinaire dans la pratique du bien, vous mènerez une vie plus chrétienne. Vous jouirez dès lors des douceurs de la paix et de la tranquillité de la conscience, qui sont un avantcoureur des joies du ciel que je vous souhaite. A7nen.
POUR LE MÊME DIMANCHE