I. Multi premunt
Oui, beaucoup de chrétiens suivent Notre-Seigneur, marchent sur ses pas, accourent à sa table divine; mais peu profitent de sa présence et de son attachement. Pourquoi? parce qu'ils vont h lui sans les dispositions requises. Quelques-uns, comme les Pharisiens, le suivent par hypocrisie et pour le surprendre ; d'autres ne le suivent^ comme la masse du peuple, que par curiosité et avec inconstance ; une troisième classe, enfm, ne le suit que par habitude, par coutume, comme ses disciples : Multi pjremunt.
1° Et d'abord, combien de chrétiens, de nos jours, qui se pressent dans nos temples, comme les Pharisiens, par orgueil, par ostentation ! Ils viennent à l'Église, ils s'approchent de la sainte table pour faire croire qu'ils ont de la religion, pour ne pas faire naître des soupçons ; mais est-ce pour adorer Dieu, pour le prier? Ont-ils purifié leur âme par une bonne confession avant de s'approcher du banquet divin : Hélas ! leur cœur est souillé par le péché. Quel outrage pour Jésus-Christ ! Ils le pressent, ils l'embarrassent, ils le crucifient de nouveau dans leur cœur. Ne serions-nous pas de ce nombre? Comment assistons-nous à la messe? Comment nous comportons-nous au pied des autels ? Comment faisons-
nous nos confessions ? Sommes-nous sincères dans nos aveux? La contrition est-elle dans nos cœurs? Faisons-nous un retour sur nous-mêmes : Multi premunt.
2° Le peuple qui se pressait autour de Jésus était inconstant et léger; tantôt il était rempli d'admiration pour le divin Sauveur, tantôt il était froid; un jour il suivait en foule Jésus-Christ, et un autre jour il l'abandonnait; aujourd'hui il criait hosanna^ et demain crucifigatur ; un moment il le comblait d'honneurs, un instant après il le chargeait d'opprobres; parfois il le mettait au-dessus de tous les hommes", et puis il le plaçait au-dessous de Barrabas I Quel peuple! Quelle nation! Que son inconstance doit être à charge au cœur de Jésus ! Aussi, dans son indignation, il l'appelle une génération dépravée et adultère, et, pressentant tous les malheurs qui vont fondre sur elle, il verse des larmes sur son triste sort.
Le peuple juif n'est-il pas l'image trop fidèle d'un grand nombre de chrétiens de nos jours ? Combien n'en voyons-nous pas à certaines fêtes entourer nos autels, assiéger les tribunaux de la pénitence, environner la table sainte ? Attirés par la foule, par la coutume, par l'usage, par un reste de religion, de christianisme, vous les diriez convertis et dévoués au service du Seigneur ; mais à peine sortis du lieu saint ils oublient tout, ils fréquentent les mêmes personnes, vivent dans les mêmes habitudes, renouent ^ es mêmes intrigues et commettent les mêmes pé-
chés. D'autres en plus grand nombre, allient les pratiques saintes avec des désordres les plus scandaleux : le matin ils viennent aux offices divins et le soir ils vont au bal ; le matin ils chantent les louanges du Seigneur et le soir ils font retentir les airs de leurs chansons impures; ils veulent donner quelque chose à Dieu, ils réservent la large part de leur cœur et de leur esprit pour le monde. Ah ! mes frères, que les âmes de ce caractère sont à charge à Jésus-Christ ! Combien elles le pressent et combien elles l'attristent ! Il vient à elles dans sa maison et à la sainte table, mais c'est comme autrefois à Jérusalem, en pleurant, en versant des larmes amères sur leurs dérèglements et sur leur conduite. Il pleure sur les malheurs qui les menacent : MuUi premunt.
3° Parmi les disciples de Jésus quilui sont à charge et dont la conduite le fatigue. Ils sont ambitieux, grossiers, orgueilleux. Aussi, écoutez cette plainte: « Gens de peu de foi, lents à croire, jusques à quand vous supporterai-je? » Que sert-il qu'ils le pressent, puisqu'ils le fatiguent.
Voilà une grande leçon pour vous, chrétiens, qui fréquentez les sacrements, qui assistez souvent aux offices divins. Etes-vous sans défauts ? Avezvous toutes les vertus qu'il a droit d'attendre de vous? N'entretenez-vous pas dans votre cœur des habitudes secrètes d'amour-propre, d'antipathie, de sensibilité, de mollesse, de hauteur, de curiosité, de malignité, de critique? Si toute votre dévotion consiste à communier souvent, à prendre journellement
le chemin de l'église, sans faire aucun progrès dans la vertu, sans déraciner aucun vice, et si vous voi^s croyez pieux seulement pour cela, détrompez-vous. Cette conduite ne vous mettra point à l'abri des blâmes du Seigneur. Vous le pressez, mais vous le fatiguez : Multi premunt.
IL Conduite de Ihémorroïsse.
Au milieu de celte foule mal disposée et importune, une femme se présente à notre Seigneur ; mais quelle femme ! C'est une hémorroïsse, une femme affligée depuis douze ans d'une humiliante maladie. Mais voyez avec quelles dispositions elle se présente à Celui qui doit la guérir. Elle s'en approche avec foi, avec humilité et avec amour.
1° Avec foi. Qu'est-ce qui la conduit aux pieds de Notre-Seigneur Jésus-Christ? C'est la foi. Qu'est-ce qui lui fait obtenir la guérison qu'elle demande? De l'aveu même de Jésus-Christ, c'est encore la foi. Quelle est donc cette foi ? La foi la plus vive et la plus ferme. Elle voit un homme, un homme puissant en œuvres et en paroles, s'élevant au-dessus des apparences de l'humanité, elle reconnaît en lui le Fils de Dieu. Assurée de son pouvoir, elle ne doute pas un seul instant qu'il ne la guérisse, et, pleine de cette idée consolante, elle n'hésite plus. Rien ne la rebute : ni la nature de son mal qui est incurable, ni le souvenir de l'inutilité des remèdes employés
jusque-là, ni la multitude qui entoure Jésus-Christ. Elle perce la foule, elle accourt, et; dès qu'elle le peut, saisit la frange du manteau de Celui en qui elle met toute sa confiance. Elle ne dit^rien, elle ne demande rien ; mais elle parvient à le toucher et elle est guérie : Si tetigero tantum vestimenium ejus, salva ero. Jaïre avait la foi, mais une fois faible et chancelante : 11 demande que Jésus-Christ vienne, qu'il impose les mains sur sa fille et qu'il la guérisse. Le centenier avait une foi plus grande : il ne veut pas que le Fils de Dieu vienne chez lui, il ne demande qu'une seule parole. Mais la foi de l'hémorroïsse surpasse celle de tous les deux : elle ne de mande rien, elle ne dit même rien. Elle sait que pour la guérir Jésus-Christ n'a pas besoin de faire un pas, de lui imposer les mains, de dire une seule parole, ni même d'être averti qu'elle est malade; tous ces préliminaires paraissent superflus à sa foi vive et éclairée : toucher le bord du manteau du Sauveur, c'est à ses yeux, assez pour obtenir sa guérison. Voilà, mes frères, le modèle de la foi qui doit nous conduire au pied des autels, lorsque nous allons y chercher, à l'exemple de l'hémorroïsse, le soulagement, la paix et la guérison de notre âme. Il fallait une foi vive sans doute pour reconnaître le Fils de Dieu sous les apparences de l'humanité ; mais il la faut plus vive encore pour le découvrir sous les espèces eucharistiques. Là, on voyait un homme, et il y était; ici, l'on voit du pain, et il n'y en pas. Croire ce que l'on ne voit point, c'est le mé- III. 12
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rite de la foi ordinaire ; croire le contraire de ce que l'on voit, c'est le propre de la foi de l'Eucharistie.
Il faut donc de la foi en venant à l'église et en s'approchant de la sainte table, autant et plus qu'il n'en fallait en approchant autrefois de la personne sacrée du Sauveur. Mais quelle foi faut -il? Une foi vive qui nous le montre derrière les voiles de l'Eucharistie aussi véritablement présent qu'il l'était dans rétable de Bethléem, qu'il Test dans le ciel. Est-ce la foi qui nous anime?
2" Avec respect. Disposition de respect, seconde disposition de l'hémorroïsse. Cette femme connaît Iç grandeur de Jésus-Christ et sa propre bassesse; aussi se croit-elle indigne d'attirer l'attention du bon Maître, elle ne veut pas l'arrêter un seul instant dans sa marche ; elle ne laisse parler que son cœur ; et Jésus, qui aime surtout ce langage, lui fait voir bientôt qu'il l'a entendu.
Tel est le respect qui doit nous accompagner au pied des autels et surtout à la table angélique. Nous connaissons le Dieu que nous allons visiter et même recevoir; il est le grand Roi du ciel et delà terre, le saint des saints. Et nous, que sommes-nous ? de pauvres pécheurs, des ingrats. Quels motifs de nous humiliera ses pieds : Mais cette humilité doit influer sur notre conduite. Elle doit être dans notre cœur et se manifester ensuite dans notre maintien, dans nos regards, dans nos paroles, dans notre démarche... Tel est le fruit que doit produire en nous le respect pour la présence de Notre-Seigneur.
3° Enfin, disposition de confiance. L'hémorroïsse connaît la grandeur de Jésus et sa propre bassesse. Elle comprend que Jésus peut tout et qu'elle même ne peut rien. Voilà pourquoi si, d'un côté, le respect la retient, de l'autre, la confiance l'attire. Et quelle confiance I Admirez-en la vivacité et la force. Elle sait que sa maladie humiliante et invétérée a résisté aux efforts des plus habiles médecins ; n'importe, elle est persuadée que si elle parvient à toucher le bord de la robe de Notre-Seigneur, elle sera guérie. Elle ne dit pas : peut-être je serai guérie, mais salva ero, je le serai certainenient.
Voilà le modèle de la confiance qui doit nous anim.er en allant à l'église et surtout à la table sainte. Nous allons trouver un grand roi, un roi rempli de douceur. Il est puissant, mais il est bon. Allons à lui avec confiance. Si sa sainteté nous effraye, que sa bonté nous rassure ; c'est lui-même qui nous ordonne de venir à lui : Venite ad me omnes qui laboratis et oneratiestis. Voyez comme il accueille les malheureux, les malades, les lépreux, les aveugles... Venite, comedite panem et bibite vinum quodmiscui vobis.,. qui manducat hune panem vivet in œtermcm.
Voilà les instructions que nous présente notre Évangile. Voyez comment vous vous êtes approchés de Jésus-Christ. Est-ce comme les Pharisiens ? Comme le peuple juif? Comme les apôtres? Changez de conduite ; imitez l'hémorroïsse ; vous toucherez le cœur de Jésus-Christ, et il vous guérira de vos infirmités spirituelles. Amen,