XXIV^ DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
ÉVANGILE
Yoici, mes frères, l'abrégé de l'Évangile de ce jour : — Jésus dit à ses disciples : « Quand vous verrez que l'abomination de la désolation sera dans le lieu saint, alors que ceux qui sont dans la Judée s'enfuient sur les montagnes. » 11 prédit ensuite tout ce qui doit arriver à la fm du monde ; il parle des faux prophètes qui tâcheront de séduire les fidèles, et des persécutions que l'Antéchrist leur fera souffrir. Il ajoute qu'après ces événements, le soleil s'obscurcira, les étoiles tomberont du ciel, et le Fils de rhomme viendra juger les vivants et les morts réunis à la voix des anges ; il conclut enfm par ces mots : Le ciel et la terre passeront^ mais mes paroles ne passeront pas. (Math., xxiv, 15-35.)
HOMÉLIE
Cœlum et terra transibunt, verba autemmea non prœteribunl. (Math., XXIV, 35.)
Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
Gomme vous le voyez, mes frères, le Sauveur, dans cet Évangile, nous parle de deux terribles événements de l'histoire religieuse du genre humain, savoir : de la ruine de Jérusalem et de la destruction du monde entier. Je désire aujourd'hui vous parler des calamités inouïes qui fondirent sur les Juifs quelques années après la mort de Jésus-Christ ; dans une autre circonstance nous méditerons sur le jugement redoutable que tous les hommes doivent subir à la fin des siècles. Pour fixer votre attention, je vous rappellerai d'abord brièvement la prédiction faite par Jésus-Christ au sujet de la prise de Jérusalem ; je vous dirai ensuite les conseils qu'il donne à cette occasion ; et dont nous pourrons faire notre profit en les appliquant aux circonstances actuelles.
Peu de temps avant sa mort, le Sauveur sortant du temple, ses disciples lui firent remarquer la grandeur et les beautés de ce magnifique édifice. Jésus répondit à leur enthousiasme par ces paroles : « Eh bien, ce temple dont vous admirez la structure, et
cette ville dont vous contemplez les superbes bâtiments seront bientôt détruits, et je vous dis en vérité qu'un temps viendra où il n'en restera pas pierre sur pierre.
Chacun sait comment cette prédiction s'est réalisée à la lettre. Quarante ans ne s'étaient pas écoulés, que Titus, après un siège plein d'horreur, entrait en vainqueur dans Jérusalem, et la détruisait de fond en comble ; et ces masses gigantesques de pierres, élevées les unes sur les autres avec un art si admirable, liées et scellées ensemble avec le fer et le plomb, dont la solidité semblait devoir défier les siècles, furent tellement bouleversés par l'acharnement du vainqueur qu'un peu plus tard, un gouverneur de la Judée put faire passer la charrue sur le lieu où avait été le temple. Les fondements, toutefois, étaient restés ainsi que quelques pans de mur, lorsque Julien l'Apostat, voulant faire mentir Jésus- Christ, autorisa les Juifs à rebâtir le temple. Ceux-ci commencèrent à en arracher les anciens fondements, pour y en substituer de nouveaux ; mais lorsqu'ils voulurent placer les premières pierres, des tourbillons de flammes sortirent de terre, consumèrent les travailleurs, et forcèrent les Juifs d'abandonner leur entreprise. Ils accomplirent ainsi malgré eux et à la lettre la prophétie du Sauveur.
Troublés par cette effrayante prophétie, les apôtres qui croyaient avec les Juifs que le temple devait être éternel suivirent leur Maître en silence. Parvenus au sommet de la montagne, ils s'y assirent en
HOMÉLIES ET INSTRUCTIONS PRATIQUES 21 i
face du temple. Pierre^ Jacques et Jean s'approchèrent du Sauveur et lui dirent à part : « Maître^ quand, ces choses arriveront- elles ? Et quel sera le signe avantcoureur qui nous apprendra qu'elles vont toutes s'accomplir ? Quel sera le signe de votre avènement et de la consommation du monde ? Jésus-Christ ne juge pas à propos de satisfaire entièrement la curiosité des Apôtres, ni de dissiper toutes les obscurités ; il ne veut pas enlever à ses disciples la crainte salutaire de la fin peut-être prochaine, peut-être imminente, de toutes les choses de la terre. Il répond, cependant, d'une manière satisfaisante aux questions qui lui sont proposées et leur désigne l'époque précise de cette ruine fatale,, afin qu'ils puissent s'y soustraire par la fuite ; et c'est pour cela qu'il leur dit : « Lorsque vous verrez dans le lieu saint Vabominaiion de la désolation qui a été prédite par le prophète Daniel, fuyez et priez que votre fuite ne se fasse pas en hiver ni le Jour du sabbat. Qu'était donc l'abomination de la désolation ? C'étaient les profanations dont les Romains devaient se rendre coupables et par lesquelles ils devaient déshonorer le temple du Seigneur, après avoir pris et saccagé la ville sainte. Idolâtres et ne connaissant pas le Dieu adoré dans le lieu sacré, ces hordes victorieuses se plurent à le profaner non seulement en le transformant en une salle d'armes, mais en en faisant même un lieu de prostitution. Or, voici les conseils que Jésus-Christ donne à ses disciples pour le jour où ils seront forcés de contempler ce triste spectacle.
Lorsque vous verrez rabominalion de la désolation prédite par Daniel souiller le lieu saint, sachez alors que ceux qui habiteront la Judée ne seront sauvés qu'en fuyant sur les montagnes ; que celui qui sera sur la terrasse de sa maison ne prenne pas même le temps de descendre pour prendre quelque argent ou quelque provision ; que celui qui alors sera au champ ne revienne pas pour prendre sa tunique. Malheur aux femmes qui en ce jour-là seront enceintes ou nourrices. Priez pour que votre fuite n'ait pas heu en hiver ni au jour du sabbat.
Ces conseils apprenaient aux Juifs qu'ils n'échapperaient au carnage commandé par le féroce vainqueur que par la fuite. Et cette fuite devait les éloigner non seulement du temple et de la ville sainte, mais de la Judée : Qui in Judea sunt fugiant ad montes. Cette fuite devait être lointaine: ils devaient aller se cacher dans les anfractuosités et les antres des montagnes : Fugiant ad moyites. Cette fuite devait être prompte : il fallait partir de l'endroit oii l'on se trouvait : Qui in tecto, non descendat tollere aliquid de domo sua ; et qui in agro non revertatur. Cette fuite devait être exempte de tout embarras ; il ne fallait se surcharger ni de provisions ni de vêtements : Non descendat tollere tunicam suam. Malheur aux femmes qui en ces jours-là porteront leur enfant ou dans
leur sein ou dans leurs bras, car leur fuite en sera nécessairement retardée et elles ne pourront échapper au fer du vainqueur. Jésus-Christ engage aussi les Juifs à prier afin que leur fuite n'ait pas lieu en hiver ni au jour du sabbat, car l'hiver elle peut être entravée par les pluies ou les frimas et le jour du sabbat par les sacrifices. Ces conseils que le Sauveur donnait aux Juifs, il nous les donne aussi à nousmêmes ; il nous avertit que nous ne sommes pas moins obligés qu'eux de chercher notre salut dans la fuite. La fuite des lieux et des personnes qui peuvent nous faire tomber dans le péché est constamment recommandée dans l'Ecriture. Fuyez du milieu de Bahyloney et que chacun songe à sauver son âme. Fuyez l'impureté, fuyez le péché comme vous fuiriez en la présence d'un serpent. Aujourd'hui l'abomination de la désolation règne presque partout dans la société. Hélas ! vous le voyez mieux que moi, on ne voit que dérèglement, que désordres, que scandales, que libertinage, qu'irréligion. On semble s'y faire une gloire du vice ; on n'y rougit presque plus que de la vertu ; et la dépravation des mœurs y est devenue si générale, que c'est à peine si l'on y trouve encore quelques âmes vertueuses, des âmes qui osent s'y déclarer ouvertement pour la religion et la piété.
Or, cela étant, pouvons-nous nous flatter d'échapper à cette corruption universelle, si nous n'avons pas soin de nous éloigner des lieux et des personnes qui en sont infectées. Ignorons-nous la puissance du
mauvais exemple ? Ne savons-nous pas que le scandale qui est si contagieux entraîne les masses dans sa ruine? Ah ! ne nous faisons pas illusion ; si nous n'évitons pas la société des méchants par la fuite, nous succomberons infailliblement : Qui amat periculum in illo peribit. Si nous allons avec les impies, nous deviendrons impies ; si nous hantons les indifférents, nous deviendrons indifférents ; si nous écoutons les mauvais discours, notre esprit et notre cœur seront envahis par des idées fausses et des sentiments erronés. Il faut donc fuir ; mais que doit être cette fuite ?
Si la lumière divine nous fait connaître la nécessité de la fuite, elle nous apprend aussi que nous devons fuir promptemenl sans écouter la chair ni le sang, et sans remettre au lendemain ce que nous ne ferons peut-être jamais si nous ne le faisons aujourd'hui. Si Loth n'était pas sorti de Sodome avec les Anges, il aurait infailliblement péri avec tous les habitants de cette ville infâme. Le prophète du Seigneur ne nous dit-il pas de ne point différer de nous convertir à Dieu et de ne point remettre de jour en jour ce retour? Quand le feu est à la maison et qu'on est prêt d'être gagné par les flammes, ne se sauve-t-on pas à la hâte et par où l'on peut ? C'est avec une pareille promptitude qu'il faut fuir quand
nous sommes dans un péril imminent d'offenser Dieu. Prenons garde de contracter de longues et mauvaises habitudes, car elles enchaîneraient nos pas et nous empêcheraient de fuir assez promptement. N'oublions pas non plus que s'il est facile de dresser un arbrisseau, il est impossible de redresser un grand arbre. Par conséquent n'attendons pas, pour fuir le monde, que nous soyons parvenus à la vieillesse qui est comme l'hiver de la vie, parce qu'alors, subjugés par les mauvaises habitudes, nous nous corrigerions difficilement.
Nous devons fuir généreusement. Il vous en coûtera beaucoup pour vous interdire le commerce de ce monde enchanteur qui mêle son poison dans le miel, et qui couvre de fleurs le chemin par où il vous mène à la perdition. Mais n'en serez-vous pas dédommagés par les avantages que vous en retirerez : vie paisible, paix de la conscience, récompenses dans la vie future. Le divin Sauveur ne nous dit-il pas qu'il vaut mieux pour nous entrer dans la vie éternellement heureuse n'ayant qu'un pied, qu'an œil, que d'être précipités avec nos deux pieds, nos deux yeux dans le feu de l'enfer?
Quand on sait qu'un pays est infecté de quelque maladie épidemique et que la contagion qui y règne, y fait partout les plus grands ravages, quelque agréable qu'il puisse paraître, ne s'empresse-t-on pas de s'en éloigner? N'aime-t-on pas mieux se priver de tous les agréments qu'on pourrait y trouver, -que de s'exposer à perdre la vie en voulant en jouir?
Dte même quand on est assuré qu'au milieu de ce monde qui plaît, de ce monde qui enchante par l'éclat dont il brille, par les douceurs qu!il offre, par la "vie agréable qu'il promet, on y rencontre la contagion et le vice qui corrompent les cœurs, ne devons-nous pas nous en interdire la fréquentation ? Ah ! soyons aussi zélés pour les intérêts de notre âme que pour ceux du corps, et dès lors on n'aura plus besoin de nous exhorter à fuir le monde, nous serons les premiers à nous en prescrire la fuite.
Mais quoi ! direz-vous peut-être ici : Ne peut-on pas fréquenter la société? La société bonne, oui ; la société mauvaise, non. C'est saint Jacques qui nous le dit : « Celui qui aime le monde, c'est-à-dire la société mauvaise, devient l'ennemi de Dieu; » et le Sage ajoute : Qui amat periculum in illo peribit. L'expérience nous en fournit une preuve palpable. Ne voiton pas tous les jours des jeunes gens qui, ayant reçu une éducation chrétienne, bien résolus de vivre saintement dans ce monde, arriver au doute après quelques mois passés au milieu de ce siècle pervers, puis à rincrédulité en écoutant les doctrines fausses, les plaisanteries sur les questions religieuses , et enfin devenir aussi vicieux et aussi libertins qu'ils avaient été d'abord vertueux et pieux. N'en soyons point surpris, mes frères, les mauvais exemples ont tant d'ascendant sur nous, que semblables à un torrent impétueux, ils finissent presque toujours par nous entraîner. On y oppose bien d'abord quelque résistance; mais bientôt on se lasse d'y résister. On
est subjugué par le respect humain; on n'a pas le courage de se mettre en contradiction avec tout ce que l'on voit autour de soi; on se persuade qu'étant dans le monde, on peut y vivre comme on y vit; on croit pouvoir faire ce que les autres font et, et jusque à quels excès cette funeste maxime ne peut-elle pas porter? Jugez-en par l'exemple que je vais vous citer.
L'apôtre saint Jean étant obligé de s'en aller d'É phèse, chargea un évêque d'instruire un jeune homme qu'il avait pris en affection, à cause des bonnes qualités dont il lui avait paru doué. L'évêque prit le jeune homme chez lui, l'éleva avec une application particulière et enfin le baptisa. Dès ce moment, l'évêque laissa un peu à lui-même le jeune • néophyte, persuadé que le saint baptême le préserverait de tout danger. Le jeune homme, plus novice encore dans la liberté que dans la foi, abusa de la latitude qui lui était laissée. Il se lia d'amitié avec de jeunes débauchés qui, après l'avoir attiré par le plaisir de la bonne chère et de la débauche, l'emmenèrent avec eux la nuit pour dépouiller les voyageurs. Peu à peu il s'accoutuma à ce genre de vie; bientôt il ne garda plus de mesures^ et désespérant de son salut, il finit par former, avec ces mêmes jeunes gens, une compagnie de voleurs dont il fut le chef. L'Apôtre, étant revenu à Éphèse, demanda compte à l'évêque de la conduite du jeune homme qu'il lui avait confié. L'évêque, les yeux baissés et pleins de larmes, apprit au saint apôtre les égarem. 13
ments de son protégé. Aussitôt saint Jean demanda un cheval pour courir après la brebis égarée. Il la cherche sur les montagnes et dans les forêts, et vient enfin à bout de la découvrir. Le jeune homme confus à la vue de son ancien maître ne peut soutenir sa présence et prend la fuite. Le vieillard le suit en criant de toutes ses forces : « Pourquoi me fuyezvous, mon fils? Revenez à votre père; rentrez dans le sein de lÉglise qui est la plus tendre de toutes les mères; et si je ne puis vous attirer par aucun de ces titres, revenez à Jésus-Christ; c'est lui qui vous tend les bras ; c'est lui qui vous parle par ma bouche. )) Le voleur s'arrête, laisse tomber ses armes et pleure amèrement. Le saint l'embrasse avec tendresse sans lui faire de reproches, lui donnant au contraire des signes d'une paternelle affection. Il le ramène dans sa patrie et ne le quitte point qu'il ne l'ait réconcilié avec le Seigneur, et rendu à LÉglise comme un grand exemple de pénitence.
Ce jeune homme, vous le voyez, fut assez heureux pour revenir de ses égarements ; mais si vous aviez la faiblesse de l'imiter, auriez-vous le même bonheur, et l'expérience ne nous apprend-elle pas que de tous ceux qui deviennent pécheurs, il n'y en a que très peu qui fassent une sincère pénitence?
Ayez donc soin de vous préserver du vice, parce qu'il est aussi difficile de s'en corriger, qu'il est aisé de s'en laisser infecter. Soyez attentifs à fuir la compagnie de tout homme pervers et corrompu, parce que c'est une vérité généralement reconnue, que
l'on devient semblable à ceux que l'on fréquente. Ne formez des liaisons qu'avec des personnes sages et vertueuses. Quelle que soit la dépravation qui règne dans le monde, on y trouve encore des âmes de ce caractère ; et c'est avec elles que vous devez vous lier, parce que leur commerce vous sera aussi utile que celui des méchants vous serait funeste. Elles vous éclaireront par leurs sages conseils ; elles vous édifieront par leurs bons exemples. Elles vous montreront les routes de la vertu; elles vous animeront à y marcher ; et c'est en y marchant constamment que vous mériterez le Ciel. Amen{[).
(1) L'abbé Reyre.
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