AUTRE HOMÉLIE
Mes Frères, L'Évangile du vingt-quatrième dimanche après a Pentecôte est appelé l'Evangile de la fin du monde» parce qu'il prédit la ruine de Jérusalem et annonce la destruction de l'univers. D'un côté, il décrit les calamités inouïes qui doivent bientôt fondre sur les Juifs, de Tautre il nous fait la peinture du jugement redoutable que tous les hommes doivent subir à la fin des siècles. Rien n'est plus propre à inspirer une sainte frayeur que ces deux grands événements. Cependant bon nombre d'entre nous, mes frères, en sont peu touchés parce que l'un de ces événements est passé et que l'autre nous paraît très éloigné. Pour nous, chrétiens, ne laissons pas passer ces divers avertissements sans en retirer quelque fruit et pour nous les appliquer d'une manière plus directe, méditons sur la ruine de nos âmes par le péché mortel. C'est la vraie abomination de la désolation dans le lieu saint.
HOMELIE
Lorsque vous verrez ^ dit Jésus-Christ, dans le lieu saint V abomination de la désolation, que celui qui lit fasse bien attention à ce quil lit. — L'abomination de la désolation chez le peuple juif était l'idolâtrie et la prostitution établies dans le temple du vrai Dieu. Chez nous, chrétiens, c'est le péché qui profane le temple que Dieu s'est bâti en nous. « Ne savez-vous pas, dit l'Apôtre, que vous êtes le temple de Dieu : Nescitis quia templum Dei es/zs? Ignorez-vous que le temple de Dieu est saint, et que vos membres sont ce temple : Templum Dei sanctum est. Membra vestra templum sunt Spiritus Sancti, Eh bien , ce temple sanctifié par le baptême , restauré par la pénitence, orné par la grâce divine est-il saint? Ne l'avez-vous pas maintes fois souillé en le livrant à vos passions qui sont comme autant d'idoles que vous érigez au démon au-dedans de vous-mêmes? (( Gardez-vous de continuer de le profaner, car, dit saint Paul, celui qui le souille par le péché, Dieu le perdra. » Si quis autem templum Dei violaverit, disperdet illum Dominus. Il n'y a rien de plus abominable que cette profanation par le péché, c'est la seule dont nous devions avoir horreur En en parlant, saint Augustin s'écrie : a Si je voyais d'un côté
'infection du péché et de l'autre les abîmes de
l'enfer, et que je fasse dans la nécessité d'être à l'un des deux, je souffrirais plutôt d'être englouti dans les enfers, que de recevoir le péché dans mon âme : car j'aimerais mieux être damné exempt de péché que dêtre sauvé étant coupable. Si vous êtes dans ces sentiments, hâtez-vous de purifier ce temple auguste que vous avez eu le malheur de souiller et dites avec le prophète-roi : « Désormais je haïrai l'iniquité et je l'aurai en horreur : Iniquitatem odio habui, et abominatus sum. » Et pour empêcher une nouvelle profanation et une nouvelle désolation dans votre âme. faites ce que le Seigneur conseillait aux Juifs qui désiraient échapper à la ruine de Jérusalem.
Qui in Judeasunt, fugiunt ad montes : Que ceux qui sont dans la Judée s'enfuient sur les montagnes. Voulez-vous conserver la grâce sanctifiante et ne plus souiller le temple de votre âme? Retirez-vous dès à présent sur la montagne, c'est-à-dire fuyez le monde. Si vous ne pouvez pas le fuir effectivement, fuyez-le au moins aflectivement. Séparez-vous de lui par le cœur, si vos devoirs ou votre position vous obligent à rester avec lui par le corps. Il faut quitter le monde, car le monde est l'ennemi irréconciliable de Jésus-Christ, et nul ne peut servir à la fois deux maîtres dont les intérêts sont si opposés. Il faut quitter le monde, parce que le monde est tout entier sous Tempire de l'esprit malin, comme dit saint Jean, parce qu'il ne respire que l'iniquité, par les trois concupiscences qui composent en quelque sorte son essence et sont les trois divinités qu'il adore. Il faut
quitter le monde pour se soustraire à sa corruption et pour échapper à l'anathème qui pèse sur lui et sur tous ses sectateurs. Fuyez du milieu de Babylone, nous dit l'Esprit-Saint, et que chacun sauve son âme. 11 faut quitter le monde, c'est-à-dire éviter les occasions dangereuses qu'il nous offre , nous prémunir contre le levain pernicieux de sa doctrine, contre la contagion de ses exemples et l'appât trompeur de ses plaisirs; il faut quitter le monde, c'està-dire nous ranger du côté du petit nombre, puisque le petit nombre seul sera sauvé; ne pas rougir du service de Dieu, être .disposé à souffrir plutôt toutes sortes de railleries, de sarcasmes et de persécutions, Notre -Seigneur Jésus -Christ nous déclarant qu'il rougira au dernier jour devant son Père de quiconque aura rougi de lui devant les hommes. Enfin, il faut quitter le monde, fuir sur la montagne, c'està-dire s'éloigner du tumulte et du bruit, aimer la retraite, goûter le silence, vaquer à la prière, converser souvent avec Dieu, marcher en sa sainte présence, faire les délices de sa parole, fréquenter avec piété les sacrements, et tendre sans cesse à la per" fection évangélique. Ce n'est pas tout encore ; il faut persévérer dans ces saintes dispositions. Il faut se tenir sur la montagne, afin que l'air empesté du monde, le souffle contagieux des scandales et des passions ne vienne jamais les flétrir; il faut se tenir sur la montagne, l'esprit et le cœur élevés au-dessus des faux jugements du siècle, et de sa conduite perverse, et ne pas craindre de passer pour singuliers à
ses yeux, en évitant toutefois ce qui ne serait que pure affectation. Il en est peu, en vérité, qui agissent ainsi; mais dans tous les siècles, le nombre des insensés a été le plus grand et celui des sages le plus petit. Au temps du déluge, Xoé seul avec sa famille connaissait et servait le vrai Dieu ; à Sodome, Loth seul avec ses enfants ; et à la ruine de Jérusalem, il n'y eut de sauvés que les chrétiens qui, fidèles à Tavis de Jésus-Christ, s'étaient retirés à Pella, petite ville située sur les montagnes de la Judée ; Qui in Judea sunt, ad montes fuyiant.
Faites maintenant attention, mes frères, à ce qui suit : Que celui qui est sur les toits, n'en descende pas, et que celui qui est aux champs, n*en retourne point, pour chercher et prendre quoi que ce soit. Vous avez commencé à mener une vie chrétienne, ne descendez pas la pente si rapide du relâchement, pour ne pas retomber bientôt dans l'abîme du péché et souiller votre âme. Vous avez renoncé au monde, n'y retournez pas, mais vivez dans une sainte crainte, dans une salutaire défiance de vous-mêmes, qui en vous tenant loin de ses dangers, fera votre salut. Ne descendez pas, dit saint Augustin, de l'élévation de la foi à la bassese d'une vie charnelle, et après vous être déjà bien avancé, ne reculez pas en regardant derrière vous, de peur que la malice de ce siècle ne corrompe votre esprit, et que vous ne vous laissiez emporter à ses vaines illusions : Qui in lecto non descendat... et qui m agi'o non revertatur.
Mais pourquoi est-on tenté de descendre ou de re-
tourner? Jésus-Christ nous l'apprend : c'est, dit-il, pour prendre son manteau, ou pour chercher toute autre chose : Tollere aliquid, tollere tunicam suam. Ah! chrétiens, l'intérêt, la vanité, l'ambition, le plaisir, voilà ce qui perd le plus souvent les âmes les plus saintes. Cet homme menait une vie irrépréhensible; tout à coup une occasion malheureuse se présente ; c'est un gain considérable, mais qu'il ne peut réaliser que par des moyens réprouvés par la loi de Dieu : parce qu'il n'est pas détaché des biens de ce monde il se laisse séduire, et se perd. Cet autre aime la religion, il a le sentiments des devoirs qu'elle prescrit; mais parce qu'il tient encore trop à la terre, à ce qui flatte les sens et l'amour-propre, il se laisse éblouir par l'éclat des honneurs, ou gagner par l'appât de perfides plaisirs ; il sacrifie sa conscience et se perd. Ce père de famille avait un état modeste, mais suffisant pour l'entretien de sa maison, il avait alors le temps de servir Dieu. Il a eu l'occasion de se jeter dans de grandes spéculations ; depuis il n'a plus un instant pour penser à la plus importante des affaires, son salut ; et il se perd. Cette jeune personne solidement pieuse ne pensait qu'à Dieu, à son service, ne voulait plaire qu'à lui seul ; mais l'espérance d'un mariage avantageux lui a inspiré d'autres sentiments ; elle ne songe plus qu'aux vanités du monde, qu'à plaire aux créatures ; elle se perd. Cet homme dans une condition privée, était honnête, irréprochable, et chrétien ; mais depuis qu'il s'est poussé à des emplois importants, on ne le connaît
plus; il est tout changé soit par rapport à Dieu, soit par rapport aux hommes; il se perdra. N'en soyons pas surpris ; celui qui après avoir mis la main à la charrue, regarde derrière lui, n'est pas propre au royaume de Dieu. C'est Jésus-Christ qui nous l'enseigne. Il n'y a que celui qui reste fidèle à la mort qui sera couronné : Esto fîdelis usque ad mortem et dabo tibi coronam vitas... Qui in tectonon descendat.,. et qui in agro non 7'evertatur,
Malheur, poursuit Jésus-Christ, aux femmes enceintes et aux nourrices dans ces temps-là! Vœ prœgnantibus et nutrientibus in illis diebus. Écoutez comment nous devons entendre ces paroles dans le sens spirituel. Il y a des âmes enceintes et des âmes nourrices, dit saint Augustin. Les âmes enceintes sont celles qui sont remplies de bons désirs, mais qui ne produisent aucun fruit de salut, qui aiment le bien, mais qui ne le pratiquent pas. Malheur à ces âmes : Vœ prœgnantibus! Et pourquoi? parce que, tandis que leurs bons désirs les tranquilisent, la persécution viendra, et elles succomberont parce qu'elles n'auront pas la force de faire ce qu'il voudra; elles ne pratiqueront pas le bien qu'elles aiment, et elles forcent le mal qu'elles n'aiment point. Ce sont les arbres en fleur qui craignent le plus la violence de l'orage : Vœ prœgnantibus in illis diebus.
Les âmes nourrices sont celles qui se laissent dominer par les sentiments d'une complaisance désordonnée pour les bonnes œuvres. Oubliant que le
Seigneur est ie Dieu des vertus, que de lui descend tout don parfait, et qu'à lui comme à son unique source doit être rapporté tout le bien qui est en. nous, elles arrêtent sur elles-mêmes leurs pensées, leurs sentiments, et s'attribuent une gloire qui n'appartient qu'au Seigneur. Aussi Dieu qui se glorifie d'être le Dieu jaloux, et qui ne peut consentir à donner sa gloire à un autre, se plaît-il à les humilier; pour cela, il n'a qu'à se retirer, et elles font alors la triste expérience de leur faiblesse. Telle est la conduite ordinaire de Dieu -à l'égard des âmes nourrices ou orgueilleuses. Vœ prœgnantibus et nutrient ibus in il lis die bus.
Priez donc, ajoute Jésus-Christ, que votre fuite n'arrive ni en hiver, ni au jour du sabbat. Orate ut non fiât fuga vesira in hieme vel sabbato. En hiver les jours sont plus courts et les chemins plus mauvais. Le jour du Sabbat les Juifs se livraient à un entier repos. Ah! qu'il y en a, même dans le christianisme, de ces âmes inconstantes qui ont dans la dévotion, leurs hivers et leurs étés, qui sont tantôt de feu, tantôt de glace! de ces âmes judaïques qui veulent trouver en cette vie la paix et le repos, qui ne servent Dieu qu'en vue des récompenses temporelles, et qui, concentrant ici-bas, toutes leurs affections, ne s'occupent que nonchalamment de leurs intérêts éternels, et vivent dans une molle oisiveté, une criminelle inaction dans l'œuvre de Dieu et la sanctification de leur âme. Prions Dieu de nous faire comprendre que cette vie est une vie de lutte et que nous ne
trouverons le repos que dans la patrie qui est le Ciel. Demandons-lui le courage pour vaincre et triompher de notre lâcheté et de notre tiédeur et nous ne tomberons jamais dans le péché, le plus funeste de tous les malheurs.
ET