‹ Dominicales d'un curé de campagneChapitre 22 sur 37 · POUR LA FÊTE DE SAINT JOSEPH · texte numérisé non relu

POUR LA FÊTE DE SAINT JOSEPH

Jacob genuit Joseph vîrum Mariœ, de qud natits est Jésus qui vocatur Christus. (Math., i, 16.)

Jacob engendra Joseph époux de Marie, de laquelle est né Jésus qui est appelé le Christ.

Voilà, mes frères, l'éloge le plus sublime et le plus pompeux que le Saint-Esprit ait fait en peu de mots de saint Joseph dont nous célébrons aujourd'hui la fête. Il l'appelle l'époux de Marie et le père de Jésus- Christ. Que pouvait-on dire de plus élogieux en sa faveur ! Quoiqu'il ne fût pas réellement le père du Sauveur il en tint la place à l'égard de ce saint enfant qui n'en avait point sur la terre, et il a rempli dans toute leur étendue les devoirs que lui imposait un titre si glorieux. Quel doit donc être dans le ciel son crédit, son pouvoir auprès de Jésus-Christ ! Le divin Sauveur pourrait-il refuser quelque chose à un saint qui a soigné son enfance, pourvu aux besoins

multipliés auxquels l'avait assujetti son ineffable amour pour les hommes, à un saint qui l'a porté en Egypte pour le dérober à la fureur d'Hérode; à un saint qui l'a aimé avec la tendresse du meilleur des pères, à un saint auquel il a obéi lui-même et qu'il a honoré pendant les années qui précédèrent ses courses évangéliques? Recourons donc avec confiance au bienheureux saint Joseph. Mais n'oublions pas que les saints, du haut de la gloire, sont pour nous des guides assurés, qui d'une main nous montrent le chemin de la vertu qu'ils ont suivi et qu'à leur exemple nous pouvons et nous devons suivre, et de l'autre la gloire qu'ils possèdent et que nous sommes appelés à posséder; imitons donc saint Joseph comme notre modèle et nous pourrons l'invoquer comme notre protecteur.

Et d'abord, mes frères, admirons l'esprit de foi qui l'animait. L'esprit de foi consiste dans une conviction si profonde et si sentie des vérités surnaturelles que celui qui le possède voit pour ainsi dire, touche les mystères de notre religion sainte. Cet esprit l'anime dans toutes ses actions, comme l'âme dirige le corps dans tous ses mouvements ; et de même que le corps ne vit que par l'âme qui lui est unie, de même le juste ne vit que par la foi qui opère en lui : Justus ex fide vivit.

C'est cette foi qui animait notre patriarche et qiii le rendit si docile à croire les grands mystères delà loi de grâce dont il fat le premier témoin. Le Saint- Esprit a environné Marie de son ombre. Elle a conçu un enfant dans son sein, Joseph est dans l'inquiétude. L'ange lui parle du grand mystère qui vient de s'accomplir et le saint patriarche croit au grand prodige de la virginité et de la maternité divine subsistant ensemble dans Marie; et il honore son auguste compagne comme vierge et comme mère de son Dieu.

Les temps sont accomplis, le Sauveur du monde doit se montrer à la terre. Joseph et Marie se sont rendus à Bethléem pour se faire inscrire selon l'ordre du proconsul. Ils frappent à la porte des hôtelleries pour demander un gîte, il n'y en a point pour eux : Aoti erat locus eis in divei^sorio. Le fils de Dieu va prendre naissance dans une étable. La foi de saint Joseph n'en est point ébranlée. Les faiblesses apparentes du Messie promis à la terre ne lui font jamais douter de la parole de l'ange.

11 voit Jésus-Christ dans la crèche et il le croit le Créateur du monde, il le voit naître et il le croit éternel comme son Père ; il le voit couché sur un peu de paille et il l'adore comme le Dieu de gloire qui fait du ciel son trône et de la terre son marchepied. Il balance dans ses bras cet enfant si faible, et il reconnaît en lui le Dieu de majesté qui s'assied sur l'aile des chérubins et qui soutient le monde par sa parole. Il l'entend pleurer sans cesser de croire qu'il

est la joie et le bonheur des élus ; il Taide à faire ses premiers pas, et il le croit le maître du ciel et de la terre. Il lui apprend un métier méprisable aux yeux des hommes et il l'adore comme le Créateur de l'univers et de tout ce qu'il renferme. Enfin il lui commande pendant trente ans sans cesser de voir en lui le Dieu des armées qui d'un seul regard fait trembler la terre.

Que plus tard, lorsqu'à sa parole, les aveugles voyaient, les sourds entendaient, les boiteux marchaient, les morts sortaient de leurs tombeaux; que, plus tard, dis-je, on se précipite sur ses pas, que quelques personnes confessent sa divinité, il n'y a rien là qui doive nous étonner des prodiges nombreux et éclatants qui publiaient sa grandeur et sa puissance. Mais Joseph ne vit Jésus-Christ que dans la faiblesse, et jamais pendant les trente ans de sa vie obscure aucun miracle ne s'échappa de ses mains divines.

Que' cette foi vive, constante et pratique de saint Joseph soit dès aujourd'hui le modèle de la nôtre. Dans l'enceinte de nos églises, dans le fond de nos tabernacles Jésus-Christ se cache plus encore que dans retable de Bethléem, que dans l'atelier de Nazareth. Que notre foi sache l'y découvrir et lui rendre les hommages qu'il mérite dans cet état d'anéantissement.

Et nous qui envions peut-être à saint Joseph le bonheur d'avoir eu des rapports si intimes avec le Sauveur du monde, de l'avoir porté dans ses bras, de

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l'avoir couvert de ses caresses, d*avoir habité sous le même toit, d'avoir partagé sa nourriture. Ah I si nous avions une foi vive, ne serions-nous pas obligés d'avouer que les avantages dont nous jouissons dans la divine Eucharistie ne sont pas moindres que ceux du grand patriarche. Que nous dit cette église, cet autel, ce tabernacle, cette table sainte ? La maison de Jésus-Christ n'est-elle pas notre maison, ne nous est-il pas donné de nous asseoir à sa table. Par la communion ne pressons-nous pas Jésus-Christ sur notre sein, ne jouissons-nous pas de' sa présence substantielle ? Que nous manque-t-il donc pour avoir le bonheur de saint Joseph et pour nous sanctifier comme lui ! Sa foi, mes frères, est une foi vive et agissante. Puisse ce saint protecteur nous obtenir un si riche trésor !

Saint Joseph est encore pour nous le modèle de la vraie et solide piété. La vraie piété qui est la sublime passion de plaire à Dieu ne consiste pas précisément à faire beaucoup de choses, mais à bien faire celles que Dieu demande de nous dans la position où il nous a placés. Ainsi saint Joseph a mérité pendant sa vie un degré de gloire bien élevé, non pas parce qu'il a fait des choses extraordinaires, car l'évangile et la tradition ne rapportent de lui ni miracles, ni prodiges, ni jeûnes rigoureux, ni macérations efiraj-antes. Mais il s'est sanctifié en agissant toujours pour Jésus et en union avec Jésus. S'il entreprend de longs et pénibles voyages, c'est dans l'intérêt de Jésus ; s'il travaille, c'est pour entretenir

Jésus ; s'il consent à s'exiler c'est pour sauver et conserver Jésus ; s'il s'impose des privations, s'il prend sur son nécessaire, c'est toujours pour Jésus ; s'il est heureux de mourir, c'est parce que la gloire de Jésus le demande. Saint Joseph s'est sanctifié dans le sein de la famille en exerçant un métier méprisable aux yeux des hommes, caché dans son modeste atelier et vivant du travail de ses mains, rien en lui ne laissait apercevoir ce qu'il était et les pri viièges dont Dieu l'avait honoré. Son air, sa démarche, son langage, toute sa personne ne respiraient que la simplicité et la modestie, et après trente ans passés dans la société de Jésus et de Marie, on ne le regardait encore que comme un pauvre ouvrier de Nazareth. Voilà comment, sous les voiles de la vie commune, il sut pratiquer de si grandes vertus et cacher de si éclatants mérites.

Cette piété, humble, simple, modeste, désintéressée, que nous rencontrons dans saint Joseph, fut-elle toujours notre partage, mes frères? Dieu, sa volonté, son bon plaisir, sa gloire, ont-ils été notre but, la fin unique que nous nous proposions dans toutes nos paroles, dans toutes nos entreprises, dans toutes nos actions? Rappelons-nous que la vraie piété se cache toujours pour que Dieu paraisse. Elle se montre quand il le faut ; mais elle le fait sans crainte comme sans ostentation. Ce n'est plus cette fausse piété des Pharisiens qui n'a pour principe et pour fin que l'amour-propre. La vraie piété, qu'on l'approuve, qu'on la blâme, qu'on l'estime, qu'on la déni. 15

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teste, tout lui est égal; elle a son regard fixé sur Dieu ; elle étudie la volonté de son Maître qu'elle aime, elleraccomplit et s'en va son chemin sans s'inquiéter des vains jugements des hommes. Si notre piété n'avait pas ce caractère de désintéressement, nous pouvons affirmer que nous sommes dévoués à nousmêmes ; mais ne disons pas que nous soyons dévoués à Dieu; car si nous ne cherchons dans la piété que la gloire qui peut nous en revenir, que les satisfactions personnelles, ce ne serait plus le Dieu du ciel que nous servons, mais bien notre amourpropre.

La véritable dévotion a une marche régulière, elle ne va pas par bonds et par sauts. Ce n'est plus une piété de caprice et d'humeur qui dépend des jours, du goût et des circonstances ; qui s'adonne à tel exercice, à telle œuvre parce qu'elle lui plaît, qui sert Dieu en tel temps parce que son humeur l'y entraîne. Elle veut ce que Dieu veut, mais dans l'ordre que Dieu le veut. Elle sait placer le nécessaire avant l'accessoire, le précepte avant le conseil, les œuvres obligatoires avant les œuvres de surérogation ; et encore parmi les conseils évangéliques, ce sont ceux qui sont sanctionnés par l'avis du confesseur et qui ont le mérite de l'obéissance, qui sont suivis en première ligne.

La vraie dévotion est discrète, elle demande un aliment qui la soutienne et la conserve ; mais elle ne veut pas une nourriture qui la sufioque, non, la vraie piété ne rejette pas les exercices religieux, elle

en a besoin. De même que le feu ne peut exister sans matière combustible qui l'alimente, ainsi la vraie dévotion ne se soutient que par des exercices qui la nourrissent. Pour vivre dans le recueillement et la ferveur, il lui faut la réflexion, la prière, la communion, le recueillement, mais elle sait bien choisir parmi ces exercices ceux qui sont compatibles avec sa position ; ceux auxquels elle ne peut se livrer sans préjudice des devoirs de son état. Ainsi une personne vraiment pieuse ne consume pas à l'église un temps qui doit se passer dans le travail, dans les soins du ménage ou de la famille.

La vraie piété n'est pas cette dévotion inquiète, chagrine, capricieuse qui se consume en désirs et qui trouve qu'elle ne peut s'accommoder ni du lieu qu'elle habite, ni des personnes qui l'entourent, ni de la position qu'elle occupe. La vraie dévotion s'accommode de tous les lieux, quand elle sait que c'est là que le bon Dieu la veut.

Saint Joseph se sanctifie en Egypte comme il se sanctifie à Nazareth et à Bethléem. La vraie piété se prête au caractère de tous et met à profit les défauts de chacun pour s'exercer à la douceur, à l'humilité, à la patience. Elle ne cherche pas à accommoder les choses, les événements à sa piété; mais elle accommode sa piété, douce comme le Dieu qu'elle sert, à sa position, à son travail, aux exigences des personnes au milieu desquelles elle vit, à la force des événements qui lui surviennent; et c'est ici le lieu de dire avec saint Paul, que tout coopère pour le

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bien de ceux qui ont à l'égard de Dieu un vrai et sincère amour : Omnia coopcrantur in bonum diligentibm Deum.

Oh ! que la piété est aimable lorsqu'elle est bien comprise ! Combien la religion de Jésus-Christ serait plus aimée si tous ceux qui en font profession ne voulaient pas y mêler leurs défauts et la plier trop souvent à leurs caprices. Si nous désirons être véritablement pieux et rendre toutes nos œuvres méritoires pour l'éternité, ayons soin de faire, comme Joseph, toutes nos actions par Jésus-Christ pe}^* Ipsum, avec Jésus-Christ cu7n ipso, et en Jésus-Christ m ipso. C'est vrai, toutes les actions détachées de Jésus-Christ ne sont pas toujours des fautes, mais ce sont toujours de grandes inutilités pour le ciel, tandis qu'un soupir, une prière, une pratique de piété et de mortification faite en Jésus-Christ et par l'esprit de Jésus-Christ, acquiert une vertu pour ainsi dire infinie. Oh ! que de trésors amasse, pour le ciel, une âme qui, se conservant en état de grâce, n'a d'autre intention dans tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle dit que de plaire à Dieu et d'accomplir sa volonté sainte 1

0 illustre saint Joseph apprenez-nous à vivre de Dieu, à vivre pour Dieu sur la terre, afin que nous puissions vivre de Dieu et pour Dieu dans le ciel.

L'Église après nous avoir proposé saint Joseph comme notre modèle, nous le donne comme protecteur, et ce qui doit exciter notre confiance, c'est son pouvoir auprès de Dieu.

Il y a des saints, dit saint Thomas, auxquels Dieu a donné de nous assister dans des besoins particuliers ; mais le crédit de saint Joseph n'est point limité, il s'étend à toutes nos nécessités ; et tous ceux qui recourent à lui avec confiance sont assurés d'être exaucés. « Je n'ai jamais rien demandé à Dieu par rintercession de saint Joseph, nous dit sainte Thérèse, sans l'avoir aussitôt obtenu. Les autres saints intercèdent en suppliant, saint Joseph a quelque droit de demander en maître. Il a vu pendant sa vie mortelle Jésus et Marie soumis à son autorité, aujourd'hui ne pourrait-il pas obtenir tout ce qu'il voudrait du roi du Ciel qui s'est appelé son fils et de la Reine des anges qui est son épouse. Le Sauveur qui toujours lui a obéi sur la terre, toujours l'exaucera dans le ciel. Si Jésus-Christ qui est notre avocat auprès de son Père, pour être toujours exaucé, nous dit saint Bernard, lui montre ses plaies sacrées et le sang qu'il a répandu pour notre salut ; si Marie de son côté pour donner plus de valeur à ses prières présente à son fils le sein qui l'a porté et qui l'a nourri, saint Joseph ne pourra-t-il pas montrer au Fils et à la mère ces mains qui ont travaillé si longtemps pour eux; ces sueurs abondantes qu'il a répandues pour fournir à leur subsistance ici-bas. Il ne faut pas croire que, ni Jésus, ni Marie sauront

jamais rien refuser à celui qui a tout fait pour eux pendant trente ans de sa vie.

Pendant ce mois il me semble entendre tous les jours notre saint protecteur adresser pour nous à Jésus-Christ cette touchante prière : « 0 mon divin Fils, daignez répandre vos grâces les plus abondantes sur mes fidèles serviteurs. Je vous le demande parle nom de père dont vous m'avez tant de fois honoré ; par ces bras qui vous réchauffèrent au moment de votre naissance, qui vous transportèrent en Egypte pour vous sauver des fureurs d'Hérode. Je vous le demande par les travaux et les fatigues auxquels je me suis livré avec tant de bonheur pour nourrir votre enfance. Jésus, si plein d'amour, pourrait-il résister à de si touchantes prières. « Et s'il fait la volonté de ceux qui le craignent, nous dit saint Bernard, comment refuserait-il de faire la volonté de celui qui l'a servi et qui l'a nourri avec tant de fidélité et d'amour : Voluntatem timentiumse faciet, quomodo voluntatem nutrientis non faciet!

Adressons-nous donc à saint Joseph avec une entière confiance tous les jours de ce mois qui lui est consacré, faisons monter vers lui une prière fervente, demandons-lui de mettre à profit pour le bien de nos âmes toutes les grâces que le ciel veut nous départir. Si nous sommes lâches dans le service de Dieu, sollicitons auprès de lui cette ferveur qui faisait nos délices en des jours plus heureux; si nous avons le malheur de vivre dans le péché, oh ! prions-le de nous arracher à un état si funeste, de

nous ressusciter à la vie de la grâce. Prions-le de convertir tous les malheureux pécheurs de cette paroisse et de faire de nous tous un peuple de saints, un peuple d'élus. .

Et puisque l'Église l'invoque surtout comme le patron de la bonne mort, prions-le pour cette heure critique, pour cette heure décisive, pour cette heure suprême, pour cette heure du dernier combat, pour » cette heure qui doit fixer notre sort éternel, pour cette heure de ténèbres et d'angoisses, pour cette heure de trouble et d'effroi même pour l'âme la plus sainte; pour cette heure où peuvent se réparer les égarements d'une longue vie, où peuvent se perdre aussi, tous les mérites acquis par un constant exercice de la vertu; pour cette heure où le passé s'enfuit, où le présent nous échappe, où le jugement s'avance.

0 bienheureux saint Joseph priez pour nous maintenant, mais surtout à l'heure de notre mort, heureux celui qui vous invoquera dans son agonie. Heureux celui que vous assisterez à son dernier passage ! heureux celui qui expirera les yeux fixés sur votre image et votre nom béni sur les lèvres; pour lui ce ne sera pas la mort; ce sera un sommeil doux et paisible; il ira se réveiller dans les splendeurs des cieux. Ainsi soit-il.

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