SAINT NICOLAS
Vir amator civitatis, pro ajffectu pater appelatur. (Math., xiv.)
Mes Frères,
Qui ne reconnaît à ces traits l'aimable patron de l'enfance, le guide du matelot, le saint tout populaire à qui sont dédiés tant de temples, consacrés tant d'autels, vouées tant de confréries, en un mot le glorieux saint Nicolas, évêque de Myre.
Peu de saints ont été aussi universellement et aussi persévéramment honorés. Née dans les beaux siècles de foi, cette dévotion s'est accrue au moyen âge et a traversé sans s'affaiblir nos temps d'indifférence et d'incrédulité. Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au cinquième siècle. Protecteur de l'Italie qui a le bonheur de posséder ses précieux restes, saint Nicolas tient un des premiers rangs parmi les saints qu'honore l'Eglise de France. Révéré en Belgique, en Allemagne, en Pologne et jusqu'en Suède, il est
le patron du vaste empire de toutes les Russies. 11 n'est pas jusqu'aux Églises schismatiques grecques qui n'aient conservé son nom, son souvenir et son culte, en un mot l'orient et l'occident, le septentrion et le midi, l'Église grecque et l'Eglise latine ; les siècles de foi et les siècles de doute et de négation, tous les temps et tous les peuples par un concert unanime l'honorent et l'invoquent.
D'où vient, mes frères, cet accord si parfait du catholicisme et de l'hérésie, de l'unité et du schisme, des temps anciens et des temps modernes pour célébrer la mémoire de ce grand saint? Ah! c'est que notre glorieux Patron a su conquérir par sa charité envers le prochain et son zèle pour la foi l'immortalité promise au Juste :ln memoria œterna eritJustus. Édifions-nous aujourd'hui par le spectacle de ces deux grandes vertus.
Au sein des plus florissantes Eglises, le quatrième siècle, Tpa des plus orageux et des plus glorieux qu'ait traversé l'Église, vit naître saint Nicolas. La ville de Patare en Lycie fut le berceau de cet enfant que le Ciel n'accorda à ses parents qu'eu égard à leurs longues et ferventes prières.
Comme la plupart de ceux que Dieu a marqués du sceau de son élection, il fut de bonne heure prévenu de grâces particulières auxquelles il se montra cons-
tamment docile : aussi montra-t-il dès lors par des vertus extraordinaires et précoces ce qu'il serait un jour. Issu de parents qui jouissaient dans le monde d'une aisance qui approchait de la richesse, il ne put jamais voir sans émotion le dénuement du grand nombre de pauvres qui chaque jour frappait ses regards. Aussi aimait-il à les secourir de ses propres mains. De si heureux débuts dans l'exercice de la charité promettaient, lorsque l'âge set-ait venu, une vertu parfaite. On en vit bientôt un exemple frappant.
Privé de ses parents à cet âge où le cœur ne vit encore que de l'amour d'un père et d'une mère, il crut ne pouvoir mieux tempérer sa douleur qu'en s'attachant les bien-aimés du Sauveur, les pauvres. Une grande famine désole sa malheureuse patrie. Des milliers de victimes succombent chaque jour aux horreurs de la faim. Cet affligeant spectacle émeut les entrailles de notre saint. Il se dépouille à l'instant de tous ses biens et en partage le revenu à ceux que la faim dévore. Mais les ressources sont bien vite épuisées et la famine est encore là, et le cœur de Nicolas en est brisé. Il lève les yeux au ciel, il prie avec la ferveur d'un Moïse et demande miséricorde pour son infortunée patrie. Le Seigneur se laisse fléchir et il permet que, par un miracle de bilocation, Nicolas apparaisse à un marchand de Sicile qui embarquait des blés pour l'Espagne et l'avertisse de les diriger sur la Lycie. Ce secours inattendu sauve la vie aux Lyciens.
La charité de Nicolas est aussi ingénieuse que puissante.
En recherchant les malheureux et surtout ceux dont la misère se cache, notre saint apprend que l'honneur de trois jeunes personnes est en danger.; — Le dénuementle plus complet pesait si fort sur ces trois pauvres infortunées que leur malheureux père, à bout de moyens honnêtes a déjà résolu dans son cœur de sacrifier leur vertu pour les arracher aux horreurs de la faim. Triste position que celle de ces enfants ! Vivre sans honneur ou mourir par la faim : telle est la terrible alternative où se trouvent les trois jeunes sœurs. Nicolas en est instruit. Il frémit en lui-même sur l'issue qu'elle peut avoir. Soudain il trouve dans sa charité le moyen de sauver à la fois l'honneur et la vie des trois infortunées. Il part, il se fait mendiant et bientôt il a ramassé assez d'argent pour constituer une dot honorable en faveur de l'une des trois sœurs. Puis, profitant des ténèbres de la nuit, il jette cette somme dans l'appartement du père désolé. Le lendemain et le surlendemain il fait de même, et un plein succès couronne son zèle. La faim quitte la maison, l'honneur y reste ainsi que la vertu, et les jeunes sœurs peuvent contracter des alliances aussi honorables que chrétiennes.
Nous pourrions, mes frères, continuer le récit de ces prodiges de charité opérés par notre saint, mais le temps nous manquerait pour remplir notre plan. Et cependant que de choses édifiantes nous aurions
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à faire passer sous vos yeux! Combien il nous serait agréable de vous le montrer disposant même d'un pouvoir surhumain dans l'exercice de sa charité! Vous le verriez dirigeant les matelots au sein des plus affreuses tempêtes et conduisant au port du salut les passagers égarés par l'orage. Vous le verriez rendant à leurs mères éplorées des enfants qu'elles croyaient perdus pour toujours; vous le verriez, en un mot, volant partout où il y avait une misère à soulager, une infortune à consoler, une larme à sécher, un orphelin à protéger, une veuve à défendre, un opprimé à secourir. Oh! combien ce spectacle serait ravissant et plein d'utiles leçons; mais, encore une fois, il nous faut hâter et contempler notre saint dans son zèle pour la foi.
Une charité si héroïque attira naturellement les regards du Seigneur sur la belle âme de Nicolas. Les dons les plus heureux , les bénédictions les plus larges lui furent accordés avec une divine prodigalité. Aussi le vit-on de bonne heure courir de vertus en vertus, à ce point qu'à peine arrivé à ce moment de la vie où les passions ne connaissent aucun frein, il fat appelé à gouverner un vaste diocèse. La grande métropole de Myré cherchait un Pontife capable de résister aux efforts combinés des passions, des hérésies et des persécutions. La voix de Dieu désigna
Nicolas. Abîmé dans la stupeur et baigné dans les larmes notre saint se laissa traîner à l'autel et imposer le lourd fardeau du ministère pastoral.
Et néanmoins revenu à lui-même, il ne se laisse ni éblouir par une si baute dignité, ni décourager par la terrible responsabilité qu'elle lui apporte. Il se met à l'œuvre avec une ardeur de plus en plus marquée. Avec une paternelle sollicitude il s'enquiert de tous les besoins de son peuple et s'applique avec une constance sans égale à y subvenir. Or, parmi tant de choses qui lui paraissent mériter ses soins, une surtout fixe son attention, la foi. La foi est le plus beau présent du ciel, et quand on l'a reçue, rien ne doit être négligé pour la conserver. Un évêque plus que personne doit veiller au dépôt de la foi, car c'est à eux surtout qu'il a été dit : Depositum custodi. Notre saint comprend ce devoir et il le remplit avec un zèle parfait. Persuadé que la foi est d'autant plus solide qu'elle est éclairée, il n'épargne rien pour que la dernière de ses ouailles puisse rendre compte de ses croyances. Il ne craint point pour cela de descendre jusqu'au rôle de catéchiste. Puis comme la foi se meurt bientôt sans les œuvres, le saint Pontife ne cesse d'exhorter ses peuples à mettre leur conduite en rapport avec leur croyance ; et pour les y emmener plus aisément il se fait un devoir de leur en donner les plus beaux et les plus constants exemples. Aussi vienne le glaive du rusé et féroce Licinius, vienne la hache du bourreau, ils ont des martyrs à faire, mais pas un apostat. Tous ces chrétiens
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habitués à obéir à la voix de leurs pasteurs sont dociles encore au moment de la lutte. Ils sont en présence des plus cruels supplices, inébranlables comme les rochers de l'océan au milieu des tempêtes; ils meurent, mais ils ne cèdent pas, car sans cesse retentit à leurs oreilles ces paroles de l'Apôtre, redites par le Pontife : State fortes in fide, demeurez fermes dans la foi.
Mais ce n'est point assez pour le saint évêque d'encourager au combat de la foi par les paroles les plus ardentes , il entre lui-même dans l'arène et il n'est pas le moins courageux des athlètes. Traduit devant le juge païen, il montre un si généreux mépris de la mort, il endure les tortures avec tant de constance que le tyran pour lui ôter la consolation d'un prompt martyre, l'exile dans une contrée sauvage, où la faim, la soif, la nudité, les traitements les plus indignes donneront un nouveau lustre à son zèle pour la foi.
Et cependant ce long martyre ne devait pas mettre fin aux jours du saint évêque. Un moment de calme laissé à l'Eglise par les persécutions lui permit de rentrerau milieu deson peuple ; mais ce ne fut que pour se préparer à défendre la foi contre de nouveaux] ennemis.
Quand le glaive des bourreaux se fut émoussé en versant le sang de douze millions de martyrs, l'enfer attaqua la religion du Christ par les armes moins sanglantes, mais plus perfides de l'hérésie. Arius venait de lever l'étendard de la révolte contre le dogme
divin. 11 voulait saper par la base l'édifice sacré en niant la divinité de Jésus-Christ. Une foule d'esprits raisonneurs et superbes applaudissaient à la témérité de l'hérésiarque et répétaient partout son exécrable blasphème. A cette attaque d'une nouvelle espèce, toute la chrétienté s'émeut : fidèles et pasteurs tremblants, en présence des dangers qui menacent la foi, le pontife suprême convoque à Nicée tous les frères dans l'épiscopat, défenseurs nés, comme lui, du trésor que Satan veut ravir à TÉglise. — Dociles à la voix du successeur de Pierre, trois cent dix-huit évêques, presque tous mutilés et portant sur leurs corps les nobles cicatrices reçues au jour du combat, se rendent au concile. Nicolas y apporte le témoignage d'une foi éprouvée par les tortures et par l'exil. Arius est anathématisé par l'auguste assemblée , et les pontifes retournent à leurs Églises particulières emportant avec eux le symbole qui désormais sera la base de la foi catholique.
Et maintenant glorieux Pontife, votre œuvre est achevée, vos jours sont pleins et votre corps courbé vers la terre moins par l'âge que par le poids de vos fatigues et de vos combats, semble demander le lieu de son repos. Vous pouvez donc avec le vieillard Siméon dire iNuncdimittis et avec saint Paul attendre la récompense que le juste Juge a promis à ceux qui soutiennent les combats de la foi. La mort, en effet, ne se fait pas attendre. Le saint Pontife exhaie doucement son âme, tandis que les anges font retentir
son humble retraite de concerts harmonieux et que les parfums du ciel la remplissent tout entière. Ainsi meurent dans le Seigneur ceux que sa charité a embrasés et que sa foi a dirigés. Puisse notre mort être semblable à la leur : Moriatur anima mea morte justorum. Ainsi soit-il.