‹ Dominicales d'un curé de campagneChapitre 29 sur 37 · SAINT MICHEL · texte numérisé non relu

SAINT MICHEL

Militia est vit a hominis super terraju. (Job, vir, 1.)

Mes Frères,

Cette parole de Job est malheureusement confirmée par l'expérience. Depuis le jour où le premier homme tomba dans les pièges de Satan, la paix n'habite plus sur la terre; elle a été remplacée par une guerre permanente; guerre dans le cœur de chaque homm.e et guerre au sein des familles et des peuples.

En cette solennité consacrée par l'Église à honorer la mémoire du plus terrible adversaire de Lucifer, du chef des anges fidèles, du protecteur des âmes chrétiennes, il ne sera peut-être pas hors de propos de retracer, au moins en raccourci, le tableau de cette lutte commencée au ciel et continuée sur la terre.

Dans une première vue, considérons la lutte s'en-

310 PANEGYRIQUES

gageant et se soutenant dans le cœur de l'homme ; dans une seconde nous la verrons faisant son théâtre de l'univers entier. Nous terminerons par quelques réflexions pratiques.

Sorti des mains divines avec un cœur innocent et pur, le premier homme ne trouva d'abord au fond de son être qu'un calme parfait. Les passions dociles et soumises ne lui faisaient point la guerre ; nulle révolte ne venait troubler cette heureuse quiétude. Malheureusement il n'en fut pas longtemps ainsi. L'ange déchu, jaloux du bonheur d'une créature moins parfaite que lui, résolut de troubler sa félicité. Dans ce but il inspira au cœur de l'homme un souffle de cet orgueil qui lui avait coûté, à lui, la perte de son bonheur. Il n'en fallait pas davantage pour troubler l'harmonie admirable qui régnait dans l'être humain. Ce souffle infernal souleva des tempêtes au fond du pauvre cœur ; les passions s'ameutèrent; elles devinrent fougueuses et presque indomptables. Dès lors l'homme fut obligé de s'armer contre lui-même et de soutenir dans son propre cœur les luttes les plus cruelles et les plus acharnées. Il voyait la vérité, il aurait désiré la suivre, mais une force mystérieuse le poussait du côté de l'erreur. Il voyait le bien, il le connaissait, il le voulait, il le désirait, mais il ne le

faisait point, ou s'il parvenait à l'accomplir, ce n'était qu'au prix de nombreux et violents efforts. Il aimait la vertu, il lui trouvait des charmes, mais le vice lui souriait également et semblait lui coûter beaucoup moins. L'humilité lui paraissait une nécessité de sa nature créée et imparfaite, mais l'orgueil le satisfaisait mieux. La douceur, la bonté apparaissaient à ses yeux comme des devoirs, et cependant il inclinait aisément à la colère et à la méchanceté. La chasteté se montrait à lui environnée de la plus brillante auréole, et volontiers cependant il eût écoulé les convoitises de la chair. Il y avait en lui comme deux hommes dont l'un voulait le bien et l'autre le mal, dont l'un aimait la vertu et l'autre le vice, dont l'un recherchait la vérité et l'autre le mensonge. En fallait-il davantage pour engager au fond du cœur des luttes sans fin? Quelle triste position que celle d'une âme tiraillée en sens contraire par des ennemis irréconciliables, sollicitée d'un côté par les attraits de la vertu, et de l'autre par les appâts du vice ! Est-il guerre plus cruelle ! Et c'est cette guerre que le péché a allumé au cœur du premier homme. Et pliit à Dieu qu'elle se fût éteinte avec lui, mais hélas ! par un terrible jugement de Dieu, elle est devenue l'héritage de tous les descendants de ce chef du genre humain ; l'héritage triste, à la vérité, mais réel, et qu'aucun des rejetons de ce père malheufeux ne saurait répudier.

Déroulez en effet, les annales du passé ; voyez ce mélange étonnant de bonté et de malice, de gran-

312 PANEGYRIQUES

deur et de faiblesse, de sagesse et de folie dans la vie de la plupart des hommes. N'est-ce pas une preuve manifeste de la chute première et du désordre qui s*en est suivi ?

Et puis, ces gémissements, ces plaintes qui dans tous les siècles et dans tous les lieux, s'exhalent de toutes les poitrines humaines, ne témoignent-ils pas, eux aussi, du triste apanage légué à la grande famille humaine par son chef? Que sont, en effet, ces gémissements et ces plaintes, si ce n'est le cri de détresse lancé vers le Ciel par une âme écrasée sous le poids de la lutte?

Elle s'est donc perpétuée cette triste lutte, dans toute la suite des âges, et nul n'a pu s'en affranchir. Elle est aussi vive aujourd'hui, aussi acharnée que jamais. Quel est, en effet, celui d'entre nous qui ne dira pas avec le poète : « Video mellora^ proboque^ détériora sequor : Je vois le bien, je l'approuve, et cependant, je fais le mal» ; et avec saint Paul : « Quod enim operor^ non intelligo ; non enim quod volo honum, hoc ago ; sed quod odi malum, illud facio... Scio enim quia non habitat in me, hoc est in carne mea, bonum. Nam velie, adjacet mihi; jjerficere autem bonum^ non invenio. Condelector enim legi Dei^ secundum interiorem hominem. Video autem aliam legem in membris meis, repugnantem legi mentis nieœ , et captivantem me in lege peccati, qux est in membris meis : « Je ne sais point ce que je fais, car je ne fais point le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Lorsque je veux faire le bien, je trouve en moi une loi

qui s'y oppose. Vouloir le bien me va, mais je ne trouve pas le moyen de le faire. Selon l'homme intérieur, je me plais dans la loi de Dieu, mais je rencontre dans mes membres une autre loi qui répugne à mon âme et qui me captive sous le joug du péché. » Quel est celui d'entre nous qui, comme Louis XIV à qui on parlait des deux hommes de saint Paul, ne dira point : « Je connais bien ces deux hom.mes-là? Nous nous mentirions à nousmêmes si nous voulions nier en nous l'existence de ce combat perpétuel entre la vie et la vertu. » .

Et cette lutte ne reste pas concentrée dans le cœur de chaque individu, elle se propage au dehors, et transforme le monde entier en un champ de bataille. Le spectacle est triste, mais il revêt une certaine grandeur à cause des proportions de l'arène et de l'acharnement qui s'y déploie. Le bien et le mal, le vice et la vertu se personnifient en quelque sorte et confient leurs intérêts, tantôt à un seul individu, tantôt à un peuple tout entier, tantôt à plusieurs peuples ensemble. Les péripéties sont nombreuses et ajoutent de l'intérêt au spectacle. Voyez plutôt. Le genre humain est tout entier encore dans son chef et déjà le combat commence. En face de l'arbre de vie, la Vérité avait dit à l'homme : « Si tu manges du fruit de cet arbre, tu mourras : » Morte morieris. m. 18

314 PANEGYRIQUES

Et l'Erreur avait répondu : « Pas du tout; tu ne mourras point, mais tu seras semblable à Dieu : » Nequaquam moriemini, sed eritis sicut dii. Et le mensonge, cette fois, avait triomphé. Il y eut ensuite un moment de trêve, puis les hostilités recommencèrent. Et cette fois ce furent les premiers descendants du premier homme que l'on vit aux prises. L'un est la personnification de la vertu et l'autre celle du vice. La simplicité, la candeur d'Abel luttent contre la duplicité et la malice de Caïn. Le premier fratricide ensanglante la terre, le premier désespoir envahit le cœur humain et le premier réprouvé est précipité dans l'abîaie. La lutte ne cesse pas pour cela. De nouveaux combattants remplacent ceux qui ont succombé. La descendance de Seth prend en main la cause de la vertu pour venger le sang d'Abel ; d'un autre côté, la postérité de Caïn, aussi perverse que lui, se dévoue à la cause du vice. La lutte est longue et opiniâtre, et le vice encore l'emporte : les enfants de Dieu désertent leurs drapeaux et passent sous l'étendard des enfants des hommes. Toute chair corrompt ses voies et la colère du Seigneur est prête à éclater. Un seul homme alors se présente sur la lice; il cherche à ramener les transfuges sous la bannière du bien ; mais sa voix reste sans écho, et le Seigneur venge lui-même, par la plus effroyable catastrophe , l'injure faite à la vertu. Tous les hommes périssent dans les eaux du déluge, à l'exception de Noé et de sa famille, derniers représentants de la vérité et de la vertu.

Repeuplé par cette sainte famille, le monde aurait dû jouir pendant longtemps des douceurs de la paix; il n'en fut rien. La lutte recommence bientôt avec un égal acharnement. Ce sont d'abord les petits-fils de Noé, qui dans leur fol orgueil veulent se mettre à Tabri d'un second déluge en construisant une tour dont la cime doit toucher aux cieux. Dieu les punit en confondant leur langage. C'est ensuite Abraham, dont la piété est aux prises avec l'impiété de ses proches ; puis ce sont les Patriarches, dont les mœurs douces et pures sont en contradiction avec les mœurs barbares et dissolues des Egyptiens, des Chananéens et autres peuples.

Plus tard le théâtre s'élargit. Ce n'est plus un seul homme luttant contre un seul homme, une seule famille combattant contre une seule famille, mais c'est tout un peuple soutenant contre tous les autres peuples réunis la cause de la vérité contre l'erreur, du vrai culte contre l'idolâtrie, de la vertu contre le vice, de Dieu contre Satan. Cette grande lutte ne dure pas moins de quinze siècles avec des alternatives de succès et de revers.

La victoire reste longtemps indécise. A la fin cependant, épuisé et fatigué, le peuple juif semble faiblir; ses rangs s'éclaircissent, son ardeur diminue et sa ruine paraît imminente. Mais soudain, au grand étonnement de l'univers, un athlète se présente seul sur l'arène et défie toutes les nations conjurées. C'est Jésus de Nazareth. Nouveau David, il s'avance seul en face du géant de l'idolâtrie, sans autre arme

qu'une croix. Sous les coups de ce glaive mystérieux trempé dans le sang divin, le géant bondit avec fureur, immole des millions de martyrs et tombe près de ses victimes. En monrant il confie à l'hérésie le soin de venger sa défaite. Celle-ci se lève contre l'Évangile, avec le front haut et l'œil superbe, et s'efforce de l'anéantir en déchirant une à une les pages qui le composent ; mais l'Église, à qui le Christ a confié le code divin, lance ses foudroyants analhèmes contre son orgueilleuse ennemie, et la terrasse. L'hérésie appelle à son secours la fausse philosophie. Celle-ci se lance dans l'arène avec une allégresse infernale, annonçant la fin prochaine du règne de l'Évangile. Elle em.ploie, non plus le glaive de la persécution, ni le ciseau de l'hérésie, mais les flèches empoisonnées du sarcasme et de la raillerie. Sans s'émouvoir de cette tactique d'un nouveau genre, l'Église se couvre du bouclier de la foi, et les traits de l'ennemi se retournent contre ceux qui les ont lancés.

Le philosophisme railleur avait ajourné la chute de l'Éghse à cinquante ans, et ces cinquante ans écoulés, la philosophie voltairienne allait se mourant de la mort la plus honteuse. Vainement des empiriques ont essayé, de nos jours, de lui rendre un peu de vie ; ils n'ont abouti qu'à constater d'une façon presque officielle que ce grand ennemi du Christ est mort et bien mort.

L'indifférence a recueilli les derniers cris de rage du philosophisme expirant, et elle s'est chargée de

le venger. Depuis un demi-siècle elle fait la guerre à la vérité et il faut convenir que ses coups ne manquent pas de faire des victimes. Qui l'emportera? Nos ennemis disent que c'en est fait du règne de l'Évangile qu'ils désignent sous le nom de vieille superstition; mais nous pour qui le passé répond de l'avenir, nous affirmons que la victoire restera à la Vérité, à la Vertu, à Dieu,

Sans doute, mes frères, il y aura toujours de nombreuses victimes et malheur à ceux qui se laisseront vaincre. Pour nous, chrétiens, soyons des soldats dignes de notre chef. Armons-nous contre ce monstre de l'indifférence qui porte ses ravages partout. Donnons à nos reins la cuirasse de la vérité en écoutant les enseignements de l'Église; posons sur notre tête le casque du salut en nous abritant derrière le tribunal sacré, le tabernacle et l'autel. Que la foi soit notre bouclier, la sainteté notre cuirasse et la parole de Dieu notre glaive. Ainsi armés, non seulement nous ne serons point ébranlés, mais la victoire couronnera nos efforts, et le Ciel sera le Capitole de nos triomphes. Ainsi soit-il.

Page 1