POUR LE JOUR DE LA TOUSSAINT
Beati qui habitant in domo tua. Domine, in sœcula sœculorum laudabunt te. (Psaume 83,5.)
L'Eglise de la terre fait entendre aujourd'hui des chants de joie et de jubilation; elle fait éclater des transports d'allégresse qui font soupçonner qu'elle célèbre quelque fêle extraordinaire. Quel est donc celui qu'elle honore en ce jour? Est-ce le divin Jésus? Est-ce la divine Marie? Est-ce un apôtre? Est-ce un martyr? Est-ce un confesseur de la foi? Serait-ce une vierge? Non, mais c'est Jésus, c'est Marie, ce sont tous les Apôtres, tous les martyrs, tous les confesseurs, toutes les vierges, en un mot
tous les saints que l'Eglise honore en ce jour. Elle se réjouit du bonheur de tous ; elle veut rendre à tous un culte solennel et public, parce qu'elle veut se faire de tous tout autant de protecteurs et d'amis.
Membres de l'Eglise de la terre, réjouissons-nous ( ' avec elle du bonheur de l'Eglise du ciel; réjouissons- /^^^ nous en pensant que parmi les membres de cette J^ Eglise, nous avons assurément quelqu'un de ceux ^ que nous avons aimés et chéris sur la terre : un " y père, une mère, un époux, un frère, une sœur, quel- / î^ que ami. Mais réjouissons-nous surtout par la pensée que nous sommes destinés à partager un jour la ()*^\^ même félicité. Oui, mes frères, le bonheur du ciel, \j^ . les joies du paradis nous attendent, elles seront un ^ jour notre partage si nous le voulons. ^îais pour nous en rendre dignes, qu'avons-nous à faire? Ce /^ ^^ qu'ont fait les saints : un peu moins rechercher les *" joies de la terre et soupirer davantage après celles ypt^ du ciel. Nous obtiendrons ce résultat, si nous établissons le parallèle des unes avec les autres. Cet examen approfondi vous montrera la supériorité des (M joies du ciel sur celles de la terre et vous dira élo- 'j ^ quemment quelles sont celles que vous devez re- v» chercher et vous procurer. Afin de vous en faire par- ^
faitement saisir la différence, considérons ces joies 0 sous quatre rapports divers : 1° Sous le rapport de leur objet ; 2° sous le rapport de leur origine ; 3° sous le rapport de leur étendue ; et enfin 4° sous le rapport de leur durée. Suivez ce développement.
Quel est l'objet des joies de la terre? L'homme en vertu de sa liberté peut produire des actions bonnes ou mauvaises, d'où il résulte qu'il peut se procurer une double joie : une joie pure, innocente, attachée aux œuvres bonnes, et une joie impure, coupable, attachée aux œuvres mauvaises; nous ne devrions point compter parmi les joies de la terre, celles qui naissent du crime, car elles ne sont point de véritables joies. L'inquiétude, en effet, les accompagne, le dégoût les suit, les remords les punissent, les joies enfantées par le crime sont des joies infernales et qui par conséquent ont une opposition directe, nécessaire avec celles du ciel. Nous les compterons néanmoins, elles ne feront que mieux ressortir la différence qui existe entre les unes et les autres. Quel est donc encore une fois, l'objet des joies de la terre? Le crime, c'est-à-dire, l'orgueil, l'envie, la haine, la médisance, la calomnie, l'intempérance, les impuretés de toute espèce ; voilà quel est Tobjet des joies coupables du méchant, parce qu'il a humilié, méprisé son rival et son semblable qu'il a tiré une vengeance éclatante de l'injure qu'il lui a été faite; parce qu'il s'est enrichi à ses dépens, qu'il l'a décrié, perdu de réputation, qu'il a satisfait ses appétits sensuels, grossiers et brutaux, tel est le motif, pour lequel le pervers se réjouit.
Est-ce pour un semblable motif, pour de semblables objets que nos saints se réjouissent dans le ciel, ô mon Dieu? oh non, votre paradis serait un véritable enfer s'il en était ainsi. On se réjouit parce qu'on a été humble, chaste, charitable, bienfaisant, miséricordieux. Oh! que ces joies sont bien supérieures aux autres ! il y a autant de diflérence entre celles-ci et celles-là, qu'il y en a entre la vérité et le mensonge. Mais laissons de côté ces joies dignes de régner dans l'empire de Satan, et ne nous occupons que des joies légitimes et innocentes, des joies que l'homme peut goûter sans se rendre coupable, de ces joies que le ciel a semées çà et là dans le sentier de la vie pour nous conduire au sentier de toute joie, au paradis.
Quel est l'objet des joies légitimes et innocentes de la terre? le monarque se réjouit de voir poser sur son front une couronne qui lui soumet un peuple glorieux et puissant, il se réjouit de voir fleurir dans ses états les arts, les sciences et l'industrie, de voir ses ennemis tenus en arrêt par des troupes nombreuses et vaillantes.
Le conquérant triomphe d'avoir vaincu ses ennemis et de voir les limites de ses conquêtes se reculer indéfmiment.
Le savant met sa joie dans les secrets qu'il arrache à la nature. L'orateur se plaît à émouvoir les masses, à les dompter par la puissance de sa parole.
Le riche est heureux de pouvoir chaque jour ajouter à son trésor et à ses domaines.
L'artisan oublie ses peines dans le succès de son
travail et le laboureur déride son front en contemplant une abondante moisson.
Le jeune homme se réjouit dans les plaisirs qu'il se donne, dans les joies qu'il se procure, dans les amusements auxquels il se livre. L'homme mûr se réjouit dans le succès d'une entreprise, dans la prospérité d'un commerce, dans les progrès d'une industrie, et le vieillard se plaît à vanter sa sagesse et sa prudence et à louer les temps passés. La mère est heureuse quand elle lient son enfant dans ses bras, l'enfant est heureux sur les genoux de sa mère, l'époux se réjouit à cause de son épouse et l'épouse est dans la joie à cause de son époux, l'ami se plaît h. converser avec son ami. Le voyageur est dans l'allégresse quand il touche au terme de son voyage, le passager quand il aperçoit le port et l'exilé quand il foule de ses pieds le sol de la patrie, tel est à peu près le catalogue des joies légitimes, pures et innocentes de la terre, mais encore que sont-elles en présence des joies du ciel, elles ne sont que de véritables joies d'enfant, tout leur objet est minime et petit en comparaison de ce qui fait l'objet des joies du ciel.
En effet, on se réjouit là-haut dans la véritable patrie, mais de quoi se réjouit-on? d'avoir acquis une couronne, non pas périssable comme celles de la terre, non pas une couronne composée de quelques fleurons qui représentent tout autant d'inquiétudes, de peines et de craintes, mais une couronne impérissable, brillante comme mille soleils et dont les mille
fleurons représentent tout autant de victoires. On se réjouit dans le ciel d'être en possession d'un royaume non pas resserré par d'étroites limites comme les royaumes de la terre, non pas d'un royaume bouleversé sans cesse par les révolutions, agité continuellement par le souffle violent des passions de l'ambition surtout comme une vaste mer par l'impétueux ouragan. Non pas d'un royaume dévasté par les guerres, la famine et les maladies, mais d'un royaume qui n'a d'autres bornes que l'infini, où règne sans fin l'ordre, la prospérité et la paix. On se réjouit non pas d'avoir remporté une victoire sur son semblable, de l'avoir soumis à ses lois, d'avoir conquis une contrée, une province, mais on se réjouit d'avoir remporté mille victoires sur l'enfer, sur le monde et sur ses passions, on se réjouit enfin d'avoir conquis le plus grand de tous les royaumes, le royaume du ciel.
On se réjouit dans la véritable patrie d'avoir su, non pas calculer le mouvement des astres, leur grandeur et leur distance, non pas d'avoir arraché aux éléments leur énergie, aux entrailles de la terre leurs richesses, à toutes les créatures leurs mystères, mais on se réjouit d'avoir su mesurer la distance qu'il y a de la terre au ciel, et de l'avoir franchi malgré les obstacles de toute espèce qui se rencontrent pour aller trouver dans ce séjour le dernier mot de toutes les énigmes et l'éclaircissement de tous les mystères.
On se réjouit dans le ciel non pas d'avoir excité, agité, ému les peuples par les flots d'une éloquence toute mondaine, mais on se réjouit d'avoir gagné
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des adorateurs à Jésus-Christ par un sage conseil, une salutaire instruction et un charitable avertissement.
On se réjouit d'avoir su acquérir non pas quelques viles pièces de monnaie, non pas quelques coins de terre, non pas des richesses périssables dont la conservation est une source féconde de sollicitude, d'anxiété, d'ennui et de crainte, mais des biens qui seuls méritent ce nom, des biens infinis, des biens qui ne sont autres que l'auteur de tous les biens, des richesses que l'on possède sans inquiétude, dont la conservation ne cause aucun souci et qu'on ne craint pas de perdre parce qu'on a la certitude de les posséder toujours.
On se réjouit dans le ciel d'être en possession non pas deplaisirsjnvoles, vains, passagers, mêlés de tristesse et de peine, qui viennent goutte à goutte, mais de plahirs réels et durables qui coulent par torrents et ne tarissent jamais : Torrente voluptatis tuse potabis eos. Non seulement ceux qui les possèdent sont rassasiés, enivrés : Inebriabuntur ab ubertate domus tuœ. Mais, dit saint Paul, leur félicité est en quelque sorte au-dessus de leurs forces, elle est comme un poids sous lequel ils succombent : Supramodum œternum glorise pondus.
On se réjouit dans le ciel du bon succès, non pas d'un procès, d'un commerce, d'une industrie, d'une affaire comme celles qui occupent les mondains icibas, mais du succès le plus important de tous les procès, celui qui s'était engagé entre soi et l'enfer,
le monde et les passions; mais du bon succès du commerce qu'on avait lié avec Dieu et qui a produit un gain infini, du bon succès de ces industries par lesquelles on lâchait de s'enrichir pour le ciel, mais du bon succès de la plus importante, de la plus né- >o cessaire de toutes les afiaires, du salut. !j\j^
On se réjouit d'avoir possédé non les qualités qui font l'honnête homme, mais les vertus qui font les chrétiens et les saints.
On se réjouit de la présence non d'un père, d'une ^ f* mère, d'un époux, d'un frère et d'un ami pleins ^ ^ d'imperfections, remplis de misères comme ceux ^^ que l'on possède ici-bas, mais de la présence du ^ meilleur de tous les pères, de la plus tendre de ^ toutes les mères, du plus aimant de tous les époux,, LiM du plus aimable de tous les frères, du plus sincère datons les amis.
On se réjouit enfin, voyageurs, d'avoir achevé la course la plus importante, passagers, d'être entrés au port du salut éternel, exilés d'avoir foulé aux pieds la véritable patrie.
Est-il évident, maintenant, chrétiens, que l'objet des joies du Ciel est supérieur à celui des joies de la terre, n'est-ce pas un diamant à côté d'un vil métal? un immense foyer en présence d'une étincelle, un flambeau brillant en face d'une lampe mourante? Étudions maintenant la différence qui résulte de leur origine.
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Deux mots suffisent, mes frères, pour vous montrer combien diverses sont les sources des joies du ciel et celles de la terre.
Parmi les joies de la terre presque toutes viennent de sources plus ou moins corrompues, si vous en exceptez celles du jeune âge qui naissent de l'innocence. Les autres ne découlent guère que des passions plus ou moins désordonnées. Pour l'un, c'est la pas-ion de l'orgueil, pour l'autre, la passion des honneurs, pour celui-ci la passion des biens de la terre, pour celui-là la passion des sens, pour tous enfin, une passion, c'est-à-dire quelque chose de déréglé, d'outré, qui ne produit guère les joies pures, sages et modérées. Et encore s'il est des joies qui viennent de passions honnêtes, elles ont leur raison d'existence dans des objets si vains, si frivoles, si passagers, si petits, qu'elles ne peuvent se glorifier de leur origine. En est-il ainsi des joies du ciel? Tant s'en faut!!!
Elles naissent toutes de l'amour le plus pur, de l'amour de Dieu, de l'amour de ce qu'il y a de plus aimable, la souveraine perfection; elles naissent de la contemplation de la beauté suprême et infinie.
Elles naissent du souvenir des actions les plus généreuses, elles naissent de la certitude où l'on est de jouir toujours du même bonheur et d'un bonheur
qui se renouvellera à chaque instant. Oh ! que ces sources sont bien supérieures I qu'elles sont capables de donner du prix aux joies qui peuvent les revendiquer! Supériorité donc sous le rapport de leur origine. Supériorité encore sous le rapport de leur étendue. Û,
Comment vous parler de l'étendue des joies de la terre, lorsque nous sommes presque en droit de mettre en question leur existence? Y a-t-il en effet de véritables joies ici-bas? leur existence n'estelle pas plutôt imaginaire que réelle? l'esprit de l'homme et son cœur surtout ne seraient-ils pas aveuglés par quelque fausse apparence lorsqu'ils croient trouver ici-bas la joie et le bonheur? n'exagérons rien, mais avouons qu'elles sont bien petites, ces joies, bien étroites, en présence de Ténorme masse de peines, de chagrins, de souffrances qu'on est obligé de dévorer.
Quelle est, en effet, la condition de l'homme icibas? qu'est-ce que c'est que la vie? Ah! vous ne le savez que trop, chrétiens, l'expérience ne vous l'a que trop appris. L'existence de l'homme ici-bas n'est qu'une série plus ou moins longue de souffrances, de tribulations, de misères, d'angoisses, de tristesses, d'amertumes, d'ennuis, de dégoûts et de larmes. Homo natus de mulierej brevi vivens tempora, repleiur
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multis miseriis. Ses larmes arrosent son berceau, la terre à laquelle il arrache le morceau de pain dont il a besoin pour sustenter ses jours est sa couche qu'il ne quittera que pour entrer dans un cercueil. L'homme naît dans la souffrance, il vit dans la souffrance, il meurt dans la souffrance. La souffrance, toujours la souffrance, voilà quel est son partage ici-bas. Cum tœdio est iempus vitœ no<trœ. Notre vie est lourde et elle est traversée de mille misères. Bepletur multis miseriis.
Si quelquefois le front de l'homme semble se dérider et son cœur s'épanouir, ce n'est qu'un moment de trêve que lui laisse la douleur et qui ne servira qu'à rendre plus cuisant l'accès qui va suivre. Le saint homme Job avait bien raison de dire il y a plus de trente siècles, la vie de l'homme est un combat continuel. Militia est vita hominis super terram. Oui, la vie est un combat et un combat incessant, sanglant, opiniâtre contre le démon, l'enfer, le monde et nos passions, contre l'adversité, les revers, les maladies, les éléments qui tous, sans qu'on s'en doute, conspirent à nous donner la mort. Voilà, en peu de mots, ce que c'est que la vie considérée dans son ensemble; voilà ce qu'elle est ordinairement. Et, s'il en est ainsi, la souffrance laisse-t-elle beaucoup de place à la joie et n'avions-nous pas raison tout à l'heure de mettre en question son existence?
Cependant recueillons ces quelques joies de la terre éparses çà et là parmi ces amas de souffrances,
réunissons les joies de l'enfance, les plaisirs de la jeunesse, les douceurs bien rares de l'âge mûr et celles plus rares encore de la vieillesse, et nous aurons une idée de l'étendue des joies de la terre. Oh ! qu'elles sont petites, qu'elles sont étroites, en comparaison des joies du ciel ! Celles-ci sont plus hautes que le ciel, plus vastes que l'espace, plus profondes que l'abîme, elles s'étendent de l'infini à l'infini ; elles n'ont d'autres bornes que l'infini, l'infini seul peut les mesurer.
C'est là, dit le Sage, que les élus de Dieu n'auront rien à craindre, rien à souffrir, qu'ils n'auront plus besoin de rien; ils ne ressentiront nul trouble sur le présent, nulle inquiétude sur le passé et nulle crainte sur l'avenir, ils seront abondamment consolés de toutes les disgrâces, de tous les malheurs qu'ils auront soufferts en leur vie ; leurs larmes seront séchées par le doigt même de Dieu : Absterget Deus omnem lacrymam ab oculis eorum : ils n'auront plus ni faim ni soif. ISon esurient, neque sitient : ils ne souffriront plus ni le froid de l'hiver, ni la chaleur de l'été, parce qu'ils ne seront plus sujets à aucune incommodité des saisons : Nec cadet super illos sol neque ullus œstus. Il n'y aura dans ce séjour de délices ni travail de l'esprit, ni fatigue du corps, il n'est plus question pour eux que d'un parfait repos. Ut requiescant à laboribus suis.
Il n'y aura plus ni larmes, ni chagrins, ni disgrâce, ni maladies, ni cris, ni douleurs, 7îeque luctus, neque clamo?', neque dolor erit ultra. La mort n'aura
plus de pouvoir sur eux, ils seront à l'abri de ses horreurs et de ses coups : Non tanget illos tormentum mortis. Un jour toujours serein, toujours beau, toujours plein des mêmes plaisirs régnera à jamais dans l'éternité. Telle est en un mot l'étendue des joies du ciel, dit l'Apôtre, que l'œil de l'homme n'a jamais rien vu, que son oreille n'a jamais entendu et que son cœur n'a jamais rien pu sentir qui puisse lui être comparé ! Cependant que n'a pas vu l'œil de l'homme ? que n'a pas senti son cœur? que n'a pas rêvé son esprit?
Que sont donc les joies de la terre en comparaison de celles du ciel ? Moins qu'un grain de sable en présence de l'univers, moins | qu'une goutte d'eau en face de l'océan. Disons encore un mot de leur durée.
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Plus rares que le raisin après la vendange, que l'épi qui a échappé à la faucille du moissonneur, les joies de la terre sont-elles au moins durables ? Une fois qu'on les a attachées au char de la vie, peut-on espérer d'en jouir quelque temps ? Ici encore, mes frères, l'expérience, ne nous apprend elle pas cent fois pour une que nous ne devons pas trop nous applaudir d'une victoire remportée sur la douleur, parce que celle-ci aura bientôt sa revanche?
Ne nous a-t-elle pas fait voir que si nous avons été assez heureux pour approcher de nos lèvres la coupe enchantée des plaisirs, nous ne devons pas trop nous réjouir, car nous trouverons bientôt le fond, et encore quel fond? Un fond rempli de la plus cruelle amertume.
L'expérience ne nous montre-t-elle pas que les joies de la terre sont plus semblables à des fantômes qu'à des réalités; qu'elles s'évanouissent au moment où l'on croit les étreindre ; qu'elles disparaissent au moment où l'on croit les saisir? Plus promptes que l'ombre, elles passent et ne sont plus ; plus rapides que l'éclair, elles brillent et s'évanouissent. Est-il rien de plus éphémère? Est-il rien de plus passager?
« J'ai vu, dit le prophète, un de ces heureux du siècle, élevé au faîte des honneurs et des plaisirs : Vidi impkim superexaltatum. Je n'ai fait que passer, et à peine ai-je eu détourné les yeux, que déjà il n'était plus : Transivi et ecce non erat. » Les joies de la terre ne durent pas plus qu'un songe, elles s'évanouissent comme un fantôme : Prœterit enim figura hujiis mundi. Elles ressemblent, dit le Sage, à à un peu d'écume que l'eau soutient et que le moindre souffle dissipe : Tanquam spuma gracilis. Les joies de la terre, ajoute le Saint-Esprit sont fugitives et le deuil les accompagne toujours : Exiremd gaudii luctus occupât. En voulez-vous un exemple? Henri IV était un jour mélancolique et triste, ses courtisans, pour dissiper ses ennuis lui disent :
« Prince, d'où peut venir votre chagrin? Nous ne pouvons pas comprendre que vous ne soyez pas heureux, votre front est ceint de la plus belle couronne du monde, vous commandez à un penple nombreux qui a pour vous toute la soumission, l'amour et le respect qu'un enfant a pour son père, vous avez une épouse accomplie, des enfants qui promettent un brillant avenir. Gomment donc n'êtesvous pas heureux? — Tout cela, mes amis, tout cela ne donne pas le bonheur, reprend le prince avec gravité. Qu'est-ce donc que tout cela puisqu'il faut le quitter ? » Et quelques heures sont à peine écoulées que cet infortuné monarque tombe sous le glaive d'un assassin, et quelques heures après, et la France et son trône et sa gloire et sa famille ne sont plus rien pour lui : oui le bonheur de la terre est tout à fait transitoire.
Mais par contre, est-il rien de plus stable, de plus solide que les joies du ciel? Les hommes naissent et meurent, les siècles commencent et finissent; les empires s'élèvent et tombent, le ciel et la terre passeront, mais les joies du ciel ne passeront pas. C'est une coupe à laquelle boiront mille bouches et qui ne s'épuisera jamais. C'est un fleuve dont les flots se poussent et se succèdent sans interruption. C'est une mer sans fond et sans rivage. Joie aujourd'hui, joie un siècle, joie des millions de siècles, joie toujours, toujours et toujours l'éternité et le bonheur, et toujours l'éternité et le bonheur. Voilà, mes frères, quelle est la mesure des joies du ciel. En
présence de ces pensées, comment pouvons-nous encore trouver quelque plaisir dans les joies de la terre ? Comment pouvons-nous ne pas nous écrier avec un grand saint : « Quam sordet terra cum cœlum aspicio! Que la terre me paraît méprisable quand je regarde le ciel! » Comment pouvons-nous ne pas demander avec saint Paul la dissolution de nos corps, pour entrer de suite en possession de ce bonheur ineffable dans son objet et dans son origine, immense dans son étendue et éternel dans sa durée. Puissent nos cœurs à l'exemple des saints se détacher des vaines joies du monde et ne soupirer qu'après celles du ciel que je vous souhaite. Ainsi soit-il.