‹ Dominicales d'un curé de campagneChapitre 33 sur 37 · POUR LA FÊTE D'UN PATRON · texte numérisé non relu

POUR LA FÊTE D'UN PATRON

Qui timent le magni erunt per omnia. (Judith, xvi, 19.)

Mes Frères, Souvent, du haut de cette chaire, on vous a redit la sainte vie et la mort plus sainte de votre glorieux patron; et c'est toujours avec un nouveau plaisir que vous entendez parler de cet illustre protecteur. Je serais donc certain de vous être agréable en vous présentant aujourd'hui le tableau de cette existence si chrétienne. Je n'en ferai rien cependant de peur de ne pas louer comme il le mérite celui que Dieu a placé dans le ciel et que vous entourez icibas de tant de vénération et de tant d'amour. Je me bornerai à vous rappeler les moyens de mettre à profit la connaissance que vous avez des vertus de votre saint patron. Il ne suffit pas, en efTet, mes frères, d'admirer les saints : il faut surtout les aimer, les honorer et les imiter.

Nous devons honorer nos patrons. — L'honneur prenant ici le sens d'hommage, de vénération, ne peut légitimement avoir d'autre objet que la grandeur, ou réelle, ou au moins apparente; en d'autres termes on ne doit honorer que ce qui est vraiment grand ou paraît l'être. Rien de ce qui est bas, vil, dégradant ne peut mériter le respect d'une âme qui se respecte elle-même. Quand donc un hommage s'échappe d'un cœur noble et s'en va atteindre un être quelconque, à coup sûr cet être possède une grandeur réelle ou au moins apparente. Il est vrai que nous ne devrions jamais honorer que ce qui est vraiment grand, mais n'oublions pas que notre intelligence est trop bornée pour ne jamais se tromper. L'essentiel est que notre intention soit droite. Aussi Dieu nous pardonnera aisément d'honorer ceux de nos semblables que nous croyons grands, parce qu'ils excellent par leur science, leur bravoure, ou leur génie, bien qu'en réalité il n'y ait pas là les caractères de la véritable grandeur.

Où est donc cette véritable grandeur? Quelles en sont les marques? Écoutez. Louis XIV venait de mourir; Massillon fut chargé d'en faire l'oraison funèbre. Louer celui que ses peuples avaient surnommé le Grand, et qui avait su mériter pour son siècle une semblable dénomination, n'était pas un mince travail.

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L'orateur parut un moment interdit, mais un coup d'oeil jeté sur l'étroit cercueil où s'étaient ensevelies tant de gloire et de puissance, lui découvrit out le néant des grandeurs terrestres, et soudain s'échappa de sa poitrine cette parole dont le retentissement est arrivé jusqu'à nous : a Dieu seul est grand,' mes frères ! » Oui, chrétiens. Dieu seul est grand, et toute véritable grandeur vient de lui. Pareil au soleil qui répand ses rayons sur tout ce qui l'environne, Dieu laisse sa grandeur s'épandre sur les êtres qui sortent de ses mains. Et de même qu'on est plus éclairé au fur et à mesure qu'on se place plus près de l'astre roi; ainsi on devient d'autant plus grand qu'on se rapproche davantage de la source de toute grandeur. Si donc vous voulez trouver sur terre l'homme vraiment grand, cherchez-le parmi ceux qui vivent dans l'intiraidité de Dieu, c'est-à-dire parmi les saints. Là est la vraie grandeur, la vraie élévation, la vraie gloire, car là se trouvent les plus grandes vertus, la plus haute perfection.

Ce n'est pas en suivant la pente dô sa nature que l'homme s'élève, mais en résistant à ses passions et à tous les entraînements du maL La sainteté est un sommet ardu, élevé où l'on n'arrive que par de constants et généreux efforts. Pour emporter cette citadelle, vestibule du ciel, il faut soutenir de longs combats contre les efforts combinés du monde de l'enfer et des passions.

La sainteté est donc le chemin de la vraie gran-

deur; que dis-je? Elle en est la condition indispensable, le caractère essentiel. On n'est grand que si l'on est saint, tout comme aussi l'on est grand dès que l'on est saint. Et ce n'est pas seulement aux yeux de la foi que les saints sont vraiment grands, ils le sont aussi au point de vue humain. Sans doute un certain monde ne pense point ainsi. Il ne voit encore que des esprits faibles, des âmes pusillanimes, des cœurs froids, mais tout homme sensé et impartial est obligé de reconnaître que nos saints sont vraiment grands, soit par les grandes actions qu'ils ont faites, soit par la grandeur d'âme qui les a animés et conduits.

Oui, nos saints ont été de vrais héros qui se sont élevés au-dessus des sens et qui ont montré le plus beau caractère. On vante avec raison ces génies profonds qui ont été le flambeau de l'ancien monde, les philosophes dont les investigations personnelles étonnent, ces orateurs d'Athènes et de Rome dont l'éloquence n'a pas encore été dépassée, ces conquérants fameux en présence desquels la terre se taisait; et cependant en est-il un seul qui mérite d'être placé près du dernier des pêcheurs de Galilée?

Les philosophes et les; apôtres se sont donnés comme les docteurs du monde, mais qui a fait plus de disciples, quia produit plus de fruit? Socrate, Platon, Aristote, Pythagore enseignent; leurs leçons révèlent des intelligences hors ligne, et néanmoins le nombre de leurs disciples se réduit à quelques individualités, tandis que le monde reste dans l'igno-

rance, les préjugés et la dégradation. Jésus-Christ a dit à ses apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations. » Ils obéissent, se dispersent dans tout l'uni- Ters, prêchent des dogmes qui dépassent la raison, une morale qui semble se complaire à contrarier les inclinations du cœur, et les peuples en foule viennent non seulement écouter ces leçons étranges, mais les mettent en pratique et en font la règle de leur conduite. Soudain le monde se transforme, la société se renouvelle, l'ignorance disparaît, les préjugés se dissipent, les temples païens s'écroulent, les idoles sont renversées, le vrai Dieu reçoit les hommages de sa créature. Dès lors le crime se cache, la vertu se montre au grand jour et captive les cœurs ; la paix, le bonheur régnent partout où la voix de l'apôtre s'est fait entendre.

Nous admirons l'éloquence de ce Démosthène qui soulevait la Grèce entière contre Philippe de Macédoine, de ce Cicéron qui excitait Rome contre les conspirateurs, mais combien plus grande fut l'éloquence des pêcheurs de Génésareth ! Plus grande par son objet et par ses fruits. L'intérêt d'un seul individu ou tout au plus d'un seul peuple fut toujours le principe inspirateur de l'éloquence profane, et souvent les fruits en furent chétifs ; mais le but de l'éloquence apostolique fut tout autre. Il ne s'agissait plus des intérêts matériels ou même de la liberté d'un seul peuple, mais du bonheur éternel de tous les hommes ensemble; et toujours les résultats les plus heureux couronnèrent la parole sacrée.

Pierre paraît sur les places de Jérusalem ; il dit aux Juifs que celui qu'ils ont crucifié est THomme-Dieu; et aussitôt les cinq ou six mille personnes renoncent à leurs erreurs, embrassent la foi de Jésus- Christ et se rangent généreusement sous l'étendard de la croix.

Paul se fait recevoir à l'Aréopage, et, dans son grec à demi barbare, il reproche aux Athéniens d'être superstitieux à l'excès, et il leur révèle le Dieu qui jusque-là avait été pour eux un Dieu inconnu ; et toute la ville s'émeut, et de remarquables conversions s'opèrent.

Alexandre, César, Napoléon ont sans doute cueilli de brillantes couronnes; leurs exploits resteront dans l'histoire comme un monument de leur valeur; mais après tout quel a été le résultat de leurs victoires? Ils ont satisfait leur orgueil, leur ambition, mais grand Dieu! à quel prix ! Au prix du sang de plusieurs millions d'hommes, du désespoir des peuples, du ravage des campagnes, du pillage des villes, de l'incendie des moissons et des villages. Est-ce ainsi, ô mon Dieu ! que vos apôtres, que vos saints missionnaires ont conquis l'univers ! Tant s'en faut. Leurs conquêtes poussées plus loin que celles de ces farouches guerriers, furent des conquêtes paisibles. La croix d'une main, le bâton de voyageur de l'autre, ils ont porté la paix et le bonheur chez les peuples qu'ils ont visités. Leurs victoires n'ont coûté d'autre sang que celui de leurs veines et d'autres larmes que celles de leurs yeux.

Mettrons-nous en parallèle le courage des soldats chrétiens avec celui des héros que préconise le siècle? Ceux-ci affrontent la mort et donnent leur sang pour leur patrie. Leur dévouement est beau, sans doute, leur vaillance est admirable, mais combien plus beau est le dévouement de ceux-là! Combien plus admirable est leur bravoure! Quelle intrépidité! Quel héroïsme! Ils ne sont point animés comme les soldats du monde par l'exemple de mille et mille compagnons d'armes, par les harangues éloquentes de leurs chefs, par les sons entraînants de l'airain guerrier, par les vapeurs enivrantes du salpêtre embrasé, par l'espoir de conquérir la croix des braves; ils ne voient au contraire devant eux qu'une mort ignominieuse. Ils meurent seuls comme des criminels, ils endurent les tortures les plus cruelles pour ne recueillir que le mépris des spectateurs. Ah! il faut l'avouer, il y a là un héroïsme qui dépasse le premier de toute la distance de la terre au ciel.

Et cependant il y a peut-être quelque chose de plus grand encore dans le courage et la constance de ces vierges chrétiennes qui ont triomphé de la chair et du sang en s'arrachant aux affections les plus douces de la famille, aux espérances les plus flatteuses du siècle, pour se consacrer au service du pauvre, du malade, de la veuve et de l'orphelin. La foi et la charité chrétienne seules peuvent faire les vraies héroïnes.

A leur tour ne sont-ils pas vraiment grands ces pontifes vénérables qui ont illustré l'Eglise de Dieu

par leur sagesse el l'ont éclairée par leur génie? Leurs œuvres intellectuelles, supérieures à celles des philosophes païens, seront jusqu'à la fin des temps, pour la société; des guides sûrs, des flambeaux resplendissants.

Que l'on compare donc tant que l'on voudra les grandeurs dont le monde se fait gloire avec celles de nos saints, toujours l'avantage restera de notre côté. Si donc on ne cesse d'honorer les grandeurs mondaines, pourrons-nous assez honorer les grandeurs chrétiennes? Gloire donc à nos saints! Mais là ne doivent pas se borner nos hommages : Nos patrons sont nos bienfaiteurs, nous devons donc les aimer.

Il était d'usage chez les Romains que parmi les familles nobles et puissantes qui. composaient le Sénat chaque habitant de la campagne se choisit un patron, c'est-à-dire un protecteur. Celui-ci devait non seulement plaider la cause de son client, devant le Sénat, quand il devenait justiciable de cette haute assemblée; mais il était tenu de faire valoir ses droits devant toutes les juridictions, de les diriger dans ses affaires et de les protéger contre tous ses ennemis, quels qu'ils fussent. Ce que la sagesse de Rome païenne avait fait pour sauvegarder les intérêts temporels de ses enfants la sagesse de Rome chré-

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tienne l'a fait pour les intérêts éternels du peuple fidèle.

Il y a dans l'Eglise de Jésus-Christ, comme dans toute société, quoique sous des rapports différents, des grands et des petits, des puissants et des faibles. Les grands, les puissants sont ceux qui demeurent près du grand Roi; ce sont les saints. Les petits et les faibles sont ceux qui travaillent péniblement icibas à se rendre heureux ; ce sont les chrétiens. Or, pour venir à bout de cette sainte et noble entreprise, ceux-ci ont à triompher d'ennemis nombreux et puissants. Afin de seconder leurs généreux efforts, l'Eglise a voulu que chacun d'eux se choisît un protecteur parmi les saints du ciel. Et non seulement elle a voulu que chaque chrétien eût son patron, mais elle exige que chaque cité, chaque village, chaque paroisse aient le leur. C'est ainsi que, mes frères , votre paroisse s'est donnée pour patron saint...

Ces patrons sont sans cessse au pied du trône de TEternel ; ils y sollicitent pour leur clients les grâces et tous les biens dont ils ont besoin; ils parlent en leur faveur; ils les protègent contre les attaques de leurs ennemis. Sentinelles vigilantes, ils ont sans cesse les yeux fixés sur eux pour les préserver des surprises de l'esprit de ténèbres.

Aucun de nos besoins n'échappe à nos patrons, chrétiens; et si nous sommes si souvent dans la disette spirituelle; si trop souvent nous succombons sous les traits de l'ennemi, c'est que nous ne sa-

Yons pas mériter que leurs supplications soient exaucées du ciel.

Or, mes frères, pour tant de dévouement de la part de nos patrons, pour tant de grâces qu'ils nous obtiennent, que leur donnerons-nous en retour? Rien, si ce n'est notre amour. Ils ne demandent rien de plus. C'est peu, sans doute, et cependant ce peu nous ne l'accordons pas toujours. Trop souvent nous sommes indiû'érents à l'égard de nos patrons. C'est une ingratitude dont nous rougirions de nous rendre coupables à l'égard du dernier des bommes. Soyons plus reconnaissants envers des amis si fidèles, des protecteurs si dévoués. Dès aujourd'hui faisons preuve de ces sentiments en célébrant leurs triomphes par les transports d'une joie franche, mais sainte et pure. Banissons désormais de nos fêtes patronales tout ce qui en ferait des fêtes païennes. Arrière, par conséquent, ces festins immodérés qui font échec à la tempérance, ces amusements profanes où va se briser la vertu la plus solide, ces réunions scandaleuses qui pouvaient convenir aux fêtes de Cythère ou dePaphos, mais qui déshonorent nos fêtes chrétiennes.

Après cela la meilleure marque que nous puissions donner de notre amour envers nos saints patrons^ c'est de les imiter.

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^ Lorsqu'on aime sincèrement une personne on fait tous ses efforts pour lui devenir semblable. Dans ce but on cherche à faire passer en soi, les habitudes, les manières de faire de la personne aimée. On veut façonner son caractère sur le sien ; on épouse ses idées; on s'inspire de ses affections et de ses haines; on partage tous ses sentiments ; on le fait pour lui être agréable et pour lui faire comprendre qu'on l'aime. Ainsi devons-nous faire à l'égard de nos patrons, si nous voulons leur témoigner un réel amour. Et ici il n'y a aucun danger à réaliser cette ressemblance, parce que nous n'aurons que des sentiments plus sublimes, des affections plus pures, toute notre vie plus parfaite.

C'est, du reste, le but que s'est proposé l'Eglise en nous donnant des saints pour Patrons. Elle a vu en eux non seulement des protecteurs, mais des modèles. A côté de notre extrême faiblesse, elle a aperçu notre profonde ignorance et notre humiliante lâcheté. Non seulement nous sommes trop faibles pour résister à tous nos ennemis, mais nous ignorons bien souvent les moyens de les vaincre; puis, lors même que nous les connaîtrions, trop souvent nous n'avons pas le courage de lesem-

ET SUJETS DE CIRCONSTANCE oGl

ployer. C'est pourquoi elle nous a mis devant les yeux des modèles. En nous faisant voir que des hommes comme nous ont triomphé de leurs ennemis, elle ferme la bouche à notre pusillanimité.

La vertu, en effet, n'est plus impraticable pour nous dès que nous la contemplons dans l'un de nos semblables qui a vécu dans les mêmes conditions que nous. On ne craint plus, d'un autre côté, de faire fausse route, lorsqu'on marche sur les traces de celui qui déjà est arrivé au port.

Sans doute, me direz-vous, cela est vrai, mais il est vrai aussi que les saints sont ces personnages hors ligne qu'il faut admirer mais qu'il serait téméraire de vouloir imiter. Non, mes frères, les saints ne sont pas des êtres à part, des géants de vertu qu'on ne saurait égaler. Il n'est aucun d'eux quelque grand, quelque élevé qu'il soit dans le ciel dont on ne puisse dire ce que saint Jacques dit du prophète Elie : Après tout Elie était un homme comme nous : Elias homo erat similis nobis. Oui, chrétiens, ces saints illustres qui nous protègent, ces héros de la religion que nous plaçons ^ur nos autels, étaient naguère sur la terre, entièrement semblables à nous, vivant à peu • près dans les mêmes conditions que nous. Comme nous ils vivaient au milieu de la corruption du siècle. Ils n'avaient pas plus de moyens de salut que nous. Et cependant ils sont devenus des saints. Pourquoi ne ferions-nous pas comme eux? Il y aura de la peine, sans doute; il faudra s'imposer des sacrifices; m. ^1

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il faudra combattre généreusement et sans relâche, mais qu'importent la peine, les sacrifices si on arrive à poser sur son front l'auréole delà sainteté! c'est le gage certain du bonheur éternel. Je vous le souhaite avec la grâce de Dieu. Amen.

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