DÉDICACE DES EGLISES
Pavete ad sanctuarium meum.
(Levit., XXVI, 2.)
Tremblez devant mon sanctuaire.
Mes Frères, L'Église est admirable dans l'organisation de son culte. Après avoir honoré la Très Sainte-Trinité dans une solennité et une liturgie pleines de majesté; après avoir glorifié par des fêtes, les unes douces et touchantes, les autres splendides et joyeuses , les principaux mystères de Notre- Seigneur ; après avoir honoré la Sainte-Vierge par un culte spécial et tout plein de charmes, parce qu'elle est la Mère de Dieu ; les anges, parce qu'ils sont les messagers et les exécuteurs de ses ordres ; les saints, parce qu'ils sont ses amis, elle porte sa dé^ votion plus loin encore : elle environne de respect et de vénération les reliques des saints, parce que ces restes sacrés ont été les tabernacles vivants du
Saint-Esprit et qu'ils sont destinés à la résurrection glorieuse. Elle fait plus encore : elle célèbre avec éclat l'anniversaire de la dédicace de ses temples, c'est-à-dire de ces lieux où son Dieu habite, où ses enfants se réunissent pour y entendre la parole sainte et y recevoir les divins sacrements. C'est l'objet de la fête de ce jour; ce sera aussi le sujet de cette instruction dans laquelle nous allons étudier brièvement l'origine, l'objet, l'esprit de cette fête, les motifs que nous avons de la célébrer, et les fruits de grâces que nous devons en retirer.
Dans l'origine, Dieu n'avait pas de temple et ne devait pas en avoir. L'univers était son temple, temple aux proportions immenses, aux contours dessinés par l'horizon, à la voûte resplendissante par les étoiles du firmament. Chaque habitation devait être un sanctuaire, et chaque cœur d'homme un autel où devait s'offrir sans fin le sacrifice de la reconnaissance et de l'amour. Mais par la malice de Satan, le cœur de l'homme fut souillé. Alors Dieu chercha ailleurs un autel sans souillure et il le trouva dans la pierre nue que les Patriarches dressaient à chaque station de leurs pérégrinations et sur lesquelles ils offraient leurs holocaustes.
Plus tard, lorsque Dieu, au miheu de la corruption générale, choisit un peuple pour en faire son peu-
pie, il ordonna à Moïse de lui bâlir un tabernacle avec le bois incorruptible de Sethim orné de pourpre et d'or. De là, comme de son trône, Jéhovab parla à son peuple, et celui-ci rendait hommage à son Seigneur en déposant sur l'autel du tabernacle ses prières et ses victimes : c'est la première église. Sur le même plan, mais dans des proportions infiniment plus grandes, cinq cents ans plus tard, Salomon éleva au Seigneur ce temple qui est resté la première merveille du monde. Sa dédicace en fut faite pendant huit jours avec la plus imposante solennité au milieu d'épais nuages d'encens et de ravissants concerts, oh les voix humaines s'harmonisaient avec les instruments de musique. Vingt-deux mille victimes furent immolées au Seigneur, et à la fm, une nuée mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. C'était le Seigneur qui prenait possession de sa demeure.
Ce n'était pas cependant encore là une église chrétienne. Sous ces parvis ne devait couler que le sang des animaux, et dans le sanctuaire ne devait habiter que l'arche d'alliance. Le tout n'était qu'une ombre, l'ombre du temple chrétien.
La première église chrétienne fut le cénacle. Jésus- Christ si humble en sa naissance, si pauvre en toute sa vie, demande pour le lieu oii il doit célébrer la première messe un cénacle vaste et magnifiquement orné : Cœnaculum grande^ stratum. Il veut nous montrer par là que si nous devons être simples et modérés dans l'usage des choses de la vie, nous ne
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saurions jamais être trop généreux, magnifiques quand il s'agit d'élever un temple au Très-Haut et d'orner ses autels.
Pendant les trois siècles de persécution, le creux d'un rocher, la maison d'un pieux fidèle, les catacombes furent les seuls sanctuaires du Dieu vivant et véritable. En ce temps-là, la foi chrétienne ne se montrait que par le bûcher et le courage des martyrs. Mais lorsque Dieu, malgré la persécution, ou plutôt par la persécution même, eût vaincu le paganisme, lorsque l'univers comprit que les idoles ne pouvaient tenir devant la croix de Golgotha, lorsque les empereurs, las d'immoler les disciples du divin Crucifié, voulurent eux-mêmes suivre le Christ et arborer son étendard sacré, la Religion sortit des catacombes pour se montrer au grand jour. Les temples des idoles furent alors convertis en basililiques. Le Panthéon qui avait abrité tous les dieux de rOlympe fut consacré au Dieu véritable sous l'invocation de la Reine de tous les saints. Chaque ville, chaque bourgade, chaque hameau voulut avoir à côté de ses plus superbes édifices une église encore plus superbe. Le génie de l'architecture s'allia à celui de la peinture pour élever ici ces églises gothiques dont la hardiesse nous étonne, là ces magnifiques cathédrales dont les vastes proportions et la grande solidité semblent vouloir nous donner une idée de l'immensité et de l'immutabilité de Dieu qui les habite. Un siècle les commença et souvent un ou plusieurs autres siècles les terminèrent. La cathé-
drale de Cologne, commencée au douzième siècle est à peine terminée. Sept siècles ont travaillé à la rendre digne du Dieu des chrétiens.
Nous célébrons en ce jour l'anniversaire de la consécration de tous ces temples. Rien ne fut plus solennel, sous la loi ancienne, que la consécration du tabernacle et surtout du temple de Jérusalem. Tout le peuple juif était là, les victimes furent offertes par milliers au milieu des chants les plus saintement enthousiastes et des cérémonies les plus pompeuses. C'était la plus grande expansion du sentiment religieux; c'était l'acte le plus solennel du culte de Jéhovah.
Dieu récompensa cette piété si sincère, si manifeste en rendant sensible sa présence au Tabernacle et au Temple; il déclara que désormais ce serait là sa demeure de prédilection.
Pour conserver le souvenir de faveurs si insignes, les Juifs célébraient annuellement l'anniversaire de la dédicace du saint temple.
C'est sur ce modèle que l'Église et la Loi nouvelle célèbrent la dédicace de ses temples. Elle y observe une partie de ses cérémonies suivies dans la consécration du temple de Salomon, et c'est l'évêque seul qui peut remplir cette imposante fonction.
Les rites principaux d'une dédicace consistent
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dans l'aspersion de l'eau bénite qui se fait tout autour de l'édifice ; à l'inscription des signes de croix faits sur les murs, à la transcription des lettres alphabétiques, tant grecques que latines sur le pavé, à Fonction par l'eau, le vin et la cendre mêlés ensemble , par l'huile des catéchumènes et le saint chrême; à l'illumination par les cierges, à l'encensement et enfin à la bénédiction donnée à toute l'édifice et aux personnes qui s'y trouvent réunies.
Toutes ces cérémonies ont pour but de faire passer l'édifice de l'usage profane des maisons ordinaires à l'usage exclusivement religieux des maisons de Dieu, de sorte que celui qui y commettrait une irrévérence volontaire se rendrait coupable de sacrilège.
Du reste, l'Eglise, pour nous chrétiens, n'est pas seulement la maison de la prière ; elle est aussi la maison de la vertu et de la vérité. Chacun de nous, qu'il soit riche ou pauvre, juste ou pécheur, y trouve ce qu'il faut à son esprit et à son cœur.
Pour le riche elle est une école de sagesse, une source de vrai bonheur. En y entrant, il sent tout de suite qu'il ne vient pas chez un égal : des serviteurs en livrée ne viennent pas lui en ouvrir les portes. 11 entre et personne ne s'empresse; nul ne
fait attention à ses pas ; nul ne s'empresse pour l'accueillir; il prend place parmi la foule, et bientôt près de lui vient s'asseoir le mendiant auquel il a peut-être dédaigneusement jeté une pièce de monnaie, et il sent qu'il n'a pas le droit de lui dire : Vous faites erreur, je ne suis pas votre égal. En présence du Maître qui habite ce palais, toutes les conditions humaines disparaissent. Les faveurs sont distribuées d'après les dispositions du cœur, et souvent les plus petits sont les plus favorisés. Là le riche comprend que toutes les richesses ne consistent pas en splendides châteaux ni en vastes domaines; là le grand Seigneur, le prince, le monarque comprennent qu'il est une grandeur au-dessus de celle que donnent le rang et les dignités de ce monde: là ils voient la vanité de tous les biens d'icibas, et se sentent portés à tomber à genoux devant le Dieu caché du tabernacle pour solliciter les seuls biens véritables, les biens de la grâce et de la gloire. Là, ces cœurs blasés de toutes les jouissances mondaines sentent pour la première fois qu'il est un bonheur plus pur que celui dont ils ont joui jusquelà, le bonheur de servir Dieu dans l'humlUté de l'esprit, la charité du cœur et la mortification des sens. Pour le pauvre qui n'a pas d'amis, pour le pauvre qui n'approche qu'en tremblant de la demeure du riche, l'église est un refuge, une source de consolations.
Toujours et à toute heure les portes lui en sont ouvertes. Il entre et nul n'est là pour lui dire : Oîi
allez-vous? C'est ici la maison de son Père, c'est la maison à lui. Il s'y place avec une extrême familiarité, il s'y repose de ses fatigues, il y réchauffe ses membres transis, et lorsque son âme a faim de vérité ou d'amour, il écoute la parole sainte ou va s'asseoir à la table eucharistique. S'il souffre les atteintes de la douleur ou les tortures de la faim, il lève les yeux; il regarde la croix du tabernacle et aussitôt la résignation descend dans son âme et lui apporte le baume de l'espérance. En souffrant avec le Christ, il pourra un jour partager sa gloire, car le Christ a dit : Beati pauperes^ quia ipsorum estregnum cœlorum. — Beati qui lugent, quia consolabuntur.
Pour le juste, le temple est l'abri contre les tempêtes. Si l'orgueil menace son âme, il contemple les abaissements du Dieu du tabernacle; si la colère essaie de le faire sortir de lui-même, il regarde le Dieu qui, sans se plaindre, souffre là les plus sanglants outrages ; si l'envie mord dans son cœur, il n'a qu'à jeter les yeux sur le Dieu de toute charité pour obtenir le calme. Est-ce le démon impur qui excite en lui les plus humiliantes révoltes, il trouve là à la table eucharistique le vin qui fait germer les vierges. Quel que soit le vent fâcheux qui souffle dans son âme, il n'"a qu'à crier vers Jésus : Domine^ salva^ nos perimus^ et aussitôt les flots s'apaisent et le calme revient.
Pour le juste, l'Évangile est encore la source d'eau vive qui désaltère son âme et lui procure les plus ineffables jouissances; c'est la maison du pain
supersubstantiel qui le nourrit et lui communique une force capable de tous les héroïsmes. En ua mot, pour le juste, l'église est la porte du Ciel, car c'est là qu'il s'affermit dans'les voies de la justice et de la sainteté, les seules qui conduisent au bonheur éternel.
Pour le pécheur, le temple est un asile contre la justice divine. Si vous voulez, dit saint Augustin, fuir la colère du Seigneur, jetez-vous entre les bras de sa miséricorde. Si vis fugere à Deo, fuge ad Deum, L*église offre au pécheur cette étrange ressource. Accablé sous le poids de ses iniquités, le malheureux n'a qu'à attendre une sentence de mort; mais il court au temple saint, se jette aux pieds de son juge, confesse ses crimes avec larmes et une voix lui répond : Ego te absolvo... Vade in pace. Le calme est rentré dans son cœur, Tespérance brille de nouveau au ciel de son âme.
Enfin, l'église est pour tous le toit paternel, les archives de la famille. Là se conservent nos titres de noblesse; là sont inscrites les grandes époques de notre vie : baptême, première communion, mariage, et le jour où nous quittons la terre pour l'éternelle patrie. Là revivent les souvenirs de nos plus chères et de nos plus pures émotions : la première absolution et la première communion, et aussi des douces larmes de la pénitence. Là nous avons été illuminés des plus vives clartés de la foi, d'abord par les instructions élémentaires du catéchisme, et ensuite par les prédications plus élevées de la chaire.
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Là nous avons été terrassés parla crainte des jugements divins, relevés de nos chutes par la grâce des sacrements, consolés dans nos peines par la charité du Sauveur et de ses ministres, et enfin encouragés au combat par l'espoir d'un triomphe éclatant sans cesse mis sous nos yeux.
Mais si l'église est tout cela, combien elle doit nous être ehèreî Gomment se fait-il donc qu'un si grand nombre y viennent rarement et que quelquesuns même en oublient le chemin? Ahl c'est que le monde et l'enfer font tous leurs efforts pour nous en détourner. Ils savent que quiconque va à l'église est peu disposé à se fiaire esclave. Ah ! de grâce, chrétiens, De vous laissez pas séduire par ces voix perfides qui vous appellent au jeu, aux plaisirs, à la paresse, tandis que la cloche vous invite à l'église; venez dans cette maison de prière, de vérité et de vertu. Votre esprit y trouvera les lumières qu'il demande, votre cœur la paix dont il a besoin, votre âme la force de porter le poids de la vie et l'espérance du bonheur éternel. Amen.