‹ Dominicales d'un curé de campagneChapitre 8 sur 37 · SUR LA RECHUTE · texte numérisé non relu

SUR LA RECHUTE

Confide, Jili, remîtluntur peccata tua (Math., ix.)

Mes Frères, Il n'est pas de mal plus pernicieux à l'homme que le péché. Si donc ce fut pour le paralytique dont nous parle l'Évangile de ce jour une grâce d'avoir recouvré la santé corporelle, c'en fut une bien plus grande d'avoir reçu le pardon de ses péchés. Mais qu'aurait servi au paralytique de recouvrer pour un moment le mouvement de ses membres, si quelques instants ou quelques jours après il était retombé dans son premier état ? Cette rechute n'aurait fait qu'aggraver son mal. C'est aussi ce qui arrive à celui qui, après avoir reçu l'assurance que ses péchés lui sont remis, retombe dans ses iniquités premières. Ce second état est pire que le premier. C'est ce que dans une circonstance analogue le Sauveur faisait

pressentir à un autre paralytique qu'il venait de guérir : « Voilà, disait-il, que vous avez été guéri ; prenez garde de pécher de nouveau de peur que quelque chose de pire ne vous arrive : Ecce sanus factus es ; jam noli peccare^ ne deteriks tibi aliquid contingat. Saint Paul, h son tour, nous déclare que celui qui a goûté une fois le don de Dieu et retombe ensuite ne peut se renouveler par la pénitence. Sans doute, mes frères, l'apôtre ne parle là que d'une impossibilité morale, d'une grande difficulté; mais, c'est encore assez pour nous engager à nous tenir en garde contre la rechute, car si le retour à la grâce, après le retour au péché, n'est pas absolument impossible, il est certainement très difficile, et cela pour quatre raisons ; 1° Parce que la rechute éloigne Dieu de nous; 2° parce qu'elle fortifie notre inclination au mal; 3° parce qu'elle affaiblit en nous la puissance de la grâce; 4° enfin parce qu'elle est essentiellement opposée à la grâce qui nous réconcilie avec Dieu.

1° Que la rechute éloigne Dieu de nous, c'est ce qu'il serait fort inutile de prouver. Qui ne sait, en effet, que la grâce et le péché, la lumière et les ténèbres, Jésus-Christ et Bélial, Dieu et le démon, sont des ennemis irréconciliables; que, par conséquent, dès que l'un prend possession d'un cœur il faut que

l'autre se retire, et se retire d'autant plus loin que la puissance de son ennemi est plus grande. Ainsi, quand après votre conversion, vous retombez dans votre péché, vous ouvrez les portes de votre cœur au démon; et celui-ci y entrant, Jésus-Christ est obligé de s'éloigner, et il s'éloigne d'autant plus qu'il voit la puissance de son ennemi mieux établie. Et qui peut contester que cette domination ne soit solide, lorsque c'est librement, volontairement que vous avez appelé ce maître à prendre possession de votre âme?

Or, si Jésus-Christ s'éloigne et se retire bien loin de vous, comment pourrez-vous vous convertir à lui, puisque ce n'est que par lui que cette conversion peut s'opérer ? Quelqu'un peut-il aller à Jésus, s'il n'est attiré à lui par la grâce du Père ? Neino venit ad me nisi Pater traxerit eum ad me.

Voici une figure de cette triste vérité. Samson était l'élu de Dieu; il opérait les plus grands prodiges en faveur d'Israël. Mais un jour une passion criminelle amollit cette âme de fer. Samson perdit aux pieds d'une femme son énergie morale et ses forces physiques. Tombé entre les mains de ses ennemis, il s'étonnait de ne pouvoir plus se débarrasser de ces entraves qu'il avait brisées comme un fil en d'autres circonstances. Au bout de quelques jours cependant ses forces lui revinrent, et il parvint à reconquérir sa liberté. Heureux si alors il eût profité de son expérience et se fût mis en garde contre la rechute en éloignant sans pitié celle qui avait été

la cause de son malheur. Mais, hélas ! il n'en eut pas la force et de nouveau il retomba aux mains des Philistins. Et cette fois ses forces ne revinrent plus. Il en fut étonné. Insensé ! il ne savait pas que Dieu s'était retiré de lui : Nesciens quod recessisset aboe Dominus,

Voilà le sort réservé au pécheur qui se familiarise avec la rechute : Dieu s'éloigne de lui. Comment dès lors s'arracher aux étreintes du mal, surtout lorsqu'il est certain que la rechute en affaiblissant nos forces pour la vertu les augmente en proportion pour le vice? Qui ne sait, en effet, que la rechute finit par engendrer l'habitude ? Et l'habitude n'est-ce pas une seconde nature? La rechute plusieurs fois renouvelée dans une même maladie ne finit-elle pas par constituer un état permanent de souff'rance? Or, dire qu'il n'est pas plus difficile de recouvrer la santé quand la souff'rance est devenue en quelque sorte l'état habituel qu'après un premier échec, n'est-ce pas une insanité?

Cette comparaison entre la santé corporelle et la santé spirituelle nous conduit à la troisième impos-

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sibilité morale que nous avons indiquée tout à l'heure.

Quand une maladie est passée à l'état chronique, les remèdes les plus puissants, les plus efficaces deviennent en quelque sorte inutiles, ils ne produisent plus sur le patient que des soulagements éphémères et illusoires. Contre de telles maladies la science et les plus énergiques ressources sont impuissantes. Ainsi il en advient des maladies spirituelles. Quand une fois, à force de rechutes, elles constituent la condition de vie d'un pauvre pécheur, elles résistent aux remèdes les plus merveilleux de la grâce, et rendent celle-ci en quelque sorte impuissante et stérile. Quel remède, en effet, présenterezvous à ce malheureux lépreux qui cent fois s'est lavé dans la piscine de la pénitence, et cent fois s'est replongé dans ses premières abominations? Que direz-vous à ce pécheur habitué au mal? Par où le toucherez-vous ? Est-il une remontrance qu'on ne lui. ait point faite? Est-il une exhortation qui lui ait manqué ? Est-il un exemple qu'on ne lui ait proposé? Est-il un danger qu'on ne lui ait fait entrevoir? Est-il une vérité consolante ou terrible qui ne lui ait été rappelée ? La mort avec ses incertitudes de temps et de circonstances, le jugement avec ses rigueurs, l'enfer avec ses tourments, le ciel avec son bonheur, n'ont-ils pas, en des tableaux tour à tour effrayants ou agréables, occupé mille fois son esprit? Et cependant il est demeuré froid, insensible devant tout cela. Que lui proposerez-vous donc de plus fort

et de plus énergique? Lui montrerez- vous un remède dans les sacrements? Mais depuis longtemps il en a épuisé toute la puissance. Ne les a-t-il pas changés pour lui en de véritables poisons ? Il faut donc désespérer de la guérison de ce grand malade et dire de lui ce que le Seigneur disait du peuple juif : u Ta blessure, ô Israël, est inguérissable, ta plaie est incurable, et pour toi tous les remèdes sont inutiles : Insanabilis est fractura tua, pessima plaga tua^ curationum utilitas non est tibi, »

Un remède comme celui qui changea Saul sur la route de Damas pourrait seul le guérir ; mais ce remède, qui est en droit de l'espérer? Et surtout quand il est manifeste que la rechute est en opposition directe avec la grâce de conversion !

La rechute, en effet, porte avec elle deux caractères qui repoussent singulièrement la grâce de conversion qui est une grâce de choix, une grâce de privilège. Ce sont l'ingratitude et le mépris.

U y a dans la rechute de l'ingratitude plus qu'on ne pense. C'est l'ingratitude d'un esclave racheté par son maître qui se sert de sa liberté pour outrager son bienfaiteur, ingratitude agrandie, ici, de toute la majesté du Maître et de la sublimité du bienfait. Esclave par votre faute du plus cruel des maîtres, vous avez été racheté au prix du sang d'un Dieu.

N'êtes-vous donc pas le plus ingrat des hommes, lorsque vous profitez de la liberté que votre Dieu vient de vous rendre au prix du sang de son Fils, pour vpus révolter contre lui et l'accabler de vos outrages ? Vous tournez contre lui sa miséricorde, vous vous en faites un droit pour l'offenser plus hardiment; vous vous servez de l'excès de sa clémence, comme dit Tertullien, pour entretenir votre audace : Et abundantia clementiœ cœlestis libidinem faclt hu' manœ temeritatis, comme si vous étiez autorisé à pécher, parce que vous êtes admis à la pénitence : Quasi via pateret ad delinquendum, quia patet ad pœnitendum. Serait-il possible qu'une pareille conduite ne fût point opposée à la grâce de votre conversion ? Ce n'est point tout encore, car à l'ingratitude vous ajoutez le mépris. En vous convertissant une première fois vous avez détruit l'empire du démon dans votre cœur pour y faire régner votre Dieu ; mais voici que vous semblez vous repentir de votre pénitence. Vous retournez à vos désordres ; vous chassez Dieu de votre âme et vous y installez son ennemi, qui sera toujours une passion plus ou moins humi^ liante. Dans cette alternative de pénitence et de rechute, vous comparez Dieu et le démon, et après avoir essayé de l'un et de l'autre, vous concluez contre Dieu à l'avantage du démon. Pouvez-vous faire de l'Être infiniment parfait un mépris plus formel, plus outrageant? Et vous voudriez qu'une pareille insulte put ne pas rétrécir les entrailles de la divine miséricorde ! Ce serait vouloir faire de la

sainteté même le complice du péché ; ce serait vouloir rimpossible.

Ravisez-vous donc, chrétiens, et tremblez en présence des dangers de la rechute. Si vous êtes encore debout, prenez garde de tomber ; mais si déjà vous avez failli, efforcez-vous par les larmes du plus sincère repentir de fléchir la justice divine. Brisez une fois pour toutes le joug de vos passions, afin que Dieu règne sur vous maintenant, à l'heure de votre morl et durant l'éternité. Amen,

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