DIMANCHE DE LA SEXAGÊSIMB
Durant les trois dernières années de sa vie mortelle, notre divin Sauveur parcourait les villes et les campagnes de la Galilée et de la Judée pour annoncer les grandes vérités du salut. Les multitudes ravies de la beauté de son enseignement, et frappées par l'éclat des nombreux miracles qu'il opérait, se pressaient sur ses pas partout où il allait pour le voir et l'entendre. Cependant, la parole merveilleuse qui sortait de sa bouche ne subjuguait pas tous les cœurs, et ne faisait pas de tous ceux qui l'entendaient des disciples dévoués. Plusieurs, attirés auprès de Jésus parla curiosité, le quittaient après une émotion passagère et reprenaient leurs habitudes, sans accomplir dans leur vie religieuse aucun changement. De' ce nombre étaient surtout les Scribes et les Pharisiens. Le divin Maître qui connaissait les dispositions diverses de cette multitude mobile et changeante, lui expliqua les obstacles que sa prédication rencontrait dans les cœurs et lui apprit les dispositions qu'elle devait apporter pour l'entendre avec fruit;
c'est pour cela qu'il lui dit cette parabole que nous lisons dans l'Évangile de ce jour :
« Celui qui sème s'en alla semer son grain. Or, pendant qu'il le jetait dans les sillons destinés à le recevoir, une partie de la semence tomba le long du chemin où elle fut foulée aux pieds, et servit de pâture aux oiseaux du ciel. Une autre partie tomba sur des pierres ; mais dès qu'elle eut germé, elle se dessécha parce que les racines ne pouvaient puiser dans ce terrain pierreux un suc assez abondant. Une autre partie tomba au milieu des épines, elle germa et prit quelque développement; mais avant d'arriver à l'époque de la floraison, elle fut étouffée par les ronces et les épines qui croissaient avec plus de vigueur. Enfin, une dernière partie tomba sur un bon terrain; là, non seulement elle germa, *e développa et fleurit, mais elle porta du fruit et donna cent grains pour un au jour de la moisson. »
HOMÉLIE
Semen est verbum Det.
Luc, vni, l<y)
Quel est cet auguste semeur qui nous est présenté dès le commencement de notre parabole? C'est Jésus-Christ qui est sorti du sein de son Père pour répandre partout sa divine parole. Sa mission est de
prêcher : Evangelizare pauperibus misit me. Dieu, dit l'Apôtre, après avoir parlé longtemps aux hommes par la bouche de ses prophètes, a voulu, dans ces derniers temps, leur parler par son propre Fils. Ce divin Maître venant au monde a pratiqué, durant les trente premières années, ce qu'il devait enseigner aux autres. Ensuite il a consacré trois ans à l'exercice de son ministère : il a parcouru toute la Judée en annonçant partout son Évangile; enfin, arrivé au terme de sa course, il a envoyé ses apôtres et leurs successeurs pour exercer après lui le même ministère. « Recevez le Saint-Esprit, leur dit-il, je vous envoie comme mon Père m'a envoyé. Celui qui vous écoute, m'écoute; et celui qui vous méprise, me méprise : allez, enseignez toutes les nations, voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles : Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus, usquè ad consiimmationem sœculi. » Or, de là il suit, mes frères, que lorsque nous vous annonçons la divine parole, c'est Jésus-Christ qui vous prêche par notre bouche : Exiit. La terre sur laquelle le divin Maître, et, après lui, tous les ouvriers évangéliques répandent la divine parole, ce sont les âmes dans lesquelles elle doit fructifier et produire des vertus solides et nombreuses : Semen est verbum Dei.
Et, tandis qu'il jette la semence, une partie tombe le long du chemin, où elle est foulée aux pieds et mangée par les oiseaux du ciel. Quels sont, mes frères, les auditeurs qui ressemblent à un chemin battu, et dans le cœur desquels la semence reste à
la surface sans pouvoir pénétrer intérieurement ? Ce sont le- âmes dissipées, ouvertes à toutes sortes ae pensées, toujours frivoles et souvent criminelles, qui se succèdent sans cesse. Le démon entretient dans ces âmes une dissipation continuelle, pour empêcher la semence divine d'y croître et d'y fructifier. Cette première classe d'auditeurs bien coupables se compose de chrétiens qui assistent aux prédications avec un cœur endurci et un esprit dissipé, écoutent la parole de Dieu sans attention, se laissant aller à toutes les distractions possibles. Le corps est présent, l'esprit est éloigné. Pour eux, la parole sainte n'est qu'un son qui se perd dans les airs, qui frappe à peine leurs oreilles. De tels auditeurs, au sortir de la prédication, seraient en peine pour dire le sujet qui a été traité. Ils viennent à la prédication avec l'intention perverse de critiquer le prédicateur dont on a entendu parler, ou pour entendre des choses nouvelles. Tout ce qu'ils en retiennent, ce sont certaines expressions peu châtiées, des termes un peu durs, des fautes contre la grammaire. Non seulement ils ne profitent pas de ce qu'ils ont entendu, mais ils sont cause que les autres en perdent le fruit. Ces sortes d'auditeurs aiment à entendre parler contre les défauts d'autrui, pourvu qu'on n'attaque pas les leurs. Ils sont fort aises qu'on leur annonce des vérités consolantes, capables de rassurer les consciences inquiètes; mais ils se récrient si on les entretient des vérités terribles qui éveillent le remords. Ils disent comme les Juifs au prophète Is&Te .♦, I. 13
Die nobis placentia ; dites-nous des choses agréables t noue ne tenons pas à entendre le prédicateur le plus solide, le plus instructif, le plus persuasif, mais îe plus tolérant, le plus discret, le plus fleuri, le plus agréable : Die nobis placentia.
Ils saisissent avec avidité tout ce qui peut servir à la critique d'autrui. Si le prédicateur attaque certains vices, certains défauts : Voilà, disent-ils, qui regarde un tel ou une telle ; si ce médisant, si ce blasphémateur, si cet intempérant ne s'est pas reconnu dans tel tableau, il est bien aveugle; mais ils ne prennent jamais pour eux les vérités qu'ils entendent. Oh! que de chrétiens accueillent ainsi la parole de Dieu ! Ne serions-nous point de ce nombre?
Une autre partie du grain tomba sur un terrain //terreux, et le grain sécha dès qu'il fut levé, faute d humidité. Ce terrain pierreux représente ces auditeurs qui écoutent volontiers la parole de Dieu, la reçoivent avec joie et en proclament la vérité. Cette précieuse semence ne reste pas chez eux à la surface, elle pénètre au dedans, elle y germe même. On dirait, à les voir, à les entendre, qu ils l'ont goûtée profondément, qu'ils vont, pour tout de bon, se mettre à l'œuvre et travailler sérieusement à leur salut. Mais hélas! ferveur d'un jour! Attendez demain; vous les trouverez dans leur froideur et leur négligence habituelles ; tout sera oublié. Hier, en entendant prêcher contre la volupté, non seulement ils détestaient ce péché, mais ils avaient honte d'en être coupables et us formaient les meilleures résolutions; mais sui-
vez-les et dans quelques jours, lorsque la passion les poussera de nouveau au mal, vous les verrez céder de nouveau à leurs désirs criminels. Naguère vous les entendiez désavouer, condamner leur conduite passée, bientôt vous les verrez retomber dans les péchés qu'ils pleuraient et rentrer dans les sociétés qu'ils avaient promis de quitter. Il n'y a pas de fond chez eux : Et hi radiées non habentj leur piété est vaine : une raillerie les renverse; le moindre embarras, la première tentation un peu violente dissipent toutes leurs résolutions, leur font lâchement abandonner les vérités qu'ils ont admirées. Ils aiment le bien et ne le font pas; ils haïssent le mal et ne le quittent point. Oh! que le nombre des chrétiens chez qui la semence divine reste stérile est grand! Parce qu'ils forment quelque vague projet de conversion; parce qu'ils éprouvent certains désirs du bien, quelques sentiments pieux, quelques mouvements de ferveur, ils se rassurent et se croient dans la bonne voie, ou en état d'y rentrer quand ils le voudront. Illusion déplorable! Erreur funeste, qui ne servira qu'aies endurcir de plus en plus dans le mal !
Une autre partie tomba dans les épines, et les épines venant à croître en même temps, elles t étouffèrent. Cette troisième partie représente ceux qui entendent la parole de Dieu, la reçoivent dans leur cœur où elle germe, prend des racines, se développe jusqu'au moment de porter du fruit; mais en ce moment décisif, des épines funestes, des attachements dangereux, des préoccupations trop multipliées, qui
paraissent peu de choses dans les commencements et dont on n'avait pas prévu l'accroissement, se sont élevées avec elle, et, gagnant successivement et par degrés le dessus, l'ont absolument dominée et ont fini par l'étouffer entièrement. Examinons quelles sont ces épines qui délient la moisson du Seigneur. Jé>us-Christ nous apprend que ce sont les attaches aux biens de ce monde, les sollicitudes, les richesses et les plaisirs de la vie. Ces objets qui ne sont point criminels en eux-mêmes le deviennent par l'abus que nous en faisons et l'affection que nous y portons. Le divin Sauveur compare ces divers attachements aux épines parce qu'ils produisent le même effet. S'ils commencent à présenter sur notre route quelques fleurs agréables, bientôt ils l'embarrasseront : ils nous font ensuite sentir leurs pointes aiguës, et ils finissent par nous déchirer.
Voyez cet homme qui a reçu avec joie et docilité la parole divine, qui en a profité, qui cultive avec soin les vertus qu'elle a fait germer dans son cœur, mais qui nourrit en même temps l'amour des choses du siècle, des richesses et des plaisirs. Il n'y a rien jusque-là de coupable; mais peu à peu cet amour va en croissant; à mesure qu'il se développe, ses inclinations religieuses diminuent, peu à peu il se néglige et finit par abandonner les pratiques de piété. Voilà où conduisent, de degrés en degrés, les attachements profanes, quand on ne les déracine pas de bonne heure.
Voyez ce jeune homme, cette jeune personne
pieux et modestes qui mettent tout leur bonheur à pratiquer la religion. Ils se laissent aller à fréquenter le monde qu'ils méprisaient tout d'abord; peu à peu l'amour des plaisirs entre dans leur cœur; bientôt ils n'ont plus que du dégoût pour la prière et les sacrements, et ils les abandonnent. Voilà les tristes décadences où conduisent sans s'en douter les affections mondaines.
Une autre partie tomba sur la bonne terre, et ayant levé, porta du fruit au centuple. Quels sont les heureux auditeurs dans lesquels la divine parole produit des fruits abondants? Ce sont ceux qui, en premier lieu, lui donnent entrée dans leur cœur et l'écoutent avec les sentiments qu'elle demande ; qui, en second lieu, après l'avoir reçue, en retiennent précieusement les impressions en la méditant; qui, en troisième lieu, la cultivent soigneusement en écartant les obstacles à son accroissement. Que faut-il faire pour cela? Ce que l'on fait dans un champ où l'on veut ramasser une récolte abondante. Si on y trouve des ronces et des épines, on les arrache; si on y rencontre des pierres, on les en ôte; s'il est trop sec, on l'arrose : Faites de même dans le champ de votre âme, arrachez-en les ronces, les épines et les pierres, qui sont vos péchés, vos mauvaises habitudes, votre dissipation. Arrosez-le avec les eaux vivifiantes de la grâce, que vous obtiendront vos prières bien faites.
En employant ces moyens, cette terre fertile cette terre de bénédiction vous donnera des fruits
abondants, dont vous jouirez durant la bienheureuse éternité que je vous souhaite. Amen.
POUR LE MÊME DIMANCHE
Voir deux instructions sur la parole de Dieu, Misêtonnaire de la Campagne, tome III, pages 23 et 32.