DIMANCHE DE LA QUINQUAGÉSIME
ABRÉGÉ DE L'ÉYANGILK
Le Sauveur, en allant à Jérusalem, leur prédit tout ce qu'il devait endurer dans cette ville sous peu de jours. Mais ils ne comprirent rien alors à ce qu'il leur disait. Comme il approchait de Jéricho, il se trouva un aveugle assis sur le bord du chemin, où il demandait l'aumône. Entendant passer une troupe de gens, il demanda ce que c'était. On lui dit que C'était Jésus de Nazareth qui passait. Il se mit aussitôt à crier : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi I » Alors, Jésus s'arrêtant, commanda qu'on le lui amenât. Et lorsqu'il se fut approché, il lui demanda : « Que voulez-vous que je fasse?» « Seigneur, repartit l'aveugle, que je voie. » Jésus lui dit : « Yuyez I votre foi vous a sauvé. » Et à l'instant il vit, et il suivait en glorifiant Dieu. Et tout le peuple qui le vit loua Dieu. (Luc, xvin. 31,-43.)
HOMELIE
Cacus quidam sedebat secvs viam, mendicans. (Luc, xvm, 35.)
Le divin Sauveur venait de prédire sa passion à ses disciples, et il approchait de Jéricho par où il devait passer pour se rendre à Jérusalem, lorsqu'un aveugle, qui était assis sur le bord du chemin et mendiait, entendant le bruit de la foule, demanda ce que c'était; dès qu'il eut appris que Jésus passait, il s'écria : m Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! » Le divin Maître le fait amener et lui demande ce qu'il veut, a Seigneur, répondit-il, faites que je voie. » « Voyez! lui dit Jésus, votive foi vous a sauvé. » Au même instant il est guéri et il se met à la suite du Sauveur.
Un aveugle, tristement assis sur le bord du chemin, n'ayant d'autre ressource que la pitié publique, quelle affligeante situation! C'est celle d'un grand nombre de chrétiens esclaves du péché mortel, aussi aveugles que cet infortuné et aussi pauvres que lui.
I. Ils sont aveugles comme lui. Privés des lumières de la grâce, ils ne voient point les choses divines ; ils n'ont plus la connaissance de Dieu, d'euxmêmes, ni des vérités nécessaires au salut. Assis sur les bords de l'abîme, ils n'en peuvent découvrir la profondeur. D'après l'expression du prophète, ils di-
sent que *e bien est le mal, et que le mal est le bien ; ils donnent aux ténèbres le nom de lumière, et à la lumière le nom de ténèbres ; ils font passer pour doux ce qui est amer et pour amer ce qui est doux. Leur raison obscurcie par le péché leur fait imaginer qu'ils sont les seuls sages et que ceux qui ne sont pas comme eux sont des insensés. De là ces doutes intéressés sur les vérités terribles de notre foi, qui partent moins d'un esprit convaincu que d'un cœur corrompu par la passion; de là ces excuses frivoles dont ils se servent pour justifier leur conduite coupable; de là, en un mot, cette fausse conscience qu'ils se forment, ces vaines interprétations qu'ils admettent pour calmer leurs remords. Ce sont de pauvres aveugles : Cœcus.
Ce qu'il y a de pire, c'est que ces malheureux sont assis : Sedebat. Ils se reposent dans leurs crimes avec une parfaite sécurité. Cet état si triste, si commun pourtant, et les divers degrés qui y conduisent, nous sont admirablement dépeints par le prophèteroi. Écoutez : « Heureux, dit-il, l'homme qui n'a pas été dans le conseil des méchants, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs et qui ne s'est pas assis dans la chaire de pestUence. Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum, et in via peccatorum non stetit, et in cathedra pestilentiœ non sedit. » On commence par aller dans une mauvaise compagnie : abiit; on continue en y restant : stetit; on finit par s'y asseoir : sedit. Y aller, est le crime; y rester, c'est l'habitude du crime; s'v asseoir, c'est l'endurcissement dans
le crime. On n'est d'abord que séduit, on recherche ensuite la séduction et on en vient enfin jusqu'à séduire les autres.
Ah! mes frères, que cet état est dangereux pour le salut! Qu'il est terrible! Jamais un malade n'est plus à plaindre que lorsqu'il ne sent plus son mal. Et jamais un pécheur n'est plus près de la réprobation que lorsqu'il ne sent plus ses crimes. Est-ce Dieu qui se tait alors, ou est-ce le pécheur qui ne veut plus l'entendre? C'est en môme temps l'un et l'autre : mais l'un et l'autre sont affreux ! Cet état pourtant, tout malheureux qu'il est, n'en est pas pour cela plus rare. Vous en voyez tous les jours dans le monde de ces aveugles assis dans l'iniquité, qui, ayant tout perdu, et les mœurs et la foi, se raillent impunément de nos plus saints mystères. Vousmême, mon cher auditeur, n'avez-vous pas été de ce nombre, et n'en êtes-vous pas peut-être encore?
Ce qui met le comble à l'infortuné aveugle de notre EvaDgile, c'est qu'il est sur le bord du chemin. Le pécheur se tient aussi sur le bord du chemin qui conduit à la vie; il y voit passer les justes, les bons chrétiens qui suivent Jé?us, mais il n'a pas le courage d'y entrer. Il est là avec le monde maudit et réprouvé de Dieu, avec le monde esclave des modes, des usages, des maximes, des coutumes con traires à la loi de Dieu, qui perdent tous les jours tant d'âmes que la multitude suit en aveugle , et auxquelles le pécheur se conforme, vivant partout
tranquille parce qu'il vit comme le grand nombre : Juxta viam.
Et voilà, mes frères, le grand prétexte, la cause ordinaire de l'aveuglement et de l'endurcissement de la plupart des hommes : l'autorité de la foule et la séduction de l'exemple. Lorsque le prêtre, au nom du Ciel, condamne dans ces pécheurs la difformité de leurs mœurs, lorsqu'il leur montre les dangers terribles auxquels ils s'exposent par leur conduite, que répondent-ils à nos charitables remontrances? Rien autre chose que ces froides paroles : « Je suis un honnête homme, je ne fais tort à personne. Du reste, je vis comme les autres. Si ce que vous me reprochez est capable de me perdre, il faudra damner tous les hommes. » Et parce qu'ils ne font pas pire que les autres, ils se rassurent dans leurs péchés.
Enfin, la dernière vérité que l'Evangile nous apprend de cet homme, c'est qu'il était pauvre, misérable et obligé, du matin au soir, de tendre la main aux passants, pour leur demander de le secourir dans sa détresse : Cœcus quidam mendicans. Connaissant sa misère, il disait avec le prophète : « Pour moi)t;'e suis un mendiant et un pauvre. »
Le pécheur endurci au contraire croit être riche, et ne manquer de rien, et il ne sent pas, dit l'apôtre saint Jean, qu'il est malheureux, misérable, indigent, aveugle, nu. Oui, il est pauvre, bien pauvre aux yeux de la Vérité éternelle et de ses anges. Le péché, en lui ôtant Dieu, lui ôte tout. Il lui enlève sa
grâce, son amitié, le droit à son royaume qui devait être son héritage, le prix de ses vertus passées, le mérite de ses souffrances présentes, l'espoir même des biens à venir. Il le dépouille de sa robe nuptiale, dont il avait été revêtu dans le baptême ; il le prive de tous les dons du Saint-Esprit et de tous les mérites de Jésus-Christ. Biens uniquement spirituels, il est vrai; mais biens réels, précieux et solides, à l'abri de tous les événements et de toutes les vicissitudes; biens éternels, en un mot, les seuls dignes de porter ce titre ; un seul péché mortel les enlève tous à une âme, et la réduit par là à la pauvreté la plus affreuse : Pauper.
Ce n'est pas tout : le péché, ayant ôté à l'homme ses véritables biens, lui en présente de faux et d'apparents, car le cœur de l'homme ne peut pas exister sans aimer, sans désirer, sans rechercher un bien quelconque; l'amour du bien est sa vie. Or, ayant perdu l'amour de Dieu qui est le souverain bien, il sera obligé de s'en forger d'autres à son gré, qui puissent tenir sa place , et voilà l'origine de son amour pour les plaisirs, pour les honneurs, pour les richesses, biens apparents qu'il a substitués au véritable.
Suivez de l'œil ce mendiant mondain; observez-le attentivement. Est-il ambitieux? Il tend la main aux honneurs et leur demande à hauts cris de le faire monter plus haut. Et pour s'élever au-dessus de ses semblables, que de peines il se donne! que de bassesses il faitl que de sacrifices il s'impose! Et après
mille tourments, est-il content? Non, il ne l'est pas. Semblable à un hydropique, il a d'autant plus soif qu'il boit davantage.
Est-il avare? Il travaille sans relâche à amasser des trésors, et plus il entasse or sur or et plus sa soif des biens de la terre augmente, et plus sa cupidité le réduit à une mendicité honteuse. Pour vous convaincre de cette vérité, interrogez tous les Crésus du monde et ils vous répondront : « Nul mortel n'est plus indigent que nous. » Le désir d'accroître nos trésors, la crainte de les perdre, l'embarras de les administrer, les soins qu'il faut prendre pour les conserver, ne nous laissent pas un seul instant de repos.
Est-il voluptueux? Voyez-le depuis le matin jusqu'au soir tendre la main pour demander aux créatures des satisfactions qu'elles ne peuvent lui procurer. Son esprit et son imagination sont constamment en route pour découvrir quelque pâture à ses grossières jouissances. La volupté fatigue et épuise. C'est un poison qui ronge jusqu'aux os au lieu de satisfaire. Ici faisons un appel à l'expérience: Il n'est peut-être pas de mortel qui ait plus souvent et plus longtemps approché de ses lèvres la coupe de la volupté que le grand Salomon. Ecoutez-le cependant parler lui-même : Il a laissé échapper un mot qui a retenti aux quatre coins du monde et qui est arrivé jusqu'à nous. Il a confessé à la face de l'univers que tout cela n'est que vanité et affliction d'esprit : Vanitas vanitatum et omnia vanitas.
Il n'y a en cela rien d'étonnant; le cœur de l'homme étant fait pour Dieu, il est infini dans se? désirs, immense dans sa cupidité; il n'y a que Tinfini qui puisse le remplir; plusieurs objets finis, ajoutés l'un à l'autre, ne parvenant jamais à l'infini, le laisseront toujours -tilde. De là cette insatiabilité qui entretient, au milieu du monde, le tumulte et la confusion qui y régnent. C'est un homme altéré auquel on ne présente qu'une goutte d'eau, un affamé à qui on ne donne qu'une miette; et pour nous en tenir à notre Evangile, c'est un mendiant qui, ne recevant que des secours faibles et insuffisants, condamné à une mendicité perpétuelle, voit renaître à tout moment et ses besoins et ses souffrances : Afendicans.
0 pécheurs qui m'entendez, que vous êtes malheureux de chercher loin de Dieu un apaisement à vos maux et des biens capables de vous tirer de votre indigence ! connaissez votre état et désirez-en au moins le remède! Et vous, Seigneur, qui savez enrichir les pauvres et qui pouvez rendre la vue aux aveugles, venez à notre secours, et appliquez un remède à nos maux. Pour cela, imitons la conduite de l'aveugle de Jéricho.
Cuelles sont les dispositions qui conduisent cet infortuné à la grâce de sa guérison? L'aveugle, entendant le bruit de la foule, demanda ce que c'était ; on lui dit que c'était Jésus de Nazareth qui passait. Aussitôt il s'écria : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moil » Cet homme crie parce qu'il sent son mal,
parce qu'il désire ardemment d'être guéri. Il adresse ses cris au Sauveur du monde parce qu'il a entendu parler de ses miracles. Les prodiges sans nombre que ce puissant Maître avait opérés, lui donnent l'assurance qu'il peut lui rendre la vue. Sa foi est si vive qu'il attend tout de sa bonté et de sa puissance, Toilà pourquoi il prie. Que dis-je? Il ne prie pas, mais il crie: Clamabat. Ce sont des cris qui partent moins de la boucbe que du cœur; aussi, Jésus-Christ ne peut-il s'empêcber de les entendre. Tels étaient les sentiments du prophète-roi, lorsqu'il disait à Dieu : « Seigneur, du fond de l'abîme où mes péchés m'ont réduit, j'ai crié vers vous ; du haut de votre trône, prêtez l'oreille à ma prière. » Tels étaient les sentiments et les cris de l'aveugle de Jéricho : Clamabat. Quand il demande quel est le bruit qu'il entend ; on lui répond : « C'est Jé.,us de Nazareth qui passe » et il est si pleinement convaincu de sa puissance qu'il ne doute pas un seul instant qu'en le priant de le guérir, il excitera sa commisération et lui accordera ce qu'il désire; voilà pourquoi il lui dit : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! »
La confiance de l'aveugle en Jésus-Christ est donc bien grande, puisqu'il espère en obtenir un miracle. C'est de cette même confiance que nous devons être animés toutes les fois que nous nous présentons devant notre libérateur. Nous devons tout attendre de sa miséricorde, puisqu'il est aussi puissant que nous sommes faibles. Quand donc le Seigneur pas»
sera près de nous, soit par une inspiration secrète, soit par une prédication touchante, soit par un exemple édifiant qui nous émeut, soit pai toute autre manière, allons à lui, exprimons-lui nos désirs par une prière simple, mais brûlante comme celle de l'aveugle de Jéricho.
Et ceux qui allaient devant le reprenaient et lui disaient de se taire ; mais il criait encore beaucoup plus fort : « Fils de David, ayez pitié de moi ! » Dès qu'on veut se donner sincèrement au Seigneur, il faut s'attendre à bien des contradictions de la part des hommes lâches qui ne manquent pas de s'opposer à notre dessein et d'y former des obstacles ; mais ne perdons pas courage, dit saint Augustin, si nous persévérons, ces mêmes chrétiens qui nous blâmaient d'abord nous approuveront dans la suite. Ce peuple qui reprenait le pauvre aveugle en lui imposant silence, va tout à l'heure entonner un cantique de joie et de reconnaissance à l'occasion de sa guérison. Ainsi, mes frères, malgré les difficultés qui nous environnent et les tentations qui nous assiègent, prions, prions beaucoup. Plus les obstacles grandissent, plus aussi doivent grandir nos efforts. Alors notre prière ira jusqu'au cœur de Jésus qui fera pour nous ce qu'il a fait pour l'aveugle.
Alors Jésus s'arrêta et commanda qu'on le lui amenât, et s' étant approché, Jésus lui demanda : « Que voulez-vous que je vous fasse ? » L'aveugle répondit : « Seigneur, faites que je voie ; et à l'ins««
tant même il vit. Voilà l'efficacité de la prière qui émane d'un cœur bien disposé. L'aveugle ne demande qu'une chose, celle qu'il a le plus à cœur et qui lui semble plus importante que toutes les autres. Faisons comme lui et disons comme lui : « Seigneur, faites que je voie le néant, la folie de tous ces vains plaisirs, ces faux honneurs, ces éphémères richesses dont j'ai été jusqu'à présent si engoué ; que je voie toute la profondeur de l'abîme où je me suis volontairement précipité ; que je voie l'épouvantable danger où m'ont conduit mes crimes ; que je voie les douceurs attachées à votre service; que je voie la félicité que vous me destinez, si je reviens à vous avec sincérité. » Et le Seigneur nous dira aussi : « Votre foi vous a sauvé, et une lumière divine illuminera votre âme. »
Chrétiens, lorsque votre prière aura été exaucée, n'aurez-vous plus rien à faire? Vous aurez à vous joindre à la foule pour glorifier le Seigneur et lui offrir les accents de votre reconnaissance ; vous vous attacherez comme l'aveugle de Jéricho à votre divin bienfaiteur ; vous marcherez sur ses traces au chemin de la vertu et s'il le faut au sentier du sacrifice ; et ce bon Maître, après avoir été notre modèle, sera notre récompense. Amen
nOMUXICALES D'UN CURE DE CAMPAGNE
El LE MEME DIMANCHE