AVEUGLEMENT SPIRITUEL
Les Pères de l'Eglise ont va dans l'aveugle assis le long des chemins, demandant l'aumône, le symbole de l'aveuglement spirituel où le péché plonge les hommes : état déplorable où les vives lumières de la religion ne frappent plus l'intelligence ; où les vérités terribles qu'elle enseigne: une mort certaine, un jugement rigoureux, un supplice sans fin, ne font plus aucune impression ; où les dogmes les plus consolants n'excitent plus aucune émotion, aucun sentiment. Ces hommes rebelles à la lumière sont comme l'aveugle au milieu de la nature. Environnés de ses merveilles, ils n'en jouissent pas. Leur âme, fermée comme ses yeux, est devenue de même insensible, ne reçoit plus aucune impression, ni de confiance, ni d'espoir, ni de crainte, ni d'amour. Tels que ce malheureux forcé de rester assis et de demander l'aumône sur le bord du chemin, ils sont
dans l'impuissance de rien faire d'utile ; et réduits à l'inaction, ils le sont aussi à la pauvreté, sans vertus, sans bonnes œuvres, sans aucun mérite. La charité de l'Eglise qui leur accorde le secours de ses exhortations et de ses prières, est tout ce qu'il leur reste.
Mais parmi tant de malheureux traits de conformité entre l'aveugle de Jéricho et l'aveugle spirituel, il y a une différence bien plus lamentable encore. Notre aveugle connaissait son malheur et faisait tout ce qu'il pouvait pour être guéri, tandis que la plupart des pécheurs croient avoir de bons yeux et au lieu de vouloir guérir de leur aveuglement, ils aiment leur triste état, et repoussent les remèdes qui pourraient les guérir. Réfléchissons quelques instants sur les caractères et les remèdes de la plaie morale de ces âmes malheureuses.
Caractères de l'aveuglement spirituel.
Gomme Jésus-Christ approchait de Jéricho, il rencontra un aveugle assis sur le bord du chemin où il demandait l'aumône : Cœcus quidarp sedebat juxta viam mendicans. Pour comprendre l'espèce cfe cécité dont/sont frappés les pécheurs figurés par l'aveugle
de Jéricho, vous n'ayez qu'à regarder autour de vous. — N'avez-vous pas été parfois épouvantés de l'insensibilité de certains hommes pour les intérêts de leur éternité ? Cette religion, qui a converti le monde par la sublimité de ses dogmes, n'est pour eux qu'un amas de grossières rêveries. Cette morale, qui a ramené sur la terre le règne de la vertu, n'est à leurs yeux que fanatisme ou superstition. Les exemples les plus héroïques de vertu, au lieu d'exciter en eux un sentiment d'admiration, ne provoquent qu'une dédaigneuse pitié. Les exhortations les plus touchantes éveillent leur curiosité sans rien dire à leur esprit ou à leur cœur. Ils commettent crime sur crime, ils violent les plus saints engagements, ils jouent avec le blasphème, et ils sont tranquilles ; ils laissent de côté les devoirs que tout être raisonnable doit à son auteur ; ils foulent aux pieds les lois de l'Eglise, auxquelles tout chrétien doit être soumis ; ils affichent le scandale et l'irréligion, et ils se croient irréprochables. Quel mal faisons-nous? disent-ils. A qui faisons-nous tort? Notre conduite n'est pas plus mauvaise que celle des autres ! Ils vivent donc sans remords, ils meurent sans inquiétude, et ils vont tomber entre les mains vengeresses d'un Dieu qu'ils ont méconnu ; peut-il y avoir un état plus épouvantable aux yeux de la raison comme aux yeux de la foi ?
L'aveugle de Jéricho demandait aux passants pour soutenir sa triste existence, une aumône souvent refusée: Mendie ans. C'est le deuxième caractère de
l'aveuglement spirituel. Au sein de cette Eglise catholique dépositaire des vérités éternelles, au milieu de ces torrents de lumière dont le christianisme a inondé le monde, au milieu de tant de moyens de trouver le repos de l'esprit et la paix du cœur, ceux qui en sont atteints mendient ! Ils demandent à la raison des lumières qu'elle n'a pas ; à la sagesse humaine, la vérité qu'elle ne saurait donner ; à la volupté, des joies que la volupté ignore ; au monde, un bonheur que le monde ne connaît pas.
Dans le besoin de jouissances qui les tourmente, ces affamés spirituels tendent la main à toutes les passions, à tous les plaisirs ; chaque passion, chaque plaisir dépose son aumône, mais ce n'est qu'une aumône ; elle peut bien suffire pour soulager, ou plutôt pour distraire le cœur, un instant, mais ce n'est pas assez pour satisfaire le besoin qui le dévore ; il reste donc affamé et voit renaître à chaque instant et ses besoins et ses souffrances. 11 est toujours mendiant: Mendicans,
L'aveugle de Jéricho était assis près de la route : Sedebat secus viam. C'est le dernier trait qui caractérise les aveugles spirituels. Ils sont près du sentier qui conduit à la vérité, à la vertu, à la vie et ils ne veulent pas y entrer. Méditez cette expression qui renferme un sens si profond et si vrai : Sedebat, il était assis. On ne dit pas qu'il fût debout et prêt à marcher; mais il était assis, il se tenait là dans un repos stupide, insouciant à tout ce qui se passait
autour de lui : Sedebat. Cette expression laisse suffisamment entendre qu'il se complaisait dans sa malneureuse insouciance, qu'il s'y croyait heureux et qu'il préférait un indigne repos à un effort généreux qui eût pu le remettre dans le droit chemin. Voilà l'image trop vraie de ce qui se passe dans le cœur des pécheurs dont il est ici question; ils sont hors de la voie qui conduit au salut; n'essayez pas de les y faire rentrer. Il leur faudrait, pour cela, se donner du mouvement, s'instruire de leurs devoirs, résister à leurs passions, faire au moins quelques efforts, mais ils aiment avant tout leur repos, et rien ne peut les déterminer à en sortir. Ainsi la privation de toute vérité, cœcus, le dénûment de toute bonne œuvre, mendicans, l'insouciance pour le salut, sedebat, tels sont les caractères de cette maladie terrible, de cette plaie morale qu'on appelle l'aveuglement spirituel. Voyons comment on peut en guérir.
Pour guérir l'aveuglement spirituel, la première chose que doit faire celui qui en est atteint est de s'instruire de sa religion, d'exposer ses incertitudes et ses doutes à ceux qui peuvent les résoudre. En entendant le bruit que faisait autour de lui la foule dont Jésus-Christ était environné, l'aveugla s'informe de ce qui se passe : Interrogavit quid esset. Cette noix-
velle est pour son âme un rayon d'espéraDce. II a entendu parler de Jésus, de son pouvoir, de sa bonté, de sa tendre compassion pour les malheureux, il sait qu'il a guéri d'autres aveugles, et même un aveugle de naissance. Il se gardera bien de négliger une rencontre si favorable pour lui demander sa guérison.
Eh bien ! Jésus-Christ passe encore tous les jours près de vous, et vous négligez, vous refusez même positivement d'en profiter. Le christianisme passe près de vous avec ses lois, ses dogmes, ses bienfaits, ses menaces, ses promesses ; cette multitude qui se rend dans nos temples vous invite par son exemple à l'y suivre. Ce temps favorable de l'Avent ou du Carême vous appelle à des prédications salutaires. Cette retraite, cette mission, ce Jubilé qui vont s'ouvrir, vous présentent de saints exercices. C'est Jésus- Christ qui s'offre à vous sous toutes les formes, qui cherche par divers moyens à vous attirer à sa suite. Il passe même dans vous. Ces remords, ces inspirations, ces pieux mouvements que vous éprouvez, toutes les grâces en un mot que vous recevez, sont autant de passages de Jésus-Christ; avez-vous fait quelques démarches pour profiter de ces précieuses occasions? Avez-vous travaillé à mériter les biens qu'il vous promet et à éviter les maux dont il vous menace? Certes, une éternité heureuse ou malheureuse vaut bien la peine que vous vous en inquiétiez. L'indiffét-ence ici ne saurait se justifier que par la folie.
La deuxième chose à faire pour guérir l'aveuglement spirituel, c'est de prier. La foi est un don de Dieu; ce don, nous le recevons tous dans le baptême, voilà ce qui explique la facilité avec laquelle on croit les plus hauts mystères dans l'âge innocent, et tant que l'on conserve la pureté du cœur. Mais quand, par des lectures funestes, par des conversations coupables, par des doutes volontaires, par les égarements des passions, nous avons chassé l'esprit de foi de notre intelligence, nous ne pouvons le rappeler que par des prières ardentes : Clamavit, miserere mei. Vous dites : « Je voudrais bien avoir la foi. » — Avez-vous crié pour l'obtenir? Ne dirait-on pas que vous faites une grâce au bon Dieu quand vous voulez bien lui demander la foi. Méditez donc cette prière de l'aveugle implorant sa guéiison, tâchez d'en imiter la ferveur : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David! » Voyez comme il sent son mal, comme il désire sa guérison, comme il persévère dans sa prière ; ceux qui allaient devant s'efforçaient de lui imposer silence, mais sans se déconcerter de leurs duretés, il criait encore plus fort : — Imitez-le. Du moment qH3 vous voudrez être à Dieu, le monde vous blâmera, les préjugés, les habitudes, les passions, s'efforceront de vous détourner de la prière; restez-y fidèle, votre guérison, votre salut sont attachés à votre persévérance (1).
Jésus s'arrête : S tans Jésus. Miraculeux effet d'une
(i) Tiré en partie de l'abbé Larfeuil.
humble supplication animée par la confiance ! Elle arrête le Tout Puissant, désarme son bras, nous ouvre son cœur. Mondains aveugles, n'adresserezvous pas aussi votre demande à Jésus-Christ? Ignorezvous sa puissance et son inclination à faire du bien? N'entendez-vous pas le bruit de cette multitude qui va l'adorer dans ses sanctuaires? Interrogez au moins, cherchez à savoir ce que c'est. On vous répondra : « C'est le Sauveur qui passe; c'est votre Dieu qui vous offre le pardon, la paix, une éternelle félicité; c'est une occasion de salut qui s'en va; reviendra-t-elle jamais? Qu'allez-vous faire? »
Jésus commande qu'on lui amène l'aveugle. « Levez-vous ! » vient-on lui dire, « il vous appelle ». 0 surprise agréable ! ô joie de l'espérance pour cet infortuné! il traverse la foule, le cœur agité... Le voilà en présence du suprême Consolateur : « Quid tibi vis faciam? » lui dit ce bon Maître. « Parlez, que désirez-vous que je vous fasse? » « O Fils de Dieu, mettez-vous donc aussi votre puissance, mettez-vous tous vos trésors à la discrétion d'un pauvre aveugle que tout le monde abandonne ? » « Oui, je suis prêt à lui accorder ce qu'il voudra. » Que va-t-il demander? Qu'auriez-vous demandé à sa place? A quoi lui serviraient tous les biens tant qu'il sera privé de la lumière? Pour un aveugle, y a-t-il un plus grand bien que devoir? « Domine, ut videam. » Jésus lui dit: « Votre foi vous a sauvé. » Au même instant l'aveugle voit. Rempli de joie il loue le Seigneur et se met à la suite du Fils de Dieu. Ainsi, pour être comblé des l* 14
dons du Sauveur, il suffît de s'approcher de lui et de le prier avec foi. Languirons-nous plus longtemps dans nos infirmités spirituelles, ayant un moyen si facile d'en être délivrés? Convaincus de nos misères, jetons des cris vers le Ciel, et malgré l'opposition de ceux qui veulent nous imposer silence et nous détourner de nos devoirs, continuons de prier, et Jésus nous dira aussi : « Mon fils, votre foi vous a sauvé. » Dès ce moment nous le suivrons avec fidélité et nous aurons le bonheur de régner un jour avec lui dans le ciel. Amen.