I» DIMANCHE DE CARÊME
ÉVANGILE
Et ce temps-là, Jésus fut conduit par l'Esprit- Saint ians le désert, pour y être tenté par le démon; et lorsqu'il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Alors le tentateur s'approchant, lui dit : « Si vous êtes le Fils de Dieu, commandez que ces pierres se changent en pain. » Mais Jésus lui répondit : « Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Le démon alors le transporta dans fia ville sainte, et l'ayant placé sur le haut du temple, jil lui dit : « Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous 'en bas ; car il est écrit : il a commandé à ses anges d'avoir soin de vous, et ils vous porteront entre leurs mains, de peur que votre pied ne heurte contre quelque pierre. » Jésus lui répondit : « Il est encore écrit : « Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu, n Le démon le transporta ensuite sur une montagne très élevée ; et, de là, lui montrant tous les royaumes du monde avec toute leur gloire, il lui dit:
« Je vous donnerai toutes ces choses, si, en vous pro>ternant, vous m'adorez. » Mais Jésus lui dit : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul. » Alors le démon le laissa/et aussitôt les anges s'approchèrent et le servirent.
HOMÉLIE
Le divin Sauveur venait de donner au monde une leçon d'humilité et de pénitence, en voulant recevoir le baptême des mains de Jean-Baptiste, son précurseur, lorsqu'il fut conduit par l'Esprit- Saint dans le désert. C'est dans cette profonde solitude, où il passa quarante jours et quarante nuits qu'il se prépara par la prière, la pénitence et la mortification, aux attaques qu'il devait bientôt subir et à la prédication de l'Évangile qu'il crevait commencer bientôt.
Ce grand Modèle des chrétiens, sachant que la tentation ou l'épreuve est la loi commune de l'humanité, a voulu subir lui-même cette loi générale pour nous mieux montrer comment nous devons nous préparer à la tentation et nous en assurer le triomphe. « Ce n'est point, nous dit-il par sa conduite, en allant imprudemment au-devant d'un ennemi qui a juré notre perte, mais en fuyant le monde dont il se sert pour nous conduire à la perdition. » Écoutons l'historien sacré : « Jésus fut conduit par l'Esprit-Saint dans le désert pour y être tenté par le démon. » Ces premières paroles de notre
évangile nous apprennent qu'au lieu d'aller affronter la tentation, Jésus a attendu que la tentation vmt l'attaquer. C'est ainsi que nous devons agir nousmêmes en nous éloignant des occasions dangereuses et en recourant à la mortification . Il jeûne quarante jours et quarante nuits. N'espérons pas, sans ces précautions, éviter les pièges de l'ennemi. Les saints n'ont pas employé d'autres moyens. Si Jésus vient encore au désert pour s'y préparer d'une manière prochaine au ministère évangélique, c'est pour nous dire que c'est dans la retraite que nous devons nous préparer aux grandes choses et aux grands devoirs que chacun est appelé à remplir. Et si nous n'avons pas, mes frères, une grande mission à remplir icibas, tous nous avons à subir des tentations plus ou moins terribles, plus ou moins fréquentes. Gomment y résisterons-nous avec notre faiblesse native? En nous y préparant dans le recueillement et dans la retraite comme Notre-Seigneur, qui nous donne aujourd'hui un si touchant exemple.
« Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim ensuite. » Il est une sorte de démon qu'on ne chasse que par le jeûne et la prière. Voilà les armes du chrétien dans ces grandes luttes de l'âme qu'il est appelé à soutenir tous les jours. Pour que l'âme soit forte, il faut que le corps soit affaibli. « Lorsqup je suis faible, dit l'Apôtre, c est alors que je guis fort! car la vertu se perfectionne dans la faiblesse. » Puis il ajoute : « Je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres
je ne devienne réprouvé moi-même. » Tons les saints à son exemple se sont fait un devoir de dompter leurs corps rebelles, non seulement par le jeûne, mais par les austérités les plus rigoureuses. Or, si les saints n'ont pas cru triompher de cet ennemi domestique sans le mortifier, nous qui ne sommes que de faibles et malheureux pécheurs, pouvonsnous espérer de le vaincre en le ménageant et en le flattant? Non, mes frères, il n'y a que la mortification qui pui-se nous rendre victorieux des violents assauts qu'il ne cesse de nous livrer; et c'est pour nous faire pratiquer cette mortification que l'Église nous fait une obligation de jeûner pendant toute la sainte quarantaine que nous venons de commencer. Faites-vous donc un devoir d'observer cette loi qui oblige tous les chrétiens ; ou si les pénibles travaux qui sont attachés à votre état vous rendent le ji une impraticable, suppléez à cet exercice de mortification en vous privant autant que vous le pourrez de tout ce qui peut flatter la sensualité de ce corps rebelle, qui s'élève sans cesse contre l'esprit et qui devient pour nous un tyran, lorsque nous n'avons pas soin de le traiter en esclave. Jésus-Christ n'avait rien à craindre du sien, et s'il l'a mortifié par le jeûne, ce n'e^t que pour nous donner l'exemple de la mortification. Ne serions-nous pas entièrement inexcusables, si nous refusions de l'imiter?
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, ce divin Sauveur eut faim, et le tentateur s' approchant, lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, dites que ces pierres
deviennent des pains. Le Sauveur ne raisonne pas avec l'ennemi, il n'entame pas d'arguments pour combattre la fausseté de sa proposition. Sans contenter sa vaine curiosité, il lui répond : L'hom%ie ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Vous voyez le langage que le démon tient à Jésus- Christ. Il est des tentations du cœur qui nous attaquent en flattant notre inclination, et qui nous portent, par de légers commencements aux plus grands désordres... Notre-Seigneur, au bout de quarante jours, ayant voulu éprouver la faim, le démon pour le tenter se présente à lui sous une forme humaine; le voyant épuisé, il lui propose un moyen pour remédier à ses besoins. Vous sourirez, lui dit-il, et cet aride désert ne vous offre rien; mais vous savez ce que Dieu peut, vous savez ce que vous êtes; si vous êtes le Fils de Dieu, commandez que ces pierres deviennent des pains. C'est ainsi que le démon profilant de notre situation, de nos faiblesses et de nos besoins, examinant notre tempérament, notre humeur, notre penchant, notre passion dominante, nous excite à nous satisfaire. C'est par le prétexte du besoin et de la faim qu'il engage souvent les pauvres à usurper ce qui ne leur appartient pas, et à changer en pain ce qu'ils volent aux autres. C'est par la vanité et les désirs de plaire qu'il conduit cette jeune personne au milieu du monde et qu'il parvient à la dépraver. C'est par de légères négligences dans l'accomplissement de nos devoirs qu'il nous conduit aux plus
graves prévarications et nous fait arriver à l'iniquité.. C'est donc au premier pas, comme Jésus-Christ, qu'il faut arrêter l'ennemi de notre âme. C'est au début de la tentation qu'il faut répondre : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
L'Esprit de ténèbres ne se lasse point d'attaquer notre divin Maître. N'ayant pu le prendre par les tentations physiques, il a recours à celles de l'esprit qui flattent l'orgueil et conduisent à l'erreur et à la présomption. Le démon le prit alors et le transporta dans la Cité sainte et le mettant sur le haut du temple, il lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas; car il a recommandé à ses anges de prendre soin de vous, et ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez le pied contre quelque pierre.
Le démon, déconcerté par la sage réponse que Jésus vient de lui faire, essaie de le saisir par l'orgueil, la vaine gloire, la présomption. L'orgueil peut avoir plusieurs objets et le démon choisit pour nous tenter celui qui est le plus analogue à notre nature. Il nous présente, selon nos dispositions, l'orgueil de la naissance, l'orgueil des dignités, l'orgueil du pouvoir, l'orgueil de la considération, l'orgueil des richesses, l'orgueil de la beauté, l'orgueil des connaissances, l'orgueil des talents et jusqu'à l'orgueil de la vertu et de la piété qui n'est ni le moins commun, ni le moins dangereux. C'est par ce genre d'orgueil qu'il attaque le Sauveur. Voilà pourquoi il l'emporte au plus haut du temple et l'engage à se
jeter de haut en bas afin qu'en ne recevant aucun mal de sa chute, le monde croie qu'il est véritablement le Fils de Dieu et qu'il deviendra pour le peuple un sujet d'admiration. Voilà la tentation de l'honneur et le chatouillement de la vaine gloire. Mais que fait Jésus? Il le confond par une réponse qui renferme pour nous une profonde instruction : Il lui rappelle la défense de tenter Dieu; et ce serait le tenter que d'exiger de lui un miracle pour se conserver la vie. Ce n'est point par des miracles que Dieu veut nous conduire au salut ; il a établi un ordre de choses général et son intention est que nous le suivions. Regardons comme des tentations du démon ces idées qui quelquefois nous poussent à nous jeter dans des voies extraordinaires. C'est nous éloigner du but, que de nous écarter de la route où Dieu nous a placés. Nous sommes assurés des secours divins tant que nous la suivons avec simplicité; mais Dieu ne nous doit plus rien dès que nous en sortons pour suivre celles qui flattent notre orgueil. La voie commune de l'humilité, de l'obéissance aux supérieurs, de la fuite des occasions, voilà celle qui nous est tracée et que nous ne pouvons quitter sans danger. Le démon présente souvent à ceux qui ont fait quelques progrès dans la piété la même tentation qu'à Jésus-Christ. Il leur dit : Jetez-vous dans ce précipice ; ne craignez rien, votre vertu est assez affermie; les anges eux-mêmes viendront, s'il le faut, à votre secours : entretenez hardiment cette liaison qui ferait pécher un autre; voyez librement cette
personne; allez sans inquiétude dans telles et telles sociétés, où périraient des âmes moins profondément enracinées dans la vertu ; la vôtre ne fera que s'épurer : Dieu que vous servez si fidèlement, vous y assistera de ses grâces.
D'autres fois, au lieu de vous dire : Jetez-vous en bas, il nous invitera à monter au-dessus du pinacle, de chercher la gloire, de briguer tes honneurs, les emplois, et lorsqu'il nous aura montré les ressorts à faire jouer pour y parvenir et nous mettre en mesure de satisfaire notre orgueil, il nous fera regarder avec dédain et mépris ceux qui sont au-dessous de nous. C'est ainsi qu'il nous perdra par l'orgueil et la vaine gloire.
D'autres fois, pour nous faire perdre le mérite de nos meilleures actions, il nous fera agir en vue des louanges et des applaudissements des témoins de nos bonnes œuvres; c'est ainsi que nous perdons le mérite de nos jeûnes, de nos aumônes et de nos prières. Que devons-nous faire pour résister sûrement à ces séductions. Nous devons répondre hautement avec Jésus-Christ : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.
Alors le démon sans se déconcerter, le transporte sur une haute montagne où il étale à ses yeux tout ce que le monde a de plus séduisant. Il lui en fait voir la grandeur et la gloire : Tout cela m'appartient, lui dit-il, je suis le maître d'en disposer, et je vais vous le livrer à vous-même si vous voulez m'adorer : Si cadens adoraveris me. Quel blasphème horrible I
HOMÉLIES ET INSTRUCTIONS PRATIQUES 25i
quelle imposture! quelle perfidie! quelle proposition! Se substituer à Dieu, être adoré... Voilà ce qu'il demande à tout homme qu'il porte au mal, et pour le gagner il a recours à de vains fantômes, à de chimériques promesses, à de trompeuses illusions; il séduit son imagination et trouble ses sens. Cet imposteur promet ce qu'il n'a pas. Il montre les objets les plus agréables : Ostendit omnia régna mundi. 11 les promet : hœc omnia tibi dabo; mais avant de les donner il veut qu'on se prosterne devant lui pour l'adorer : Si cadens adoraveris me; c'est-à-dire qu'il veut se rendre le souverain des cœurs, pour être le maître de refuser ensuite ce qu'il promet et qu'il ne peut nullement donner: et c'est cependant par ce& illusions grossières qu'il séduit encore aujourd'hui tant de chrétiens : car combien n'en voyons-nous pas qui, sur les vaines espérances qu'il leur donne de leur faire part des biens et des grandeurs do siècle, commencent d'abord par se donner à lui, et par se prosterner devant lui pour l'adorer, sans que l'exemple de tous ceux qu'il a séduits, soit capable de les détromper : Enfants des hommes, jusques à quand vos cœurs seront-ils endurcis ? Pourquoi aimezvous tant la vanité, et d'où vient que vous cherchez le mensonge? Voyez-vous, de bonne foi, que ceux qui se rendent les esclaves du démon, en soient plus heureux et plus fortunés : cet ambitieux se prosterne devant lui depuis tant d'années, en est-il plus élevé? Cet avare, le reconnaît pour son dieu, en est-il plus riche?
A peine le divin Sauveur eut-il entendu la proposition sacrilège qu'osa lui faire cet esprit imposteur, en l'invitant à l'adorer et à se prosterner devant lui, qu'il lui répondit avec un ton de mépris et d'indignation : Retire-toi, Satan, car il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul. Voilà la maxime qui doit nous servir de règle. Il n'y a qu'un seul maître qu'on doive adorer et servir. Ce maître est Dieu; et c'est Dieu seul que j'adorerai et servirai.
En opposant ces résolutions et ces sentiments religieux aux suggestions impies de l'esprit tentateur, vous le confondrez, vous le mettrez en fuite; et vous verre? comme Jésus-Christ les douceurs delà paix remplacer la peine du combat; car, après Ja dernière réponse de ce Dieu Sauveur, le démon le laissa, aussitôt les anges s'approchèrent de lui et le servirent. Voilà le dénouement de la tentation du Sauveur. L'angedéchu se retire, honteux, couvert de coiiiu.sion. Les anges du ciel se pré>entent et servent au Sauveur la suave nourriture qui dissipera sa faim. Gracieuse image de ce qui aura lieu pour nous, mes frères, si nous combattons saintement les combats du Seigneur. Le démon un jour cessera de nous poursuivre, il se retirera définitivement, il ne pourra plus rien pour notre perte... Et les anges qui nous aufont protégés pendant la vie, s'approcheront de nous à la dernière heure, ils viendront nous servir les dernières consolations que le chrétien espère ici-bas. ils viendront prendre notre âme pour la porter
aux célestes demeures de la radieuse éternité; Amen.
POUR LE MÊME DIMANCHE
Les Tentations, voir le Missionnaire de la campagne, tome Ier, page 200.