‹ Dominicales du curé de campagneChapitre 29 sur 42 · II« DIMANCHE DE CARÊME · texte numérisé non relu

II« DIMANCHE DE CARÊME

EVANGILE

En ce temps-là, Jésus prit Pierre, Jacques et Jean son t r ère, et les conduisit sur une haute montagne, à l'écart. Et il fut transfiguré devant eux ; sa face resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blanc^ comme la neige. Et voilà que Moïse et Élie leur apparurent, s'entretenant avec lui. Or prenant la parole, Pierre dit à Jésus : Seigneur, il nous est bon d'être ici; si vous voulez, faisons trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et l'autre pour Elie. Il parlait encore lorsqu'une muée lumineuse les couvrit.

Et voici une voix de la nuée disant : Celui-ci est mon Fils bien aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le. Or, les disciples en entendant cela, tombèrent sur leur face et furent saisis d'une frayeur extrême. Mais Jésus s'approcha et les toucha , et il leur dit : Levez-vous et ne craignez point. Alors levant les yeux, ils ne virent plus personne, si ce n'est Jésus seul. Et comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur commanda disait ; Ne parlez

à personne de cette vision jusqu'à ce que le Fils de l'homme ressuscite d'entre les morts.

HOMÉLIE

Mes Frères,

On regarde communément la transfiguration de Nôtre-Seigneur comme un miracle, et comme un miracle éclatant; et néanmoins il n'en est rien. Plus le divin Sauveur se montre avec splendeur et majesté, plus il se rapproche de son état naturel. Le véritable miracle, le miracle permanent est qu'il cache à nos regards pendant trente-trois ans la gloire dont il est naturellement revêtu. Il ne faut que des yeux pour voir un Dieu sur le Thabor, il faut la foi pour le reconnaître dans tout le reste de sa vie. Sa transfiguration satisfait la raison; son état ordinaire la confond.

Pourquoi Jésus-Christ s'est-il transfiguré en présence de ses Apôtres? Pour fortifier leur foi et la nôtre. Il voulait prémunir les uns et les autres contre le scandale de sa Passion et de sa mort. Nous devions le voir noyé dans un océan d'opprobres et de douleurs : il se montre auparavant tout rayonnant de lumière et de gloire afin que la splendeur de son premier état balance dans notre esprit l'ignominie du second, et que le voyant humilié, après l'avoir vu glorifié, nous soyons persuadé5» qu'il ne souffre que parce qu'il le veut.

Jésus-Christ n'admet pas tous ses apôtres au spectacle de sa transfiguration. Il fait un choix des plus dignes, nous apprenant ainsi que les grâces qui sortent de l'ordre commun ne sont le partage que de quelques âmes privilégiées.

Tandis que le Sauveur montrait aux trois apôtres bien-aimés un rayon de sa gloire, Moïse et Élie se trouvèrent au milieu d'eux et s'entretenaient avec le divin Maître. De quoi parlaient-ils ? Saint Luc nous le dit : Dicebant encessum ejus, quem completurus erut in Jérusalem : il parlait de l'excès de son amour qu'i. allait accomplir en mourant à Jérusalem. Oui, c'estde samortquele Sauveur s'entretient avec Moïse et Elie. Comme elle était le bot de sa mission, elle était l'objet de toutes ses pensées. Sa mort si cruelle, si humiliante est encore ce qui l'occupe au sein même de la gloire dont il est revêtu. Quelle différence cependant entre Jésus sur le Thabor, et Jésus sur le Calvaire. Aujourd'hui il apparaît environné de majesté, plus tard on le verra couvert de blessures, semblable à un ver de terre; sur le Thabor retentit la voix du Père Eternel qui le proclame son Fils bienaimé, sur le Calvaire le Fils criera avec douleur : Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné? Aujourd'hui, assisté par les deux plus grands personnages de la* Loi, il reçoit leurs adorations, alors il sera exposé entre deux larrons, aux rires et aux outrages de la multitude. En ce jour les apôtres voudraient ne jamais plus se séparer de lui, plus tard ils l'abandonneront honteusement, et Pierre qui aujour-

d'hui est le premier à manifester son désir de rester avec lui, alors sera le premier à le renier. Pourquoi, mes frères, Notre -Seigneur rapproche- t-il deux choses aussi disparates? C'est pour nous rappeler que l'ignominie et la gloire, les souffrances et la joie sont unies comme le principe et la conséquence , et que les unes mènent nécessairement aux autres.

Vous vous êtes peut-être demandé pourquoi Notre- Seigneur fait apparaître Moïse et Eliedans la scène de la transfiguration? C'est parce que ces deux saints et illustres personnages représentent et rappellent les deux grands faits qui ont préparé la venue du Messie: la loi et la prophétie. Jésus-Christ est le terme- de l'une et de l'autre : c'était pour préparer le peuple juif à le recevoir que la loi avait été donnée, c'était pour l'annoncer que les prophètes avaient parlé. Tout «hez les Juifs était figure ; tout avait rapport à Jésus- Christ : préceptes, promesses, cérémonies, sacrifices, sacerdoce, personnages même, patriarches, justes, prophètes, tout avait pour objet de le figurer et de le promettre. Jésus-Christ expirant sur la croix, toutes les figures sont réalisées, tous les oracles sont accomplis, la loi ancienne cesse et la nouvelle commence. Moïse et Elie sur le Thabor reconnaissent que leur rôle est fini, et qu'avec Jésus va commen cer pour le monde une ère nouvelle.

Frappés de l'admirable spectacle qui s'offre à leurs yeux les apôtres sont ravis d'un bonheur ineffable. Pierre ne peut s'empêcher de l'exprimer avec sa vivacité ordinaire : « Seigneur, dit-il, nous sommes bien

ici, faisons-y trois tentes.» Oui, c'est là, c'est au sein de la gloire que l'on est bien. Ce n'est même que là que se trouve le vrai bonheur. Tous ces faux biens de la terre dans lesquels nous cherchons la félicité ne donnent que des plaisirs toujours mêlés de peine, souvent accompagnés de soucis, presque toujours suivis de regrets. Le bonheur n'appartient pas à ce monde. Dieu l'a placé au delà des limites de la vie. Il nous est promis ; il ne nous est pas encore accordé; nous n'en jouirons qu'à condition de le mériter; nous pouvons le poursuivre pendant la vie, mais nous ne l'atteindrons qu'après la mort. En ce moment, notre âme, dégagée du poids du corps, se trouvera soudainement en présence de Jésus-Christ rayonnant d'une gloire plus éclatante encore que celle du Thabor, environné non seulement de Moïse et d'Eiie, mais de tous les saints de l'ancienne et de la nouvelle loi, et prononçant sur elle son irrévocable arrêt. Quelle sera cette sentence? Il ne tient qu'à nous de la préparer. Notre sort est entre nos mains ; nous sommes les maîtres de nos destinées éternelles. Travaillons à les rendre heureuses tant que les temps et les moyens nous en sont donnés.

Saint Pierre parlait encore, lorsqu'une nuée lumineuse les enveloppa. Et en même temps une voix venant de la nue disait : C'est là mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances ; écoutez-le.

Nous trouvons ici deux choses : un témoignage éclatant rendu à Jésus-Christ par son Père en présence des représentants de la loi ancienne et de la

loi nouvelle, et un précepte de l'écouter. Dieu rappelle ce qu'il avait déjà fait entendre sur les bords du Jourdain 2t reconnaît hautement Jésus-Christ pour son Fils. Il confirme ainsi le dogme sacré, rejeté avec dédain par l'incrédulité, combattu avec fureur par diverses hérésies, que Jésus-Christ est la seconde personne de la Sainte Trinité, engendrée dans l'éternité, née dans le temps; Dieu comme son Père, homme comme nous.

Et ce Fils bien-aimé, Dieu le Père nous commande de l'écouter. Ce commandement fait aux Apôtres doit retentir dans tous les pays et dans tous les temps :il oblige tout homme venant en ce monde.

Or, Jésus-Christ nous parle d'abord par son Église à laquelle il a confié, avec le dépôt de son enseignement, la prérogative de son infaillibilité. Celui qui vous écoute, dit-il à ses Apôtres m'écoute; celui qui vous méprise, me méprise, et en moi méprise Celui qui m'a envoyé. Nous devons donc écouter l'Église, croire les vérités qu'elle enseigne, rejeter les erreurs qu'elle condamne et suivre les lois qu'elle proclame.

Cette obligation d'écouter l'Église nous fait un devoir de repousser tout enseignement qui serait contraire au sien; de nous prémunir contre toutes les doctrines suspectes de mensonge ou d'immoralité

Jésus-Christ nous parle aussi, et c'est là son organe le plus direct, par le ministère évangélique, c'està-dire par les évoques et les prêtres ; mais ces repré-

sentants du divin Maître, comment les écoutons-nous? Nous rendons-nous avec assiduité à leurs salutaires prédications? Et lorsque nous y assistons, quel est l'esprit que nous y apportons? La parole divine, hélas! trop souvent nous pèse et nous ennuie, et nous n'allons pas l'écouter; trop souvent nous la regardons comme un vrai amusement, et nous n'en retirons aucun profit. Nous ne l'écoutons pas ou nous l'écoulons mal, et à cause de cela nous tournons contre nous ce grand bienfait de Dieu; nous trouvons la mort là où Dieu avait placé la vie.

Jésus-Christ nous parle encore par les saintes pensées, les pieux mouvements qu'il fait naître en nous. Cette horreur naturelle que vous ressentez pour le mal, c'est sa voix qui vous engage à le fuir; ce remords qui trouble votre conscience, c'est sa voix qui vous appelle au repentir; ce désir que vous éprouvez de faire une bonne oeuvre, de résister à une passion, de vaincre une mauvaise habitude, c'est sa voix qui vous pousse au bien, à la vertu; ces mouvements pieux qui attendrissent votre âme, c'est sa voix qui vous presse de l'aimer. Dites donc aujourd'hui comme le prophète : Audiam quid loquatur in me Dominus meus.

Enfin Jésus-Christ nous parle par les événements. Tous ceux qu'il fait passer sous nos yeux sont des leçons. Quand il lance son tonnerre sur les empires, quand il livre les sociétés aux révolutions, il nous montre l'instabilité des choses humaines; quand il renverse les trônes, brise les sceptres, anéantit les

dignités, déchire les titres, il nous enseigne le néant des grandeurs terrestres; quand il arrête l'impie, le libertin, le riche avare, le mondain au milieu de leurs triomphes, il nous donne un exemple de sa rigoureuse justice. Par les prospérités honnêtes, il nous excite à la reconnaissance; par les adversités, a l'humiliation et à la prière. La rencontre d'un pauvre nous prêche l'aumône, celle d'une croix la mortification; un convoi funèbre nous dit que la mort est à nos portes. Dans l'intérieur de nos maisons, sur les places publiques, dans la solitude, Jésus-Christ nous parle. Écoutez-le, chrétiens ; n'endurcissez pas vos cœurs, mais soyez dociles à sa voix : Hodiè si vocern Domini audieritis, nolite obdurare tarda vestra.

Mais ne nous contentons pas d'écouter notre Maîtr°,; obéissons-lui. Si vous vous contentez, dit saint Jacques, d'écouter la parole de Dieu sans la mettre en pratique, vous vous faites la plus dangereuse illusion : Estote autcm factures verbi, et non auditores tanlum, fallentes vosmetipsos. Celui qui se contente de l'entendre sans la suivre, ressemble à l'homme qui regarde rapidement son visage dans un miroir, il passe, et aussitôt il a oublié les traits de sa figure; mais celui qui médite sérieusement la loi divine et la traduit dans ses actes, celui-là sera heureux par ses œuvres : Hic beatus in facto suo erit.

Les apôtres en entendant la voix qui venait de la nue furent saisis de frayeur et tombèrent le visage contre terre, mais Jésus les touchant de la main leur

dit : « Levez-vous et ne craignez point. » Il y a une crainte qui est salutaire, qui est le commencement de la sagesse, et cette crainte-là, non seulement le Sauveur ne veut pas nous en débarrasser, mais il désire que nous la conservions, car c'est la crainte d'un fils qui redoute d'offenser son père, ou d'un criminel qui tremble devant la sentence que son juge peut prononcer contre lui. Mais il est une crainte qui est mauvaise : c'est celle qui nous fait redouter les maux de la vie présente, car ces maux sont souvent des grâces de la miséricorde de Dieu et rarement les châtiments de son infaillible justice. Il y a aussi la crainte qui fait éviter le péché simplement à cause de l'enfer qui doit le punir. Cette crainte est purement servile. Devant ces deux craintes-là Jésus-Christ nous dit avec raison : « Ne craignez pas. » Mettons toute notre confiance en Dieu, mes frères, soit pour les choses spirituelles, soit pour les jesoins temporels. Il connaît notre faiblesse, notre misère, et il est tout disposé à nous venir en aide. Disons donc comme le saint roi David : In te, Domine, spe?*avi, non confundûr in œternum. Cette confiance absolue nous méritera d'être transfigurés un jour dans le ciel et de contempler à jamais Celui qui sera le principe de notre gloire. Amen.

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POUR LE MÊME DIMANCHE

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