IJ DIMANCHE DE L'AVENT
ÉVANGILE
En ce temps-là, Jean, ayant appris dans sa prison les œuvres de Jésus-Christ, envoya vers lui deux de ses disciples avec ces paroles : « Êtes-vous Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre? » Et Jésus leur répondit : « Allez, rapporter à Jean ce que vous avez entendu et vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéri>, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés; et bienheureux celui q*u ne se scandalisera pas de moi. » Comme ils s'en retournaient, Jésus commença à dire de Jean à la multitude : « Qu'êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par lèvent? Mais encore qu'êtes-vous allés voir? Un homme vêtu mollement? M-iis ceux qui sont mollement habillés habitent les palais des rois. Qu'êtes-vous donc allés voir? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu'un prophèle; car c'est de lui qVil est écrit : Voici que j'envoie mon ange devant \olre face , afin qu'il prépare vos voies. » (Mat*., xi. 2-10.)
HOMELIE
Jean -Baptiste était en prison en punition de la sainte liberté avec laquelle il avait osé reprocher à Hérode le double scandale de son adultère et de son inceste. Ce saint personnage a accompli sa mission, il a montré l'Agneau qui porte les péchés du monde ; il ne lui resfee plus qu'à couronner sa vie par le martyre. Il s'y prépare dans son cachot. En attendant, il se préoccupe de l'avenir de ses disciples. Prêt à les quitter, il s'alarme pour eux; il craint qu'après sa mort, ils n'oublient tout ce qu'il leur a dit sur Jésus- Christet qu'ils ne méconnaissent Celui qu'il a cherché à leur faire connaître. C'est pourquoi il députe deux d'entre eux au Sauveur pour leur fournir l'occasion de voir et d'entendre par eux-mêmes toutes les merveilles qui remplissent le pays à son sujet. Il fait demander à Jésus s'il est véritablement le Messie ou si on doit en attendre un autre. Ce n'est pas pour sa propre satisfaction que le Précurseur fait cette question. Lui, qui avait vu l'Esprit de Dieu descendre sur le Sauveur sur les bords du Jourdain; lui qui avait entendu la voix du Père proclamant que Jésus est son Fils bien-aimé, n'avait pas besoin d'autres preuves pour reconnaître l'Envoyé de Dieu; mais il tient à ce que ses disciples soient confirmés dans leur foi par le Sauveur lui-même ; il veut qu'ils s'attachent à lui et devienent ses plus fidèles disciples. Jusque-là ces hommes simples et charnels
n'avaient vu en Jésus qu'un homme ordinaire, une sorte de concurrent de Jean-Baptiste cherchant à faire école. Ils avaient même conçu quelques jalousies contre lui. Ce qui explique les reproches qu'ils lui fai-aient de baptiser comme leur Maître et de ne pas exiger de ses disciples le jeûne et les autres pratiques de la pénitence. Pour guérir ces préventions, Jean les envoie à Jésus-Christ lui-même. Sa voix les instruira, ses miracles les convaincront; en le voyant de plus près ils apprendront à le connaître. C'est là, c'est à l'école de Jésus-Christ que l'on s'instruit, c'est là qu'on acquiert la vraie connaissance de Dieu et de soi-même, la science qui rend saint et fait gagner le paradis.
A la question que lui posent les disciples de son Précurseur, Jésus répond : « Allez rapportera Jean ce que vous avez vu et entendu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l'Évangile est annoncé aux pauvres, et heureux qui ne se scandalisera pas à mon sujet. »
Au témoignage de saint Luc, avant de tenir celangage, le Sauveur fit en présence des disciples de Jean un certain nombre de miracles : il guérit des malades, rendit la vue à plusieurs aveugles et chassa les démons. In ipsâ autem hora multos curavit à languoribus et spiritibus malis, et cœcis mullis donavit visum. 11 connaissait l'intention qu'avait eue Jean en lui députant deux de ses disciples : entrant donc dans cette intention, il lui fait la réponse que lui
seul pouvait faire, il répond en Dieu. Sa manière de les éclairer est de faire briller à leurs yeux quelques rayons de sa divinité. Il ne dit pas qu'il est le Mossie, il le prouve. Que Minos, Numa, Mahomet et cent autres, se vantant d'avoir des communications intimes avec la Divinité, aient voulu être crus sur parole : c'est la prétention de l'imposture. Mais Celui qui est venu pour être la lumière du monde opère ses miracles à la face de toute la terre.
Saint Jeùr* interrogé par les Juifs s'il était le Messie, avait déclaré nositivement qu'il ne l'était pas. A la même question, la réponse de Jésus est de faire voir en sa personne les caractères du Messie. Ce qu'il eût dit, eût pu laisser des doutes, ce qu'il fait n'en permet point. La nature, à qui tout est soumis, l'obéit qu'à son Maître; et pour déroger à ses lois il aut la puissance qui les a faites. C'est pourquoi Jésus n'a pas de preuve plus incontestable à donner de sa mission divine que les merveilles qu'il opère comme en se jouant. Du reste, ce caractère distinctif du Messie a été marqué et prédit par les prophètes : « Dieu lui-même viendra, avait dit Isaïe, et il vous sauvera. Alors seront ouverts les yeux des aveugles et les oreilles des sourds ; alors le boiteux bondira comme un cerf, et la langue des muets sera déliée . Deus ipse veniet, et saluabit vos. Tune aperien* tur ocuii cœcorum, et aures surdorum patebunt. Tune saliet sicut cervus claudus, et aperta erit lingua mutorum. n Ce qu'Isaïe avait prédit, Jésus le montre en réalité. Il opère les merveilles annoncées par le pro-
phète : il est donc celui qui avait été annoncé par ce prophète. Or, Isaïe avait annoncé que ces grandes cho-es seraient faites par un Dieu : Jésus e>t donc Dieu. Voilà le raisonnement que devaient faire les disciples de Jean. Inconcevable aveuglement des Juifs ! Us ont entre les mains les livres qui leur font connaître d'avance Jésus-Christ, et ils ne veulent pas reconnaître Jésus-Christ! Aveuglement plus incroyable encore des incrédules ! Le Messie annoncé par les prophètes est venu, il a réalisé dans sa personne tous les caractères qui le désignaient à la foi des peuples ; il a fait les œuvres d'un Dieu; il est là encore vivant dans son Église par sa doctrine, par sa morale, par sa grâce, après trois siècles de persécutions et quinze siècles de luttes de tout genre, et ils ne le voient pas ! et ils ne croient pas en lui ! mes frères, il faut plaindre ceux que le soleil laisse dans les ténèbres.
Après avoir parlé de ses miracles, Jésus ajoute que l'Évangile est annoncé aux pauvres; et c'est là encore un trait auquel on doit reconnaître en lui l'Envc vé de Dieu. Ce caractère du Messie avait aussi été annoncé par Isaïe. « L'E-prit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a consacré. Il m'a envoyé pour instruire ceux qui sont doux, pour guérir les cœurs brisés par la douleur, pour annoncer le pardon aux captifs... En ce temps-là les pauvres se réjouiront dans le Saint d'Israël. » Ce caractère du Messie, Jésus l'a parfaitement réalisé en sa personne et dans sa vie. On peut même dire qu'il l'a fait à l'exclusion
de tous les autres maîtres. C'est un bienfait qu'on chercherait en vain en dehors de sa religion. Tous les moralistes qui l'avaient précédé, tous ceux qui l'ont suivi ont débité leurs leçons dans des écoles où ne pouvaient se rendre que quelques intelligences privilégiées. Jésus-Christ seul a ouvert une école pour les petits, les pauvres, les délaissés. Il a commencé , Lui , à réunir autour de sa personne quelques bateliers ignorants; il s'est fait le maître d'école des multitudes, laissant de côté les savants docteurs de la loi. Après lui, ses apôtres et leurs successeurs ont suivi le même système :ilsontévangélisé les pauvres, laissant aux maîtres profanes les intelligences trop fières d'elles-mêmes pour se courber sous le joug de la foi.
Enfin, Jésus-Christ déclare heureux ceux qui ne se scandaliseront pas à son sujet. Au jourde la présentation de lEnfant-Dieu au temple, le vieillard Siméon avait dit cette étonnante parole : « Cet enfant a été envoyé dans le monde pour être un principe de ruine pour un grand nombre de fils d'Israël. » Plus tard saint Paul dira à peu près la même chose. Telle est, en efiet, la malice du cœur humain, qu il trouve la mort là où il devrait trouver la vie; il se fait une pierre d'achoppement du roi destiné à le soutenir. Les docteurs de la loi se scandalisaient des instructions du Sauveur, parce qu'elles montraient leur ignorance; les pharisiens se scandalisaient de ses vertus simples et modestes, parce qu'elles condamnaient leur hypocrisie et leur orgueil; le vulgaire se
scandalisait de sa pauvreté et de son état Obscur, parce qu'ils démentaient l'idée qu'il s'était faite du Messie; les disciples de Jean eux-mêmes, de sa conduite, qu'ils ne trouvaient pas assez sévère, et de ses miracles qu'ils trouvaient trop bruyants. Hélas! mes frères, les Juifs n'ont pas été seuls à se scandaliser de Jésus -Christ. Que de chrétiens trouvent en lui un signe de contradiction, une pierre d'achoppement! Les incrédules se scandalisent de l'incompréhensibilité de ses mystères ; les hérétiques, de l'autorité infaillible de son Église; les libertins, les intempérants, les rapaces, les voleurs, les assassins, tous les pécheurs, de la sévérité de sa morale. On ne veut plus aujourd'hui aucune entrave ni pour l'esprit, ni pour le cœur, ni pour le corps ; liberté de tout penser, de tout dire, de tout faire; morale indépendante, c'est-à-dire sans règle, sans responsabilité : voilà le rêve d'un trop grand nombre de chrétiens de nos jours. L'Évangile, ledécalogue, les mystères, le culte, l'Église : tout cela est suranné; tout cela gêne; tout cela doit disparaître. Voyez, mes frères, si vous ne participez pas un peu à cet esprit d'indépendance absolue; si, par conséquent, Jésus- Christ n'est pas pour vous, à un certain degré, un signe de contradiction, une pierre de scandale? Prenez-y garde : Si Jésus-Christ vous scandalise, au lieu de vous donner la vie, il vous donnera la mort. Heureux ceux qui ne sont pas scandalisés par le Sauveur! Heureux ceux qui trouvent dans sa loi, non pas une occasion de chute, mais un moyen de salut;
qui soumettent avec docilité leur esprit à ses dogmes, leur vie tout entière à ses préceptes!
Dès que les disciples de Jean furent repartis, Jésus se mit à parler au peuple de cet homme admirable. Il y a de ce fait plusieurs instructions à retirer. Remarquons d'abord que le Sauveur ne loue Jean-Baptiste ni en sa présence, ni en la présence de ses disciples. Il a voulu par là nous apprendre que l'éloge direct doit être rare, car il arrive trop souvent qu'il prend le caractère de la flatterie; il devient ainsi funeste à celui qui le donne; et ensuite, si celui qui le reçoit n'est pas d'une humilité solide, il peut lui faire du mal en fournissant un aliment à son orgueil.
En second lieu il est à remarquer que notre divin Maître n'a jamais loué son précurseur, tant que celui-ci était libre; mais il le loue sans crainte maintenant qu'il est au pouvoir du prince cruel qui le persécute , il prend hautement sa défense en prison. Il y a peu de courage à dire du bien de ceux à qui tout prospère, qui sont l'objet de la considération universelle; mais il y en a beaucoup à prendre leur défense, quand ils sont persécutés. Rien de plus commun que d'entendre débiter la calomnie ; rien de plus rare que de la repousser. Combien de fois n'avonsnous pas entendu déchirer la réputation du prochain, sans nous mettre en devoir de le justifier 1 La crainte de déplaire au méchant nous empêchait de soutenir les droits de la justice. Qui sait même si une secrète malignité ne nous faisait pas trouver quelque plaisir
à entendre ces cruelles imputations? Ne nous est-il pas arrivé aussi quelquefois de donner un rire de complaisance à de sanglantes railleries? Notre silence mêmen'a-t-il pas élé coupable? On accrédite la calomnie, lorsqu'on ne dit pas ce qui pourrait la faire tomber. Rappelons-nous que Dieu nous a faits tous solidaires, quil a confié à chacun de nous le soin de notée prochain, et par conséquent de sa réputation. Sachons triompher du respect humain en prenant sa défense devant ses calomniateurs. Loin de nous condamner, le monde applaudira à notre courage, et Dieu nous ménagera des défenseurs si le jour de l'épreuve arrive pour nous.
Nuire Sauveur prend la défense de Jean en louant sa fermeté et sa mortification. « Qu êtes-vous allés voir au désert? Est-ce un roseau agité par le vent? » Non, Jean-Baptiste n'est pas un roseau qui plie au moindre vent; ce n'est pas un homme tournant à tout vent de doctrine , changeant à tout instant d'état dévie; aujourd'hui pieux, demain indifférent, un jour dans la soliiude , le lendemain dans le mcnde; le matin au temple, le soir au spectacle. Jean est à la fin de sa vie, ce qu'il a été dès les premières années, homme d'une foi solide, de mœurs austères. La prison , la persécution ne l'ont point changé; il a rempli son devoir au péril de sa vie; il attend avec un courage invincible la mort qui lui est réservée. Combien, mes frères, cette conduite de Jean condamne la nôtre! Notre vie est une alternative de résolutions et de chutes, de désirs et de re-.
grets, de péchés et de repentirs. Nous connaissons nos oevoirs, mais nous n'avons pas la force de les remplir; nous voulons le bien, mais nous n'avons pas le courage de le faire. Que l'exemple de Jean- Baptiste nous fasse rougir de notre perpétuelle mobilité; prenons enfin cette consistance qui est le caractère de la vraie vertu, et méritons de recevoir un jour de la bouche de Notre-Seigneur l'éloge qu'il fait aujourd'hui de son précurseur.
Après avoir loué la constance de saint Jean, Jésus fait l'éloge de sa mortification; aucun homme jusque-là ne l'avait portée si loin. Depuis son enfance il avait vécu au désert, n'ayant pour tout vêtement qu'une ceinture en poils de chameau et pour toute nourriture que des sauterelles et du miel sauvage. Avant de prêcher la pénitence, cet homme qui n'avait jamais eu de fautes à expier, avait pratiqué les plus rigoureuses attentés. Il s'était fait le modèle de la pénitence, afin d'avoir le droit de la prêcher. C'était cette vie de privations, de veilles, de jeûnes, de macérations qui avait attiré près de lui les multitudes étonuées d'une si haute perfection. Jésus Christ consacre cette vénération des peuples en faisant l'éloge de ce qui la produisait. Mais en louant Jean-Baptiste le Seigneur nous condamne, car nous sommes loin de la mortification du Précurseur. Le luxe, la mollesse, la vie sensuelle ne se trouvent plus seulement en haut, dans les rangs de la société dont elle semble l'apanage naturel, mais ils ont tout envahi. Toutes les couditions sont alfainées de jouissances.
Od ne recherche plus que cela, on ne travaille plus que pour cela, on ne vit plus que pour cela. Aussi, toute-t sacrifié au sensualisme : la vie de famille, les bonnes mœurs, la réputation, la santé, jusqu'à la conscience. Pour jouir, le chef de famille sacrifie l'éducation de ses enfants; la femme vend sa pudeur; le magistrat transige avec la justice; le militaire foi fait à l'honneur; le financier, le négociant, l'industriel se font un jeu de la probité. Quelle déplorable situation! On oublie qu'il n'y a qu'un chemin pour aller au ciel, c'est le chemin de la croix, le chemin des modifications. Jésus-Christ â passé par là; tous les saints l'y ont suivi ; et nous croirions y aller par une autre voie, par la voie des fleurs, des plaisirs, des satisfactions sensuelles I Ah! détrompons-vous. L'Évangile n'a pas changé; il faut le suivre ou se décider d'avance à se passer du ciel.
Notre Seigneur complète l'éloge de saint Jean en proclamant que c'est un prophète et plus qu'un prophète, n (Ju'êtes-vous donc allés voir au désert? Un prophète? Oui, et, je vous le dis, plus qu'un prophète. » L'humilité de saint Jean l'avait empêché de se reconnaître pour un prophète, la justice de Jésus- Christ l'en récompense en le plaçant au-dessus des prophète-. Non seulement il est, comme eux, porteur des oracles divins, mais, ce qui n'a été accordé à aucun d'eux, il est l'objet des oracles.
Tous les siècles concourent à sa gloire : ceux qui l'ont précédé en le prédisant; ceux qui le suivent, en l'honorant. Il n'annonce pas seulement de loin le
Christ, comme ont fait les autres prophètes, il le montre à la terre. Il ferme la succession des prophètes et ouvre celle des apôtres. Il appartient tout à la fois à la loi ancienne et à la nouvelle. l>ophète apôtre, docteur, solitaire, vierge, martyr, il esi tout cela en même temps. Il réunit tous les titres à la sainteté. Aussi le Sauveur termine-t-il son éloge en déclarant qu'entre tous les fils des femmes il n'en est pas de plus grand que Jean-Baptiste. L'éloge ne peut pas aller plus loin.
Un saint qui a mérité d'être ainsi loué par Celui qui voit des taches dans les anges doit avoir au ciel un grand crédit. Adressez-vous donc à lui, mes frères, en toute confiance pour obtenir de Dieu la grâce de marcher comme lui dans la voie de la justice avec une constance et une fermeté invariables, afin de mériter comme lui d'être loués par le Juge suprême des vivants et des morts. Amen,
POUR LE MEME DIMANCHE