‹ Dominicales du curé de campagneChapitre 6 sur 42 · MISSION DIVINE DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

MISSION DIVINE DE JÉSUS-CHRIST

Cceci vident... pauperes evangelisan»

tur, et beatus qui non fuerit scandalisé' tus in me. (Math., xi, 5.)

Mes Frères, Du fond de la prison où l'a enfermé le cruel Hérode, Jean-Baptiste entend parler des merveilles opérées par Jésus de Nazareth ; aussitôt il envoie deux de ses disciples pour lui poser cette question : « Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre : Tu es qui ventwws es, analium expectamus? » Jésus répond : « Allez dire à votre maître ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent droit, les sourds entendent, les lépreux sont guéris, les pauvres sont évangélisés, et heureux celui qui ne trouvera pas en moi une pierre de scandale. » Est-ce que Jean doute de la mission divine du Sauveur? Est-ce pour lui qu'il fait demander à Jésus s'il est réellement le Messie promis ? Évidemment non. Abraham a vu le

jour du Seigneur ; Isaïe a vu sa gloire et nous l'a dépeinte; tous les prophètes l'ont vu en esprit ; et celui qui est plus qu'un prophète l'aurait ignoré ! Celui qui a été envoyé pour rendre témoignage à la lumière aurait été dans les lénèbres! Non, cela n'est pas possible. Jean a vu l'Agneau sans tache, il l'a montré au monde; il a entendu la voix du Père proclamer son Fils bien-aimé. Ce n'est donc pas pour satisfaire sa curiosité qu'il envoie des disciples à Jésus, mais pour amener ses disciples à reconnaître dans Jésus le vrai Christ envoyé pour sauver le genre humain.

Et quelles preuves Jésus donne-t-il de la divinité de sa mission? Il affirme que les infirmités humaines sont guéries, que les pauvres sont évangélisés et qu'il est lui-même un scandale pour un grand nombre. Suivons ces pensées.

Saint Pierre a dit du Sauveur qu'il a passé en faisant le bien. C'est, en effet, ce que racontent les évangélistes. « Il parcourait, disent-ils, toute la Galilée, guérissant toute langueur et toute infirmité parmi le peuple. Et sa réputation se répandit dans toute la Syrie, et on lui présenta tous ceux qui avaient quelque mal, qui étaient affligés de quelque maladie, de quelque souffrance, qui étaient possédés par le dé-

mon, ou qui étaient paralytiques, et il les guérit. — Et une multitude nombreuse était venue de Judée de Jérusalem, des bords de la md-, de Tyr, de Sidon, pour l'entendre et pour être guérie. Et ceux qui étaient tourmentés par les esprits immondes étaient délivrés. — Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu'une vertu surhumaine s'échappait de lui. »

Ainsi, non seulement de toutes parts on amenait les malades à Jésus, mais lui-même allait eu quelque sorte à leur recherche : il parcourait non seulement la Judée, mais la Galilée, la Syrie, les régions maritimes et Tyr et Sidon. Saint Pierre a bien raison de dire : Tramiil benefaciendo. Quand les panégyristes profanes veulent exalter un glorieux conquérant ils disent : u Non tam passibus quam victoriis peragravitr Chaque pas a été marquée par une victoire, » quoique chaque victoire ne soit autre chose que le pillage, le carnage, la dévastation et la mort. Mais tout autre est le passage du Sauveur : ses pas sont marqués par des bienfaits. Quand il avait passé par quelque endroit, il ne fallait plus après y chercher un malade : Jésus avait tout guéri.

Or, cette puissance si absolue, si constante sur la maladie de quelque nom qu'elle s'appelle, n'est-elle pas un témoignage incontestable d'une mission divine? Quel est donc le médecin qui a su guérir toutes les maladies sans aucun remè'de, par un seul acte de sa volonté? Que toutes les illustrations médicales se réunissent et disent à un paralytique de trentd*

huit ans : Prends ton grabat et marche; et on verra s'ils seront obéis.

Quand donc Jésus dit aux disciples de Jean : Les aveugles voient, les muets parlent, les sourds entendent, les boiteux marchent, les morts ressuscitent, etc, il leur donne la preuve la plus incontestable de la divinité de sa mission. Celui qui commande avec cette autorité à la maladie, celui qui se montre ainsi le maître de la santé, de la vie et de la mort ne peut pas être un simple mortel. La nature n'obéit avec cette docilité qu'à celui qui est son au* teur. Jésus réalise donc un caractère attribué au Messie. Ce qui le prouve mieux encore, c'est que les pauvres sont évangélisés.

Dans les sociétés païennes le pauvre était compté pour rien; nul ne songeait à lui si ce n'est pour en tirer des services. Quant à l'instruire on s'en fût bien gardé, de peur de lui donner des idées d'indépendance. Les philosophes avaient des écoles dont la renommée est arrivée jusqu'à nous; mais ils n'avaient qu'un très petit nombre de disciples, et ces disciples étaient choisis exclusivement chez les riches. 11 était réservé au Christ de tirer le pauvre de son abjection et de l'élever par l'instruction. Aussi Isaïe annonçant le Messie met dans sa bouche ces paroles : L'Esprit de Dieu est sur moi, parce qu'il

m'a sacré et m'a envoyé évangéliser les pauvres, guérir les cœurs affligés, prêcher la liberté aux captifs, consoler ceux qui pleurent et changer en joie la tristesse de ceux qui se lamentent en Sion. Cette prophétie regarde évidemment le Sauveur. Il se l'est appliquée un jour en présence de toute la synagogue à Nazareth. Du reste, son évangile est plein d'enseignements pour les pauvres. Écoutez son premier sermon; ses premières paroles sont pour les pauvres : « Bienheureux les pauvres par l'esprit car le royaume des cieuxest à eux : Beati paupercs spiritu, quia ipsorum est regnum cœlorum. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés, Beati qui lu g ent quia ipsi consolaôuntur...» « Oh ! que Jésus-Christ est ancien dans la nouveauté de son évangile! s'écrie Tertullien : 0 Christumet in novis veterum! » Ce qu'il fait est nouveau, parce que personne ne l'a fait avant lui ; ce qu'il fait est néanmoins ancien parce que le prophète l'avait prédit. Quel autre a jamais apporté de meilleures nouvelles aux pauvres que celles que le pauvre Jésus leur a annoncées, auand il leur a prêché sa venue! 0 pauvres, réjouissez-vous, voici un compagnon qui vous arrive ; mais un compagnon si grand, si admirable, qu'il vaut mieux être pauvre en sa compagnie que d'être maître et tout-puissant dans les assemblées des mondains. Les pauvres sont ses bons amis : ce sont eux qu'il choisit pour ses apôtres ; ce scKit eux qu'il admet dans ses confidences; c'est à eux qu'il dévoile tous ses mystères : et cum siinplicibus sermoci-

natio ejus; ce sont eux qu'il va prendre sous le chaume et à la masure pour les placer parmi les princes de son peuple : Et de stercore erigens pauperem utcollocet eum cum principibus populi sui.

Ce que Jésus-Christ a fait, l'Eglise, héritière de sa doctrine et de ses sentiments, le fait encore tous les jours. Elle a pour les pauvres une prédilection particulière; elle bâtit pour elle des asiles semblables à des châteaux; elle donne à leurs intelligences les lumières de la foi ; elle met dans leurs cœurs les plus nobles sentiments; elle donne à leurs corps la nourriture quand ils se portent bien et les remèdes quand ils sont malades. Il n'est pas un besoin, pas une souffrance qui lui échappe. Elle a des cœurs dévoués pour toutes les nécessités. Il est donc vrai de dire qu* tnniours les pauvres sont évangélisés, pauperes '■ vangelisantur.

Le Seigneur ajoute : « Bienheureux celui qui ne se scandalisera pas de moi : « Beatus qui non fuerit scandatisatus in me. » Jésus -Christ n'a été que trop bon prophète : il est devenu le scandale des Juifs et des mauvais chrétiens. Cela étonne. Une mission si bien attestée par toutes sortes de prodiges et par .les prophéties les plus éclatantes peut-elle être contestée? Puis où trouver plus de sainteté? QeDile abnégation! L'a-t-on vu à la porte des grands pour mendier leurs

faveurs? S'est-il intrigué dans les affaires du monde? A-t-il flatté l'ambition et la vanité des princ 3? N'at-il pas, au contraire, mené la vie la plus obscure, la plus commune, fréquentant les pauvres, soutirant toutes sortes de privations? Dans sa carrière apostolique quel renoncement ! Il ne se recherche pas lui- même ; il vit au jour le jour ; il fuit les honneurs ; il parle avec modestie, sans art, en paraboles, de manière à être compris de tous; il dédaigne les ressources delà rhétorique, les artifices de l'art oratoire; il se contente d'exposer dans le langage le plus simple les vérités les plus sublimes parlant néanmoins avec autorité et une sainte liberté. Eh bien, que pouvaiton trouver à redire dans une vie si bien réglée? Et cependant il sait qu'il sera pour un grand nombre un sujet de scandale; il le déclare et il déclare bienheureux celui qui ne trouvera pas en lui une pierre d'achoppement : Beatus qui non fuerit scandalisatus in me.

Isaïe avait dit de lui : « Il sera pour vous un principe de sanctification. Et erit vobis in sanctificalionem ; mais il sera une pierre d'achoppement, un scandale pour les deux maisons d'Israël : In lapidem autem offenîionis, et in petram scandait duabus domibus Israël; il sera pour les habitants d'Israël un piège et un principe de ruine : In laqueum et in ruinan habilantibus Jérusalem. » C'est encore de lui que le Psalmiste a dit : « La pierre que l'architecte a repoussée est devenue la pierre angulaire de l'édifice : Lapidem quem reproba* verunt œdificantes factus est in caput anguli. » C'est dé

lui aussi que le vieillard Siméon a dit : « Cet enfant est placé dans le monde pour la ruine d'un grand nombre et comme signe de contradiction : Posdus est hic in ruinam... et in signum cui contradicetur. » C'est de lui enfin qu'il a dit lui-même : « Je suis venu en ce monde pour le juger, afin que ceux qui ne voient pas arrivent à la lumière et que ceux qui voient deviennent aveugles : In judicium ego in hune mundum veni, ut qui non vident videant, et qui vident cœci fiant. » Toutes ces paroles se sont réalisées. L'esprit de l'homme n'a rien compris à l'œuvre admirable de Jésus-Christ. Il s'agissait de réhabiliter le genre humain, de réparer le mal qui lui avait été fait par la chute originelle. Le Sauveur a employé sa vie tout entière à refaire l'édifice détruit par le péché. Mais l'homme sensuel, descendu à la stupidité animale par suite des ravages exercés sur lui par ses passions, n'a pas su seulement soulever un coin du voile du chef-d'œuvre de Dieu. Dans cette œuvre tout le choque, tout l'embarrasse, tout le trouble, tout le scandalise. De là la résistance opposée à la parole et aux préceptes du Sauveur. Les ans disent que c'est un séducteur; les autres l'accusent de blasphémer. S'il guérit un paralytique le jour du sabbat, ils vont jusqu'à lui en faire un crime et à le regarder comme un violateur de la loi; s'il chasse les démons, ils disent que c'est au nom de Beelzébuth. Ils l'accusent d'impiété s'il se dit fils de Dieu; et quand il affirme qu'il était avant Abraham, ils le traitent de fou et de démoniaque.

Les Gentils à leur tour ont trouvé en lui une pierre d'achoppement. Ils se sont scandalisés de ses anéantissements, de sa pauvreté volontaire et surtout de sa mort. Un Dieu qui se laisse tuer est pour eux le dernier des scandales. Sa doctrine qui enseigne des vérités inaccessibles à la raison, sa morale qui va à rencontre de toutes les passions, ont été regardées par eux comme la plus grande folie sortie d'un cerveau humain.

Et parmi ceux qui se rangèrent d'abord sous sa discipline, combien qui s'en sont ensuite scandalisés ! Toutes les vérités chrétiennes n'ont-elles pas été attaquées par des esprits qui faisaient profession de christianisme? Arius a nié la divinité de Jésus- Christ; Marcion, son humanité; Nestorius- a divisé les personnes; Eutychès a confondu les natures. Quant à la doctrine du Sauveur, il n'est pas un seul point qui n'ait été attaqué, qui ne soit devenu une hérésie et n'ait donné naissance à une secte.

Que les Gentils, les Juifs et les hérétiques se soient scandalisés du Seigneur Jésus, cela peut se comprendre ; on peut s'attendre à cela de la part d'hommes prévenus, égarés par leurs passions, ennemis déclarés; mais que des catholiques, enfants de l'Église, disciples du Sauveur, vivent de manière à faire voir que Jésus-Christ les choque et les scandalise, c'est ce que l'on ne conçoit pas, ce qui est déplorable au suprême degré. L'un trouve une pierre d'achoppement dans l'humilité du Sauveur, et croit qu'il faut savoir garder sa dignité;

l'autre la trouve dans ses humiliations et son amour pour la croix et dit tout haut que ce n'est pas savoir Tivre que ne pas rechercher ici-bas la plus grande somme possible de jouissance.

A vrai dire, tous plus ou moins, nous nous scandalisons de Jésus-Christ. Nous aimons les richesses, et Jésus les méprisait; nous nous attachons au monde, et Jésus l'a condamné. Oui, Jésus vous est un scandale, ô vindicatif, parce qu'il a pardonné les injures ; Jésus vous est un scandale, ô riche avare, parce qu'il est le père et le protecteur des pauvres; Jésus vous est un scandale, ô hypocrite, parce que vous faites servir sa religion de couverture à vos mœurs corrompues ; Jésus vous est un scandale, vous tous qui, par les désordres de votre vie, faitts blasphémer son saint nom par ses ennemis.

En présence de ce scandale universel, efforçonsnous, chrétiens, de nous rapprocher plus que jamais de notre Sauveur. Disons comme saint Pierre : « Quand même, ô Seigneur, tous se scandaliseraient en vous, moi je ne m'en scandaliserai jamais. Etiamn omnes scandalisati fuerint in te, ego numquarn scandalisabor. » Que sa doctrine devienne la règle de notre conduite; que sa loi soit l'objet de tous nos respects; que sa vie soit le modèle de la nôtre, et nous mériterons par là de le posséder éternellement dans le ciel. Amen.

IIIe DIMANCHE DE L'AVENT

EVANGILE

Les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites vers Jean, pour lui demander : Qui êtesvous ? et il le confessa, et il ne le nia point, et il déclara qu'il n'était point le Christ. Et ils lui demandèrent : Quoi donc? Êtes-vous Élie? Il dit : Je ne le suis point. Êtes-vous un prophète ? Et il répondit : non. Ils lui dirent donc : Qui êtes-vous, afin que nous rendions compte à ceux qui nous ont envoyés? Que dites-vous de vous-même? Je suis, dit-il, la voix de Celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voie du Seigneur, ainsi que l'a dit le prophète Isaïe. Or, ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens, et ils lui firent encore cette demande : Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n'êtes ni le Christ, ni Élie, ni un prophète? Jean leur répondit : Pour moi je baptise dans l'eau ; mais au milieu de vous se tient un Homme que vous ne connaissez pas ; c'est celui qui doit venir après moi, qui a été fait avant moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers. Cela se passa à Béthanie, au delà du Jourdain, où Jean baptisait. (Jean, i, 19-28.)

MÉLIE

Miserunt Judœi sacer dotes ad eum, ut interrogarent eum : Tu guis es?

(Jean i, 19.)

En ce temps-là, les Juifs envoyèrent à Jean des ambassadeurs, pour lui demander : Qui êtes-vous?... Êtes-vous le Messie? Il répondit humblement qu'il n'était qu'une voix envoyée de Dieu pour les avertir de se préparer à recevoir le Messie.

Voilà ce qui se passe à Béthanie, au delà du Jourdain, où saint Jean-Baptiste baptisait. Voici les réflexions que nous suggère, de cet Évangile, le passage cité en commençant. Cette question : Tu quis es ? adressée à Jean par les Juifs, je vous l'adresse à vous-mêmes : Tu quis es? Quid dicis de teipso? Assez longtemps vous avez parlé des autres, dans vos conversations et dans vos jugements. Occupez-vous aujourd'hui de vous-mêmes : Attende tibi. Quid dicis de teipso? Tu quis es? Je vous adresse cette question avec l'autorité que me donne le ministère de la parole sainte, sans respect humain, mais avec l'amour que vous a voué mon cœur de prêtre, sans aigreur. Pour faire à ma demande des réponses pertinentes, convenables , recueillez-vous , étudiez-vous vousmêmes ; considérez votre existence et vos qualités ; examinez vos rapports avec Dieu, avec les hommes, avec vous-mêmes ; de cet examen jaillira un rayon lumineux qui, vous montrant ce que vous êtes, vous montrera ce que vous devez faire.

Donc, je vous le demande : Tu quises?... J'entends quelqu'un de vous répondre : Je suis F ouvrage des mains de Dieu, je suis sa créature. Cette réponse est aussi profonde dans sa vérité qu'elle est étendue dans son objet. Oui, c'est vrai, c'est Dieu qui vous a créé et donné tout ce que vous avez, tout ce que vous êtes. Il y a cependant dans le monde des hommes qui se disent savants, et qui nient cette vérité. Ils rient de pitié en face de celui qui leur soutient qu'une horloge, qu'une maison, qu'une statue sont le produit du hasard et ils se fâchent si on leur dit : l'existence de l'homme prouve l'existence de Dieu. — Laissons-les à leur logique boiteuse. Mais si vous êtes la créature de Dieu, vous lui devez Y adoration à cause du domaine absolu qu'il a sur vous et de votre dépendance entière à son égard. — La reconnaissance, à, cause de tous les biens dont il vous a comblés. — Y! amour, puisqu'il est votre père. — La prière, puisqu'il est le bienfaiteur libéral de qui seul vous pouvez recevoir ce qui vous est nécessaire. Et voilà, en deux mots, prouvée la nécessité de la religion ; et si vous avez bien saisi cette pensée, ce raisonnement est inattaquable.

Tu guis es? Je suis chrétien, me répond un autre auditeur. Vous êtes chrétien, c'est vrai, mais quelle grâce vous a été accordée à votre baptême, au premier jour de votre vie, et préférablement à tant de millions d'hommes ! Quelle grâce ! par elle vous êtes affranchi de l'esclavage du démon, lavé de la souillure originelle... Vous êtes l'enfant adoptif et l'héritier de Dieu le Père, l'affranchi de Jésus-Christ et un membre de son corps mystique, — le temple du Saint-Esprit, •— l'enfant de la sainte Église, — l'héritier du ciel... Vous êtes chrétien ! Il y a bon nombre de gens baptisés qui crient : Je suis chrétien, et à qui on peut répondre : A en juger par votre conduite, on ne l'aurait pas soupçonné. Mais enfin, je crois sur parole. Eh bien, ne l'oubliez pas, un chrétien purifié du péché ne doit plus en commettre. L'enfant de Dieu et de l'Église doit en observer intégralement les commandements. — Un disciple de Jésus- Christ, doit en imiter les exemples. Un temple du Saint-Esprit doit être respecté et saint. — Un héritier du ciel ne doit pas s'attacher outre mesure à cette terre qui n'est qu'un pèlerinage; il doit faire de la céleste patrie l'objet de ses pensées, de ses désirs, de ses affections et de. ses efforts.

Tu quis es? Je suis membre de la grande famille du genre humain, au sein de laquelle je vis avec des supérieurs, des égaux et des inférieurs, me répond un troisième auditeur. Cette réponse philosophique contient, dans son laconisme, tout un code de morale. Oui, tous les hommes de la terre ne forment qu'une même famille ; tous sont frères les uns des autres; tous ont le même père, qui est Dieu. La société est la famille dilatée. De ce principe si simple, que de conséquences rigoureuses et obligatoires ! Ils sont donc des parricides, ceux qui, par les révolutions, conspirent contre la vie de la société î Ils sont donc de mauvais frères, ceux qui, loin d'aimer le prochain d'un amour d'estime, d'un amour de support, d'un amour de secours conservent contre iui des sentiments de haine, d'aversion, de jalousie, d'envie. Quils sont donc coupables ceux qui ne respectent dans les autres hommes ni les biens de la fortune, ni ceux de la réputation, ni ceux du corps, ni ceux de l'âme !

A ces devoirs généraux, joignez ceux qui résultent des divers degrés de la société civile et religieuse : la déférence aux supérieurs ; l'affabilité envers les égaux; le respect et l'édification des inférieurs.

Tu quîs es? Je suis un vieillard à la marche chancelante, à la tête courbée vers la terre, à la tête chauve et blanchie par les ans. — Vous êtes un vieillard? Que vous êtes vénérable, si votre front porte, avec la couronne de vos cheveux blancs, celle d'une vie pure! Si vos épaules fléchissent autant sous le poids des vertus que sous le poids des ans ! Mais que vous êtes méprisable au jugement des hommes, condamnable au jugement de Dieu, si vous étiez octogénaire par l'âge, enfant par la prudence; si vous ressembliez à ces montagnes dont la tête est blanche de neige et dont les entrailles renferment un feu incandescent! 0 vieillard! réparez le passé, profitez du présent; préparez-vous à l'avenir.

Tu quis es ? Je suis jeune homme, me répond avec bonheur une voix douce et sonore. Ma taille droite, ma démarche dégagée, mes joues colorées, ma vie joyeuse accusent ma jeunesse.

0 jeunesse! on dit que vous êtes au printemps de la vie. Vous pouvez avoir du printemps quelques fleurs, mais, à coup sûr, vous avez de l'hiver les tourmentes, de l'été les tempêtes, et de l'automne peu

de fruits. Jeunes gens, jeunes filles, defiez-vous du bouillonnement de vos veines, de l'effervescence de votre imagination, des feux de votre cœur. Gardezvous de jeter de l'huile sur le feu par l'approche des occasions du péché. Puisez dans de fréquentes et ferventes communions l'esprit de pureté que vous ne pouvez ni trouver ailleurs, ni nourrir autrement. Ne prenez jamais pour votre directeur ni votre imagination sans règle, ni votre cœur de feu ; suivez les conseils du directeur de votre âme. Ainsi votre jeunesse, naturellement ardente pour le mal deviendra fervente dans le bien.

Tu quis es? Je suis un enfant. — Enfant, faites avec moi ces petites réflexions. Flexible comme un roseau ballotté par le vent, faible comme le jeune arbre auquel le jardinier donne un tuteur, impressionnable comme la cire molle, l'enfant a besoin d'être dirigé, élevé; soyez donc heureux d'être repris de vos défauts; laissez semer dans votre cœur le germe des vertus, vous en recueillerez un jour les fruits : Quœ seminavetit homo, hœc et metet.

Tu quis es ? Il y a peut-être quelqu'un dans cet auditoire qui désapprouve mon langage et semble

me dire : Vous nous parlez comme on parlait au moyen âge. Ces siècles d'obscurantisme sont passés. Le soleil de l'intelligence s'est levé et nous voilà au siècle des lumières. La vapeur et les chemins de fer ont fait disparaître les distances. L'électricité et le télégraphe transportent la pensée et la parole avec la rapidité de l'éclair. La science a remplacé la foi, et la raison est devenue notre seul guide. Nous sommes arrivés au siècle de la libre pensée et je suis libre-penseur.

Mon frère, votre franchise me plaît, mais votre malheur me touche. Ce qui était vrai il y a 400 ans ne le serait-il plus aujourd'hui? Les lumières du dix-neuvième siècle ont-elles découvert que deux et deux ne font plus quatre? La vapeur et les chemins de fer ont-ils emporté Dieu dans le néant? L'électricité a-t-elle consumé Celui qui l'a créée? 0 librepenseur! que signifie ce mot? que vous pensez librement, que vous vous affranchissez de la foi ? Eh bien, je vous plains ! Jeune et innocent vous croyiez à la religion et à tous ses dogmes; alors vous éliez pur, et c'est depuis l'explosion des passions que, sans de nouvelles études, vous ne croyez plus? Vous faites ainsi votre confession publique en laissant entrevoir la cause de votre incrédulité. C'est souvent vrai, on a mal à la tête, parce que le cœur n'est pas sain. Guérissez votre cœur et la foi vous reviendra.

Tuquis es? Grâces à Dieu, je suis une personne désabusée du monde... Je vous comprends : Vous faites profession de piété. Comme vous et avec vous je dis : grâces immortelles en soient rendues à Dieu. Vous avez reçu des yeux qui ont vu, des oreilles qui ont entendu, un esprit qui a compris, un cœur qui a «enti combien est petit tout ce qui est terrestre : Quam tenue sit quod terrenum est, quam grande quod divinum, quam brève quod temporaneum, quam durabile quod œternum. La futilité des choses de la terre, le prix de l'âme, la gravité du péché, l'éternité heureuse et malheureuse. Vous avez pris au sérieux l'amour de Dieu et la sanctification de votre âme ; et vous vous êtes résolument lancée dans la voie des commandements de Dieu et dans la pratique de tous ou du moins de plusieurs conseils évangéliques. Eh bien, ne regardez pas en arrière; les pa§ rétrogrades offensent Dieu et scandalisent le prochain. Ne balancez pas entre Dieu et le monde, entre la ferveur et la tiédeur; ce va-et-vient n'est ni fructueux, ni honorable. Ne soyez pas stationnaire; les grâces si nombreuses et si choisies que vous recevez chaque jour réclament hautement une correspondance de votre part et par conséquent quelques progrès. Soyez une lampe ardente et luisante glorifiant Dieu par votre ferveur, édifiant le prochain par votre

conduite, de laquelle vous excluerez les médisances, les irrévérences à l'église et les imprudences capables d'exposer votre vertu.

Assez, mes frères, la question que j'ai posée dans cette instruction aux diverses classes de chrétiens, vous devez vous la poser à vous-même, non seulement aujourd'hui, mais souvent devant Dieu, afin que si votre conscience vous répond que vous n'êtes pas ce que Dieu veut que vous soyez, vous mettiez ordre à votre conduite. C'est le seul moyen de mériter qu'à l'heure de la mort Dieu vous reconnaisse pour lun de ses fidèles serviteurs et vous introduise dans ses tabernacles éternels. Amen,

POUR LE MÊME DIMANCHE

Miserunt Judœi ab Jerosolymis sacerdotes et levitas ad eum, vt interrogarent eum : Tu quis e*7 (Jean,

Toutes les nations étaient dans l'attente du Libérateur promis à nos pères. Le temps fixé par les prophètes était arrivé, et les justes croyaient à chaque instant entendre sonner l'heure du salut. Or, voici qu'un homme s'éloigne de la contagion du siècle pour habiter le désert; on raconte les circonstances merveilleuses de sa naissance; on répète le cri d'admiration échappé aux témoins de ces prodiges : k Que pensez-vous que sera un jour cet enfant? » L:austérité d'une vie encore inconnue au monde est un prodige permanent qui frappe les yeux de la foule; il parle le langage des prophètes; il reprend, il menace, il exhorte avec cette autorité que donne la connaissance de l'avenir et le titre d'envoyé du ciel. « Race de vipères, s'écrie-t-il en s'adressant aux Juifs endurcis, qui vous apprendra à éviter la Yengeance à venir? »

La pénitence : voilà le texte des prédications qu'il fait entendre sur îes rives du Jourdain : « Faites de dignes fruits de pénitence, car le royaume des cieux est proche. Faites pénitence, car la cognée est déjà à la racine de l'arbre, et tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Toutes ses paroles sont comme autant de coups de tonnerre qui jetient la terreur dans les âmes rebelles, engendrent la componction et font couler les larmes.

Cependant la foule se presse au désert; on y accourt de toutes parts ; la Judée tout entière s'y pré cipite; la synagogue elle-même s'émeut. Veut-elle s'assurer des droits du saint Précurseur aux hommages de la nation? Le regarde-t-on comme un prophète? Doute-t-elle s'il est le Messie, ou craint-elle de perdre le reste de sa puissance? C'est là, mes frères, le secret de Dieu qui sonde les cœurs. Toutefois elle n'hésite pas à lui envoyer une députation de prêtres et de lévites pour lui demander qui il est: Tu quis es?

Va-t-il se prévaloir de ces honneurs, cet homme si digne des respects qui l'entourent? Il craindrait sans doute d'usurper des hommages qui ne sont dus qu'au Messie; mais ne doit-il pas se ménager un crédit utile, nécessaire même au but de sa mission? Non, mes frères, saint Jean se souvient que, comme les autres hommes, il n'est que cendre et poussière. Il sait qu'il prépare les voies à un Dieu humble de cœur, qui doit enseigner l'humilité aux hommes, et il veut, en foulant aux pieds l'orgueil, toucher des

cœurs superbes; aussi il confesse et ne nie point, il confesse qu'il n'est point le Christ.

Ne vous semble-t-il pas confus et comme indigné de la haute opinion qu'on a conçue de lui? Non, non, répond-il avec une vertueuse énergie que l'Écriture a peinte par une triple répétition; non, je ne suis point le Christ : Nonsum ego Christus, tant il craint de passer pour ce qu'il n'est pas. Etes-vous Élie? lui dirent les envoyés de la synagogue. Il l'est par le zèle et le caractère, mais il n'en porte pas le nom. Que va-t-il répondre? Qu'il ne l'est pas. Non sum. — Êtesvous prophète? Non, toujours non. Cependant il est prophète et plus que prophète, et il s'abaisse et s'abaisse encore. Le saint Précurseur redoute tout ce qui peut l'élever au-dessus des autres hommes. 11 se croit le dernier de tous et on l'a pris pour le Messie. Est-ce ainsi que nous agissons, mes frères, lorsque par nos manières hautaines, nous cherchons à l'emporter sur les autres et à briller plus qu'eux? Que nous sommes loin d'avoir l'humilité de saint Jean- Baptiste lorsque nous écoutons avec complaisance les louanges qu'on nous donne et que nous cherchons à attirer celles qu'on nous refuse? Hélas! qu'il est donc vrai que la vanité nous tient sous ses chaînes !

Surpris de sa réponse, les députés lui dirent : Qui êtes-vous donc, afin que nous puissions rendre compte à ceux qui nous ont envoyés? Que ditesvous de vous-même? L'occasion est délicate: Jean- Baptiste est forcé de parler de sa sublime mission, il est obligé de déclarer la vérité, mais il le fera sans

orgueil, comme sans emphase; il saura dans les termes de la plus noble simplicité, rendre aa Dieu qui l'envoie le témoignage le plus solennel : « Je suis, répondit-il, la voix de celui qui crie dans le désert : Applanissez les voies du Seigneur. » Descendant des princes de la nation, il est issu du sang le plus illustre d'Israël. Il est le précurseur du Messie, l'ange annoncé par les prophètes; prophète luimême, il pourrait se glorifier de ses titres; mais son humilité s'y refuse; il n'est à ses yeux qu'une voix qui crie dans le désert.

Mettons-nous pour un moment dans la situation où se trouvait alors saint Jean-Baptiste. Imaginonsqu'on vienne nous demander avec autorité : Qui êtes-vous? Que dites-vous de vous-même? Et, sans chercher à nous abuser, examinons quelle sera d'après nos dispositions la réponse que nous ferons. Serons-nous, comme le Précurseur, principalement occupés à prévenir l'opinion trop avantageuse qu'on pourrait prendre de nous? Dirons-nous, à son exemple, avec complaisance ce que nous ne sommes pas, avec peine ce que nous sommes? Reconnaîtronsnous avec la même franchise ce qui nous manque? Attendrons-nous avec la même humilité que nous y soyons forcés, pour déclarer ce qui peut nous honorer? Obligés enfin de parler de ce qui nous est avantageux, en parlerons-nous aussi simplement, aussi modestement? Ils sont bien rares ceux qui, semblables à Jean-Baptiste craignent plus les éloges que les censures et sont plus empressés à faire connaître I. 4

ce qui les abaisse, que ce qui les élève. Rendonsnous justice et considérons que notre première et presque notre unique occupation est, au ccntraire, de nous faire valoir. Nos défauts, nous les cachons avec soin, nous les pallions avec adresse, nous les justifions avec sensibilité. Nos qualités, au contraire, ou réelles ou imaginaires, nous nous efforçons de les faire ressortir. Ainsi, sommes-nous d'une naissance distinguée? nous parlons avec complaisance de notre famille, de nos parents, de nos ancêtres, de nos alliances. Sommes-nous d'une naissance obscure? Nous la dissimulons, nous l'oublions. Avonsnous du talent? nous ne le laissons pas ignorer; nous voulons qu'on le sache. Sommes-nous dans la souffrance? nous voulons que tout le monde nous plaigne et que tous prennent part à nos peines ; s'ils ne le font pas, nous les traitons d'indifférents et de mauvais cœurs. "Vous le voyez, le monde est un théâtre de prétention et d'orgueil.

Les Pharisiens ayant entendu dire à Jean-Baptiste qu'il n'est que la voix de celui qui crie dans le désert, lui dirent : Pourquoi donc, si vous n'êtes ni un prophète, ni Élie, ni le Christ, vous ingérez-vous à donner le baptême? Si vous n'êtes envoyé que pour annoncer le Messie, qu'il vous suffise de parler, n'agissez pas en maître. Pourquoi faites-vous descendre ce peuple dans le Jourdain pour verser à flots les eaux du fleuve sur des têtes humiliées? Quid ergo baptisas, si tu non es Christus? Jean-Baptiste répond qu'il administre un baptême symbolique pour disposer le

peuple juif à recevoir le baptême sacramentel que Jésus-Christ devait instituer.

Pour moi, dit-il, je ne baptise que dans l'eau : Ego baptiso in aquâ, mais Jésus-Christ baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu. Je la"e le corps, Jésus- Christ puritiera l'âme et la remplira da Paraclet. Le baptême que j'administre, n'efface point le péché, il sert seulement à faire comprendre aux pécheurs que de même que l'eau lave leurs corps, ainsi la pénitence doit purifier leurs âmes. Il va venir celui qui lavera les âmes comme je lave les corps, celui qui baptisera non plus dans l'eau seule, mais dans l'eau et l'Esprit-Saint, celui-là fera du baptême un sacrement qui effacera tous les péchés commis avant de le recevoir. Celui-là sera plus qu'un prophète et plus qu'Élie ; il sera le Christ. Il me suivra de très près : Post me venturus est. Mais quoique venant après moi, il existait avant moi : Antè me factus est. Il est tellement au-dessus de moi que je ne suis pas digne de dénouer les cordons de sa chaussure.

Celui qui baptisera dans l'eau et le Saint-Esprit est déjà au milieu de vous, Déjà il a opéré des miracles qui prouvent sa divinité, déjà il a étonné le peuple par la sainteté de sa vie, la sublimité de sa doctrine et la simplicité familière de son enseignement. Les pauvres, les pêcheurs de la Galilée, les humbles habitants des campagnes se pressent sur son passage ; mais vous, superbes pharisiens, vous ne le connaissez pas : Médius vestrum stdit quem vos nescitis.

Le reproche que Jean-Baptiste faisait aux Juifs de ne pas connaître le Messie, le Christ, combien de chrétiens le méritent encore aujourd'hui ! Voilà dixhuit siècles que Jésus vit au milieu de vous par ses sacrements, voilà dix-huit siècles qu'il illumine les intelligences par sa doctrine, qu'il dirige les âmes par ses préceptes moraux et ses conseils de perfection, qu'il gouverne la grande famille chrétienne par son Église, et cependant combien' qui ne connaissent pas Jésus-Christ! combien pour qui il est un Dieu inconnu! combien qui ignorent sa loi, qui sont étrangers à sa vie, qui s'affranchissent du joug de l'Église! Ils sont chrétiens, mais ils ne le sont que par le baptême ; leur vie est toute païenne. Ils ont connu autrefois les éléments de la doctrine du Christ, mais ils ont tout oublié. Ils ont participé dans leur enfance aux divins sacrements, mais depuis leur jeunesse, ils ont abandonné ces sources de vie spirituelle. Jeunes encore, ils respectaient l'Église leur mère, mais l'âge des passions leur a fait secouer son joug et ils vivent au gré de leurs caprices. Oui, pour eux, Jésus est un étranger, un inconnu.

Mais nous-mêmes, chrétiens, nous qui en apparence sommes plus fidèles, pouvons-nous dire que nous connaissons bien Jésus-Christ?

Nous ne pouvons ignorer que Jésus-Christ est au milieu de nous : nous savons qu'il a fixé sa demeure dans nos tabernacles ; nous croyons qu'il y est réellement présent sous les voiles eucharistiques, et que s'il y est ce n'est que pour se donner à nous et

pour nous attirer à lui. Mais avons-nous soin d'aller le visiter, /'adorer et le recevoir ? Hélas ! vous le savez, mes frères, la plupart des chrétiens sont assez ingrats pour l'oublier, pour l'abandonner, pour le fuir. S'ils viennent de temps à autre dans ses temples, c'est par habitude et par respect humain, plutôt que par un véritable esprit de piété ; c'est pour l'outrager par leurs irrévérences, plutôt que pour l'honorer par le juste tribut de leurs adorations, en sorte que quoiqu'il soit au milieu de nous, à en juger par notre conduite, on dirait comme les Juifs, que nous ne le connaissons pas.

Nous ne pouvons pas non plus ignorer que ce divin Sauveur réside au milieu de nous, dans la personne des pauvres, puisqu'il nous déclare expressément dans l'Evangile que lorsqu'il viendra juger tous les hommes rassemblés au pied de son tribunal il récompensera les uns pour avoir secouru l'infortune et condamnera les autres pour avoir négligé de le faire. « Venez, dira-t-il aux premiers, venez recevoir la récompense due à votre charité : lorsque j'ai eu faim, vous m'avez donné à manger ; lorsque j'ai été dévoré par la soif, vous m'avez donné une eau rafraîchissante ; lorsque vous m'avez rencontré privé de vêtements, vous m'avez vêtu ; quand j'étais malade, vous m'avez soulagé ; quand j'étais enchaîné dans une prison, vous m'avez visité. » Mais il dira aux seconds : « Retirez- vous, maudits, allez loin de moi subir la juste peine que vous avez méritée par votre cruelle insensibilité. Vous m'avez vu pauvre,

nu, souffrant et abandonné et vous n'avez pas daigné me secourir. » Aimons-nous les pauvres, les respectons-nous, les soulageons-nous? Hélas! le luxe, la vanité, l'égoïsme ont étouffé la charité dans bien des cœurs. Cette flamme divine brûle-t-elle encore dans le nôtre? Chrétiens, au nom de nos intérêts les plus sacrés, assistons les pauvres, écoutons leurs prières, secourons les malheureux et Dieu sera pour nous plein de miséricorde. Allons souvent visiter celui qui par amour a établi sa demeure à côté de nos habitations ; allons l'adorer, le prier, et un jour parce que nous l'aurons connu, aimé, adoré et servi, il nous admettra dans les splendeurs de la bienheureuse éternité. \men,

IVe DIMANCHE DE L'AVENT

ÉVANGILE

La quinzième année de l'empire de César>Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, Philippe, son frère, tétrarque de l'Iturée et de la Trachonitide, et Lysinias tétrarque d'Abilène, sous les grands prêtres Anne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, fils de Zacharie, et il vint dans tout le pays du Jourdain, prêchant le baptême et la pénitence, pour la rémission des péchés, selon ce qui est écrit dans le livre du prophète Isaïe. Une voix crie dans le désert : <; Préparez la voie du Seigneur, rendez droits les sentiers ; toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les chemins tortueux deviendront droits et les raboteux unis ; et toute chair verra le salut de Dieu. » (Luc, i, 6.)

HOMÉLIE

Par ces paroles, l'écrivain sacré désigne la date précise des événements qu'il raconte, et qui avaient

ە$ DOMINICALES D'UN CURE DE CAMPAGNE

été prédfts plusieurs siècles à l'avance. Les faits évangéliques ne reposent point sur des traditions populaires qui n'ont aucune origine, ou qui vont se perdre dans une antiquité inconnue et fabuleuse. Ils ne sont point comme ces fables païennes ou mahométanes qui n'ont point eu de témoins. Mais la désignation exacte des personnes et des lieux, la date précise des temps marqués sont parfaitement d'accord avec les livres prophétiques. Dès le commencement de la prédication évangélique, les prophéties commencent à s'accomplir, et c'est ce que font soigneusement observer les quatre évangélistes. Le Précurseur paraît le long du Jourdain, comme il est écrit au livre des prophéties d'Isaïe, et il est la voix de celui qui crie dans le désert : « Préparez la voie du Seigneur ; rendez droits ses sentiers. Voilà que j'envoie mon ange devant votre face qui, marchant devant vous, vous préparera le chemin. » Cet ange montré de loin, c'est Jean-Baptiste. Le voilà sur les bords du Jourdain fidèle à la mission que lui avaient tracée les prophètes. Le premier objet de sa prédication aux hommes est la pénitence ; c'est aussi par là que le Sauveur commence la sienne : « Cœpit Jésus praedicare et dicere : Pœnitentiam agite; » c'est ainsi pareillement que les apôtres ouvrent la leur: Petrus vwo ad illos : Pœnitentiam, inquit, agite. La pénitence est la porte du ciel. Pour aller à Dieu, il faut avant tout quitter la route qui en éloigne. Pour remplir son âme des vertus qui font la justification, il est indispensable delà vider des vices qui s'y opposent.

On ne peut pas être aimé de Dieu en restant chargé des crimes qu'il abhorre ; on ne peut pas l'aimer en conservant de l'attachement pour les objets de son aversion. Un plaisir criminel fît entrer le péché dans votre âme ; il faut qu'une douleur religieuse l'en fasse sortir. La pénitence est un devoir universel. Dieu ordonne aux hommes, par le ministère de son apôtre, que tous et en tous lieux fassent pénitence : Deus nunc annuntiat hominibus, ut omnes ubique pœnitentiarn agent. Aux pécheurs, le sacrement de pénitence est essentiel ; aux justes, la vertu de pénitence est nécessaire. Comme il n'y a personne qui puisse se juger exempt de péché, il n'y a personne qui doive se croire dispensé de la pénitence. Et ne voyons-nous pas les plus grands saints faire les pénitences les plus austères? Saint Jean-Baptiste et tous les apôtres ne l'ont-ils pas pratiquée d'une manière extraordinaire? Sommes-nous plus justes qu'eux? Ne sommes-nous pas, au contraire, de grands coupables? Que de trangressions à la loi de Dieu ! Que de négligence dans l'accomplissement de nos devoirs ! Or, sachons-le bien, Dieu n'accorde le pardon qu'au repentir.

Mais, chrétiens, ce n'est pas seulement à faire pénitence que saint Jean-Baptiste exhortait les hommes de son temps et, en leur personne, les hommes de tous les siècles, c'était à faire des fruits et de dignes fruits de pénitence. Mais en quoi consistent ces dignes fruits de pénitence? Notre Évangile les fait consister en quatre choses-

1° Toute vallée sera comblée : Omnis vallis impiebitur ;

2° Toute montagne et toute colline seront abaissées : Et omnis mo?is humiliabitur ;

3° Les chemins tortueux seront redressés : Et erunt prava in directa ;

4° Les voies raboteuses seront aplanies: Etaspera in vias planas.

Ainsi ce qu'on fait pour préparer le chemin par où doit passer un roi, un puissant du siècle, c'est ce que le prophète nous ordonne de faire pour préparer la voie du Seigneur et nous disposer à recevoir les bienfaits de la Rédemption divine.

1° Il faut d'abord que toute vallée soit comblée : ojnnis vallis implebitur, que tous les fossés du chemin soient remplis et élevés. Ces vallées sont la figure des vides qui se trouvent dans notre vie et de l'omission de nos devoirs. Que de vallées le péché et l'indifférence ont laissées dans votre âme ! Que de fossés y a creusé votre négligence à remplir vos obligations envers Dieu, envers le prochain et envers vousmême-s. Permettez-moi de vous en énumérer quelques-uns. Dieu vous ordonnede le prier chaque jour, et, malgré ce précepte, vos journées commencent et finissent sans la prière. Tous êtes obligés de sanctifier les dimanches et fêtes par des exercices de piété ; ne les passez-vous pas dans la dissipation et dans le crime? 11 y a un précepte qui prescrit formellement le jeûne, l'abstinence, l'aumône, la con-

fession et la communion ; combien qui n'en tiennent aucun compte?

2° Il faut ensuite que toute montagne et toute colline soient abaissées : Omnis mons et collis humiliabitur, Le pécbé est représenté par une montagne à cause de l'orgueil qui le produit ; car l'orgueil est la racine de tous les péchés : il a causé la perte du premier homme, il est encore la cause de tous le» désordres qui bouleversent le monde. C'est l'orgueil, dans ses diverses nuances, qui nous fait violer la loi divine. L'orgueil d'indépendance est la source des révoltes contre nos supérieurs. L'orgueil d'ambition est la source des catastrophes qui désolent la société. L'orgueil de la raison est le principe de l'incrédulité qui refuse le joug de la foi. L'orgueil de la science est la cause des schismes qui déchirent le sein de l'Église. L'orgueil du respect humain nous fait rougir de notre foi et abandonner nos devoirs de chrétiens. L'orgueil de la vanité enfante l'amour du monde, le goût de la parure, le luxe, la ruine des familles, la perte de l'innocence. Devons-nous nous étonner si le Sauveur Jésus est l'ennemi juré de l'orgueil, qu'il est venu détruire sur la terre. Nous devons donc détruire l'orgueil et tous les autres péchés qui en découlent, par la pénitence et, en particulier, par le sacrement de réconciliation qui est l'océan des miséricordes divines. Voilà les montagnes qu'il faut venir abaisser aux pieds de Jésus- Christ : Omnis mons et collis humiliabitur.

Quant à vous qui n'êtes point accablés sous le poids

des montagnes, c'est-à-dire de fautes graves, n'auriez-vous pas néanmoins sur votre conscience quelques collines, c'est-à-dire quelques habitudes de péché véniel? Ces attaches désordonnées au péché véniel contrastent le cœur de Dieu et pourraient vous conduire insensiblement à de plus grandes fautes Ce sont des collines qui doivent aussi être abais>ées, si nous voulons participer abondamment aux fruits de la naissance de Jésus-Christ.

3° Et erunt prava in directa : les sentiers tortueux seront redressés. Sous ces expressions symboliques sont indiquées des vertus que le monde ne soupçonne guère, mais que l'œil de Dieu contemple avec complaisance, ce sont la pureté d'intention et l'esprit de foi. L'intenlion est le chemin qui doit nous mener à Dieu, C'est cet œil de l'Évangile, qui, s'il est clair lui-même, éclairera tout le corps de nos actions, et s'il est malheureusement obscur, le plongera tout entier dans les ténèbres. Or, jusqu'à présent, nos intentions ont-elles été toujours bien pures? N'avons-nous agi que pour Dieu et en vue de Dieu? Hélas ! notre propre satisfaction, l'estime du monde, l'amour des créatures, un vil intérêt, un frivole plaisir n'ont-ils pas été bien souvent le mobile de nos actions ? Nos bonnes œuvres n'ont-elles pas été inspirées plutôt par la bonté de notre cœur que par la charité? Dans nos prières, dans nos confessions et nos communions ne nous sommes-nous pas laissés diriger par l'habitude ou par des considérations humaines ? Rectifions ces vues trop naturelles

par la simplicité du cœur et la rectitude de nos intentions, et nous aurons rendu droits les sentiers qui doivent nous mener au Seigneur,

4° Enfin, il faut que les endroits raboteux soient aplanis : Et aspera in vias planas. Que d'inégalités dans notre humeur, dans notre conduite et jusque dans notre dévotion ! Que de choses âpres, dures et difficiles dans nos manières, dans nos paroles et jusque dans notre zèle ! Aplanissons, unissons, adoucissons tout, si nous voulons préparer la voie du Seigneur, si nous désirons qu'il vienne à nous. Surmontons avec courage les répugnances et les difficultés que le démon ne manque pas de nous faire éprouver dans la pratique des vertus chrétiennes. Si nous faisons cela, notre chair verra le salut de Dieu, et videbit omnis caro salutare Dei ; les bénédictions, et les consolations célestes descendront sur nous, comme une rosée vivifiante, pour corriger nos défauts, réformer nos inclinations perverses, perfectionner notre vie et nous rendre dignes du Ciel. Amen,

POUR LE MÊME DIMANCHE

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