‹ Dominicales du curé de campagneChapitre 8 sur 42 · DIMANCHE DANS L'OCTAVE DE NOËL · texte numérisé non relu

DIMANCHE DANS L'OCTAVE DE NOËL

ÉVANGILE

En ce temps-là Joseph et Marie, mère de Jésus, étaient dans l'admiration des choses merveilleuses qu'on disait de lui. Siméon les bénit et dit à Marie sa mère : « Cet enfant est établi pour la ruine et la résurrection de plusieurs en Israël, et pour être l'objet de la contradiction ; et votre âme même sera transpercée d'un glaive, afin que les pensées des cœurs de plusieurs soient manifestées. » Il y avait aussi une prophétesse, nommée Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser. Cette sainte veuve, fort avancée en âge, adora aussi ce divin eufant et publia partout qu'elle avait le bonheur de voir le Rédempteur du peuple juif. Après quoi Marie retourna à Nazareth, où Jésus croissait et se fortifiait, faisant éclater la grâce de Dieu et la sagesse qui était en lui. (Luc, xi, 33-40.)

HOMÉLIE

Erce pos'tus est hic in ruinam et resurreriionem multorum in Is aël .

Cel ii-e a été établi pour ii ruina et p"Ur la résurrection d'un Tand nombre en Israël. (Luc, u, 34.)

Un saint vieillard nommé Siméon, homme juste et craignant Dieu, avait reçu du ciel l'assurance qu'il ne mourrait point sans avoir vu le Messie, objet de l'attente de toutes les nations. Quelques jours après la naissance du Sauveur, cet homme conduit par l'inspiration divine vint dans le temple. Il y est à peine entré qu'il aperçoit Joseph et Marie portant dans leurs bras l'Enfant-Dieu. Marie était venue à Jérusalem pour accomplir la loi de la purification et pour offrir son fils au Seigneur. A la vue du libérateur d'Israël, qu'il attendait avec tant d'impatience, le saint vieillard tressaille; il s'approche, prend l'enfant entre ses bras, le contemple avec amour, l'arrose de ses larmes, et, levant les yeux aux cieux, il s'écrie dans l'ivresse de la joie : « Seigneur, vous m'avez promis de prolonger mes jours jusqu'à la venue du Messie, et vous avez tenu votre promesse ; le Messie est venu, mes yeux le contemplent, mes bras l'entourent ; maintenant, Seigneur, laissez aller en paix votre serviteur. Mes yeux ont vu, mes mains ont porté le Sauveur, que vous donnez à la terre. »

L'humble Joseph et Marie elle-même en entendant les choses merveilleuses qu'on disait de l'En-

Tant Jésus étaient dans l'admiration : Et erat paier ejus et mater mirantes super his quœ dicebantur de Mo. La sainte Vierge bénissait Dieu de ce que son divin Fils, en entrant pour la première fois dans la maison de son Père céleste, n'y apparaissait pas comme un étranger, de ce qu'il était reconnu et adoré par un vieillards qui représentait les patriarches, les prophètes, les prêtres de l'ancienne loi.

Mais la joie de Marie devait bientôt faire place à une immense douleur. Siméon porte ses regards de ''Enfant, qu'il tient entre ses bras, aux parents qui J'ont présenté. Il les bénit. Puis, embrassant d'un coup d'oeil tous les effets que produira sur la terre la venue du Rédempteur, tous les prodiges que sa justice et sa miséricorde opéreront dans le cours des . siècles, il renferme tout en deux mots, et adresse à Marie cette parole prophétique, dont le sens est si étendu : « Celui-ci est établi pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs : Positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum. » Un sauveur des âmes, occasion de la perte des âmes, non de quelquesunes, mais d'un grand nombre : multorum. Triste mystère de la perversité humaine.

Cette prophétie du vieillard Siméon devait avoir un prompt accomplissement. Le peuple juif, non coûtent de méconnaître celui que Dieu lui a envoyé pour le combler des bienfaits du Seigneur, le persécute et le met à mort. Aussi est-il le premier dont la ruine atteste la puissance vengeresse de ce divin Roi.

Mais quelle ruine! En fut-il jamais d'aussi affreuse,

et qui portât si visiblement l'empreinte de la colère céleste? Ai-je besoin de retracer ici les horreurs d'i siège de Jérusalem à jamais mémorable, où, par Tane complication de maux sans exemple, la famine, la contagion, la guerre intestine et la guerre étrangère unissent leurs ravages, les citoyens s'acharnant les uns contre les autres, avec plus de fureur que ne le faisait l'ennemi, les mères, ô cieux, frémissez! les mères dévorant le fruit de leurs propres entrailles? On vit périr dans l'espace de quelques mois jusqu'à onze cent mille âmes. Ai-je besoin de rappeler cette destruction de la superbe cité, où il ne resta pas pierre sur pierre, et celle du temple, la merveille du monde, qu'il ne fut jamais possible de reconstruire. Est-il besoin surtout que je parle de la dispersion prédite et exécutée de la nation juive réprouvée ? Depuis dix- huit siècles cette nation, plus attachée qu'aucune autre à sa religion et à sa croyance, erre dans toutes les parties du monde, haïe et persécutée, n'ayant ni temples, ni autel, ni prêtres, ni sacrifice, ni culte. Où est celui qui à la vue d'un si étrange phénomène ne voit le fidèle accomplissement de la prophétie du vieillard Siméon : Positus est hic in ruinam et in resurrectionem mullorum in Isi'aël.

Avançons. Rome païenne fut après la nation juive, la plus implacable ennemie du nom chrétien. Ses empereurs et ses magistrats inondèrent, pendant trois cents ans, toute la terre du sang des confesseurs et des martyrs. Rome dut être la seconde vie-

time immolée à la gloire du Dieu de l'Évangile. Que devint cette ville orgueilleuse, s'appelant avec emphase la maîtresse de l'univers et la ville éternelle? Elle fut humiliée; son empire idolâtre ruiné, et les princes, persécuteurs du christianisme, terminèrent leur cruelle existence par une mort prompte et tragique. Quelle a été la destinée des nations qui, après avoir connu Jésus-Christ, ont abandonné son culte et perdu la foi? Interrogez l'histoire. Voyez, dans l'Asie, ces villes fameuses d'Ephèse, d'Antioche, de Césarée, de Nicomédie où régnaient, avec le christianisme, toutes les vertus, les arts, les sciences et les lettres ; regardez à l'extrémité de l'Europe cette Constantinople, jadis si policée, si savante ; tournez ensuite les yeux vers cette Afrique, patrie des Athanase, des Cyrille, des Tertullien, des Augustin. Comparez leur état présent avec ce qu'elles furent. Ces pays ont perdu, avec la vraie religion, la gloire, la liberté, la science, les mœurs et la civilisation : voilà le châtiment des peuples qui renoncent à la foi : Positus est hic in ruinam. — Mais pourquoi chercher des exemples si loin, quand, hélas ! on peut en trouver si près de soi ? 0 France, ô nation très chrétienne, très civilisée, très prospère ! Quand astu vu tous les fléaux à la fois fondre sur toi, bouleverser l'ordre social, insulter les prêtres et tout ce qu'il y a d'honnête, fouler aux pieds la religion? C'est le jour où tu as essayé de secouer le joug du Seigneur. * *2t aujourd'hui pourquoi les sociétés secrètes

réussissent-elles à détruire la foi et à implanter l'incrédulité, non seulement chez les grands, mais chez les petits ; pourquoi voit-on le catéchisme et l'image du Christ bannis des écoles, les religieux et les prêtres chassés des hospices, les cimetières profanés, les croix renversées, les églises pillées, nos tabernacles vidés? pourquoi sommes-nous condamnés à contempler chaque jour l'impiété, l'immoralité, l'injustice et tous les crimes les plus monstrueux, marchant tête levée, menaçant d'entraîner dans une ruine universelle la société tout entière? Parce que les faux prophètes crient partout que le christianisme est l'ennemi qu'il faut abattre. Eh bien! pour ces apôtres de l'enfer et pour ceux qui les écoutent Jésus-Christ est établi pour leur ruine : Positus est hic in ruinam.

En terminant cette partie de mon homélie, ne me sera-t-il pas permis de vous demander si Jésus- Christ ne sera pas un jour pour vous aussi un sujet de ruine ? 11 ne le sera pas certainement si vous êtes fidèles à vos engagements du baptême et de la première communion, si vous suivez Jésus-Christ avec courage et sans respect humain ; mais si vous repoussez la croix; si vous n'écoutez pas l'enseignement de son Église ; si vous abandonnez ses sacrements; si vous ne voulez vivre que pour la volupté, l'avarice, l'ambition ; si, dans votre orgueil, vous ne voulez avoir d'autre Dieu que vous-même, d'autre loi que votre raison, oui, Jésus-Christ sera pour vous un sujet de ruine : Positus est hic in ruinam.

Mais il est dit aussi que ce même Enfant-Dieu sera pour plusieurs un principe de résurrection : Positus est hic in resurrectionem multorum. Cet aspect e#* 3a prophétie de Siméon est plus consolant. Arrêto; --• nous-y quelques instants.

Nous avons vu tomber les Juifs déicides. Avec ©^ semblaient périr le peuple de Dieu, la race choi>ie, les promesses faites aux patriarches, les espérances de l'univers. Mais il n'en est rien; tout renaît avec l'Église chrétienne.

Oh ! que cette résurrection est admirable ! L,e Tout-Puissant se réserve, de toute la nation juive, douze hommes qu'il disperse par toute la terre, pour aller semer la parole de vie; et voilà qu'aussitôt s'élève de toutes parts une moisson abondante d'adorateurs en esprit et en vérité. Le nouveau peupleest en tout supérieur à l'ancien. Il entre dans tous ses droits, recueille tout son héritage, et y ajoute d'autres richesses bien plus précieuses. Il a la réalité des figures et le fruit des promesses. Le premier peuple était resserré dans les étroites limites de la Palestine, le second n'a point d'autres limites que le monde ; celui-là ne devait durer qu'un temps, celuici ne finira qu'avec les siècles : la parole du Maître est expresse : Allez, enseignez toutes les nations, et voilà aue je suis avec vous jusqu'à la consommation des tiède*. Cette divine parole ne sera pas démentie par L'événement.

Mais que d'obstacles l'enfer suscitera, que de ressorts il fera jouer pour s'opposer à son accomplisse-

ment ! N'importe : tout s'exécutera de point en point. Les savants et les sages, le peuple et les grands, les bourreaux, les soldats, les Césars s'opposeront à la conquête de l'univers entreprise par douze humbles bateliers ; mais ces douze pauvres pécheurs, semblables à des géants, fourniront leur immense carrière, avec la même rapidité que le soleil franchit le vaste espace des cieux. A peine sontils partis de la Judée que déjà ils sont parvenus aux extrémités du monde... Leur voix retentit partout, comme un bruyant tonnerre, ébranle l'empire de l'idolâtrie, fait tomber les idoles, renverse les temples. En vain l'enfer arme contre l'Église naissante tout ce qu'il y a de plus fort et de plus puissant, durant trois siècles, l'univers se prosterne et adore le Christ. A cette première victoire succèdent de nouvelles guerres, celles du schisme et de l'hérésie ; l'Église, armée d'une croix, triomphe encore de ces ennemis.

Les philosophes du dix-huitième siècle, à leur tour, se liguent avec une cruauté sans égale contre l'Église; ils croient à leur victoire et crient de toutes leurs forces : « L'Église est perdue, elle n'a plus vingt ans d'existence ; » mais ces ennemis du Christ sont confondus et disparaissent, et l'Église continue de vivre et de régner sur l'univers entier : Positus est hic in resurrectionem.

En voyant plus tard le souverain pontife arraché de ses États, chargé de chaînes et traîné dans l'exil, les fidèles tremblent et les méchants poussent des

cris de triomphe; mais celui qui a dit : Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles, le ramène comme pnrla main, sur son siège, pour continuer de gouverner la barque de Pierre et conduire les âmes au ciel. Positus est in resurrectionem.

L'oracle de Simoén est donc vrai. Si Jésus est la ruine des méchants, il est la cause du salut des justes, qui n'ont cessé d'écouter sa voix, de croire à sa parole, d'obéir à ses préceptes et de correspondre à sa grâce.

Siméon ajoute que cet enfant sera en butte à la contradiction des hommes : Et in signum cui contradicetur. En effet, n'a-t-il pas été, dans tous les siècles, comme le but contre lequel les méchants n'ont cessé de décocher toutes leurs flèches? Les Juifs, les infidèles, les hérétiques ne l'ont-ils pas contredit? De nombreux chrétiens ne continuent-ils pas de le contredire par les dérèglements de leur conduite ? Soumis par la foi, ne sont-ils pas rebelles par la morale? Le superbe contredit son humilité, le sensuel sa pureté, l'avare sa pauvreté volontaire, l'envieux sa charité, l'emporté sa douceur. Toutes ses vertus, en un mot, sont contredites par autant de vices opposés. C'est ainsi qu'après avoir été en butte à la contradiction des Juifs, des païens, des hérétiques, il l'est encore à celle des catholiques : Positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum in Israël, et in signum cui contradicetur.

Le saint vieillard, après avoir prédit ce qui regardait le Fils, dit à la mère : « Un glaive de douleur

transpercera votre âme, votre cœur maternel n'en sera pas seulement effleuré, il en sera percé de part en part. »

Le martyre de la très sainte Vierge a deux causes. La première, les cruelles persécutions et les ineffables douleurs de Jésus. Aussitôt que Siméon a parlé, Marie voit clairement les destinées futures de son Fils. Transportée des clartés de Bethléem aux ombres du Calvaire, elle n'aperçoit plus les bergers illuminant la nuit et chantant des cantiques, les rois de l'Orient prodiguant les plus riches trésors des terres lointaines; elle voit, dans un prochain avenir, son Fils en butte à la haine, aux calomnies, aux persécutions de ses ennemis; elle voit poindre l'aurore de ce jour où Jésus sera chargé d'une croix et couronné d'épines. Elle entend les soldats romains, les bourreaux, tout un peuple qui demande son sang. Ce spectacle ne la quitte plus. Le glaive de douleur ne sera plus arraché de son âme.

La seconde cause de son martyre, c'est l'inutilité des souffrances de son Fils pour un grand nombre de pécheurs. Marie, par amour pour nous, avait consenti à ce que le sang de son bien-aimé fût répandu pour le salut des hommes. Mais ce sang, dont plusieurs n'auront pas profité, criera vengeance contre les coupables et augmentera leurs tourments éternels. Cette pensée amère, cette vision accablante achève d'abreuver son âme de douleur : Tuam ipsius animam pertransibit gladius.

Tandis que Siméon parlait encore, survint un nou-

▼eau témoin, également suscité de Dieu pour annoncer les hautes destinées de l'Enfant nouveau-né. H y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser;elle était chargée de jours, et n'avait vécu, depuis sa virginité, que sept ans avec son mari* Restée veuve, et âgée alors de quatre-vingt-quatre ans, elle ne quittait point le. temple, servant Dieu nuit et jour, dans les jeûnes et les prières. Elle aussi survenait à cette heure, elle se mit à louer Dieu et à parler de lui à tous ceux qui attendaient la rédemption d'Israël.

La vertueuse prophétesse, dont le Saint-Esprit loue la viduité, n'est pas seulement le modèle' des jeunes filles, ni celui des épouses et des mères, dont elle a accompli tous les devoirs, mais de tous les chrétiens, par son attachement au Seigneur. Elle était constamment dans le temple où elle priait, où elle jeûnait et se mortifiait sans cesse. Elle parlait du Sauveur à tous ceux qui attendaient la rédemption d'Israël. Elle exerce les fonctions d'apôtre. A son exemple, le chrétien ne doit-il pas être a^siduà l'église, y vaquer à la prière, joindre aux exercices de la religion celui de la pénitence et de la mortification? Ne doit-il pas y ajouter une sainto conversation avec les gens du monde pour faire connaître et aimer Dieu?

Après avoir accompli les rites de la loi, Joseph et Marie s'en retournèrent en Galilée, dans la ville de Nazareth. Là ils mènent une vie retirée et se livrent à la pratique de toutes les vertus. L'Enfant-Dieu, témoin de leurs exemples, croissait et se fortifiait sous

leurs yeux : Puer autem crescebat et confortabatur. Voilà le grand modèle que doivent copier tous les enfants. Voulez-vous, pères et mères de famille, que ces petits êtres que le Ciel vous a confiés vous inondent de joie et dé consolation? Apprenez leur par vos leçons à être véritablement sages, et animez-les par vos exemples à conserver précieusement la grâce de Dieu qu'ils ont reçue au baptême. C'est de là que dépend leur bonheur et le vôtre. Tant que la sagesse et l'innocence régneront dans leur cœur, ils seront heureux et feront votre joie. Mais s'ils viennent à donner dans les travers du vice, en faisant leur propre malheur, ils abreuveront d'amertume votre existence. N'oubliez donc rien pour entretenir en eux l'amour de la vertu, le goût de la piété ; et puisque vous dites que vous les aimez, témoignez-leur surtout votre amour en vous appliquant à les rendre vertueux et pieux, puisque ce n'est que par ce moyen qu'ils pourront devenir heureux dans le temps et mériter de l'être pendant toute l'éternité. Amen.

POUft LE MÊME DIMANCHE

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