LIVRE DEUXIÈME
mon âme. Je Bens toujours cette surprise, ce \ide, cetl« douleur. L'air et la lumière me manquaient à la fois. Ne plus entendre la parole de Maria, ne plus voir son regard, ne plus me nourrir de sa pensée , traverser des jours qui devaient commencer et finir sans nous rendre l'un à l'autre, cette épreuve, si je l'avais mesurée, aurait passé mon courage. Elle fut près de passer mes forces. Le monde était glacé, muet, inanimé en moi et autour de moi. Il y a des eustences aimées en qui la nôtre semble avoir passé tout entière.
oHon pèrem'accompagna jusque près AlbadeTormès. Ce fut en vue de l'antique demeure des ducs d'AllK, de ces seigneurs souvent si glorieux par eux-mêmes et si terribles, qui réunissent aujourd'hui quelques-uns des plus grands noms et des plus grands titres de notre histoire, que je pris congédc lui ; je restais tout à fait seul ! Une troupe de muletiers qui portaient à Tuy la soude et le safran de Uurcie, pour les échanger contre les toil^ peintes de la Galice, se chargèrent de me conduire, de veiller sur moi, et ils poursuivirent leur route. Don Luis me pressa contre son coeur ; je m'agenouillai. he plus jeune des muletiers, un Andaloux db dou:!e ou quinze ans, à la mine vive et fière, attendait la fin de nos îîdieux; il se mit à genoux comme moi. Lui aussi était ému; il venait de quitter son père, et il croyait recevoir une part des biens que m'assurait la bénédiction paternelle. Don Luis étendit ses mains sur ma tète : aucune parole ne put sortir de sa bouche. Surpris de manquer de courage, il me pressa sur sa poitrine haletante et s'éloigna d'un pas rapide. Je demeurai loin des êtres chers et sacrés parmi lesquels j'avais grandi : c'était la première fois!
( Le jeune arriére m'offrit une place sur l'un dés ballots que transportaient ses mules, puis il rejoignit la tète de la caravane, en chantant. U redisait une de ces romances populaires qui ctJlèbrent tes exploits des vainqueurs du Sarrasin. Ce chant national était consacré à la mémoire d'un héros de ma race. C'est aux lieux oîi nous étions qu'il avait forcé
MANUSCRIT S'aINHOA. &7
le musulmaD à fuir devant l'épée des Astures et des Léonères I La royauté espagnole partage avec la royauté française de la première race et de la troisième la gloire d'avoir constitué pied à pied, par des prodiges de courage et de sagesse, le ' territoire, l'indépendance, l'unité de la nation. Sous ce rapport, nos Pelage, nos saint Ferdinand, nos Alphonse le Sage répondent exactement aux Hugues Capet, aux Charles le S^e et aux saint Louis. Hais la noblesse espagnole a sur toutes les autres cet avantage que les grandes maisons ont contribué plus que nulle part ailleurs, ou du moins d'une façon plus éclatante, plus connue, plus populaire, à ce glorieux et lent travail du sol de la patrie reconquis au prix d'une guerre, et, pour ainsi dire, au prix d'une bataille de sept cents ans, sur l'étranger, qui était de plus l'inlidèle. Il n'est pas un de nos noms illustres qui ne rappelle à notre peuple entier par la voix de la tradition, de l'histoire, de la poésie, des romanceros, une province ressaisie sur les Sarrasins : Tolède, Tarifa, Cordoue, M^aga, toutes nos cités rappellent aux ducs d'Albe , aux marquis de Saula-Gruz , aux ducs deMédina-Sidonia, aux ducs de Rivas, à tous les grands la gloire de leurs ancëlres. Il y a telle maison, comme les comtesd'Oîiale,donlonapudire que leurs titres de famille GMnprennent l'histoire mftme de l'Espagne. L'histoire et la géographie nationales, en s'illusirant l'une par l'autre, sont toutes deux des trophées toujours présents, qui recommandent à toutes les pensées la noblesse des couronnes de Castille, de Léon, d'Asturie, de Navarre, d'Aragon. Ha famille availbrillé aux lieux où j'étais. Dans quel état je travemîs un champ de tataille où mes ancélres avaient déployé leur bannière! J'étais privé de tous les appuis chers à ma tendresse; je l'étais même du droit d'invoquer les souvenirs de mes pères!... C'était sans fortune, seul au monde, que j'allais essayer de me faire jour à travers les hommes, et de marquer ma place dans la société qui pesait sur ma faiblesse de tout son poids.
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