LIVRE DEUXIEME
PlaseDcia, l'un des plus riches jantins de ta Péninsule, s'élève en face de ce couvent deïuste où Charlee-Quint élail venu temiioer son grand r^ne. 11 jouissaitde vivre duis un air tout rempli de ce grand homme, de nous élev», mon frère el tDOÎ, à la même place où avait grandi don Juan d'Autriche. 11 croyait que ces souvenirs étaient des, semences dont il tirerait un profit merveilleux pour nos jeunes âmes. La sienne, si profondément espagnole, y trouvait d'avance mille sujets de consolation et d'orgueil.
Le voyage qui nous ctmduiait à notre asile ne s'est jamais effacé de ma mémtàre. A cette é[K«uve, que rendait plus pénible une grossesse avancée de ma mère, se raltat^ te
premier anneau de la longue chfdne de mes souvenirs
le premier, dis-je, et plus qu'aucun airii« empreint an fond de mon âme par les sentiments de toute ma vie!
< L'émotion d'un brusque départ avait mis en péril les jours de dona Léonor. Elle devint mère dans une ferme inconnue, au déclin de la Sierra-IAorena. Après de longues souffrances, elle n'entendit ^s ces [o^miers qris qui out une magie pour porter dans le coeur des femmes la joie à la place de la douleur. Le saisissement la prédpita dans une léthargie efirayante. Le désespoir de mon père me parut plus . effrayant encore. Puis, doiia Léonor reprit ses sens ; mon l>ère lui dit qu'elle s'était trompée, que Pahto et moi n'étions pas seuls destinés à l'appeler du doux nom de mère : cette mère chérie fut rendue h notre amour, et une sœur fut offerte à nos embrassements.
■ Uomeut solennel, demi-toutes les circonstances restent vivantes dans ma pensée! Elles laissèrent en moi un trouble extraordinaire. Longtemps je ne pus en détacher ma précoce sollicitude. Pressentais-je l'empire qu'elles devaient exercer sur le coura entier de mon existence ! , 1 Je vois encore notre hâte, Espagnol du vieux sang, ancien soldat, eAt-on dit, car il était couvert de cicatrices, qui servit de parrain. Je crois entendre le prébende qui vint donner le baptême, en faisant ses l'éserv^ pour le
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cas où le précieui sacrement aurait été conféré déjà, stipposilioD qui m'étotma dans ce désert. Unecroix d'acier ciselé était au cou de l'enfant; elle avait été détachée pour la cérémonie. On l'oublia. )e m'en saisie. Si jeune, c'^t uu Irait de eonstance espagnole, qui serait remarquable partout ailleurs, que j'aie réEolu dès le premier jour de la conserver, et que j'y sois parvenu. Enfant, jeune homme, toute ma vie, jusqu'à l'heure où j'écris, j'ai prié par elle. Jamais je nu m'en suis séparé.
« Dès le premier âge, j'aimai la petite compagne promise à mes jeas. A mesure qu'elle grandit, tout fut commua entre nous. Mêmes goâls, mêmes pensées, même manière de sentir. Malgré lesquatre ans qui nous séparaient l'un de l'autre, le jour vint promplément où notre intelligence sembla se développer par un égal prc^rès. Nous comprimes presque en même temps que le malheur pesait sur notre destinée. Mille Eollicitudes précoces s'emparèrent de nos jeunes cceurs,et nous rendirent plus nécessaires l'un à l'autre. Nos mains essuyaient ensemble les pleurs de ma mère; c'était loin de son regard que nous allions verser les nôtres.
a Son esprit, que la cour et le monde devaient connaître un jour, qu'elle seule ne connut jamais, se révéla de bonne heure ; il se trahissait sans cesse par des éclairs inattendus. Le temps volait près d'elle. Absente, il semblait s'arrêter. Bien jeune, nous ne nous lassions pas d'admirer cette recherche charmante des natures d'élite qui ne montre jamais si bien tous ses moyens d'intéresser et de plaire que dans ta solitude et le silence du foyer domestique. Comment oublier ce que furent, pendant tant d'années, nos longues veillées d'hiver, les lectures raisonnées du soir où la guidait l'esprit tout français de ma mërel Dans le feu de ces entretiens, sa léte haute et son regard avaient quelque chose d'inspiré, Nous disions souvent qu'elle rappelait la bienheureuse sainte Thérèse, quand on ia regardait pensive on en I. 3.
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W UVRE OEDXI6IIB.
prière. Plus tard, elle retraça ce aouvuiir bien daiantage quand on l'écoutail, Rton croyait l'écouter toujours; car sa voix lie pouvait plus s'oublier une fois qu'on l'avait entendue ; l'âme entière en restait remplie. IJue chose étrange i c'est qu'avec une nature toute méridionale, des airs tout espagnols, une taille empreinte del'élégance si vantéedes femmes de notre pays, et rehaussée de cette distinction souveraine qui commande et qui s'ignore, elle était blonde comme sont les filles de l'Irlande, comme on voit quelquefois les filles df la Biscaye. Ses yeux, de l'azur le plus éclatant et du feu le plus pur, lui donnaient quelque chose d'angéliquc ; c'était le (âel des Caslitlesqui s'y reflétait avec sa chaleur et sa lumière. u Le caractère de cette douce amie de mon enfance devait répondre au nom de Maria de las Angustias', que mon père lui avait donné, dont ma mère semblait vouloir écart«r les présages ; car, au lieu de l'appeler Angustias selon l'usage espagnol, elle continuait de la nommer Maria conformément aux habitudes françaises , et nous l'appelions tous ainsi^ Elle était née avec une vivacité d'imagination et une chaleur d'àme toujours prêtes à se trahir par des larmes, au moindre appel d'un sentiment profofid ou d'une idée généreuse ; larmes contenues, émotion aussilât domptée, qui était pleine de charme, parce qu'<»i y reconnaissait l'élévation, l'enthousiaâme, la sensibilité, point la faiblesse. Jamais âme ne fut mieux trempée. On pouvait le comprendre à un singulier mélange de simplicité, de bonne grâce invariable et d'airs intrépides, d'élans impétueux, de jugements héroïques où éclataient tout à coup la volonté et le courage. On le voyait mieux encore à des sign^ plus hauts. Ayant, au delà de ce que j'ai rencontré nulle part, la bonté, la tendresse de cœur, le besoin de compatir et de consoler, la perpétuelle recherche des plaies intimes pour les adoucir, une surprise et une reconnaissance toujours nouvelles du rattachement qu'on lui consacrait, une attention
* Marie àa angotucs.
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toudiante à le payer par ses boîds de lous les momenU comme une fortune imméritée et imprévue, elle unîsswt à ses sentiment de bienveillance générale des afieetiras profondes, des aSections de tonte la vie; elle était prtAe à tous les sacrifices pour cem qu'elle aimnit, en aimant plus que toutc« les choses de la terre, Dieu, le devoir, l'honneur, notre noble Espagne, et, dans ces dons inelfables des femmes, elle puisait, avec le calme de la conscience dont ils sont la source, l'égalité extérieure qui en est le gage, une douceur inaltérable, celte sérénité qui est le vrai caractère des flmea pures et furtea. Sérénité réfléchie, héroïque, qui n'est pas la paix de la médiocrilé, le repos dans l'indifTérrace, mais la fermeté dans le combat, la constance dans la douleur, la dignité dans la passiwi, la certitude du but, la hauteur des pensées et des espérances ! Dans tout le cours de la vie, au milieu des chocs les plus violents, cette vertu ne se démentit jamais. Tout enfant, il y avait déjà dans la beauté tranquille de son front quelque chose qui écartait les orages. J'avais le malheur d'épouvanter quelquefois le toit paternel de mes colères. Ou n'avait qu'un moyen de les vaincre. C'était de faire apparùtre Uaiia. Toute ma fougue tombait devant elle. Mon admiration et nui confiance rossérrèrent chaque jour nos liens. Notre tendresse grandissait avec nous. '
( La différence des caractères tenait mon frère 6 l'écart. Iflfioudant , étourdi , plein d'une gaieté dont s'amusait doua Lépnor, l'ablo ne pouvait se complaire avec nous, qui ne connûmes jamais .les jeux de notre âge; il nous préférait les enfants du bour^ et leurs bruyants ébats. Les heures de travail étaient les seules qui nous vissent ensemble. Lui aussi pleurait, mais quand il avait essayé de suivre nos promenades à travers des roches aiguës, au bord des ravins, sur les assises chancelantes d'aqueducs, de pans de muraille, vieux débris de la grandeur romaine aujourd'hui cachés sous l'herbe dans les déserts de l'Estrémadure ! Le plus souvent, escaladant uo contre-fort des monts qui âorainent
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la vaste vallée de Yuste, avec ses bois charmants où le citronnier, le cyprès, l'amandier, le cbéne étaient partout mêlée, nous contemplions, avec respect, le noyer de Charles- Quint, et pensions réellement nous trouver en la présence de cette grande mémoire. Nous entendions les pas, la v(hx, les prières du dominateur du monde, alors que l'Espagne ne voyait rien sous le soleil qui égalât sa puissance. Je dois le dire : il y avait quelque chose de vrai dans le roman d'éducation de mon père. Cette société où nous vivions du pins grand des Espagnols, du plus grand des humains selon nous, élevait étrangement nos esprits et nos cœurs.
c Le curé de la paroisse nous consacrait ses soins. Le docteur don Hathias, comme tout le c)ra^ séculier, était un prêtre éclairé, peut-être même trop touché des lumières du siècle ; suivant l'usage , il avait dû sa cure à un examen difficile. 11 avait besoin d'un auditoire qui sût écouter ses l(Migues dtsserlations de otaai re seibiii. Notre inlérieur était le seul du village où il pût le chercher.
■ La bibliothèque secrète de mes parents lui était ouverte; il venait là s'enfermer avec eus. Tout en suivant ses recherches, il nous initia aux beautés de ces langues anciennes par qui des peuples, morts depuis quinze cents ans, régnent sur tant de régions qu'ils n'ont pas connues. DoAa Léonor nous avait appris sa langue maternelle. Elle donnait à Maria une culture qu'on ne demande pas assez aux femmes de la Péninsule. Dans ce partage de soins, mon père s'était chargé de professer pour sa jeune famille l'histoire nationale. Hais une guerre civile naissait toujours de ses leçons. L'ardent curé voyait dans nos annales une multitude de choses que n'y apercevait pas don Luis. L'un ne nous parlait que des assemblées nationales et de la liberté constitutionnelle de la vieille Espagne. L'autre ne nous entretenait que de la gloire de nos princes et de nos aïeux. Attaché à tous les fveros, droits, franchises, privil^cs des communes, des provinces, du clergé, de la no> blesse, qui maintenaienl la dignité et quelquefois la résiï-
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lance piti-lout, il pensait sur la liberté politique comme nos rois, et ne s'inquiétait point de ne la voir nulle part. La révohilion française venait de déchaîner toutes ses fureurs. Elle s'apaisait à peine sous la débile main du directoire. I^a commotion se faisait sentir en deçà des Pyrtoées. ' Non père se révoltait à la seule pensée de sujets dictant des lois à leur maître, et plaçant au faite de l'État <Ua pouvoirs divisés et combattus. Don Hathias, au contraire, allait jusqu'à défendre, par l'autorité des écrivains sacrés, les actes criminels qui avaient ensanglanté l'autre câté des monts, et Maria, qui se taisait pendant ces débats , qui avait semblé ne pas les écouter, dès que nous étions seuls, les reprenait avec moi, presque toujours pour m'y faire voir des faces nouvelles, souvent pour s'alarmer des dangers de ma foi sous les directions de notre aventureux pasteur. Ces questions étaient pour moi autant de révélations inattendues. El déjà je m'applaudissais, par un instinct irréflédii , du inonde nouveau que j'entrevoyais confusément BU delà des vieilles murailles de la bourgade.
( Bien des tourmentes m'attendaient sur cette mer inconnue où j'étais témérairement impatient de m'élancer. Déjà nous apercevions des nuages sur l'étroit horizon du toit paternel. Ala cure de*" étaitaltaché un decesbénéficiersqui surchargent de leur inutile fardeau nos plus misérables paroisses. Ils emploient trop souvent leur vie oisive à troubler de mauvais exemples )e troupeau qu'ils épuisent, et de persécutions jalouses l'utile pasteur qu'ils dépouillent. La plupart portent leur revenus dans les villes populeuses où la vie a plus de dislractions et plus dévoiles. Noti'e prébende, jeune et désœuvré, résidait. Il ne pardwinait pas au curé ses liaisons dans un intérieur dont mon père lui avait fermé l'accès; il trouvait un grief, plus facile à exprimer, dans les opinions dont son collègue ne faisait pas mys-
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1ère. Les moyens de contenter sa liaine ne lui i rent pas.
- « Les Eslremègnes, dans quelques-uns de leuJ'S cantons, consen'ent une fête qui a été chère à toute la province. Le jour de Saint-Harc, le clergé, les confréries, la population entière, se leadent en grande pompe dans In plaine voisine ; le mayordouie de la congrégation du saint, ou le chef de la paroissefaitun signe au premiei' bœuf ^Timi qu'il rrnconlre, et l'appelle par le nom de l'évangéliste qu'on célèbre. Le bœuf docile suit l'homme de Dieu, l'accompagne dans le lieu saint, assiste aux vêpres solennelles; et, le lendemain , il mardiè sans guide au milieu des processions; il pénètre sous le loit de tous les Odèles, ntunet que la porte du |iéchetir, se rend au service divin ; là, il incline sa corne iiwffensive sous les guirlandes des jeunes tilles, prête aux jeux des enfants sa force patiente, laisse attacher un pain bénit et un cierge de cire jaune sur sa tète; il unit enlin l'intel- Ijgence à la douceur, jusqu'au moment où finissent les cantiques; alors son œil reprend ses feux ; il tiondit, s'écha|)p€ et retourne, on courant, aux pâturages.
« Don Mathias voulait abolir des coutumes, contraires, selon lui, à la grandeur et à la sincérité du christianisme; il dédaigna les pratiques nécessaires pour s'assurer l'obéissance du taureau; tous les appels furent inutiles. Les ))arois&iens ne doutèrent pas que saint Harc ne réprouvât le docteur comme un serviteur indigne de lui. A dater de ce moment, le deuil régna dans le canton ; il n'était pas de malheurs que ne présageât la foi populrâ%, et les villageois imputaient d'avance au curé tous les maux à venir.
II L'année suivante, la solennité revint; le taureau obéit cette fois: c'était le bénéricier qui l'avait appelé. Hais, dans ses visites domiciliaires, il se garda de s'arrêter sur le seuil de notre demeure. Peu de jours après, la foudre vint briser une cloche que les habitants avaient soin de sonner durant l'orage; les vieilles femmes, cellai qui disaient la bonne aventure, la foule des boui^eois, m mirent plus de bornes
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à Inin fureurs. Voilà où en était l'Espagne alors, et peut- 6tre en est-elle là encore aujourd'hui.
( Doa Luis, irrité, résolut de fuir absolument la société des hommes. Il connaissait un lieu plus désert, quoique plus voisin de la capitale; c'était vers la frontière dps Deux- Cïstilles, 8ucantondet'Algarria,dao8unbaB.sin affreuxque traverse maintenant la route de Madrid à Burgos et Baronne, Le voyageur, engagé dans uue goi^ aride, sur le revers méridional de la Somo-Sierra, voit tout à coup une vallée s'élargir devant lui, et il s'arrête épouvanté : île tous côtés s'élèvent desmoDtagnesqu'on dirait faites de maind'homme, tant les chétifs éclata de pierre dont elles se composent ont l'air d'être placés à dessein l'un sur l'ciutre, sans qu'aucune végétation inlerrompc! et anime ce tableau. Sur un so) infécond que sa solitude et sa nudité dérobèrent à l'envahie s^nent des apanages féodaux, quelques-uns de ces hommes des Castilles, dont l'Europe accuse la paresse quand elle devrait accuser nos lois, ont, à force de siieui's, obtenu d'un sol de granit des fruits et des arbres languissants. On se rappelait dans le voisinage une maison rntourée de quelques arbres, ayant un verger qui promettait quelques fruits. Don Luis voulait le repos et ne craignait pas la cumplèto solitude. Il choisit ce séjour.
< Dès l'abord, les habitants nous aimêient ; ils choisirent don Luis pour alcalde. Cette commune, autrefois populeuse, était de celles qui élisent librement leurs municipaliléa tous les deux ans. Clle avait à peu près les mêmes privilèges que les républiques Bascongades. Elle était de celles qui disent à propos des cédules royales : qu'on obéisse et gti^on n'exécute pa» ! Ces contrastes, que le reste d\i monde ignore, expliquent l'établissement du pouvoir absolu parmi nous. Le bras de Cliailes-Quinl posa au sommet de nos hiérarchies sociales ce pouvoirunet illimité, nécessaire peut-être au gouvernement de tant de royauiûes : il laissa sur le sol la foule des libertés locales. La défaite des Gommunéroa «mporla tout ce qui tendait à la pondération, ou raècM
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à l'env^Ussenient .du pouvoir Bouverain. Les institutioiis municipales sont restées debout. Notre exemple apprend qu'elles sont insufâsantes pour assurer la grandeur desËlals et ta sécurité des peuples.
< Im colère du ciel semble partout empreinte sur le vallou de la Cabrera, et pourtant, alors, je ne sais quel espoir sans bornes se mêlait à mes impressions les plus pénibles. 11 me souvient qu'en gravissant ces noirs sommets au bras de Maria, bien loin, au midi, j'apercevais les horizons de la cité des rois; ce spectacle faisait naître dans mon sein mille troubles et mille espoirs. Ha jeune imagination se livrait à des rêves de gloire dans lesquels mon eiistenco s'égarait tout entière. Haria me marquait le but, sans croire jamais l'avoir mis assez haut. Puis, réveillés tout à coup de ces illusions, nous nous trouvions au désert, et nous retournions près de mon père, prêU à écouter les récits, déjà mille fois entendus, de ses campagnes d'Italie.
« J'avais seize ans depuis quelques jours : je sentais que mon éducation se trouvait arrêtée dans celle Ihébaîde. Il était trop tard pour prendre en main la charrue, pour enfouir ma destinée dans d'obscurs sillons; car i'avais lu, et mes livres m'avaient transporté dans une région d'oil je n'aurais pas su descendre. Les récita paternels m'avaient entretenu de la splendeur passée de ma rac«. Les temps me conviaient à me rendre digne demcsaieux. Le solennel passage d'un siècle à un autre avait été marqué par des prodiges. Une main pui^nte fondait en France un ordre nouveau. La révolution française avait voulu la liberté, Bonaparte lui faisait vouloir la puissance absolue avec la gloire, c'estr-à-dire avec les conquêtes. Il arrivait des Pyramides. D'autres campagnes d'Italie que celles dont j'étais bercé avaient préparé sa grandeur. Les coups de tonnerre du Saint- Bernard et deHarengo avaient inauguré son pouvoir. Maintenant, il relevait les autels. La Péninsule tout entirâv s'agitait au bruit de ehncun de ses pas. Nous devions évidemment quelque jour être entraînés dans sa sphère, ou noue ;
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briser. J'annonçai à Maria qui p&lit et se tut, & doilaLéonor qui fondit en larmes, à mon père qui m'approuva, la résolution de me rendre à l'université de Salantanque pour achever mes études, pour les commencer, dirais-je plus justement, de manière à pouvoir ensuite chdsir entre la politique, la inagistniture ou les armes.
c L'état de l'Espagne, tel que je pouvais déjà le comprendre, ne s'accordait que trop avec l'état de l'Europe pour me donner ces pensées. Si Charles III avait eu un successeur digne de lui, la couronne aurait pu accomplir sans secousses la reslauraUou nécessaire de la monarchie. 1^ grandesse était un patriciat tout fait quiavatt richesses, souvenirs, consécration publique ; le clergé séculier plein delumières et d'autorité, les tociétés patriotiques ou sociétés savantes que Charles Hl avait multipliées, les communes enfin, auraient offert autant de points d'appui au réparateur des maux publics : le monde espagnol se serait régénéré, exempt d'orages, à l'ombre de l'autorité royale. Hais le malheureux Charles IV n'avait conservé de l'héritage de son père que le pacte de famille, en l'appliquant, par la paix de Bàle, à la république française teinte du sang de Louis \V[, quand déjà, du temps de la monarchie, l'Espagne était disposée à y voir une des causes de sa décadence. Rentrés ainsi daus ta guerre maritime à la suite de la Convention et du Directoire, écrasés le lendemain à Saint- Vincent par les flottes anglaises , 'la dignité nationale s'était oiïensée, dans les rangs même les plus novateurs, de celte subordination .d'un Bourbon à des gouvernants régicides. Aujourd'hui, vainqueurs sans profit des Portugais à Olivença, nous abandonnions sans compensation aux FVançais la Louisiane. Cependant, les colonies, séparées de la métroïKile par la guerre plusque par l'Océan, apprenaient k se passer de nos lois. Le commerce et l'industrie achevaient de périr; la misère publique avait envahi le trésor du prince; enfin tout gouvernement était dissous : A la place d'un pouvoir suprême et bienfaisant, nous avions UQ conseil de Castille esclave et oppresseur, des municipa-
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lilés indépendantes, des tribunaux qui ne l'élaîent pas et nne coOT dégradée. La cour, à force de mépris, soulevait Ib haine publique. I.à régnait d'une façon absolue, depuis près de dîi années, entre un roisansviceset une reine sans vertus, également favori de tous deux, maître allier de l'esprit de l'un et du cœur de l'autre, un homme dont l'existence enti^ sera dansThii^toire un étrange phénomène. Premier mi ai stre pris aux gardes, géncialissime qui venait de voir uo camp dans l'Alentéjo pour la première fois, grand-amiral dont le pied n'avait pas touché uos rivages, grand d'Espagne, duc, prince sans illustration et peut-éb'e sans aïeux, rapproché enfin des degrés du trône par une alliance avec le sang de ses maîtres, cet homme était arrivé sans échelons, par le seul effet de son double empire,des derniers rangs de l'Ëtat à des honneurs fabuleux. On en avait inventé pour lui, ou plutôt il les inventait lui-même, et l'Espagne, injuste ou non, l'accusait de ne pas balancer par le prestige d'un talent, par le mérite d'un service, le malheur de son élévation ! Incliné vers les idées nouvelles, sachant que les progrès des sciences et des lettres honorent un règne , il aymit consenti à parer son front du laurier de Charles 111 et de celui de Louis XIV; mais les esprits irrités s'accordaient à ne lui reconoaitre de force et de suite que pour la cupidité, la corruption et la vanité. Il entrevoyait le bien et ne savait pas l'accomplir, si étranger, disait-on, à l'instruction commime qu'il ne savait pas même parler français. L'inconcevable bizarrerie de sa destinée avait seule fait de lui l'ami et le tjran d'un roi absolu et d'une reine impérieuse, qu'il trahissait loua deux. • Placé jeune par les aveuglements de la passion et de l'amitié à la téle d'une moitié de l'univers, don Hanud Godoy vit moins dans son immense pouvoir un moyen de gloire qu'une occasion de fortune. Les richesses de l'Ëtat lui furent livrées, et tant d'opulence, tant de grandeur ne parlèrent pas à son âme de ses devoirs envers son pays. Centre de sa puissance, la cour fermait les yeux à la man^e des événements dans le» deux mondes, pour se partager lout efi-
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Itère entre les complots oitpcwés d'un jeune garde du corps et ^'iine princesse vieillissaitle : l'un, dont la faluilé aud»cieuse foulait aux pieds sa bienfuitriœ et sa souveraine; l'autre qui, toujours asservie en étant elle-même toujours inridèle, se perdait en efforts également inutiles pour re6« saisir le pouvoir royal qu'elle avait livré, ou ccmservcr au moins le œur rebelle dont l'Espagne était le salaire. Au- • tour de don Manuel, comme autour d'un j^and scandale, se groupaient sans nombre les fortunes adultères. Les emplois, les dignités, les trésors de l'empire servaient à payer les outrages que recevaient ensemble chaque jour la majesté royale et la morale publique. L'étrange crédulité du monarque, l'étalage plus étrange encore de ses persévérantes amours près son indigne compagne, sa bonhomie enfin et sa hardiesse dans le ridicule, discréditaient le trône autant que les désordres qui y siégeaient. Le palais de Charles IV ressuscitait les temps de Claude aux yeux de l'Espagne courroucée. Et . quel moment prenait la royauté pour se passer du respect des peuples? Celui où la révolution triomphante, par son imitation dessociétés régulièreselses chants de victoire, égalait soa séductions à ses menaces, et ses enseignemenU à ses succès.
( J'avais pris beaucoup sur moi pour arriver à ma résolution. Je pris sur moi davantage pour arriver au départ et traverser le front haut cette épreuve. Entin, je partis. Mon frère, qui m'admirait sans m'imiter, me donna des preuves de tendresse et de regret : il me sembla que nous serions un ami et un soutien l'un pour Tautre : je l'embrassais pour la dernière fois ! Plus maîtresse de soi que ma mère, Maria m'effraya par son calme désespoir. Chacun de nous deux perdait le premier, l'unique confulfàit de ses peines. En baisant son front pour la quitter, mon cœur fut déchiré, au delà même de ce que j'avais prévu. Jo crus sentir se briser ma vie.
■ Après tant d'années, l'impression de mes premiers pas kÙD de notre commune demeure est toute vive encore dans
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