LIVRE TROISIÈME
priroablc mouvomenl de aalisfactwn et de Bé(»irité. )e lOe ftcnlis aiTranchi (le bien des joiigE; j'aperçus au dedans de moi-même des forces que j'ignorais encore. En reronnaiasant, mieux que je n'avais fait jusqu'alors, nos deux natures distinctes et dépendantes l'une de l'autre, je compris que la polîlique devait tenir compte de toutes deux, el se servir de l'une pour dominer l'autre. J'analysais ainsi ces deux grandes puissances qui, depuis six mille ans, se partagent le monde, l'une matérielle et brutale qu'on appelle bnrbarie, l'autre morale et généreuse, la civilisation, divin attribut de la nature humaine.
( La jurisprudence m'offrait l'application la plus direrl» et la plus salutaire des hautes maxiinee de la philosophie dans ses rapports avec l'ordre social. Mais sa vive lumiilre me guidait dans le dédale de nos lois, comme parmi des ruines. Quoique les universités se bornassent à ense^ner le droit romain, laissant à la pratique seule le soin d'initié Il'S jeunes juristes aux inextricables mystères du nôtre, le professeur avait soin de nous conduire à travers nos législations incohérentes, monuments et débris de toutes les dominations qui ont tour à tour passé sur les Espagnes.
II II ne se trouve sur le banc des juges, au barrer et dans la foule de tous ces escribanos qui vivent des erreurs inévitables et des cruelles lenteurs de la justice, que trop d'ennemis de toute réforme de nos codes. Mais, dans le premier âge de la vie, l'âme a trop d'ardeur pour accepter les calculs de l'cgoisme. Les étudiants véritables, je veux dire c^ux pour qui les cours de l'université étaient une affaire sérieuse, invoquaient d'un accord unanime le temps oi'i la nation espagnole pourrait* à l'exemple de la France, donner de l'unité aux lois de la monarchie, accéléra la marche des tribunaux, rendre aux travaux de l'agriculture et des arts une portion des cent mille familles que notre procùlure consacre à ses ruineux mystères , mettre enfui nos inslilulions en harmonie avec les lumières nouvelles el avec les nouveaux besoins.
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SUITE DU NANUSCHIT D AÎNHOA. 63
■ Le temps s'écoulait ninsi. L'étude émit niOD seul intérêt ; les lettres de ma m^re et de Hnria, ma seule société. Hu vie était comme siHpendue d'un courrier à l'autre. Yai compagne de mon enfance manquait à toutes mes heures. Dans le désespoir de ma solitude, je tombais è ^nouT, je Tondais en larmes et je m'écriais : Ma sœur I ma sœur ! Il mo semblait qu'elle aurait àtt m'eutendre, et nul écho no répondait à ma Toix.
• Le peu de commerce que j'avais forcément avec les hommes aurait suffi pour mo faire sentir tout ce qne j'avais perdu en quittant le toit paternel. Je m'apercevais que j'y avais contracté des habitudes d'esprit et de cœur, des besoins d'entretiens élevés et solides , dont rien, dans le morne et frivole cours de l'existence espagnole, ne devait m'offrir d'équivalent désormais. Il m'était donné maintenant de comprendre que mes jeunes années m'avaient rendu bien difficile de vivre d'une autre vie. Je compris aussi chaque jour davantage que ces années si remplies et si fortunées me rendraient bien difficile d'aimer. Où trouverais-je l'âme castillane et chrétienne, le cœur tendre et exalté, la pensée active, brillante, inépuisable, que je pourrais comparer à ce que j'avais connuT Du reste, je m'en applaudissais. Au milieu des désordres dont je me vis promi^tetnent environné, je trouvais des sauvegardes dans mes cultes intimes. Quand on porte dans le cœur de nobles et pures images, on est défendu contre tout cp qui serait indigne d'elles. Mes études sévères m'affermissajent dans ces impressions. C'est surtout quand il pense, que l'homme a besoin de sentir qu'en effet les femmes sont bien réellement DOS compagnes.
c J'avais fixé ma demeure chez un commissaire des armées, en retraite depuis quelque temps. Castillan petit, maigre et sec, parlant p^ ou ne parlant pas, et [»ùant Dieu
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OU ne faisant rien. Mon hôtesse, vive et sémillante, paraissait en protestation permanente contre le tort que les années, un embonpoint extraordinaire et des cheveux grisonnants faisaient à sa beauté. Ses manières av'aient été de primeabord si empressées et si familières, que je les trouvai maternelles. Doiia Engracia ne m'appelait que le poàre, le fxArecito '. Tontes les fois qu'un veni frais descendait des montagnes, elle venait sur la pointe du pied, comme pour ne pas troubler mon travail, m'avertir de ne pas sortir en simple bonnet d'étudiant, et me promettre qu'au premier Iroid, mon logis serait soigneusement garni de ces nattes de paille ou de spart qui chez nous remplacent durant l'hiver, dans la maison du marchand comme dans le palais des grands et des rois, les liches tapis partout usités en France. Dans mon isolement, je m'étais applaudi d'être installé auprès de ce viens ménage. J'avais espéré y trouver de l'intérêt, des soins, un peu de ces choses si nécessaires quand on vient de s'expatrier du toit paternel.
« Le commissaire me donna, au bout de quelques mois, le plus grand témoignage d'eslime : il me conduisit avec mystère à une armoire soigneusement cachée dans son alcdvc. là, me montrant avec un mélange d'orgueil et d'effroi une centaine de volumes enlasséd, il me dît, la main sur son cœur : < .Ami, ma bibliothèque est, aussi bien que « ma maison, à votre disposition. > Puis, l'œil fixé sur moi |K>ur voir l'impression qu'une telle découverte allait produire, il étendit le bras d'un air solennel sur quatre on cinq in-octavos qui avaient pour titre : Esprit des lois ! Les autres volumes étaient les Vies des saints , un Traité svr l'alchimie, les Chroniques du père Roman de la Higuera. La plupart n'avaient pas encouru les disgrâces du Saint- (ifGce. Il n'étaient placés à côté de Montesquieu, loin de tous les regards, que pour grossir aux yeux du ( saire sa propre importance.
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SUITE DU NAKUSCHIT u'aÏNKUA. 65
Le mari et la femme étaient si sévères sur l'Iiidalgie, qu'ils se vantaient tous deux d'avoir déshérité leur fille nDÎque , pour cause de ntésalliance , parce qu'elle avait épousé un banquier de Madrid. "En même temps, ils laissaient régner chez eux d'une façon absolue un couple qui me semblait peu digne de leur commune prédilection. Ils avaient une servante âgée à peine de treize ou quatorze ans, dont le mari s'enorgueillissait à'Hre inscrit sur les tables de l'université. A une époque de la vie où d'ordinaire on s, depuis longtemps, quitté les bancs des écoles, il n'apportait sur les nôtres que de la fatuité, de l'ignorance, des vices. Cet homme, dont les dérèglements avaient prématurément blanchi le front, s'appelait Fortunalo. Ses manières prenaient au besoin quelque chose d'engageant etd'atfectuenx; car la politesse était une de ses faussetés. Mais il y avait dans son regard comme dans son sourire, une expressiMi indéfinissable qui m'épouvantait. La perfidie semblait siéger sur sa lèvre saillante , et, sous ses paupières abaissées, se découvrait un abîme de méchanceté. C'était un de ces hommes impatients de l'obscurité , incapables de s'en affranchir par le talent et la considération : êtres incomplets et funestes, dont l'ambiticm, en s'agitant dans une âme étroite et un esprit pervers, fait leur tourment, et, dans quelques rencontres, est jwur la société un fléau.
( L'étal de cet homme et sa naissance étaient inconnus. J'ai su, quelques années après, que, très-jeune, il avait passj par les présides. Lorsque les recruteurs, empruntant au bagne des soldats selon nos déplorables coutumes, l'enlevèrent du séjour du crime , il en porta les traditions dans la carrière de l'honneur. Abandonné plus d'une fois aux sévices des lois, une protection inconnue le fit toujours porter, à la surprise universelle, sur la liste de grâce que la toute-puissante Camara ' soumet au roi le Vcndredi-
> La Cunara, chambre, on commlBslon chargée de préMnter trois
eandidata pour lei foactloni de niB^etraturc, les bén^Ucc*, etc. Ella
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Saint. C'est par ces chemins qu'il était arrivé i l'aDÎTenilé, et le grade de bachelier avait déjà honoré ses tardives études, en exaltant sa con6ance et soa orgueil.
« Rapproché de lui forcément, avantilerion savoir, je le fus par cela mèiae d'un autre étudiant, son ami intime, qui venait prendra les grades afin de remplacer un jour, ma cmseil de Castille, son père , gouvernotr d'une salle ' de m corps suprême. Le bachelier ne parlait pas de son jeune ami sans rappeler qu'il était fils d'un grand d'Espsigne de première classe, de l'czcellenlissime duc de L'". Il me fallut longtemps avant de reconnaître dans ce personnage puissant le persécuteur de ma famille, l'odieux don Juan, qaî avait dû à un opulent héritage sa grandesse et son duché. Nobv condisciple était le second de ses (ils. Bien fait, ayant des traits réguliers, un regard expressif, don Jaymé était en possession d'une grande réputation de beauté ; je ne fna frappé que de son air inquiet et dur, de son ceil faux, d'une ]^leur dans laquelle l'envie semblait emprunte.
« Quoiqu'il professAt un culte avei^le pour les idées notivelles, el que Fortunato, uu contraire, sevuitit d'une nobla et sainte horreur pour les Montesquieu comme pour les Nei^ ton, chaque jour resserra leurs nœuds. Tous deux s'en trouvaient bien : le bachelier prétait son esprit et croyait recevoir en échange quelques reflets d'un rang illustre. Tous deux, i'iï eût été possible, se seraient corrompus l'un par l'autre. Don Jaymé, dont le.sein ne oourrissail que des passions jalouses, aurait eu besoin d'un guide qui prit à tâche de porter la lumière dans cet airime.
iMt prlM dans le gela du conseil de Culille, et possédait d<) tuutw prétogutiveg.
' Le conseil de Castille était divisé en cinq salles ou cbambrea ; deux, Altcsde gomemement, étalent principalement chargées d'affaires admtnlslratlvee. La troisième, dite r/eJ9uin»cfnfs, la quatrième, iJeJuiHce, la cinquième, de prorrnce, avaient dee attributions Judiciaires. Il jr avait ds pluB la Mlle des alcaldes de la couronne [cota jr torle), coût vMr oelle présidée pu des membres du oodhU de ClasUlle.
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SUITE OU «AKUSCRIT D'aÏNUOA. 67
c Le fils du duc de L"* entrait dans It vie, riche, certain d'arriver à desposteséminenlSientouréd'appuiB, et il passait le temps à déplracr les misères d'une destinée qui me semblait réunir tous les bi«is de ce monde. Né le même jour qu'un frère, il n'était pas celui que les lois reconnaissaient pour héritier de la grandesse paternelle; le ressentiment de cette partialité du sort livrait sa vie aux tourments d'un sombre désespoir. Une vanité mécontente dominait son dme : toutes ses paroles trahissaient la passion à laquelle il était asservi. Je compris mieux l'amitié qui l'unissait & Fortunato. Seulement, il n'en voulait qu'à son frère; le bachelier ea voulait à tous les hommes.
L'année 1802 m'apporta une relation de plus, celle>li sérieuse et instructive, par un grand changement de la scène du inonde. La révolution française dévorait le temps elles institutions comme les hommes. En quelques années, elle avait recommencé toute l'histoire romaine ; des rois elle était arrivée aux consuls, et déjà César apparaissait à tous les yeux. Haif, pour être accepté, il fallait que l'empire fût la paix, et Ja paix régna un jour. Après le traité de Lunéville, après le traité de Sainl-lldefoase et une foule d'autres, le traité d'Amiens vint donner aux nations l'illusion d'une lecillcation universelle. Aussitôt parut, ait milieu de nous, un littérateur anglais dont la renommée était arrivée sur le continent. Des lettres du duc lui avaient donné don Juan pour guide dans l'université. 1 1 venait interroger les bibliothèques de Salamanque pour ses travaux. Je remarquai promptement son esprit judicieux et son rare savoir.
« Peut-êlre n'était-ce pas le seul intérêt des lettres qui aillait sir Georges dans ta Péninsule. Mais, éclairé, grand partisan des institutions de son pays, signalant avec une rare intoUigeoce quelques-unes des origines de l'état d'affaiblissement auquel la monarchie de Philippe 11 était arrivée, ses dissertations éclaircissaieut pour moi tout ce que la polémique du docteur don Mathias avec mon père, ou les extrayagaocea contraires de f ortuoato et de Ja^mé. auraient
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pu jeter de confusion daas mon esprit. Ses entretiens m'offraient une foule de révélations inattendues sur les causes de la force et de la prospérité des empires.
« Telsétaientmesseulsrapporlaavecles hommes, quand, un soir, en rentrant chez moi, je trouvai mes hôtes livrés à une agitation singulière. Leur jeune servante avait disparu avec un certain Fray Aparicio, capucin adolescent et illettré, qu'on voyait sans ombrage passer les journées auprès d'elle. Je remarquai tout d'abord que cet enlèvement livrait le commissaire au désespoir, et son désespoir était de la fureur : je crus assister à une scène de \' Avare. Je ne puis dire ce qiii, de moment en moment, me surprit et me révolta davantage, de cette désolation bruyante et risibie dn vieillard, de la honteuse indifférence de Fortunato, ou de la joie inexprimable de dona Engracia, heureuse, par plus d'un motif évidemment, que la Hai^arila fût partie, plus heureuse que le bachelier fût resté. Chaque jour , j'avais vn sous des aspects nouveaux les moeurs de mou pays. Ces dé* couvertes m'avaient été une grande tristesse. Maintenant, une lumière imprévue éclairait tout à coup à mes yeux la scène où j'avais vécu jusqu'alors. Je quittai ma danenre le jour m^e , et je fus plus seul que jamais.
■ A quelque temps de là, sir Geoi^es vint me proposer dem'tntroduirechez son ami, l'excellenUssime comte de D"', grand d'Espagne, qui vivait retiré à Salamanque. J'avais souvent vu aux églises la de D"" qui était renommée pour son esprit et sa beauté. Sir Ceoi^es, avec son bon sens accoutumé , insista sur ta nécessité de sortir de ma solitude, de voir le monde, de connaître la grande compagnie de mon pays. Maria, dans toutes ses lettres, me demandait ce sacrifice. Je me soumis. Je sus bientôt que le comte avait un fils, dont le gouverneur français allait faire un voyage dans sa patrie. On espérait que mon commerce entretiendrait L'en-
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StITB DU MANUSCRIT 1» AÏNHOA. 69
Tant dans l'élude de la langue de Bossuel et de Corneille. Sir Georges en convint avec moi. — < Pourquoi non? me c dit4l en riant ; le cardinal Ximenès, dans ces mêmes lieux, ■ ne préludait-il pas par le préceptorat au gouvernement ( des Espagnesî »
« Le comte de D*" avait un air haut et dur. Je me redressai pour rester à son niveau. Pleine de gr&ce et de prévenance, la comtesse m'intimida. Je la trouvai assise, au milieu d'une vaste galerie, sur son estrade qu'ornaient l'aident et l'or. Elle brillait, parée de plus de cliarmes que d'atours. J'avais l'âge qui apprend vite que les femmes sont des puissances; j'éprouvai une émotion nouvelle, celle du jeune homme renconb^nt le premier regard qui lui impose, le trouble, l'agite peul-ëtro!
( Je ne répondis qu'à peine et fort mal aus questions de la comtesse. Il faut qu'à l'exemple des autres puissances do la terre les femmes sachent gré de ce trouble caché que Imir abord fait naître ; car le lendemain elle parla de mon esprit * à sir Georges. Elle me tenait compte de ce que j'avais senti. « Fille d'un négociant de Cadix, la de D"' achetait par d'amers chagrins l'éclat du rang auquel l'amour du amte l'avait élevée. La cour s'était attachée à semer d'écueils ses premiers pas dans un monde si nouveau. Les dames do sa classe ne reçurent pas sa visite. La camara , la chambre du prince, ce centre des affaires traitées sous la forme de plaisirs, ce rendez-vous des femmes les plus élégantes et des courtisans de tout étage les plus chers au monarque, ne s'ouyrit jamais pour elle. Lors des baise-mains, les gardes du corps ne frappaient pas du pied à son passage ; tes grands, au lieu de la tutoyer, lui donnaient son titre d'Excellence, et les valets du château ne le lui donnaient pas. Enfin, tous les honneurs dus à la grandesse lui étaient contesta, ou on les lui faisait payer cher. Vainement le coinle s'était-il porté au nombre des personnages considérables qui se découvrirent toutà coup une vieille parenté avec le prince de la Paix. Il n'était ni dans la politique, ni dans la vanité
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de don Hanue) de prendre sous tia protection une mésalliance. Rien ne put fléchir cette réprobation hautaine que beaucoup de dons brillants rendaient peut-être plus opiniâtre. Doiia Hatéa, n'espérant plus désarmer les préjugés par sa patience, ni les vaincre par son habileté, venait de se retirer à Salamanque, dans l'Étal du comte, loin d'une cour dont elle tirtùt vengeance en la vouant par ses saillies au ridicule et au mépris.
« De graiids yeux noirs pleins de vie, des dents admira- Ues, des cheveux dont l'ébène brillante répétait tous les reflets du jour , un teint qui avait cette blancheur éclatante des Andalouses que leur soleil n'altère pas, un pied tel que le monde le connaît aut Espagnoles, une taille souple et animée : voilà ce qui me frappa d'abord dans la charmante Gaditane. Ses traits auraient pu être plus réguliers; mais leur vive expression répandait sur toute sa personne le prestige do la beauté. Ses manières et sou sourire joignaient par 'moments l'attrait d'une cerUùne langueur à tout l'enUdnement de l'ardeur naturelle et des élans impétueux d'une âme passionnée. La passion éclatait dans ses regards, dans ses paroles, dans ses gestes qui étaient un second langage aussi vif que l'autre, une seconde éloquence aussi expressive. On sentait qu'elle était née pour l'empire , et la conscience de cette destinée des femmes, qui était éminemment son partage, matait quelque chose d'impatient et d'agité aux formes persuasives de son entretien. L'accent méridional avait dans sa bouche une grftce infinie; on vanlait beaucoup la rare séduction de sa voix, et évidemment elle en savait le pouvoir. Comme celle de Maria, en effet, il était impossible, dans la conversation m£me, dâ l'entendre sans la remarquer. Mais celle de Maria, qui depuis notre séparation retentissait incessamment dans mon oreille et dans mon cœur, me Ht sentir tout d'abord une différence entre ces deux harmonies si pénétrantes et si suaves : quelque chose d'indéfmissable manquait pour moi à cette voix eotiianterease de la de D"'. Dans sa [larole, dans son chant
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SL'tTB l»i hanuscrit d'aïnhoa. 71
bientât, que je oe me lassais pas d'écouler, je sentais l'instrument accompli; je cherchais l'œuvre divine, l'écho de rime et du cœur. Je devais en venir à rester des heures entières aux cdtés de son fils qui poursuivait les jeux de son âge en me parlant français, tandis que mon oreille attentive recueillait les accords de sa mère qui vibraient profondément en moi , et ma première impression ne s'efTuça jamais. Seul, je sentais ainsi, sans doote parce que je portais m moi cette autre mélodie si pénétrée, si vraie, si pure, venue de TSme, venue du ciel. Telle était la de D'". Par son esprit piquant et facile , par la grâce esquise de tous ses mouvements, le charme de sa taille, le jeu animé de sa mantille, celui de son éventail, qui semblait ajouter un langage de plue à toutes les ressources de son regard et de SB parole, elle avait, dans toute sa personne, une magie dont nul ne songeait à contester la puissance. On rêvait l'Armide auprès d'elle, sans que par là le charme fût brisé.
t Je ne tardai pas à la voir presque chaque jour dans son palais. Le hasard me la montrait sans cesse à l'église, dans les processious, aux promenades publiques, parmi ces allées et venues sdns fm de la vie espagnole. Toujours il j avait pour moi une émotion dans sa présence, et, loin d'elle, bien souvent son image traversait ma pensés, sans m'empècher de me réfugier toujours auprès de Maria dans ma solitude, comme auprès de mon bon ange. Je continuais d'épancher à ses pieds tous les sanglots qui gonflaient ma poitrine, avec plus de tendresse que jamais.
« Je rencontrais souvent don Jaymé dans la maison de la comtesse. Parent du comte , il habitait sous son toit. Ce seigneur, ayant un degré sur lui, l'appelait son neveu. Si la comtesse n'avait pas eu d'enfants, don Juan aurait trouvé là des biens et des titras de plus à recueillir. Le chapeau de cette maison était de ceux qui se transmettent sans fin au plus proche représentant.
K L'anai de Fortuuato se montra dès l'abord embarrassé avec moi , soit qu'il conniit les torts de son père , soit que
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