‹ Don AlonsoChapitre 14 sur 62 · S LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

S LIVRE TROISIEME

les senlimenlg qu'il m'inspirail fissenl à sa haine un de ces appels qui sont toujours enlendus. On eût dit qu'en voyant les égards que m'accordait doîia Hatéa, une passion jalouse s'alliiniait en lui. Il s'efforçait d'intercepter toutes les paroles qui me montraient une femme jeune et belle touchée de mes tristesses. Cette disposition à me contester les premières copsolations que j'eusse rencontrées, ne servît qu'à me rendre plus empressé à les recueillir; je me disais qu'avec les passions mauvaises qui le dévoraient, il était, en dépit du sort, plus à plaindre que moi.

■ Sir Geoi^es faisait partie du cercle intime de dofia Hatéa. Elle mettait du prix à l'assiduité d'un étranger de ce mérite, et le traitait avec une recherche marquée; Cet esprit positif et froid, mais élevé, faisait ressortir les vives saillies et le constant badinage de la comtesse. Malheureusement, don Jaymé, le comte, les autres assistants se h&taient d'y mtier de grossières facéties ou des anecdotes licencieuses. Je me taisais pendant ces entreliens qui n'allaient ni à mes sentiments ni à mes idées. Les sombres régimes par lesquels nous avons passé ont réduit* aux bruits de la ville, aux aventures du quartier, aux dévotions du jour, trop souvent aux galanteries du palais et à ses scandales, tout l'aliment de la conversation espagnole. Je m'étonnais qu'avec le secours de sir Georges , toujours prêt à nous parler des grands événements du monde, des actes du, premier consul, de sa marche audacieuse et rapide vers l'empire, la comtesse ne réussit pas à donner aux enlreti^is un autre tour. Le charme infmi qui était en elle ne dominait pas ce cri de mon coeur : j'avais connu des heures mieux remplies !

a Un jour, sir Georges était plus en verve que jamais. Il avait reçu d'Angleterre et de France des nouvelles qui l'exaspéraient. Il parlait de la question qui est le perpétua objet des pensées de tout Anglais traitant de nos affitires :

SUITE DU HANDSCRIT D'aÎNIIOA. 73

le traité d'Utrecht, l'unioD des deux couronnes d'Espagne ot de France, k cause, suivant lui , de toutes nos misères, f On f ne peut assez gémir, ajoutait-il, de l'inconcevable égare* c ment qui a renouvelé cette union des deux Ëtatâ, quand t il n'y avait plus l'excuse des alliances de famille et quo f celle des gouvernements était un scandale pour l'univers a civilisé. 11 ne manquait à ce désordre que l'odieuse orîgjna-

■ lité de consacrer ce souvenir, en créant prince d'une telle « paix le favori qui vous gouverne... par les procédés que ( sait le monde ! Aujourd'hui, c'est autre chose. Un homme c s'estfflnparédelaFrance; ilmarche à l'usurpation par tous

■ les chemins; votre cour est à ses genoux, et je vois toute f la nation faire comme elle ; vous êtes tous engoués de cet t homme; vous attendez tout de lui. Vous en espérez votre K régénération. Rappelez-vous ceci : il fera de vous une « province française! » Je lui représentai que son langage était peu conforme à l'esprit de la paix d'Amiens. « Boni « me répondit-il ; leurre des deux parts 1 De notre côté, ( H. Pitt et l'Angleterre avaient besoin d'une trêve, et Boc naparte d'un mensonge. 11 n'a qu'un talent : c'est U B guerre. Il n'aura qu'un but : la conquglel Déjà, il viole « partout le traité qui date d'hier 1 On m'écrit qu'il ose paiiur

■ de descente. Nous soulèverons contre lui le monde ! »

A Puis, revenant à cette idée de régénération, il nous en montrait la difficulté dans un État démantelé au dedans comme au dehors; ncar, disaïUI, avec un gouvernement u despotique , l'Espagne n'a pas , ne peut pas avoir d'ad- H ministration. Elle n'en possède, ni au centre comme « les Français, ni partout comme l'Angleterre. Les com-

■ munes , assises sur des privilèges incohérents , ne sont « que des éléments de résistance et d'inaction. L'une des « nations les plus riches de la terre n'a pas de finances, « Ette ne sait ni asseoir, ni prélever les impôts. Un sys- « tème d'alliances déplorable vous fera perdre les colo- « nies, et vous ne saurez pas comme nous vous passer de « l'Amérique. Votre pays nourrit une multitude de pré-

74 UVRG THOrBI&MR.

t jitgéa désastreux. Chei vous )a paresse est hotkbtée ivint K loule chose ; l'état milîtairs vient ensuite, et vous placm A à peu près sur la mânie ligne le brigandage, comme une .■ imilalion généreuse , quoique indisciplinée , du métier

■ des armes. • — On se récria : •SArement, reprit sir a Georges, malgré vos lois, une grande masse d'hottimu a est parvenue à s'associa* eu mouvement de la civilisa-

< tion européenne. Mais vous ne nierez pas que tout né'

< goce ne soit encore une tache dans vos mœurs, et, avec « un tel système, les empires doiveilt périr fautd d'ali- * menls : car» toutes les fois que deux hommes sOril eu' « semhis , ils trafiquent. I.e propriétaire vend ses fitilts,

■ comme l'ouvrier son travail , les soldats leur vie , les

< rois leurs jours, et les enfants des Muses leurs l<Higues « veilles. »

< J'aurais pu faire remarquer à sir Georges qu'il n'étendait |>a3 à l'industrie et à sa stagnation , ce qu'il disait du oominerceavec tant déraison, en condamnant les idées fausses qui l'enU'avent dans le pays du monde où les classes sont à la fois le plus diatincies et le plus mêlées. Mail qui ne sait qu'un Anglais ne veut d'industrie, comme demarinei nulle part? Je réfléchissais à tout ce que ses dernières observations avaient de bon fcetis et de vérité.

a Le lendemain, traversant la place magnifique otj de spacieuses arcades se développent SoUs trois rangs de balcons uniformes, je m'arrêtai. Là , brillent dans de larges écussons les bustes de tous les grands hommos qui ont honoré l'Espagne. Je contemplais l'image d'un héros, de Gracian Ramirez, dont, comme les Saavedra, les Pimentel, les Zuîiiga, les Velasquez, les Lassos de la Vega, je suis descendu; co sa présence, une sainte émulation fermentait dans mon cœur. Je portais mes yeux humides, en même temps, sur des médaillons qui sont laissés à dessein vides encore!... Leiilt de don Juan et son ami m'abordèrent : mon cœur battait avec violence ; je sentais qu'une vive flamme embraiîait moD sein et colorait mes joues. lU promenèrent leur regard

S1T1TB Btl MANUSCRIT d'aInHOA. ?fi

étODilé autour d'eux, bhsrcliant ce qui m'avait ainsi agïtéj Fortunato railla ma rougeur croisiaotA, flt ses aiippositionti, ses plai&anterioi achovèrciit de me déconoerter. Je n'otaii pas répondra ^ue mes inlerloulltiiun étaient les jcrsonnages illusb'es de nos aniialei ; rtia maitraiH, la vraie gloire.

• Le bruit se répand, continua-t^il, que vous ne donaei « pas voire français à une illustre dame, que voua le vendea

■ i beam deoiers comptant. Si o'était vrai et que ce fût n pour ohercfaer A vous introduira de plui en plus auprèt ( de la de D*", à la bonne heure ; o'est une peraonna ra-

■ vissante, et je vous soubaito toute sorte de succès, ■ aj4uta-t-il eu altatlbant un regard plein d'ironie sur dou Jaymé: « Autrement, je dois vous dire que vous vous feriei

■ beaucoup dd tOrt, et déjà il n'est parlé quede votre négoce « dans L'udivBi'aité. *

< Hbb ceil s'alluma i J'étais indigné. « Mon cher ca-^ « marade, reprit le bachelier, aucun de nous a-l-il sous la a main les minesde Guanaxato et de Catorcc? L'ami don « Jaymé, tout fils qu'il est d'iin gouverneur du conseil de « Castille et d'un grand d'Espagne, se laisserait les trois « quarts du temps Qageller, comme un pénilcnt de Galice, t pour la valeur d'un cornadillo. Pourtant il ne se croit pas € réduit -à Iraflquer pour vivre. Vous n'êtes pas riche non

< plus?... — QuivouBl'adit,m'écriai-je, et de quel droit?.., <( — Ce ne sérail pas un tort, interrompit don Jaymé, dans H cette Espagne qui sera bientât tout à fait ruinée, si nous a ne la régénérons pas à l'eiemple de nos frères d'au delà • des monts. Mais alors on vit aux dépens des moines! K DOS pères ont assez engraissé ces sangsues de la fortune ft publique pour qu'on puisse accepter une restitution... — ( Dites tout di: suite une aumône !» répondis-je.

n A ce mot, don Jaymé sourit dédaigneusement et nous quitta. Fortunato poursuivit : i< Démonio ! Quand on est « fier , les mâles emplois du temps ue manquent pas. On

< peut imitar ceux de nos condisciples qui demandent ou f imposent des contributions aux passants. Le moyen est

?6 tlVRR TttOtSIËME.

« bon ; car on ne rencontre guère de seigneur si pauvre,

■ ni de marchand si avare , qu'il n'ait égard à l'invila-

< tion. Hais cette pensée vous fait frémir? Changez de t théâtre : pour tout ennoblir, il ne faut qu'agrandir l'é-

■ chelle ; joindre le p^ au gain 1 c'est suivre les traces des « héros comme Femand Cortès, ou comme celui qui relève « en France les autels et s'approprie l'Italie. Quiconque ne

< sait pas défendre son bien n'est pas digne de le conserver; « c'est là le code des conquérants! La noblesse n'existe que « par ce principe, et l'Espagnol n'est pas autrement roi

■ de tout un monde. Aussi, vous voyez l'enthousiasme po-

• piilaire pour tous les faiseurs de grands coups. Depuis les « nouveaux bruits de guerre avec l'Angleterre, la route de

• Galice est très-fréquentée... — Vousmefaltes horreur! » m'écriai-je, et je rentrai sous les arcades. A dater de ce

.jour-là , je pouvais compter sur une haine implacable pour le reste de ma vie.

I L'époque dés thèses était arrivée. J'obtins mon premier grade. Don Jaymé, qui associait, suivant l'usage, à son amour ardent des opinions libéialcs l'orgueil nobiliaire le plus exalté, s'indigna de ne pouvoir être admis au.rang de bachelier, malgré l'éclat de sa naissance ; Fortnnato ne le consolait pas, en lui rappelant que le grand Covarrubias, ce savant illustre qui tint la plume au concile de Trente, n'avait pas été plus heureus. A la nouvelle de l'échec de son fils, le duc de L"' résolut de lui ouvrir, comme à son frère atné, la carrière des armes. 11 fut appelé à un em[doi élevé dans les compagnies des gardes. « L'uniforme m'ira, < disait-il, à ravir. Je n'étais nullement flatté de la pers- « pective de me masquer un jour d'une robe noire, et de « m'eimuyer toute ma vie dans le sein du conseil de Cas- • tille. J'aime mieux la riche commanderie de Tordre il- « lustre de Calalrava qui m'est promise, une commande-

SUrrE DU HAHUaCftIT D'AiNUOA. 77

( rie de dens cent mille réauz de revenu, sans compter le

■ brevet de colonel, qui ne pourra se faire attendre. >

< Doua Hatéa , chez qui il esprimait sa joie , gardait le silence ; elle était pensive, ef, dans mon ignorance de moimême, je m'étonnais de ne pas être indifTérent à ce qui pouvait l'occuper. Je fus disirait de ces réQezions par le cri de sir Georges indigné : f Pauvre Espagne, comme on dispose ( des produits de ton' sol et des grades de ton arm^! > A ce mot , un feu inconnu éclata dans les regards da fils de don Juan. « Est-ce ma faute à moi , reprit-il , si les c vieilles lois, des lois absurdes et iniques, font de moi un ' « mendiant né au sein de l'opulence! Pourquoi un autre « possédera-trtl sans partage tous tes honneurs et tous les ( lùens de mon père? Le même sang coule dans nos veines ;

■ et voyez comme le monde nous traite 1 II faut bien que « je vive, sans doute ï On n'a pas encore décidé que les t puînés âea grandes maisons seraient étonfTés au berceau^ f et certes on eût fait aussi bien que de les réduire souvent

• à des noms qu'aucun titre n'ennoblit, et à des rentes « mesquines, bonnes tout au plus pour exciter la dérision ( ou la pitié fraternelle. » Il s'arrêta : on voyait dans son œil fermenter tous les poisons de la haine et de l'envie. Hous le regardions d'un air étonné.

— € Patience! continua-t-il. il y a deux chances de sa-

• lut, une révolution et le prince de la Paix. Don Manuel « est ami des lumières; il aplanit peu à peu les Pyrénées d devant les idées jdtilosophiques ; uni d'alfection avec le ( premier consul , il s'appuiera sur lui pour opérer, quoi '< qu'on en dise, la régénération nationalel...

— « Ainsi donc, repris-je en frémissant, il n'est point d|a

■ pouvoir tellement condamné par la conscience publique,

■ que des voi& ne se rencontrent pour l'exalter ! Au fait,

• on découvre tous les jours des m^ailles à la louange de c Scjan , et, par malheur , ce fut l'Espagne romaine qui

• éleva le premier temple au dieu Tibère I »

« Frey don Jaymé partit.Ce furent là nos adieux. Quelques

78 LintB noiBifeMB.

mois s'écoulèrent : il n'ëlsit bruit que dee Buccèi obtenus ft la cour par le bel officier atii gardes. Les grades, les charges, les ordres, une part dans le gouwrnement, tons les insignes d'un crédit soudain et Insensé lui furent prodigués à la fbis, en moins d'un année 1 Son incspaeilé, son inrap^ rlence , rien oe fit obstacle à sa rapide élévation. Ansri n'élait-il pas d'eiplîealion si injurimse qui ne fùl donnée (ont haut à cette étrange fortune.

« Le règne de Charles IV a tu fdusieurs fois de sem* blables prodiges. Le prince de la Paix, loin d'en coDoe^w de l'ombrage, sonblait y ap[daudir; il était trop sAr do sor empire pour craindre des rivalités durables, et elles allé* geaient le fardeau, dirai-je de sa faveur ou de sa servitude!

( Iji haute situation de frey ' don Jaymé frappa l'universilé de surprise. Sur ce théélre où venaient de briller ses vices Ql sa médiocrité, uaa vive indignation s'alluma dam nos jeunes cœurs ; le découragement s'emparait d*un grand nombre. Les mauvais gouvernements, les gouvemementi arbitraires et dissolns, en courbant la télc des hommes sous le joug d'une sorte de fatalité insultante qu'on appelle le pouvoir et qui admet tous .les caprieos, flétrissent et abattent les Imes ; ils tarissent dans le ceeur la source des sentiments élevés qui sont le lien de l'autorité avec tes nations, et qui font l'honneur de l'obéissance.

« La comtesse avait ft eet ^rd toutes mes pensées. Je lui savais gré de s'indigner hautement de l'élévation de son neveu. Jelui savais plus de gré encore d'avoir lu promptunent dans mon âme, et vu la pince qu'y tonait ma scear; elle voulut savoir toutes mes impressions, les approfondir, les consoler. Ses paroles de compati^nt intérêt m'étaient un rayon bienfaisant. Il faut avoir ét^ jeune, malheureux , soutenu par l'ingénieuse sollicitude' d'uoe femme brillante et belle, pour comprendre la FM?onnaissanoe que

> Frère, tllre deiohevalien deïordru mltilalrea. Csnomnedldèis qae pu l'oithognidie i» Minl des rdlglmu {tnj»).

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

SUITE M) MAtIDilSlIT D'AÎHHOA. 7t

MA plua simples Boina ftiitaient naîtra en moi. J'aunu été fart oentra le charme qni était ai elle et dont tout ce qui l'approchait BubiBSRitlapuiwance.J'étaiaiansiléCsnsecoiiIro la léduction imprévus de us attentives et déiioatea bontés. Elles me louchaient, elles me flattaient commp des promo* tiens, eamme tout oe qui nous élève à nos propres yeux, 0 femmes I votre em[»re est plus grand et plus redoutable que celui des maîtres du monde. Ils n'atteignent que notre vie extérisure de leur faveur ou de leurs disgrftcas ; nous réussissons à les fuir, & les braver peut-être. Vous seuloa pénétres jusqu'à notre existence intime) vous seules avei des leoreta qui la désolent ou l'embellissent. Pour noua dominer,tous les chemins vmis sont ouverts. C'est au fond de notiamèmea qu'arrive votre sourire, doux comme l'espérance, quand il n'est pas enivrant comme la félicité!

« Hais il airive à nos imaginations ou bien h nos cœurs, i nos Ames ou bien k nos sens, et mon eœur avait toujours été li rempli , jnœ 3me si satisfaite et si exaltée, qu'auaun vide jusqu'alors ne s'était fait sentir ft moi. L'image de Maria absente, depuis mon départ du toit paternel , avait occupé la cours entier de mes journées et de mes veilles, en me IrauBportant dans une région supérieure à ee monde, ou ne s'y rattachant que par les plus nobles intérêts de la vie. Maintenant, des sensations nouvelles, des troubles inconnus, n'ouvraient un autre upivera , et mon imagination émue iAait près de le croire aussi sans limites.

■ Sir Georges, avec moi, portait sapa cesse l'entretien Hir la cofntesse. Cet esprit si froid et si précis avait une manière de parler de'dona Maléa qui plaidait à mes inipre&> sions, plus que je ne le savait; moi-même. H ne g'arrêlait plus quand il avait commencé de rendre hommuge à celte femme si brillante, do vanter ses dons attachant* et solides. « Ses f manières, disaitHl, sont preaqueék^Dgèreaàrabaodonrér

60 Uvue troisiëhe.

« voltant des femmes du Midi. S<Hi langage, comparé à cefaii

■ qu'on entend partout, a une réserve que je pourrais dire

■ anglaise. J' avoue que sa présence est pour beaucoup dans a la prolongatiou de mon séjour à Salamanque. Je serais à « Madrid déjà, si elle y devait aller. * 11 me surprit autant qu'il me troubla , en ajiMitant une autre fois : c le ne pois « assez m'indigner des calomnies imbéciles. que tes en- « vieux ont voulu répandre au sujet de la prétendue pas- « sion d'un personnage médiocre et grossier comme cet im> « berbejacobin,cebonapurtïsteespagn0idefreydonJaymé. « — Don Jajmé! Que diles-vousî m'écriai-je. — Je poise « tout à fait comme vous, reprit l'Anglais; ce bruit ne m'a c pas moins révolté. Hais, dans ce pays, on ne suppose pu < une femme sans amant plus que sans directeur et sans ( chapelet. Cet écolier arrogant et ignare, qui voudrait vw

■ son pays en cendres parce que le hasard a placé son bav

■ ceau après celui d'un frère, ce garde du corps bellâtre,

■ qui achète des honneurs par l'infamie, ne pouvait sé- • duire une personne de cet es[»it et de cette délica- ( tcsse. La manière dont elle veut bien rechercher mcn c entretien en serait, je l'avoue, une preuve à mes yem. t Non! il ne pouvait se voir au même moment et dans le « même pays, deux femmes dominées par qui devrait pli«'

■ le genou devant elles. >

« Un soir, sir Georges n'était pas venu passer l'aprèsmidi chez doîla Matéa. Elle n'avait pas & la prmnenade le cercle accoutumé qui se formait toujours autour d'elle. Je l'accompagnais seul par hasard. Les moments s'écoulèr^t animés et rapides. La nuit était déjà venue, lorsqu'une diseuse de bonne aventure s'offrit à nous. Sa mantille blanche brillait à travers les ombres, et, sous le costume de sa tribu, se montrait une sorte de beauté sauvage.

■ L'Espagne a été inondée au quatorzième siècle, ain^ que la moitié de l'Europe, des ûots errants de celte nation de magiciens populaires, pour qui la divination était un moyen de vol et le mourlrc un moyen d'existence. On les

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SUITE DU MANUSCRIT D'aINHOA. 81

croyait issusâ'%ypte, d'où est venu en Angleterre leur nom de gypsies, en Espagne de Gitanoa ' , race odieuse, qui, mettant sa eoélératesse à la solde des passions étrangères, fut chargée d'assouvir les haines des riches et des grands. Le gooTemement ferma longtemps les yeux sur lenrs sanglants désordres; il les proscrivit enfm. Charles III seul réussit à les ^tirper. Depuis lors, quelques familles, cachant dans les montagnes de l'Andalousie leurs habitudes sauvages, ou revenues à peu près à la vie commune dans un faubourg de Séville, et occupées à dévoiler (à et là, sur les carrefours de nos cités, les secrets de l'avenir, sont à peu près tout ce qui reste de cette demi^ invasicHi de barbares. ,

■ La Gitana nous proposa ses oracles, et la comtesse, lasse de sra pom^uites, consentit en riant à écouler ses prophéties. Aux formules consacrées succédèrent, suivant l'usage, des détails sur les événements déjà accomplis. Les premiers mots m'inspirèrent une surprise qui alla croissant. Je ne croyais pas aux génies familiers, ni aux divinations mystiques, et cependant, on eût dit que la jeune Bohémienne avait passé sa vie dans l'intérieur le plus intime de dotia Hatéa, tant ses révélations avaient d'exactitude. La comtesse se hâta d'y couper court avec un air d'effroi. Il swait difilcile d'exprimer ce qui se passa dans mon ftme, lorsque, se retournant vers moi, la Gitana déclara qu'elle allait nous entretenir du sentiment qui faisait depuis longtemps, à mon insu, le charme et )e tourment de ma vie. Que voulait-elle dire? de qui parlaitelleî Quelle folie! Doâa Maléa prit pitié de l'agitation oit j'étais, c On ne te c demande, dit-elle à la Gitana, ni le passé, ni le préc sent; surtout, eut-elle soin d'ajouter, puisque (u n'as à « ton service que des extravagances! C'est de l'avenir que • m'a promis ta science. — Vraiment! » dit l'étrangère d'une voix vibrante que j'entendrai toute ma vie : ■ Hé « bienl l'avenir, le voici! Le comte sera tué un de ces jours « sans confession, comme un mécréant et un païen ! »

' Èg^ptanot.

[:„l- j-,C(K>tjl>J

8S LIVKK TBOISUlUII.

« A ces mots , doAk Hatéa s'enfuit éponvantée, eo tappuyaot 4ur moi. fton cceur, loii eeia qui battaient avec vh>< ience, toute sa perB(»ine enfin, peisîent aur mon bras et ma poitrine, de manière à me tûre lentir, après le trouble où les râvélatioBB de la Gilaaa m'avaient jeté, raille tniublea ooaveaui.

■ Je m'Atais stniwnt ébHiné des nianières froides et indifférenteg du comte; son amourétait éteint depuis long^tenips. Ses désordres blessaient la lierté plus que l'^lTeeMon de doBa Hatéa. Elle s'irritait de le voir étaler à tons Ips regards d'opiniàtras efforts ppur obtenirune misérable conquête. Une fille de 4'AudalouEie , d<»it la vois publique vantait la beaidé, était venue s'établir dans un village vmub de Salamanque. sur la route des troupeaux du nord an bivemagee de l'Estrémadure, pour demander au eurè de la panuMe I4 bénédicUon de smi mariage avee un jeune Aragonais, mayera/, ou chef de troupeau de la Ifasle '. G(»nme il arrive trop souvent, le proviseup, mû par dep eensidératîtms lem* porelles, diSér-ait depuis pluaieurs moû rautoràalioo qu'attendait la curé, et le comte était apcusé de «es rdards. Loin de faire myalÀre de aon aniour, il araiblait en tirer vanité, comme h l'ardeur de sa pauûon était une gloire qui dût honorer §a galanterie plus qu'un tel oboii compro- Hiettresa dignité. On croyait savoir que la copitesse révoltée avait essayé de faire enlever la fiancée du Btmyorat. C'était armer contre soi des ressoitiments implaoables.

■ Le bruit était génôralement répandu que le saint office, qui avaitlecomtepour aigu azi)Tniajar,all(ût prendre en main sa querelle sous 4e faciles prétextcsi Iwsqu'un soir je me trouvais chez la de D"' avec san fils, sa fille au berceau, sii Georges et le comte : on annonce un homme qui deman* dait à entretenir rExoellentissime seignrar d'une afbire

' Société de toi)s lea propriétaires pulsaants de Iroupeatii. Ses immenses prérogalivea, et en particulier le droit de parcourir l'Espagne entière, sont comptées parmi les causes les ptns actives de la décadence de l'asTlcalture. Chaque mayorat conduit dix mille têtes.

SUITE DQ HAHPaeRiv d'aïnhoa. ta

impert^ate. L>'ino(»iiu parut pn rofiine totniM au fond de ia ioBgue galerie qu'éclftinùt mal une psUie lampa réoemment venue de France, La comte alla ven lui, La vcU de KO &\t, qui fAiiait h lui leul U petite guerrai en accompagnant, (tha^une de aea charge» du cri de : Vive le génÀvl Ssngparlâ! vive l'empereur N^pel^enl c«r on parlait plui quejamsia de rËmpire, ne couvrit qu'i moitié le dialogue tuni^tre, ™ < Votre eseel|enoe ma reoonnailrelle* dit l'é-' fl tranger. Je suis don BsrU>loqié de Darreca ; elle in'ou* « trage deptiis i>ix inaii- Qu'elle meure laiia oonfession avoq ^ tous les siens I « Ce dernier mot retentit aoc4?nipBgn4 d'un cri donjoureus, L'opaole de laGitaQa venait de s'accomplir. L'enfant ton)be au mâine instant, Je n'ai que le l^ps de Bitisir sur le brasero la pince de fer ft de cogrir ^ raspaasin- U s'était déjà élancé sur un bereeau que la niaU |ieui^)se doBa Mat^a es^aj^ait de (touvrir , en demandant grâce pour pa fille. Je porte au pâtre farouctte un f»up qui l'arrête et l'éhranle. Tandis que je redgiible, il me frappe d'un Qpupd^ sa dague; mais lui-flidme çlianpelle, U serait lomb^

en mène teinps qu^ moi, si l'aspect d'uue foule de domesi tiques a^tir^ par le bnHt p'av^it réveillé §es fîm^s, La (uri^)! songea h se frayer pasfiage, tout affaibli qu'il était, au milieu de cette trqupe désarmée. La peur ouvrit les rangs, et il disparut, Plusieurs doinestiquee renversés, le comte noyé dans je sang, son fils expirant à ses côtés, dojia Hatéft évanouie sur ces cadayrep , moi-même me traînant auprès de l'infortunée pour l'arfaeher à son désespoir, tello était l'affreuse scène que l'Aragonais l4is§^it nprès soi, Sjr Georges n'afait ni changé d<s place, ni pâli, ni parlé. « Ah 1 ^ 8'é(!ria-t-il , si j'étais peintre! »

F Je ne sentais pas m^ blessure; je ne sentis que la douleur de Watéa. Je lui présentai sg (ille, l^a petite Fernanila fie savait pas encore prononeer des paroles. Elle fit mieui ; elle tendit les bras à sa xpère, et seiiibla vouloir essuyer ses pleurs. Doila Uatéa sourit trUtemePÏ ^ P^t ^gurf: PienÛtt elle T^prit Ppurage, s'ocpupa de m<>9 é^at.

84 LIVRE TROlSiËMB.

qui' n'avait p^ de gravité , et quitta Salamauque, àésotmais remplie pour elle de souvenirs affreux : elle porta dans Madrid le deuil de son ime.

a Sir Georges partit en même lemps.Vn grand événement l'agitait. Bonapaitu<avait jeté l'altenlat de Vincennes au travers de sa gloire. Ce gageaax passions qu'il se vantait d'avur vaincues, était à ses yeux un marche-]Med nécessaire m trôno qu'il construisait. Tous les cœurs se serrèrent. Eu Es~ pagne et partout, chacun se sentit frappé. Sir Georges seul triompha. 11 voyait assurée une coalition nouvelle. Dans son indignation perçaient des éclairs de joie. Je ne puis dire ctnabien il meblessa.Cette tacbedansune si haute fortune,cetle abdication volontaire d'un grand homme me semblaient une tristesse et une déchéance communes. Je n'ai jamais ressenti, jamais vu une impression si vive. Le morale re[w«nait ses droits par ce deuil du monde sous le mmed'un homme.

« Tout était triste en moi et autour de m<H. L'ahs^icede la comtesseexaltaittoutesmes peines. Je m'^i aperçus avec effroi. J'apprenais quelle place la séducUcui de sa beauté, de ses chants, de ses grâces, de sa bienveillance avaient [Hise à mon insu dans mes pensées. Je me rappelais tous ses enchantements, comme en quittant Maria je me serais rappelé tous les élans de son esprit, toutes les inspirations de son âme. La beauté de Maria n'était que ta noble parure de dons plus {Adieux et plus cbers. Je sentais que c'était à la beauté de Maléa, à son inexprimable magie, que s'adressaient mes regrets, mes rêves, peut-être mes vœux ignorés de moi-même. Maria ne me semblait pas être de ce monde que nous habitons. Hatéa était ce que je connaissais de plus éblouissant sur la terre. Mais je ne sais quelle crainte se mêlait à tout ce qu'elle m'inspirait. Une voix secrète me disait qu'elle pourrait désoler ma vie. Maria, au contraire, était un ange tutélaire qui veillait sur moi ; je ne savais attendre d'elle que des biens I J'avais raison : le seul chagrin qu'elle pât me donner était celui de son absence !

« Grâce à Dieu, je touchais au terme de mes trois ans d'é-

gmTE ini NANUSCRIT u'aînhoa. 85

lude. Le moment de prendre mesd^és était venu. Le travail apportait une diversion forcée à l'inquiétude de mon flme.

( Le jour des thèses arrivé, Fortunato fut admis à la licence. Je montai en chaire après lui ; j'étais pâle, souffrant encore : je fus accueilli par un concert d'applaudissements. La conférence terminée et ma réception résolue, le recteur de l'université, grand d'Espagne ef parent du comte, annonça, dans les tenues les plus favorables, qu'il avait ordre de me remettre une royale cédule qui me nommait ofQcier aux gardes. Les voûtes retentirent des tànoignages de la satisfaction publique. Un concours noml^eux se pressait autour de moi. J'étais étourdi de mon bonheur;' il n'y manquait que la douceur de tomber dans les bras de Haria et de ma mère.

■ Malgré les rigueurs inexorables du monde, les tragiques infortunes de dnâa Matéa avaient appelé sur elle l'iat^rM public, bon Manuel ne dédaigna pas de se montrer soisible au meurU% d'un grand de première classe, son parent. La renommée qui ne raconte qu'en exagérant, atlrihuait à l'étudiant de Salamanque une part poétique dans le salut de la comtesse. On crut me devoir une récompense.

« Je savais autant de gré à dofia Hatéa de la manière dont m'arrivaît œtte grâce royale que de la grâce même. J'y trouvais une recherche de bienveillance qui faisait battre mon cceur de douces émotions. Ep voyant ma salisfaction se réfléchir dans les traits de mes conditiciples, de mes maîtres, de la foule, j'en jouissais davantage, Fortunato vint hardiment me serrer dans ses bras. Un mènent apt£s, je rencontrai son regard, et tant de haine s'y trahissait, que j'en fus saisi comme de la déclaration que toules mes épreuves n'étaient pas 6ntes ; je vis que j'avais un ennemi, et je traversai la foule le cœur serré. Un ennemi ! ce mot a quelque chose de terrible pour le jeune homme qui ne sait encore rien haïr, pas même les pervers !

a; Époque de la vie fortunée ! Alors les peines sont passagères! 11 u'y a de durable que le scutimeal do nos forces

Coo.;lc

t6 UVRE TflOinëMB.

et je ne Ha» quelle cfmBaoc* dans la ne) J'allais viil< ter Madrid , revoir met itarenU , retrouver Maria , porter aux pieds de dona Matéa laa reconnaÎBEaiiGe ; et j'étais « heureux d'avoir le droit el {e devoir d'&imor cette femme charmante t Hue earri^ s'ouvrait devant mes vœux : c'était eelle de l'honneur, cdls que mes aneâtrea avaient fournie glorieusement, où les vœux de Maria avaient dès kwgtemiis marqué ma route.eQ m'y traçant de grands buts! MiHDa favorisé du sort que mes pères , je partais de plus . loin et ne me plaignais plua de mon partage ; mon eœur me disait que c'^ait une heureuse fortune d'avoir à recommencer pour mon compte Tœuvre de ma maison. Je ue pouvais m'empécjier de stMig» à tous ces disciples illustres de Salamanque, les Mendoce, les Toledo , les Hernan Cortez, 4a plupart de nos autawi guerriers des grands siècles, qui avaient préludé par de hautes études littéraires à la gloire drs armes, et trouvé dans ce double essor àfis forces de plus. . « Ainsi i mes idées étaient vagues et ardentes ; mais U joie 1^ dominait toutes. J'avais déjà un rang parmi les ciloyoïs éclairés et parmi les défeuseura de la pairie. Mes titres plaisaient h mon w^eil comme ma conquête; la part que Haléa pouvait avoir à l'un d'eux était si légitime, que, loin de m'effenser, cette pensée faisait ohaque fois monter une flamme plus vive à ma tète et à mon cœur. Matéal car je disais ainsi ; ma pensée abordait son image, s'occupait d'elle sans recourir aux formules communes. Un songe, que je repoussais en vain, qui renaissait taujoura, me disait que son sulîrage pouvait être le bonheur, comme celui Je Maria serait la gloire! Alors une sorte d'ivresae jub livrait l'univers. 0 délire du premier Age ! 6 besoins confus de félicités infinies I A prestiges d'une imagination jeune et exaltée I que ne pouves-vous avoir de la durée? Vivre, ce serait être Dieu. Édairs qui embrasez le monde et ne faites que passw, vous êtes tout le de»> tin de l'homme : vous attestez sa puissance et sa faiblesse.

[j,!- :i,,G00tjl>J

l\yU QUATRIÈME

SUITE DU MANUSdRlT Q'àINHOV

Cilla, ■>), fjiH I rnnilH

Cuuipa f* u p»c*i JivT. *cH» rr°''r-

LftLr^l de HArja. T^ Nouvelle» de ïa Cabrer»- EmpriboeDeoiept eilrpiordimirc.

^■r frcf dan ityaiA, le cfaambellui narqaii de €*"'. ^ Harilgfl du mirquli 4e C)'< swe Ituia. ^ SQ' lUrii dt ba Dttkir*i, Qdi f nj M«n>. Whj Ftlila.

J'eo étais là quand uQe lettre de Hmn vint me surprendre et ni'^POabler. Je transcris un récit qi)' après tant d'annéei, ma pjimiç, aujourd'hui R|ëine, ne tracerait qu'avec çDbrt,

Lit €*bfan, jevdeuinlFi^rHelda laiDtPnl, t»0t.

< Tu es peintre en m'écrivant, aini de mon cœur; les ( portraits d^ la comtesse de V>"' remplisfient ta corf respondance; je la reconnaîtrais entre mille; c'est te I dire que je me rends compte de ton admiration. Je

■ me suis répété bien souvent , au pied même des au-

■ tels, que nous devions lui êlre reconnaissants de la dit version qu'elle apportait à ta tristesse et à (a solilude. ( Il faudra savoir nous féliciter toujours de te voir moins a malheureux, même de notre absence!

« Par représailles, je ('écrirai en historien. Un événement

[.3,1. :i-,C(K>tjl>J

88 LIVIIE QUATHIËItE.

■ extraordinaire vient d'interrompre la monotonie de notre c désert... Ne. t'effraie pas, frère de ma vie! ce n'est c pas dn malheur. Nous avons un hfite illustre, ou, pour € mieux dire, un illustre [HÎsonnier. Un haut et puis-

■ sant seigneur, le premier sujet, le véritable arbitre c de la moD&Fcbie, dït-oQ, vient d'être condamné à la c iM-feon par mcn père; pour que rien ne manque à cette « curieuse aventure, ce seigneur fie dit, après avoir mau- « gréé quelque peu, le plus heureux du monde. 11 est si ravi t de sa captivité que don Luis n'hésite pag à croire qu'il lui

■ acc<ffdera pour toi une compagnie.

( Tu te rappelles que l'ayvntamiento ' possède un colom- ( hier; les pigeons qui l'habitent reposent sous la protection c de la foi publique. Unbrillantcavalierquis'étaitégaréloin « de la royale promenade n'a point respecté cette sauvegarde;' c les paysans l'ont entouré, saisi malgré deux ou trois pic queurs qui'ne s'étaient pas séparés de lui,etrontentratiié

■ devant l'alcalde. 11 avait beau représenter sur la route, ( et ses piqueurs crier à tue t^te qu'il s'appelait l'excelc lentjssime seigneur duc de la Alcudia, prince de la Paix, 1 chef des conseils de Sa Majesté, généralissime de ses s armées, grand amiral, chevalier de l'ordre insigne de t ta toison à'or; nos Castillans n'étaient pas intimidés de « la litanie de ses titres. Us se bornaient à répondre avec * leur sang-froid accoutumé : Les lois sont faîtes pour tout t le monde, et, à plus forte raison, pour les grands; car an « n'a rien h. craindre des petits.

< Le prince ne doutait pas qu'à l'exemple de la cour, f l'alcalde ne s'humiliât devant lui et ne se confondît en < excuses. Il comptait sans son hôte: Tu sais la Qerté de 1 don Luis. 11 a pris son air magistralj et, sans rien eo' I tendre, a [U'ononcé l'amende et la prison.

« Le prince excellenlissime est très-grand, et très-beau de 1 dorures, de diamants, de décorations. Il l'est même

' Corps monlclpal,

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

SUnE DU HAHtlSCRlT D'aÏHNOA. 89

[ de sa personne , quoique ses grands traits manquent

I de cet éclair dans le regard que je connais, dont ma mère r et moi paritms souvent ensemble, celui qui fait présager

II les hautes fortnnesou les justifie. Il a la tète de plus que

■ tout le monde, le profil Bourbon, comme s'il eût Aé pré-

• destiné à s'allier au sang de nos maîtres, et, ce qui m'a « frappée, il possède l'air noble, de belles manières, un f très-grand air. On voit l'habitude et l'instinct du com- ( mandement : on voudrait en voir tout aussi certainement ( le génie. Pour vrai dire, ma première impression a été I plus favorable que ne me l'eût fait conjecturer ce que ( nous savons des sentiments publics. Je ctmiprenais sa 1 vive humeur de ce qu'on osât le méconnaître, lui devant

< qui tout tremble, même Leurs Majestés, assure-t-on.

« Ses gens de prétendre que le roi notre seigneur serait fu-

■ rieux, que la reine notre dame ferait raser la commune c pour châtier cet attentat. Mon père, avec le calme que tu 4 lui connais, les a envoyés au clocher. L'un d'eux résistait; I l'inflexible alcaide, faisant usage de ses droits, l'a con-

< damné aux présides. Par un acte particulier de générosité, ( il a donné sa maison pour séjour au coupable excellentis- M sime qui continuait de protester. L'alcalde de Zaraméa, « dans Caldéron, est aussi hardi et plus sévère.

— € Se ne puis, disait le prince, en ne me considérant que f comme grand d'Espagne, être arrêté sans l'autorisation

■ du conseil de Castille. — Par le roi, notre seigneur,

• que Dieu garde , répondait don Luis, mais non par les « alcaldes. L'autorité royale a ses attributs, et les cornc munes ont les leurs, — Je punirai votre audace. — ( Non, seigneur, non! car S. H. peut tout, absolument a tout, hormis de vouloir renverser les droits de l'Église,

■ les privilèges de la noblesse et les fvero» des communes. ( A ces mots , mon père est sorti la tèle droite, en vrai

H Castillan, et nous a laissées en présence du prisonnier, ( dont les regards disaient ta fureur ; à ce moment, il N nous a vues, ma mère et moi, et les nuages de son front.

00 LIVRK aUATHrfiME.

( aiM«làtdùùpéa,ontf&itplaoeàitne Bérénité â'&rvhange. « On n'a pu plus de oourloigie. Il disait qu'il se révoltait

■ contre les fers da mon père, mata conientiralt très-vo

< lonllera h porter leinMres.., Pour âtre vraie, je dois dire « qu'il parlait surtout des mieng. Haii c'est si ridicule que « lu juges de ma surprise k de tels discours I Je les enten-

■ dais, grftoe à Dieu, pour la première fois. Don Luis, avec « qui le seigneur don ïfsRual a demandé à le réconoilier de t bonne grftce, est charmé de lui. Je l'avouerai que Je suis « déconcerta de ce qu'on appelle ses hommages ; malgré ce

■ qu'ils ont derwpectiieus.ilsm'oSiBnseDt; mais tel est,àc«

1 qu'il partit, l'usage de la cour! il faut s'y soumettre. Ce

■ doit être un ébrange pays que celui oîi un flotde'^déclara-

■ tioni vaines ooule à la fois de toutes les boudiee pour aller

■ se perdre aux pieds de toutes les femmes. A quoi bon ce a perpétuel mraisouge? Sommes-nous si peu de chose qu'on « dAt ^ jouer ainsi de nous? Dieu du ciel, comment nous

• jugft-t-on pour nous croire flattées de louanges si ba-

■ nales , et sensibles à des empressements si frivoles I

c Le prince excellentisgime s'«t bâté d'écrire à Saint-Ilde- « fonse. ou réside la cour, sa captivité. Pendant qu'il

< expédiait son courrier, je me suis échappée ; il n\e tardait u de te raconter cette singulière histoire. Ce qui m'a paru H plus singulier que tout, a été de voir quelqu'un p^Midre

■ garde à mon humble personne, parier de moi h la façon « des teguidillas, comme d'un soleil de beauté , vanter avec

■ grande oourtoisie, et plus grande fadeup, mes pieda, pies

■ mains, mes yeui, qui n'avaient jamais été à telle fôte. Tu t ne me disais pas de ces choses-là, mon frère 1 pourquoi M es-tu si loin ï quand retiendra le temps où je n'avais pai « besoin de t'écrire mes impressions, ni même de te iei ' direï Nous savions si bien voir jusqu'au fond de no« « pensées , dans le regard, dans l'accent l'un de l'autre!...

• Don buis se plaint de mon absence. Je te quitte pour t< l'homme au^ paroles dorées. Tu imagines Bi c'est de bon

• pïBur ! ■

r:„i- :i-,G00tjl>J

StIITK M HANUICnlT b AÏHHOA:

« Frère tien aimé, je l'écris maintenant avec mes larmes. ( La soirée a élé bien longue; quand je suis entrée, ils

• étaient deux, Il y avait un autre g;ranû per»oniiage de la ( cour. Imagines-tu? Ton condisciple, le commandeur tte^ « don Jaymé, la créature^ l'émule de don Mange!, un beau c don Diègue de comédie. Les discours que j'ai entendus, ( à dater de ce moment, m'ont mise au désespoir. Il m'<l t fallu chanter avec nos hôtes, et les applications que

f faisait le commandeur des paroles de nos romances ' e ont achevé de me révolter. Dans im moment où nous 1 étions restés seuls, je me suis tellement épouvantée € que j'ai cloué l'audacienj ^igneur à dix pas, par un de

* ces regards que lu raillais autrefois ; puis , je me suis re-

< tirée pour mettre ma colère aux pieds de mon crucifix.

< Don Luis accuse mes terreurs de jeune fille; il les trouve

< ridicules chez une personne qui a quinze ans passés, qui, ( depuis près de quatre, pourrait être mariée. Il raille mon « errroi,ety voit un manquement à cesexcellentissimes^ia gneurs. La bonne humeur du nouveau venu désarme ses « souvenirs, et la bonne grâce Irès^réelle de son captif le f charme de plus en plus. Quand serons-nous délivrés de K leur présence, de celle au moins du co|nmandeur t Je n'ose

< lever les yeux sur lui, ni sur personne. Jla mère avait bien « raiso)! de me peindre les hommes sous de tristes cou- « leurs. 0 frère de mes pensées! Ton saint patron te garde I de tels exemples! Tu ne peux savoir à quel point le mépris f fait mal au cœur des femmes. Je suis bien humiliée des « hommages que je reçois I S'il me fallait y étœ exposée ■< longtemps , je serais trop malheureuse ! »

« Un gentilhomme de ia chambre est arrivé de Saint- < UtIeroQHti au Isver du jour, avec <)eB lettrée du rm et de

Cno'ilc

93 UVAB QVATRlËHt!.

• ta reine pour don Hanuel ; j'espérais qn'uD ordre de mise ;

< en liberté serait venu, et, quoi qu'en dise le seigneur dop c Luis, il aurait obéi au seigneur don Carlos. Comment s'y « refuser-sous prétexte Aefueros, lui qui nous a tant recomc mandé l'obéissance absolue à nos maîtres? mais il paratl

< que l'excell^tissime prisonnier nous reste jusqu'aux « vingt-quatre heures accomplies. Lui-même no veut plus c nous quitter. Il m'a fallu servir le chocolat à nos trois ■ convives. J'appelais à mon aide toute la milice du paradis. ( Le dernier venu m'a heureusement distraite. Je n'avais

*« pas encore vu un chambellan. Celui-ci, avec de grands

c traits, des yeux où respire \&jranqueza espagnole, et U

t clef pendue au dos de son habit, est vieux, petit et

c contrefait. Il se perd sous un immense habit cousu

« d'or. Ses broderies sont tellement passées que j'étais

f disposée â plaindre son indigence , quand j'ai appris

c qu'il possède une province. C'est l'usage , m'assure-

« t-on. &ins doute qu'à la cour l'ancienneté de dorures est

I une recommandation comme toutes les autres.

■ J'aurais toit de mal parler du chambellan ! Je lui dois

1 de la reconnaissance pour i'intérôt véritable que me lé-

( moignaient son maintien et ses regards. Ce n'est pas que

« lui aussi ne me troublât par son attention soutenue et même

« par ses louanges; mais îl les bornait à la singularité de

« ma blonde chevelure, il ne se lassait pas d'en vanter la

« beaulé;etc'étaitavecuneémotiontouchantequ'i) parlait

« ainsi. — Ces longues tresses d'im si or délicat et si doux me

« rappellent, disait-il, d'une façon extraordinaire, de cruels

< souvenirs. J'avais un frère si cher à mon cœur que je vivais ( uniquement pour lui. 11 n'est plus depuis longues années!

• L'unique enfant qu'il eût laissée, et qui devait être mon 1 héritière, à peine venue au jour, disparut par quelque « grand crime... Et voici qu'après tant de temps et tant de

< larmes, je retrouve, dans le bel nnge que je vois, la vive c image de ce qu'elle serait aujourd'hui, de ce'qu'était sa tt mère au même ftge. Hélas ! le désespoir a blanchi dès long-

SUITE Dtl HANUSCRIT D'aINHOA. 03

« temps^le front de ma pauvre betle-sœur; et elle metirt « lentement dans un cloltrel

( Le bon Tieillard a été nommé ; il s'appelle le marquis

< de C". Ce titre, que nos aïeux illustrèrent, afait tressaillir

< mon père. Je ne lui ai jamais tu une ai vive émotion. Le

< marquis, en apprenant que nous portons le nom de B*", c a comblé d'égards les descendants de ceux dont il possède

< les biens et les honneurs. Il veut, dît-il, réparer les torts ( de la fortune ; il nous oiïre dans Madrid une résidence plus c dignedenous.il insiste d'autant plus qu'il a entendu par- ( 1er avec indignation des scènes de la Havane. Il nous a dit t ses impressions sans détour, dans un moment où nous

< étions seuls avec lui , quoique don luan , le duc de L'" , € le père du commandeur, soit aussi son beau-frère. — Rien € ne peut me surprendre, a-t-il répété, en serrant la main t de don Luis... ; puis, il a poussé un profond soupir, et a

< continué : J'aurais été heureux de montrer au duc, logée

■ dans ma maison, cette dona Léonor qu'il a persécutée .' t— « Malheureusement, à l'accent dont ces mots ont été ptot nonces, il était facile de voir que des griefs personnels

■ en provoquaient l'amertume. Dn moins, c'est là une ven-

< geance magnanime. Hais, grftce k Dien! ses instances c échoueront devant les nobles refus de mon père. Je dis :

■ grftce à Dieu I car j'ai déjà Madrid , le monde el la cour

■ en horreur !

■ Bénédiction, ami très-cher! Un grand bruit de che- « vaits, de fouets et de cors se fait entendre. Est-ce la lin « de nos aventures 1 »

c Ami de mon cœur, devine quelles augustes visites nous t avons reçues. Le roi, notre seigneur, et la reine, notre ( dame, que Dieu garde! dans notre maison I Comprends-

< tu notre joie et notre éionnementT Mon père était le c plus heureux d'entre nous ; car il ne pensait pas & faire

< à Leurs Bliqestés les honneurs de son humble séjour ; il

« ne rèvBilqii'aux moyens d'avoir ici la ohriae de fèr qui de> % vra décorer la façade de sa maison, et apprendre aiu fliè<

< des à venir que des Utes couronnées en ont franchi le

< Beuil. Le seigneur don Carlos > pressé de poursuivre sa

■ course, n'est entré«ïu'uDinoment.J'allendais toujours la ( conclusion du dialogue de Caldéron.T'ensounenK4uf — « Vous reodrez votre captif I — Je ne le puis 1 — Savez- « vous que c:e seigneur est uo serviteur du roi? — Je le sais!

■ ■— Quel est l'alcalde qui a cette audace ? — Moi, Seigneur ! H — Voua ne pouves rendre votre sentence exéculoirs. —

< Notre commune n'a qu'un d^ré de juridiction, la aen-

■ lence est exécutée. — Je voua crée aicalde pei^tuel d« K Zaraméa I... El c'est S. H. Philippe II qui parle de la sorlel

■ Les cllotest cette fois, ne se sont pas passées taut à fait « ainsi. Le roi voulait emmener don Uanuel, ou, comme « Leurs Uajotlés l'iippellent, Manwiito ■ ; et je me per-

■ »iude que mon père n'aurait plus pensé à défendre ses K droits. Don Manuel a laissé le roi, notre seigneur, reu partir sans lui. Hon ange gardien a permis qua doQa

■ Narie-Louise fatiguée soit aussi restée sous notre toit. « J'aurais voulu pouvoir embrasser les genoux de Sa Ha-

< jesté. Je me sentais rassurée par son auguste présence. « Doue Harie-Louiie serait la plus aimable des femmes si « elle n'était la plus belle des reines. Je n'ose lui reprocher

< queleluxedechiiïonsbrillantsquil'écrasent.Uaisquand « on m'a dit qu'elle avait cinquante ans sonnés, qu'elle

■ aura bientôt quarante ans de mariage, j'ai «ru qu» l'on

■ tentait ma crédulité. Elle est grande; ses traits et sa tailla c semblent jeunes encore; il y a de la séduction dans toute * sa personne. Son accent italien est loin de nuire au charme c de ses paroles ; ses manières sont si faciles, sa politesse est

< si bienveillante, que jernesuistrouvêedèsTabordàmon t aise en sa présence; et pourtant, à l'aSabilité qui fait « oublier la distance des rangs, elle unît .une telle ma-

SUITE M) lANUSCItlT D'aiNHOA. 80

■ jestë qu'oa ne peut méconnaîtra ddni tout ton ftlr l'im-

■ péralrice d'une moitié du monde.

■ C'est une choa» étrange que les oDura , ou aii moins la

■ nôtre : femme et reine , superbe et obarmante , ce n'est

< pas dofla Harie-Louiae qui obUenl les hommages. Don a Uanuel re^it de tout le monde dca respects qu'il ne « rend à personne) pas même k sa souveraine. Le conUnan- K deur a voulu visiblement braver la colère de Sa Majesté

■ en suggérant au prinœ la pensée de bAUr un palais dans

■ notre voisitiogs, d'y donner des fêles dont Je serais l'or- ( nement , ou plutôt d'attacher don Luis à sa maison , et

■ d'assurer ainsi à la eour une riche conquête sur la dé-

■ sert où nous vivons. Je récitais les litanies en écoulant Ces I hardiesses, pour ne pas m'indigner. Combien j'ai su gréau I marquis de C" d'avoir eu pitié de moi , et de s'être aiis

■ à «itrelenir la reine de l'ancienoe splendeur de notre {»• ( mille ! Comme il parlait, doiia Marie-Louise a désiré tout

■ à coup demeurer seule avec le bon chambellan et don Ha-

< nuel, c'est-à-'dire, MaattelUo. Au fond de son œil ardent, ( on voyait s'agiter quelqueétrangerésolution. Je suissâre

< qu'elle avait trouvé un moyen de molester les sujets qui lui c manquaient en ma personne. Heureuse de ma délivrance, « et bénissant la mèie de Dieu, mon auguste patronne, je « suis venue te conter toute cette histoire. Ha pensée va ( à loi pour prendre du repos. Saints anges du ciel ! com-

■ ment font les femmes à qui un frère n'a pas été donné ï « Elles n'ont reçu de Dieu qu'une âme incomplète. Ce n'es^ • pas trop de deux cmiirs si unis pour porter le poids d^ ( la vie telle que déjà elle se montre à mes regards ! >

■ AtnriBhmni.

« Aurai-je la force d'achever ce récit? la tête me tourne

< comme au-dessus d'un abime. L'enfer s'est ouvert sous « mes pas. Une pensée, qui ne s'était jamais offerte à mon o esprit que i>our être aussitôt repoussée, se présente tout à « coup,sansménagement,toutenlière; et avec quel cortège,

[.3,1. j-,C(K>tjlt^

96 LIVRE fiUATHIËHE.

• mon Dîeu ! Depuis le temps, déjà très-long, qu'un mariage « ou le couvent auraient pu disposer de moi.je m'étais dé- I rot>ée à tout entretien, fùtrce ayec ma mère; à tout plan, « fût-ce de don Luis; et voilà mon sort fixé! Mon existence

< est encliidnée, enchaînée à la mort même ! 0 mon Alonso,

■ ta sœur n'appartient plus ni à elle-même, ni A tou amitié. « Ils m'ont raillée. La reine, notre Dame, m'a dit qu'elle

■ ressuscitait en moi la splendeur éteinte de notre maison, « qu'elle m'éievait à la grandesse.... — A ces mots, j'ai ( tremblé d'épouvante; je me suis vue princesse de la c Paix ! J'oubliais que la fille de l'infant don Luis a pu se a plier au devoir de donner sa main royale à don Hannd.

• Ce n'était donc pas de lut qu'il s'agissait. J'ai frémi à « l'idée du commandeur. Ce u'étaitpasde lui davantage!... « Devines-tu î... C'était le chambellan, le marquis de G*", « malgré ses soixante, ses soixante-dix ans peut-être, qui

< m'était désigné par docta Marie-Louise, comme l'époux c qu'elle m'ordonnait d'accepter. Le seigneur don Luis, et, « par sa volonté, ma mère, ratifiaient cet ordre. Sur moi « s'appesantissaient en même temps l'autorité paternelle « et l'autorité royale, les deux images de la volonté et de « la puissance divines dans ce monde. J'ai cru sentir une

< main de fer courber ma tête. Je n'ai pas dit, je n'ai pus « tenté de dire une parole; je chancelais : je me suis retii^, « après avoir fait ma révérence do vassale qui se soumet et ( de fille qui s'immole. Depuis ce moment, laissée libre par H la sieste avec ma mère, j'essuie ses pleurs comme nous « faisions autrefois tous deux , et je dévore les miens. Je « les offre à Celui qui est mort sur la croix. '^

« 0 frère de ma vie, ma main fatiguée ne peut plus tenir « la plume. Parmi les idées qui m'assiègent, il enest une c qui domine toutes les autrt;s, contre laquelle mon trop « faible cœur est sans courage : se peut-il que, dans quel- ( ques jours,on puisse me commander, devant le saint tabcrc nacle, de reléguer au second rang toutes les affections du « toit paternel, celles qui ont grandi a\'ec moi? 0 frère de

stiltB bt ilARnsctiiï bUlNHôA. 97

« ma Vie, prie lous les élus du paradis de prendre en pitié < la pauvre sœur qui t'aime du plus profond etdu plus par « de son âme !

• ÀNGUSTIAS. h

c Je n'essayerai pas de décrire raoïi désespoir à la lec> ture de ces \ya^es qui brisaient ma vie. Je voyais aux prises avec toutes les étreintes de la douleur , cette soe^f qui m'était mille fois plus chère que moi-même, et je' perdais l'unique appui sur lequel mon cœur se fût reposé jusqu'alors. Un songe aussi vieux que moi était évanoui ; je me réveilla au désert. A ce moment, l'idée ne me vint même pas qu'il pût y ajroir jtçur moi quelque part d'autres attachements, un asile, des consolations. Dans une heure si solennelle, qu'étaient les liens du monde auprès de celuilà, qui faisait partie de mon âme mômeî

< Une nouvelle lettre datée de Madrid me donna presque aosatdt la Buile de ces douloureuses scènes :

■ ia coB'Hil de ■", mdrld.

« Don Luis, qui voit sa fille appelée à porter les titres a fatalement ravis à sa race, avait trop de sujets de préoccn- N palion dans son orgueil de Castillan et dans sa sollicitude f de père, pour apercevoir les combatsde mon obéissance. < Les hommes ne savent pas qu'un hen, par lequel deux vies

■ s'attachent l'une & l'autre, veut l'accord des sentiments,

■ des goûts, de tort ce qui constitue l'existence ; autre- •« ment, c'est s'enchaîner au malheur même. Frappé seule- ■« ment de l'âge du marquis et de son extérieur, il croyait -< me réconcilier avec l'alliance à laquelle je suis destinée, -I en me déroulant le tableau de ses honneurs et l'étrange

■ dispensation qui les fixe sur ma tête. — Ce seigneur, me c dit mon père, a comme moi une imagination roma- « nesque : depuis qumze ou seize années qu'après la perte -« de son frère, un crime lui avait enlevé au berceau sa

9S LIVRE ODATlUtalK.

■ nièce , sa fille adoptivat it Avait peolé Boufent i former

• des nœuds qui puMent consoler sA douleur; son (dwiz « subit s'explique à la fois par les souvenirs si vift que je lui « avaia relricte , tl par tout ce qu'on a soin de vanter dans

■ les fenunes quand on veut leur complaire , comme si elles € devaient attacher bien du pris i ces dons du hasard , c qui, pouvant beaucoup, contre leur repos, ne peuvent I rien pour leur bonheur! Ah, s'il est vrai que ce soit le

■ vœu du marqnl», «t non pas u Boumiision tutvolotilésde « sft souveraine, qui m'associe à Bon exisletiM, il aura été c bien plus séduit par l'idée de prendre une compagne

■ pour laquelle le lien du devoir lui aura paru fortifié de I celui de la recounaisunce. La siœplidté, la trÎHtesse de c nos habitudes, l'aura persuadé de ma facile résiguatioa t 6 vivre auprès de lui. Il aura cm, pour cette jeune fille « perdue dans nos monts sauvages, aux sédiictioDS de

< l'opulence et à celles de la grandeur!

t Je m'étais prémunie par la pri^ contre ma biblesse H pour ne pas donner devant don Luis et ma mère un libre

■ cours à mes impressions. Dieu, dans sa bonté, m'envoya « un précieux secours. Je songeai que l'alliance qui m'é- ( tait off^te réparait l'injuatice du sort envers nous tous; « qu'elle assurait à nos parents une douce vieillesse, k Pa- « blo, à toi, à toi surtout, un meilleur aveuirt Cette pensée 1 décida de ma vie. Dans ma peur de moi^nème. Je deman-

• dai i mon auguste patronne la force de dire sans retard « et sans murmure mon consentemeot tout haut.

« Frère irès-aimél ne m'interdis point cet espoir. J'en t aurai besoin pour être ferme de cour, tous les jours de K mon fôistence, devant les obligations irrévocables que je ( contracte. Le marquis, pour me les adouciF,m'a demandé, c avec une émotion touchante et uu tendre respect, des sent II mentsdtj pupille et de fille; il m'a promis ceui de tuteur

< et de père. Je l'en bénis ; je ne pouvais accepter, le front t calme, ma nouvelle destinée qu'avec la confiance qu'elle

■ ne s'élèvera pas entre moi et les premiers sentiments de

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SUITE pD MiNUacniT p'aInboa. m

( ma vie. Ua lendrefte peul-e)|e ne pM èlre envara mes

« parents et toi, ce qu'elle a été Uiujouri I c Oa décida que doub irions Bur-le-champ à Uadrid. Ce

■ proinpt départ m'était une nouvelle épreuve. Il fallut ( obéir i j'avais mis mon aacriflca am pieda de notre Sau-

< v«ur. Jâ ne murmurai pas ! Mol qui sens li alBément se c mouiller ma paupière, quand mon âme est touchée, ( j'avais l'tBtl sea, l'ime gUcée ; je quittai cette vallée sride

< et sauvage, où nous avons grandi, avec une affliction R calme et muette comme cUq. Oh! combien maintenant c je la trouvais belle I que de cierges j'auroia brûlés à la « Vierge immaculé*, pour poiivoir y vivre et y mourirl

« Aux porter de Madrid . j'exprimai le d^ir de passer ( dans une maison sainte le temps qui devait s' écouler jusf qu'au jour redoutable, Je fus menée au couvent de '", « qui a pour supérieure I9 veuve non consolée du frère que ( le marquis a perdu, Poasédafft de sou chef un efiapâau ' > qui lui promettait de nombr^ui^ hommages, elle porta c dans le cldtre, lors de l'enlèvement de sa fille nouveau» t née, aon titre déiorinais éteint avec elle, et son désespoir

< qui ne doit pan linir' L'exoellentisslme Bar Maria de loi « Polores me toucha vivement, Une imagination soulTrante c et exaltée se révèle dans tous ses traits. Sei manières at-

■ l«st@nt une vive sansibUilé, A ma vue, comme le mar«

< qui», elle poussa un cri aigu. Je ne saurais dire pourquoi ( ce cri alla au plus profond de mon âme. ^la se jeta en ( pleurant dans mes bras. Son saisissement élait ineipric mable. Ah I mon cœur bsltit ecus son étreinte d'un € sentiment de douceur et de consolation qui m'avatl

< été j|]sque-l^ inconnu. lï^ue de ta Biscaye, et belle encore f malgré ses austérités et sa douleur, ses traits faisaient ç sur moi l'impression que les miens avaient faite sur € elle. Mais, évidemment, c'étaient ma jeunewa et mon

< trouble qui l'inl^e^isnt bien plu» qu'une vaine et

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100 LIVRE «UATRIÉIIE.

« fugitive apparence. Elle fut suqirise de la détcmiis nation à la fois tardive et subite du chambellan, c sans blâmer sa résolution, ni même son iihoix. Elle reu grettait moins qu'il eût pris une compagne hors de là € grandesse, en se rappelant l'ancien éclat de notre race.

■ Alors elle songea que j'allais entourer de mes soins les

■ derniers Jours du noble vieillard, à la place de la fille « qu'on lui a ravie : ses larmes coulèrent à flots. Pour la

■ première fois, les miennes aussi remplirent mes yeux et « tombèrent sur mon visage. J'avais eu jusque-là une fcr- ( meté d'airain..., ceqiie lu appelais mon courage de lion, « sous ma fausse douceur d'agneau. 0 mon ami, le pau- « vre lion était vaincu. Tu aurais su lire en lui, et il l'eût

■ fait pitié.

lie recourus à Dieu. La vénérable Dolores me remit * aux soins d'un religieux, d'un évéque, nommé à l'un des « premiers sièges du Mexique; ce guide excellent comprit t si bien l'état de mon âme, que ses paroles me calmèrent

< comme une rosée venue d'en haut. Frère de ma vie , que t !a philosophie ne te détourne pas des sentiments et des t devoirs de la foi chrétienne , seule source des consola-

< lions du cœur et des forces de la constiience!,.. Oh ! que c rien ne t'en détourne ! Il faut que je te l'avoue : tu m'as n alarmée, lu m'as attristée bien souvent dans ces derniers c temps. Ami de mon Sme,{>ourton salut commepourmon

< repos, puisses-tu ne jamais placer entre nous deux que « des devoirs 1

t Dans la soirée, je reçus la visite du prince de la Paii.

( L'entretien fut digne. Il fut court. Peu après, m'était

, « annoncé le commandeur Frey don Jaymé, m'apportapt

( les compliments de Leurs Majestés. Tu devines ce que

■ j'ai senti! Ses manières, ses discours, ce qu'il m'a dit I des jouissances et des consolations de mon nouvel élal, « tout m'a paru étrange et abominable : sa seule présence t me faisait horreur. Singulière dispensation de la Provi- « dence : voilà les fils de don Juan mes neveux! Et ils

SUITE DU HANUSCKIT D AtHnOA. 101

■ peuvent croire détournés d'eui à jamais ces Uli'es, ces c biens, tout cet héritage de la maison de B'", qui devait « être leur espoir.

< Frey don Jaymé m'accordait déjà les honneurs de la

■ grandesse et me tutoyait avec une facilité choquante.

< Sur mon refus de lut répondre dans le même langage,

■ tant que je n'aurais pas reQu de Dieu et du roi ce devoir • ou ce privilège, il s'est mis à me prodiguer, dans son c fade badinage, le titre d'Excellence, et ce mot arrivait c chaque fois à mon âme comme un b^it glacé : c'était me ( mettre en possession du joug sous lequel ta pauvre sœur

< va plier son front. Ainsi, je me vois engagée dans un

■ mcmde auquel je ne me croyais pas destinée. Toutes mes « affections s'étaient concentré» sur nos parents et sur toi.

< Le besoin de vivre pour ces objets sacrés de ma tenc dresse, l'espoir d'adoucir tes peines, remplissaient mon

< existence. Il me semblait que mon sort serait assez beau

■ si tu continuais à me mettre de moitié dans toutes les € inspirations de ton &me , s'il m'était donné de partager « la glcÀre qui sera ton lot, j'en ai l'assurance, le jour oii « le champ le sera ouvert... Te l'ouvrir, serait la conso* fl latiou el l'orgueil du sacriiîce que j'accomplis. Encore

■ une fois, ami de mon cœur, ne me disputo pas cette con- K solation et cet orgueil qui me coûtent si cher !

a Ami de ma vie, calme et forte aux yeux de tous, à toi

■ je peux le dire : je suis bien émue. Il y a tant de choses

< qui m'accablent 1 il yen a tant qui me troublent et me

< désolent I Le jour qui se prépare est si imposant et si terc rible! Ohl les autres femmes n'ont pas à remplacer des f affections douces et saintes par des liens que les goûts, les c âges, le cours des idées n'ont pas préparés. L'époux « qu'elles acceptent est de leur choix, l'ami préféré, celui

■ qu'elles adoptent pour dépositaire de leur vie. Elles c sont fi^es de lui. Elles s'appuient à son bras en toute t sécurité. A ses côtés, elles défient le monde. Tu m'é- ( crivais dernièrement que bien souvent tu songes à ces

lot LIVRR OCATniklIB.

f jours où, me suivant dans nos iprea tentien. nnunt « à me voir marché devant Uà, à gw regarder, à m'enteo-

■ dre, à recueillir mes paroles et mes pensées* tu te disais i que ce devrait 6tre là l'image de notre exiateitee entière. . .

■ Pour toiî non, mon ami! liais raoi, résolue à se pas « déchoir, combien de fois ne m'étais-je pas dit que je vî> f vrais sous le seul tUiri de ton anoitié. &i voyant ton ref gard si haut, Um ardent courage, tes airs de génial « d'armée, ton esprit si évidemmenl tr«npé poor un noble n avenir, je pensais que je ferais mon tempa sur cette f terre sans connallre l'amour, sans accepter le mariage, f sans porter le titre de mère, mais saseï heureuse et tat f possession d'un des grands lots de ee nimide, puisque je

■ aérais ton amie et ta sœur. Ces titres sufOsaient i ma vie. ( Je le sentis surtout, héltia! il y a bien Imigtemps, le jour t où j'eus mes douie ans sonnés, l'âge qui nie permeltait,

< d'après les lois, de disposer de moi. Tu me parlais de ma

■ destinée avecunsentimeot sérieux qui me tonfihaprofon> f dément. Te souvienl-i) de ma réponseî ie te dis que mon I choix était fait, que je n'hésitais plua qu'entre le grand

< capitaine ', le valeureux ehevKlier de Vivar ' ou bien le

< conquérant ' ; qu'à défaut de cela, je resterais où la voit lonté divine m'avait placée, aux câtéa et à l'ombre d'Ac lonso. J'ajoutai qu'il dépendait de loi que ee sort valût « tous les établisEements, que je m' estimasse autant que

< la duchesse de Sesq ou de Villa Henposa. Diea sait qu'il I n'est pas arrivé un jour qu'à cet égard ma pensée ait u changé ni fléchi, quoique je ptqlasEe en moi un sentî- H ment bien pénible. J'avuiii lu douleur de craindre que met c quinie ans passés ne pesassent à mon père. J'en étais ç venue à n'entendre qu'avec un grand serrement de cœur « les enfants du village chanter, ou don tuia même (re^

) CoDiaWe de Coidone.

■ UCId.

* Heinan Corle;:.

r:„i- :i-,G00tjl>J

SUITE DU KANnSCRIT B'AÎNKOA. 103

c donaer quelqtiefiùa, Mns e'en «percevoir. Ici viflui couti plete:

Catorce ano8 tengo <.

■ Ce sentiment même ne me déterminait pas i songer qne K je dusse jamais confier à personne le dépôt de ma vie.

< Maintenant, Dieu a prononcé. Il a disposé de moi. Il a « choisi pour sa servante. Il lui a plu de briser mon cœur « et mon existence entière. Nous devons savoir nous în- « cliner devant ses décrets. Le seul regret que je me I permette est de n'avoir pas été désignée pour la pkis obs-

■ cure des épouses de Jéaas-Christ. Apparemment je n'étais « pas digne de cette gloire; car, je puis le te dire aujour-

■ d'tioi : en prenant des années et jugeant mieux las choses, c c'était devenu le f^emier de npies vœux..., plus vif dans K ces derniers temps qui m'ont été souvent amers! attendre « encore, était un sacrilice que je faisais â la vieillesse de I nos parents et k ta tendresse. Maintenant, laut cela est « loin de nousl Aye du courage pour tousl Moi, s'il m'en c faut. Je lo Irouver-al aui pieds du Seigneur.

« Je te quitte, loi le compagnon de mon enfance, l'ami

< de mon eœuri Reste digne de toi-même, de tes aïeux •: dont je vais porter les titres, de la foi sainte qui est notre « lien, de ses commandements, de tous, enlenda-lu?... et

■ dis-loi que, tous les jours qui lui seront comptés, ta ( BCBur aura prié pour toi. ■ Anccstias. ■

« Maria venait de consentir k ce qu'une barrière élevée entre nous rompit l'échange infini de tous nos sentiments et de toutes nos pensées ! Dans l'égarement de ma doulenr, j'accusais sa résignation, au lieu de Tadmirer. Comment avait-elle pu croire que son frère consentit à recueillir

' J'il quatorze ans. Je les al eus bteF, giil élslt le premier jour du molt fleuri d'avril. GarcoDa «ï fille» (ne lég^teqt san» txsse : Comoent D'e*-tDpa«iiiari^ eiieore, HanquiU (pft^v^e clière Uarie)? piE-la-jio|isI

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