LIVRE CINQUIÈME
SUITE OV HANUSGHIT D'AINHOA
W^ it SdittMqne. Coche d» ColItrM . Zigtl . Antonio ■ — tlUnioni Jb 1» jtaotut . ■m~ Ufiian, firOHii de 1* mhon il'ÂutrlcIie. Don Dumingo, négociuideCidii. — Saille ^tabtifft.—lttAtii. 9M Èpfrocta. Sria npteH. — Oafa Kllea. ÉiiquetUi do leufige. — trtj dm }wjaii n le prnec d< !■ Pdl. — Putrla dtl ml. — EiistCRcedettemBU-OpiniiHit p(tlilH|i». Aatadoto da oMr. — teMiea. ~ AMcptîâa de don AloDU >0D> lei drapsiai. Don Cirioi, frèn de tnj don Irja*. — Bail de dos AhnM en AmérîqDe. Terlolii. Adieu de doAi Kaléa.
n n me tardait de dire adieu à Salamanque, la mère glorieuse, disons-nous, de toutes les sciences et de tous les grands hommes.
« Un coche de Colleras ' , qui arrivait de la Corc^e, allait repartir pour Madrid. Les six mules n'attendaient que la signal ; à les voir, dans leur ardeur impatiente, agiter leurs nombreux pompons de dix couleurs et leurs grelots reten- Ussants, ou brandir les longues cordes de leur attelle, on n'eût pas deviné qu'elles arrivaient des extrémités de la Galice. T!n négociant avùl loué tout l'intérieur, ne laissant à ta dispositbn du majorai que l'étroit eabrk^el d'oâer saspendu au-devant de la voiture ; là une place restait.
* VoUne i ptusIeuTB eOlUen , grand et lontd carrosse qui sert de chaise de poste et de diligence publique. Le conducteur s'appelle tnajforat,
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108 LIVRE CINODIËMe.
s le n'étais pas bien sfir qne ma double dignité d'ofilcier aux gardes et de licencié me permît de la prendre. Un jeune Andalouii, àroeilvif, à l'air décidé, me fit, avec tout le babil de son rôle, les honneursde celte place devant laquelle j'hésitais. «Nous vousproDietton9,medisait-il,Ucomp&giiie d'an c magistrat aussi grave que s'il avait déjà fait le métier de <t juge au temps de Jeanne la Folle, et plus noble que ne f seront, si Dieu le père ne s'en mêle, les ftls de roi dans a le siècle où nous sommes. Ergo igilur, venez avec nous, ( trcs-énidit seigneur : comme je m'appelle Antonio, Andas loux et vieux chrétien, vous irez un train d'étudiant qui < s'en va, ou de solliciteur qui arrive. D'abord vous m'avei a pour zagal, et il n'en est pas dans la chrétienté qui me > vaille. Ensuite la colonelle que vous vojez ici est une « mule de prince; elle est sortie des écuries de Sa Haiesté « pour un œil qu'elle venait de perdre; la pauvre béte ! si ~ < elle les avait perdus tous deux, elle serait entrée dans
( ses conseils. La capitaine qui vient après > Tandis
que le zagal parlait encore, je réfléchis qu'eu ne saisissant pas l'occasion qui s'ofirait à moi, je courrais le risque d'attendre des mois.enliera un moyen de transport, et je partis. Lcmayoral, sans s'inquiéter de ses voyageurs, s'était installé d'abord dans les vastes replis de son manteau brun et emparé de l'un des coins du cabriolet incommode; danï l'antre, s'établit un grave personnage qui cachait sous le pnlit manteau des valets de comédie sa taille épaisse et rourle; il portait au cou la golille ' des anciens temps. La rapière qui ne finit pas et ta vieille ceinture de cuir complétaient son costume. Je regardai avec surprise son habillement suranné, puis je pénétrai dans la place étroite que me laissaient mes deux voisins. Tous deux répondirent à mon salut avec une dignité presque égale. Le brigadier qui commandait notre escorte rangea ses cinq cavaliers en bataille. Je ne pus m'enipêcher de songer que bienWt j'en
' Col élroit i^iii ccrvail de cravnle.
SUITE DO MANUSCRIT A'aINHOA. 109
oommanderais cinquante. Anlonio se [ilaça à la tâle des mules de devant, les saisit au mors, poussa le cri du départ, s'élança au galop avec elles, et je me sentis «mprarté loin de Salamanque avec une vitesse qui dévorait l'espace. < Il est des moments où l'immobilité nous fatigue par son contraste avec l'aclivité de notre àme. J'enviais le sagal qui, presque toujours suspendu à la tête de ses mules, courant plus vite qu'elles, tes appelant par leurs noms militaires pour hftter leur course rapide on pour la dirige, ne venant que de loin à loin prendre haleine sur le brancard; guidait le long et périlleux attelage k travers les plaines, le long des précipices , au déclin des motltagnee. Mon agita- Ut»! contrastait avec le calme de mes deux compagnons de voyage. 1) s«nblait que l'existence ne fût autre chose pour eux qu'un long sommeil. J'admirai que l'on put sentir si peu ce don mystérieux et terrible du Dieu qui nous créa. L'homme noir, ainsi qu'Antonio se plaisait à l'appeler, était livré à une léthargie profonde. Seulement, un de ces soupirs retentissants qui semblent un appel à l'attention pirblique plutAt que l'épânchemeol d'une âme souffrante, nous avertissait par intervalle qu'il vivait et veillait. L'inexorable Anlffliio le remerciait de ces soufHrs comme d'un souQle proiHce que ses mules avaient en poupe. • Un c peu plus fort I disait-il, et nous serions arrivés tout d'une € traite au monastère qui est là-haut. — L-insoleut! > me dit l'inconnu. « Voilà donc à quel point la corruption publique m est venue, grâce à la victoire du parti français! » — Je le r^ardais pour essayer de comprendre ce qu'il voulait dire. Il ajouta : < Depuis Philippe d'Anjou , soi-disant ■ Philippe V, qui, comme vous savez, était ivrogne et bor- • gne ', quoi qu'on ait pu dire, il n'y a plus de mœurs en c Espagne, plus de respect, plus de lois. Tout est boule- « versé : il n'est qu'un remède à tant de maux [ > Je voulus
' Les partianna de l'archldnc avaient accrédite ces bruits. Nous lea verrons renouvelés contre Joseph BoiiapaTte.
.C(K)^Il'
110 imt cmevrtMS.
hii réptmâre que, ie temps immémoriat, les enfants de TAnâalonue avaient le privilège de a'érig«r en çraciesos, de prodiguer d'impertinentes raiHeriee. Jetai n>ppel»i qoeHnstrience des valets, dtna tes meears espagnetes, datait pr^isément des vieux siècles qu'il paraissait regretter, h tant est
• bouleversé, reprit-il stine m'enlendre; et U preuve, c'est
• que je suis ici : c^r enfin, outre que ce batie grossier
> n'est pas ta place d'un htmame tel que ntoi, erorrîes-vous
> bien que c'est aoita le soleil du royanme de Vatence, à
■ Xativa, que j'ai vu te jonrï Bt j'arrive dn tend de ta
■ Galice! Il m*a fallu aller en pMerlnage du» la ville thi"
< grand apôtre saint Jacques pour obtMÙr de sa to«te- « puissance la cenclusion d'un proc^ qui dure de)mé ptus
• d'un siècle ei demi. Dans le bon tMnp8, sfMS Charles II,
■ par exemple, un liomme d'un sang aussi romfe ' , ei mâne
• aussi M»wque lemien, eAt-il pareouruain^ tes conlréee
> lotalainesî Ua raoe n'a pas vu un tel phénomène depuis
• celui de mes ateux qui était us des douze preux de la « table ronde. Il (aut bien que vous toyest jf<ane et inbu des « idées nouvettes pour n'ttre pas surpris comme moi ; car, « eRfui,voussave2oâ est Xativa? — San-FélipeelAéal, >lm âis-je, en employant le Bum dtmné à la vieille Sstafais par le premier de nos Bourbons, c Non ! Xativa, > repnt-4i avec violence, et, pour la premiive teis, ses yeux s'animèrent : « Xativa, la Sagonte des tempe medemes, ta eiti imnor- « telle d(Hit les juiséDistes et patens français ont pu dé-
• tniire les remparts, elEaeer te acm sur nos cartes! Hais « ce ncm vivra dans t'Instoire, impérissable comme k
• sonvenir de ce siège fameux qu'elle soutint, il y a tout à
• l'heore cent ans, pourtadèfensedeS. M. leseigoeucéoB
• Carlos 111 ' d'Autriche. Mon aievt, sa femme, trois de see
< fîls, ses deux filles, dont l'une B'avait pas quinaa ans, se
' Dans quelques paitiee de l'Espagne , piTtlcullérement dans la TojaumedeValeDce.laDoblessese classe par la couleur du sangjaunc, rouge et bleu.
' L'archiduc, compftitenr de Philippe V.
SDrTs no HAKOSCRiT b'aïnhoa. 111
' r firent toer sor les miirDilles. Lnir maison fut détrtîîte,
• et, grâce à Dieu, cite n'a pas été réparée depais. Elle ne « le sera Jamais tant que... Par aa miracle, dont la reine t des Angfls nom a favorisés, la seule saIIc qui soit restée « intacte au milieu des ruines, est celle od Sa Majesté avait « promisàfnoniïenlile te nommer conseiller deC»stil)e:ce ■ miracle veut dire qnelqae chose. Aussi mon fila étndlM-il f la jariapradence eomma je l'ai étudiée mm-même. Le»
• promesses des rois sont sacrées, et voilà longtemps qne c je r«i dit : Il n'y a qu'on remède à toos nos maux ! >
« Ncnis amvflmes as lieu éa repos. Le principal voyageur, n^ocianl âgé, auquel la voiture était louée, voulait qu'on prit plaa loin un ^te.Les dragons s'y opposèrent. Lem^ chevaux étaient haras^. L'assassin du comte s'était jeté dans les montagnes; il avait réasi une bande nombreuse; et le nom de Barlotomé de Darrocft jetait i'eflWii dans tout le royaimwdeLéMi. iSivousprâtendeEpasseroutre, ditlebrj- € gadier, nous vous quittons I Payee-nous et pries la mère de f Dieu de protéger vos trésors, aussi bien q'ue l'enasent tflH ( DOS caratrines. > Le voyageur fut contraint de céder; une vive dooleur se montrait sur son visage austère. Il se retira dans l'hôtellerie, et demanda une ehambre où il fût libre de demeurer seul. Mais le modeste logis ne pouvait <rffrir qu'un seul appartement anx étrangers. La conversation bruyante et grossière des soldats paraissait blesser son a(fliction. ( )e ne comprends pas, > lui dit mon noble compagnon de voyage avec imprâtance et après un de ses soupirs, «que vous paissies avoir quelque ehagrin, seigneiir « négociant, vous qm voyagez dans l'intérieur d'une bonne « voiture, o vons êtes dignement et h votre aise entre vos c eoffre-forts, tandis qu'un homme de ma s<wte se voit ro~
• légué.... Heureusement , je sais un remède à tant àe
• mauxl * Le aégoeiant swtit de soa abattement pour répondre avec violence : i Un homme tel que moi , seigneur c hidalgo, après avoir eu le coorage de demander au trac vail d'honoraMee ricJiesse», en use sans y attacher son
lis UVBB CINODIËHB.
■ oi^:tieil, ni mettre dans leur possession toutes ses joaisr f 3anc€s! Hélas! il peut conndtre la douleur, car il a un • cœur de père. Seulement, quand un coup affreux vient de < livrer ma fille au désespoir, en lui ravissant à la fois son ( mari et son âls, ce n'est pas l'héritier d'un grand nom « que je pleure, c'est le petit-liU en qui je recommençais « ma vie; c'est son père, dont le meurtre.... > Je saisis sa main. «Quoi! m'écriai-je, vous sa'iez don Domingo? — « Comment le savez-vous! Vous connaissez ma fille T — J'é- ( tais près d'elle dans l'aOreux mcnnent.,.. — Oli! alors, je ( sais qui vous êtes, » me répondit-il, en me pressant dans SCS braa.
« La vivacité de ce mouvement déplaça l'appareil qui couvrait encore ma blessure ; la douleur fut aigûe ; je pâlis et chancelai. L'hôte arriva, nous dit que la ville possédait un chirurgien latin, un savant qui parlait les langues an* ciennes aussi bien qu'un Maure; c'était le barbier da lieu, et il s'étonna que le nom de donColumbano fât nouveau pwir nous. Antonio alla le chercher en courant. Le barbiw suivit bienlât: il faisait retentir la cuisine de ses phrases soi-disant latines, empruntées, assurait-il, à l'immortel Hippocrale. Quand il aperçut mon habit d'éludiiint, il renferma en luimême ses ciliitions, et se contenta de panser ma plaie de son mieux. Je fus bientôt remis. Le zagal montrait une joie dont j'étais touché : on se repose avec tant de plaisir sur l'intérêt des autres hommes! — Je l'écoutais médire: «Jo « vous ai porté bonheur, caballero; car c'est moi qui vous € ai conduit à Salamanque, ce jour où un vieil officier vous t donna sa bénédiction sur la hauteur d'Alba-de-Tormès. € Le même soir, j'ai prié Notre-Dame del Carmen pour ce
■ respectable seigneur et pour vous. Hoi aussi, je venais de r quitter mon père! > Et le bon jeune homme, que je reconnus alors, se mit à essuyer une larme qui roulait dans ses yeux.
« Don Domingo ne trouvait pas de mots pour me dire toutes ses impressions. < Saus votre secours , répétail-ili je
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SUITE DU MANtSCKIT U'AÎSHOA. 1 13
« ne serais plus de ce monde : comment un père siirvivrail- « il à ea fille bîn>-aimée 1 EnBn, Matéa ne m'est pas ravie; < notre chère Fernandina rendra à ses jours le charme que f sa tendresse répand sur les miens. Tout cela est votre « ouvrage. Généreux ami, je ne puis vous offrir que le parc tage de ma fortune, et j'éprouve que ce sérail trop peu « encore pour de tels bienfaits. Femanda seule, un jour, I pourra plus pour vous, n
« Ainsi parlait le Gaditan. Il était arrivé à l'âge dés froids calculs. Ses façons étaient brusques, sou sourcil arqué avait de la rudesse, et sa grande bouche de l'amertume; on ne comprenait pas que des pleurs pussent sortir de ses yeux desséchés. Son visage pâle et maigre ne trahissait d'ordinaire que par le feu de son regard l'ardeur de ses sentiments et de ses pensées; au milieu de ses mouvements tes plus impétueux, ses traits restaient immobiles, sa pâleur croissait avec son émotion, sa figure ne s'animait pas plus que le marbre. Cet étrange contraste faisait ressortir quelquefois d'une manière effrayante la violence de ses pensées, cl donnait un prix nouveau à ses épanchements.
•: Cependant, l'hidalgo de Xativa, dans son mépris héréditaire pour le commerce et l'industrie, persistait à ne pas concevoir des douleurs et des angoisses dont il croyait le partage réservé aux castes de sang rouge et bleu.
« Le seigneur négociant, me dit-il, ne veut pas entendre € que lorsqu'on possède , grâce à la mère de Dieu le Fils, c une noblesse, pure et sans tache autant que l'immaculée « conception , on sent certaines choses d'une toute autre c manière que des gens adonnés à des travaux pénibles, « et par conséquent doués d'une écorce plus dure. Mes « pères ont brillé dans les cortès d'Aragon ; car il fut un « temps où la couronne d'Aragon avait des cortès, et vous I savez comment Philippe d'Anjou, qui était borgne, en « dépit des flatteurs, et ivre les trois quarts de la journée, a a tout dctniit... ■
( Ici l'hidalgo poussa un tel soupir, qu'Antonio se laissa
114 UVRS c
tomber sur le carreau, r«nv«r8é, dîl-il, par l'ouragan, le Xalivan, sans remarquer le» facétiefi du zagal, reprenait vaillaminent son hisloire et nous diiait sa race composée de cent vingt-trots générations, depuis h Grec Ménestbéc , qui jeta les fbt)d«Dients de Seetabis ou Xativa, avant d'aller bâtir le port de Sainte-Marie. A oe moment, le condut^ur nous annonça qu'il partirait avant le lever du soleil. L'hidalgo courut à l'un des quatre ou «ùnq lils dressés autour de nous sur des planches de chêne; il eut la douleur de voir don Domingo, qui rentrait de sa promenade solitaire, s'étendre sur une couche plus propre et plus douce avec laquelle le riche Gaditan voyageait toujours. Indigné d'une telle recherche, le descendant de Hénesthée murmura qu'il n'était qu'un remède à l'insolence croissante des Dtarohands, et s'endormit eo invoquant la reine du ciel ou la maison d'Autriche. Je voulus chercher comme lui le repos sur le seul de cas Uts grossiers qui restât encore. La clarté douteuse d'une petilç lampe de fer imitée des Romains sufQt pour qu'il me lil horreur. J'appelai le maître du lieu. Il arriva. Sa femme, ses filles le suivirent. Un déluge d'injures, une tempête de cris, de menaces m'assaillirent. Les valets, les fiU de l'hôte étaient accourus, armés de leurs fusils. Les dragons, le cigare à la bouche, maiatenaient striclamenl leur neutralité ', le plaideur de Xavita se réveilla pour se joindre aux assaillants. Ma délicatesse lui ftaraissait une de ces importations françaises qu'on ne pouvait trop déplorer. Il me fallut céder à l'orage. Je me résignai sans effort à chercher sur deux bancs que je rappronhai un sommeil qui ne se Si pas attendre. A vingt ans, le sommeil vient toujours. Tristes ou heureux, le repos et la veille se ressemblent ; on ne fait que changer de rêves.
•: Le lendemain, don Domingo me força de prendre place à c6té de lui. Le Xativan, en me voyant monter dans la voiture, pensa de nouveau que tous les rangs étaient confondus. Antonio lui répondit une de ses railleries. L'escorte y mêla quelques sarcasmes militsires. Le mayoral donna
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SUITE DO UflEacRn »'aïnhoa. lis
le signal du départ : un grand cri le transmît à l'attelage, et les mules notis emportèrenl, comme si elles allaient nous précipiter dans les abîmes.
f Le pèr» de Maté* ne se lassait pas de me parler de sa Bile, ni moi de l'entendre. Ses récits nous conduisiceat jusqu'au sommet du Puerto' de Guadarrame, presqu'en vue de Madrid, de la grande, mais pn»aïque cité, que Phili|^ II prit pour capitale, en place de la ville impériale de Tolède, si «n^que, ai superbe, fii poétique, l* scène était adnûrable. Du haut de ce sqour des seigeH éternelles oà nous étions, on voyait se dépl(^er sans Un les plaines brûlées de la FJouvelle-Castille, juaqae dans les profondeurs de la Handie. A nos pieds , naîssaieut le Xaraaia et le Manzanarès, pour fuir aussitât vers les rives du Tage. On recounaissait le lleiive dans le lointain, à la blaoche vapeur et aux iiombreux replis de son cours. Â notre gauclie, la longue chaîne qui forme, autour de Madrid, une imposante couronne de moctagnes, éteodait à l'horizon ses orèles étincelantes de frimas, là, se trouvait perdu dans les goi^es de Scmio- Sierra et de Buylrago, le désert de la Cabrera, désert plus que jamais, ou j'avais dit à ma soeur l'adieu que son mariage rendait si solennel et si douloureux. A cet aspect, mes yeux se remplirent de pleurs. Sur la droite, on pouvait discerner, dans cet air si pur, les flèches lointaines de Tolède et celles • d'Aranjuei ; en face, et plus près, celles de Madrid. Déjà, sur unehauteur qui projetait une grande ombre, brillait, éclairé de tous les feux du jour, le large palais de Philippe V, celui dont la garde allait être conâée à mon épée. Il domine et cache la ville entière. C'était là que mes parents s'affligeaient de leur solitude; le palais de C'", qui m'avait ravi Maria, était lui-même solitaire. Devant ce spectacle, mon cœur battait avec violence; tout l'échafaudage des espérances con- fuses et infimes, tjue je nourrissais quelques jours auparavant, s'était écroulé. Je ne voyais ^us que les vides, les obstacles, les périls, les tristesses, les mécomptes 1
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116 LIVRE GIHQlllËHE.
( Nous suivions le cours rapide et boisé du Manzanarès. Assise sur le déclin rapide de la plaine qui commence aux pieds de la Sierra-Nevada, la ville se déploya avec majesté devant nous en amphithéâtre; les avenues de la Floride nous cachaient le sol inculte et désert, qui s'étend depuis le pied des murailles, jusqu'au fond du ravin où le Manzanarès promène son faible cours. Sur la hauteur, se montraient des portes monumentales, des clochers sans nombre; en avant, le palais de nos rois qui a remplacé l'ancien Alcazar. Bientôt nous eûmes traversé le premier des deux vastes ponts qui franchissent le ravin profond et son illustre ruisseau ; enfin, nous arrivâmes à la porte de Ségovie. L^ voix confondue des troupeaux de bœufs, de moutons, d'ânes surtout, qui se croisaient dans tous les sens', le cri monotone des aguadores de Galice, promenant sur leurs épaules la tonnelle pesante , les bourdons des longues files de mulets qui portaient à la capitale les richesses des provinces, les grelots des coches de colleras lancés d'une manière effrayante à travers les rues eties carrefours, les chants des processions qui se heurtaient de tous câtés , les querelles de l'Audaloux à l'élégant costume, du Valencien demi-nu, du Mandièguc à la saye romaine, tous ces bruits si étranges retentissaient en même temps autour de moi d'une façon étourdissante; et des rues mal percées, des édifices sans noblesse, des fontaines sans goàl, ne ranimaient pas mon admiration déconcertée. Il faut arriver au carrefour animé de la Puerta del sol, h ses laides voies, aux places, aux promenades, aux fontaines monumentales d'alentour, à de longues lignes de palais simples et graves, mais grandioses, pour trouver la capitale. Car chez nous, au contraire des autres métropoles, le roi et les grands n'habitent point le même quartier.
< Cependant, le zagal avait poussé u{i cri aigu. l«s mules s'arrêtèrent et je me fis conduire à ta demeure de mes pa-
&DITG nu MANUSCRIT D*AÏKI10A. 117
renls; ils revenaient de la chapelle voisine. Tous deiix, en me pressant dans leurs bras, oublièrent les chagrins de leur solitude. Doâa Léonor m'entretint aussitôt de Hdria , du marquis, de leur hymen. J'écoutais avidement tous ces détails. Ils joignaient de l'attendrissement à la duuleur indéfinissable qui était en moi. Une de ces immenses fortunes qui mettent dans les mains de quelques grands seigneurs presque tout ce que le clergé ne possède pas du territoire espagnol, était, suivant l'usage, confiée sans réserve à l'aiilorilé de la marquise. Déjà les paysans l'admiraient comme une Providence. Pour la première fois , ils voyaient un marquis de C" résider dans son État. Cette nouveauU les remplissait de joie. IrCs monastères sont les seules habitations qui animent nos champs. Notre noblesse, comme l'atteste le proverbe français , n'a point de châteaux. Tandis que, dans le reste de l'Europe, les seigneurs, pour mieux braver l'autorité royale, se renfermaient dans leurs manoirs et laissaient aui vilains le séjour des cités, en Espagne ils cherchaient un refuge, avec leurs familles el leurs richesses, derrière des remparts nécessairement respectés du Maure. De là vient qu'ils n'ont pas conservé les grandes influences territoriales qui font la force des aristocraties; un certain esprit d'égalité a circulé à travers nos hiérarchies; par cela même, le pouvoir absolu s'est plus facilement établi que partout ailleurs : autant de causes qui aplanissent à une révolution tous les obstacles ! Mais il est arrivé aussi que le clergé régulier, seul propriétaire qui réside, seul placé près du sol, a jeté de profondes racines, et c'est là une des grandes difficultés que rencontrera l'établissement calme et durable du gouvernement représentatif parmi nous, a Ha tristesse me retint plusieurs jours loin de la comtesse. Enfin, je la vis. Don Domingo, assis auprès d'elle, tenait sur ses genoux sa clière Fernanda. Il la présenta à mes caresses, en me disant : k Ami, c'est vous qui nous l'avez ( conservée. Si vous attendez ses douze ans, ma lillc et a moi , nous vous la donnerons de grand cœur. > Je pressai
118 UVRE CINQUIËME.
les mains du Gaditan, et, voyant Matéa olTrir les siennes à mes empressements avec aoa inexprimable lourire, j'y at< tachai mes lèvres «ans contraindre la vive émoUon de mon coeur brisé. Aujourd'hui encorei je ne pourrws dire quelle flamme brûla tout à coup mon sein. Je n'entendis pas les paroles qu'elle m'adressa de sa voix la plus pénétrante. La voix seule arrivait au fond de mon âme.
« La de D'" était au terme de cette époque du veuvage où les temmes, couvertes de Leurs plus riches atours, att^ident les condoléances de la cour et de la ville; son appartement tendu de noir et sa lugubre [unire prêtaient un cfaarme de plus à la mélancolie de son sourire et au feu Aa son regard; son Ame passionnée et son esprit éclatant semblaient soulever c«6 sombres vêtements, et montrer comme eus tous h% trésors de la vie sous les livrées de la mort. On aurait pu défier les plus fennes courages de la voir sans être touchés.
u La comtesse me parla sur-le-champ de nm sœur, de son mariage , de son élévation , de son rapide succès de quelques instants sur le plus périlleux théâtre. Elle a'élonna de me voir compter ses grandeurs au nombre de mes chagrins. A. cette pensée, son regard s'enOamma tout à coup. Je ne sais ce qui se passa dans son esprit et ce qu'allait devenir l'entretien , quand la camaréra,qui jouait de la guitare près la fenôtre , dans la pièce voisine, se leva précipitamment et accourut. Elle venait annoncer l'arrivée du prince de la Pais, avec une joie visible de mon déeappmntement. Elle avait vu s'arrêter à la porte les gardes et lus étendards dont sa voiture , par une faveur extravagante, marchait toujours environnée. En effet, toutes les portes s'ouvrirent avec fracas» ett tandis que don Domingo s'enfuyait par les appartements da sa fille, don Manuel parut, accompagné du commandeur. U était chamarré dans tous les sens de plaques de tous les pays et de cordons de toutes les couleurs, que sa main nue agitait constamment. Tous deux avaient les habits chargés d'une masse de brode-
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SUITB DU lUMUSCBlT ft'AÏNHOA. 110
lies d'or eetfs toqueUe ils di^wraitsûmit toui «Mien. L'un tmàt l'air d'être le calque de faulpe. D« reste, don Manuel élaitbien tel qneHaria me l'avait fait «otlnattre: beau, grandt allier d'air et de mani^^g. La présence du favori el Celle de son «ouftagoon Eaigairat égaleawat bouillir mea sang. «A. t6e [liedlt Maléita, ■ dit doa UMmel, «t il baisa le front de la oMiteaseï pesa aur un prie-Dieu sqd chapeau «HiTsrt à'or et de plumes i prit, a{iràa ua inoaieat, la guitare c[u« la Gamaréra avait poate sur un fauteuil, lit eoteudre quelques-uns de ces accords qui avaient ehenné une oreille royale, puis il alla rajusta' ea coiffure devant une de ces glaces apportées de France pour décorer les (Tandes murailles nues de nos palais, il revint baiser la main de la belle veuve, et, tandis que ses familiarités allumaient ma colère, Maléa lui disait, pour y couper ■ court : a Prends garde, beau cousin, tes hommages m'attili reraioit de trop redoutables querelles î » En partant ainsi, elle me nomma au prince sérénissima, qui n'avait pas jusque-là paru m'apercevoir.
Le malU'e de la monarchie iaisea tomber sur moi un de ses r^ards descendu de si haut qu'il aurait sufti pour m'expliquer l'irTÎtatioa publique contre une fortune si superbe, dans un pays où la dignité des perstuines ne fut jamais impunément attaquée. • Vous avex montré, me dit>il, u un vrai courage. J'aurai soin do vous! » Cela dit, il arrêta sur moi son regard en homme qui voulait pressentir ce que je valais, et il se retira, reconduit Jusqu'à l'eacalier par lu comtesse et le commandeur. Celui-ci vint k moi. ■ Le cabal~ M lero, me dit-il, est le frère de la belle marquise de C" ? u Femme charmante, ajouta-t-il, très-belle, la plus distin- - « guée d'air al de langage qui soit au monde.. — Ah ! cher <( neveu, interrompit Matéa, en ma présence parler ainsi!... « — C'est 1b méthode du jour, reprit-il avec un rire prou longé; on ne flatte plus les femmes; le prince se vante « de n'en gâter aucune. — On l'apure, répliqua la com- < tesse vivementi on prétend même qu'il ne se borne pas
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120 LIVUE CINOtlIËHE.
Il à des paroles, et que vous tous, à la cour, vous ne res- « pect«z ni le rang, ni l'âge. > Ce sarcasme fut suivi d'un moment de silence. Jaymé reprit sur le même ton : « Cliëre tante, il &i est des femmes comme des autres con- « quêtes; on ne les garde qu'avec ta nnain de fer. Le gét( néralissime de TEspagne et des Indes peliftien appliquer < les procédés stratégiques de l'empereur Napoléon. »
( J'étais hors de moi. « Voilà bien de la gloire assurée à « la monarchie ! » pensai-je tout haut, et je sortis. Le mot qui venait d'échapper à mon indignation me consolait de ces grandeurs insultantes et des dangers que ma témérité pouvait me faire courir. J'aurais été plus consolé encore, si j'avais su que je verrais un jour le patron de Jaymé, )« maître audacieux de la monarchie espagnole à mes pieds, demandant au peuple soulevé grAce de la vie?
Tandis que je m'étais arrêté dans une galerie éloignée pour prendre mon manteau, des éclals d'une gaieté bruyante arrivèrent jusqu'à moi; mon impression fuL pénible, mais courte, l'étais bien sur de ce que souffrait Matéa. Plus que jamais charmante, elle venait d'être bonne pour moi plus que jamais. En présence de son père, elle m'avait comblé de grâces ; tandis que l'une de ses mains était abandonnée à ma reconnaissance, j'avais senti l'autre jouer avec les longues boucles de mes cheveux. Jamais je n'avais connu de trouble si grand. Il fallait que mon émotion eût été bien vive pour soulever un moment le poids d'airain qui pesait sur mon cœur. Aussi, une seule pensée réussitrclle à se faire jour en moi : ce fut la résolution de partir pour la Biscaye dès que j'aurais été reçu sous les drapeaux. Si cette matinée devait m'être fatale, il fallait avoir revu Maria. Je songeai aussilôt qu'à ses côtés je n'avais pas à craindre les impressions pénibles, toujours renaissantes ailleurs, jusque dans l'ivresse des plus vives séductions. Chez elle, la jeunesse, la grâce, le charme s'unissaient aune dignité austère; là, le respect s'égalait en moi à la tendresse; j'y rassemblais involontairement tous mes rêves de beauté intime, tous les prest^es à
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liavcrs lesquels ma jeune imagination aimait A contempler les femmes, toutes les perfections d'un sexe en qui je recon- ' naissais chaque jour davantage, sous les noms et dans les liens les plus différents, l'arbitre de nos destinées. S'il m'avait fallu renoncer à celte religion de mon aeat, le inonde se fût anéanti p<ff r tnoi, et, avec Maria, je la sentais immortelle, 1a jeunesse a besoin de respecter quelque chose. Quiconque entre dans la vie sans payer ce tribut, y passera sans l'avoir reçu. Le plus ingénieux interprète de la sagesse antique, celui que l'Espagne a vu naître, Sénèque, proposait un héros et un sage à nos hommages de tous les moments; disciples que nous sommes de la chevalerie espagnole, cette institutrice chrétienne et guerrière qui a fait à la fois toute notre poésie et toute notre histoire, je proposerais les femmes. Ce culte écarte du jennc homme les habitudes et les jouissances perverses; il fait du premier et du plus intime de nos penchants un gardien scvèro qui nous guide à travers les périls du monde, au lieu de nous égarer ; il nous montre, «laiis les plus vrais bonheurs de la vie, les plus nobles des conquêtes et les plus désirables des récompenses. « Une vie nouvelle avait eoatmençt pour moi. Je recevais de la comtesse ces fréquents reeados', qui sont l'intérêt le plus animé de la vie espagnole. Elle me demandait quelquefois de grand matin pour prendre le chocolat avec don Domingo, ou bien je la rencontrais aux saints oFiices, et la quittais à l'heure où le flot des visites était attendu. J'apprenais de son père les nouvelles de France qui étaient noire [terpétuelle attente, la catastrophe de Pichegni, les tél£S tombées dans le procès de Moreau, l'Empire instituant ECS pompes monarchiques parmi ce sombre appareil', l'armée de Boulogne toujours prête à s'embarquer, disaitron, et, en attendant, la guerre sur tous les rivages, hormis les nôtres < Mot qui n'a pas, ea français , d'éitul valent , et qui eet d'un ueage infini i il veut dire uivol, comiuisïîoii, meuage, billet.
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jusqu'alors. Hatéa me disait Unis les bruits de la ville et àe la cour. Les mille avenlui'es du grand inoode m'étaient racontées avec son esprit piquant dont la grâce et la variété infinies couvraient d'un voile de malice et de gaieté ses besoins de vengeance. D'autres fois, une muette el molle langueur remplissait la matinée; et quelques sons de sa guitare maries aux accords de sa voix, le jeu de sa mantille qui découvrait et voilait tour à tour ses beaux cheveux, son front ou sa taille, enfin les élans subits de sa douleur, étaient tout l'intérêt de ces longues heures ; j'omets les allées et venues de don Domingo, toujours impatienl et affairé, les jeux de Femanda, par dessus tout les entrées et sorties incessaules de la camaréra , qui semblait avoir la garde de sa maîtresse et veiller sur elle par ordre, tant elle y apportait visiblement une sollicitude infatigable, soit qu'elle vît en moi un rival d'influence, soit qu'elle voulût pour sa maîtresse de plus illustres soins. Comme les lîlles de cette condition, elle ne pardonnait pas au caprice du sort qui obligeait une aussi noble donselie qu'elle se disait, à servir, et surtout à servir une parveuue. Elle ne manquait pas de prétentions d'une autre sorte et voulait des succès pour son compte : mais, quoique belle encore, son œil était creusé; des rules prématurées sillonnaient sou visage. On lisait la haine dans l'expression hautaine et provoquante de Ses traits. Il m'était arrivé de direque sison regard avait été te poignard deBartolomé, je ne serais pas de ce monde,nî peul- Mresamaltreeaenonplas.J'avai3raisoQplusquejenesavais. Généralement, vers dix hrares, je portais mm aUentu inquiète et oisive h la Puerta del Sol, parmi les officiers, les moines, les marchands, les magiskate, les ecclésiastiques, les grands d'Espagne, qui couvrent 1 toute heure ca simple carrefour dont l'importance étonne toujours les étran< gers. Il ne s'y faisait pas encore de révolulioos ; mais on peut dire qu'elles s'y préparaient déjà, et qui no sait qu'un autre intérêt attire là de tous temps la foule attentive! Dès lors, le jour ne s'écoulait guère sans que les dames du plus haut
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pitra^e aa fassent amenées, dam le cours d» leurs Azoxïices religieux et de leurs viailea du matlQ, à ce point de rencontre de toutes les grandes rues de la capitale , deveuu le rendez-Tous des désœuvrés de toutes les conditions, c'està-dire de l'Espagne entière. J'observais cette mouvante scène avec un gentiment confus de surprise. De même que le manteau bleu abrite également la granil seigneur, le capitaine-général, le sous-lieulenant, le corrégidor, le négociant, rien ne disliague non plus au regard les gr&ndes dames, les bourgeoises de tout rang, ni mâjne ces jeunes et belles filles de nos cités, qui, souti le nom de Marwlat, tiennent tant de place dans la vie espagnole et joignent tant d'élégance naturelle et d'ardent« beauté à beaucoup de dispositions romanesques et d'attachements irréguliers. Les unes et les autres sont exactement parées du mémo costume^ manient avec le même art Tévenlail et la mantille, te coslutne national des femmes de la Péninsule, si simple et, pour ainsi dire, si sincère^ met dans une évidence, nécessairement inconnue partout ailleurs , le charme qui est en elles. Cette taille qu'aucun ornement, aucun accessoire, aucun pli ne disputent aux regards, qui revCt, sous le nom de baaquine, une simple robe noire, courte et serrée, aux [ranges de jai, de soie ou de velours, de manière & confondre par une invariable uniformité tous les états comme tous les âg«s; ce visage, ce front découverts que rien ne protège; cette tête nue où flotte la mantille de dentelle, si légère qu'elle pare le sommet de la chevelure plus qu'elle ne l'ombrage; ce pied si élégant et si dégagé, une démarche vive et décidée, de grands yeux qui lancent sans obstacles do tous calés leurs feux redoutables; le jeu de l'éventail, qui e6t une langue et une science ignorées du reste du monde, tout cela forme un spectacle toujours le même et toujours nouveau. Il n'est pas jusqu'à l'habitude de se montrer seules, de ne pas prendre le bras des hommes, qui ne soit une provocation de plus, en constatant une absolue liberté. Pendant ce temps, nous restons ensevelis dans nos vastes
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ntiiiiteaux, comme pour mieux'conlrastcr avec l'étroile basçuineilcrEspdgnole, et noiisreslons immobiles, tandis que les femmes passent et repassent. On dirait deux camps, dont l'un semble avoir la mission de toujours défier l'autre. Aussi, combien d'hommes à la Puerta del Sol que le désœuvrement seul ou la politique n'y ont pas conduits ! Beaucoup y sont amenés par l'affaire la plus imputante qui occupe leurs journées : ce perpétuel passage d'une .foule de femmes charmantes. Parmi eux se ^nalait un jeune colonel aux gardes, dont l'immense chapeau militaire, avec un panache sans an, au lieu de le grandir, achevait d'écraser sa taille, aussi renaarquable par son ^égance que par sa petitesse singulière. Placé tout le jour en avant de la fontaine du Bon-Succès, à l'endroit où se rencontrent les deux grandes avennes du Prado (la calle d'Mcala et la calle San-Céronimo], il se trouvait sur la route de toutes les belles Maârilègnes, et il n'en était pas une avec laquelle il n'échangeât des discours, des regards, des sourires ; on eùt-dit qu'il était le maître des cérémonies de la Puerta del Sol. Il en faisait les honneurs. Bien ne montrait mieux quelle faroiltarité rapproche parmi nous les sexes et les rangs. J'admirais dans le jeune officier cette prodigieuse étendue de rapports intimes. Haléa ne manquait pas de traverser plusieurs fois dans la matinée les groupes stationnaires. Je ne saurais dire la vive expression d'intimité avec laquelle, chaque fois, d'une main infatigable, l'ofBcier rendait le salut familier des doigts à l'évenlail de la comtesse. Une foule d'autres avaient ce privilège. L'aspect de tant de femmes, pleines de vie et d'attraits, ne me faisait que mieux sentir combien Hatéa l'emportait sur toutes par le charme, l'élégance, le feu du regard. Cdle qui exerce sur nous quelque empire, n'en a jamais pins que lorsque son sexe déploie autour de nous tous ses trésors de grâce et de beauté. Mais, il arrivait toujours que, de celte image de Matéa charmante et admirée, mon regard s'élançait vers d'autres lieux et vers une autre image. Je
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réiléchiasais que Maria ne serait pas entraînée si souvent par ses visites ou ses dévotions au milieu de tous ces hommes, qu'elle ne serait pas ainsi résignée fk leur admiration, et que tous ne seraientpas à ce point cd étroite familiarité avec elle! Tout me ramenait à elle, même Matéa...- surtout Haléa!
« Les intérêts publics commençaient à partager avec la galanterie les préoccupations de la Puerta del Sol. Cest là que don Domingo, toujours agité au milieu de cette Toule silencieuse et immobile, professait les doctrines de l'Assemblée constituante et quelquefois de la Convention. s La révolution française, disait-il, s'est faite homme. Au
■ lieu de se défendre, elle pourra désormais attaquer. « VoilàrutilitéderEmpire.l^fondsera,leméme.La forme « vaudra mieux. Bonaparte sera l'Hercule de la liberté. « Il parcourra la terre, sa massue à la main, étouflant les n monstres ; et vous savez que l'Hercule ancien , dans ses € courses, n'oublia point l'Espagne. — Mais vous-même, vous H oubliez qu'il commence par abolir en France toute liberté. « Sa nouvelle constitution rétablit cbez les Français la < monarcliie absolue! — Qu'importe? chez nous, soyez sûr • qu'il fera table rasedesabus,ettout est abus! > C'était la première fois que ce vœu téméraire d'une intervention de l'étranger frappait mon oràile; j'en frémis, comme si je pressentais le châtiment que nous réservait la Providence. Hon mouvement involontaire fut remarqué de don Domingo; il crut que je lui conseillais plus de prudence, k Qu'ai-je à
■ craindre? poursuivifr-il. La Puerta dot Sol est unanime Il sur la régénération naliotiale. Il faudra bien qu'on acu cepte l'appui d'un bras robuste pour l'accomplir. Godoy, « en détruisant le prestige gothique de la couronne, rend a un grand service à l'Espagne : il tue l'ancien régime !
■ Bonaparte, seul , peut nous apprendre à fonder le nou- U'Veau! » Le galant orTtcier aux gardes nous entendait. «. Démonio! s'écrià-t-ii, je n'ai pas de goi^t pour le méu dccin et ses procédés abominables. Mais le mal me ré- « volte. Vienne le temps oiî nous ne verrons plus , dans ce
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« pal^B confié à notre défense, des iaûunies dont l'ioia^a- B- lion s'épouvante. Démonio 1 je l'avoue, le roi, notre seî- M gneur, avec aa soumission aux impérieuses volontés dune « reioeasservie.avec ses vertus rigides et son chaste aveu- « glement panni les scandales de sa çout, me pénètre > d'une pitié profonde. On le voit adorer, après tr^ite-neuf
■ ans d'hymen , une épouse qui se rit lout haut de son B amour crédule, celle qui ferme l'oreille et le cœur d'un « père à ses âls indigoement délaissés. L'existence tout
■ entière du favori qu'il a élevé au taiia de la puissance, K lui est un déshonneur. Son règne dégrade et ruine un H peui^ qu'il aime !Pandémonio!jen'aperçoisjamaiscebon « prince prodiguant devant tout le monde ses foliée amitiés « à l'un des deux pagures et ses caresses jdus folles encore « à rautre,saiiséprouverunctcntationdemejeterentreeux « et lui, de lui dire: Seigneur, ils trahissent Votre Majesté! « Cri)iriez-vi)us qu'hier, parexemple,leroivoyantpass^un a jeune garde-du-corps dans un riche équipage, dit, ea pré- « scnce de Marie-Louise : « IlparaitquedonFulauoestplus A heureux que moi, qu'il reçoit ses revenus d'Amérique... « Don Manuel prend la parole, et. foulant aux pieds à la « t(Às ses devoirs contraires euvra^ ses maîtres, insultant « l'un comme roi et comme ami, l'aulre comme reine (â « comme femme :nChul! sire, répond-il, chutl Une vieille « femme de votre ctHU' l'entretient. »
( Le grand d'Espagne qui commandait le régiment des gardes espagnoles où je devais entrer, avait eufm Gxé te jour de la revue indiquée pour ma réception sous les drapeaux. Ce jour désiré se leva ; je revêtis l'uniforme dès l'aurore. Pour la première fois depuis le jour qui m'avait ^levé Maria, j'eus un mouvement de joie. J'allai chez la de D'" qui ne m'avait point fait appeler; j'aurais voulu montrer au monde entier, amis et ennemis, le fier d&cier
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des gardes, à la place du noir licencié de Salamanque. A dîxhuitou viiigl ans, lorsqu'on chausse l'éperoa pourla première fois, on puise daos la poaaemoa d'une épée ua l^ senti- Qiaat de sa force . qu'on ne croit plus aux obitades. On ne loiL partout que des succès. 11 semble que toutes les palmet doiveni être facilement conquises : si on aime, on croira à celles de l'amour comme i celles de la victoire.
€ Je trouvai UaLéa répétant les danses de l'Andalousie autour de sa chère FemandiDa qui avait un chagrin à diatraire: elleaccompagoaitelie-^nénte, du tambour de basque et de la voix, ses pas aussi élégants que pressés. Exécutées par elle avec leur* viv^ aititudef, leurs mouvements rapides, leurs balaccements harmonieux, ces danses méridionales empruntaient aux grâces de sa personne un <^anne de plus; et, 4 leur tour, cet airs nationaux, ces figures animées donnaient à Maléa une magie incomparable. La comtesse accorda le boléro à mes prières. Elle prît des castagnettes, fit le salut avec une dignité royale à son danseur absent, et s'élança, ElU représentait avec tant de légèreté, tant d'ardeur, tant de vérité, cette pantomime cadencée qui plait à l'imagination espagnole comme un déli tour à tour et comme une promesse, qu'on aurait cru voir devant elle celui qu'elle semblait appeler, fuir, encourager et fuir encore. Son pied glissa : je la soutins, je pressai sa taille. A cet instant, le commandeur parut, sans être annoncé. Il porta sur moi un regard où se peignirent la surprise et la colère. J'étais trop agité pour le braver; Je sortis. Après avoir erré au Buen-Betiro , parcouru le Prado plusieurs fois ,■ regardé toujoursdans la rue d'Alcala si j'apercevais Matéa à son mirador ' , j'entendis sonner l'heure où je devais me rendre au quartier des gardes. Le régiment était sous les armes devant la caserne. En voyant ces vieux guerriersqui allaient (àtéir à mon inexpérience et à ma jeunesse, mon respect pour eux m'inspira un mélange d'orgueil cl de timidité indéflnis-
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