‹ Don AlonsoChapitre 18 sur 62 · LIVRE caKwiteir · texte numérisé non relu

LIVRE caKwiteir

fais les pr«>fecleiirs qu'elle avait dû invoqtier. Je las : on me commandait de partir le lendemain ponr la Corc^e, afin de me rendre à mon poste par le eourrier maritime do I " septembre.

< Les illusions qui m'avaient soorï une heure aupara- Tant venaient de l'éTanouir; nn voile lugubre m'environna. Il me fallait quitter toot ce qui m'était cher, m'eipatrler, porter mon cœur brisé aux bouts du monde. Je ooums ches la comtesse; la camarera me reçut avec des airs de satisfaction et de triomphe. Elle me dit que Yeseellenttssime comtesse était à l'ofRce et serait sortie (ont le jour. Je la cherchai, en effet, inutilement. Tout nie manquait à la fois, les consolations aussi bien que les espérances. Hon deuil fut grand. Je me demandais quelle est cette mystérieuse puissance qui fait sortir une aflliction de chacune denoe JMea, comme », en les goûtant, m^ieles plus simples et tes plus légitimes, l'homme était infidèle i sa mission, et que la destinée dût aussitôt le ramener violemment à cette loi de son existence... le malheur!

■ C'était l'heure où l'ardeur du jour déployait tous ses feux. Madrid, auparavant si bruyant, se taisait; la sieste l'avait endormi. L'aspect de toutes les maisons sans ua balcon ouvert, et de toutes les rues sans un être vivant, avait quelque chose de lugubre qui n'était que trop cooforme à l'étal de mon âme. Des Français bravaieat seuls une température brûlante : ils étaient les Bédouins de ce désert, la Puerta del Sol avait perdu ses oisifs. Quelques-uns, ne voulant pas céder au soleil une entière victoire, s'étaient transplantés dan^ tes boutiques d'alentour. Don Domingo, qui discutait les affaires publiques avec des prélats, des grands et des oHici^^ assis sur le comptoir d'ua fbiu* bisseur du voisinage, sortit à moD aspect, tout animé de i l'entretien qu'il venait de soutenir. < Bonjour, me dit-il, en ' < me tendant la raaia : la Puerta de) Sol n'a point de noo- « velles ou presque pas. En disait-on au régiment? — Une ■ « seule, répondi*-je. — Vraiment, int«rroHapH- il avec si

stiiTB MJ MxRmcnrr d'aÏnhoa. 191

* vivacité accoDtumée, le bruit est donc Traî* I! a débarqué « en Angleterre ! Sa main désormais s'étendra lilmment de ( ce cdté des Pyrénées! La régénération de la Suisse et ( celle de fltatie sont des «envres immortelles; la ndlre f complétera sa gloire. VoilA longtemps que je l'aï dit ! » Et l'ardent vieillard se livra au cours de ses idées.

« Enfln, le récit de mon infortune put se faire jour entre deux de ses plans politiques. J'avais cm que son indignation éclaterait tout entière, en apprenant les vengeances qui me proscrivaient. Quel ne fut pas mon étonnement d'entendre ce généreux ami trouver des excuses au funeste génie qui présidait à nos destinées, c Ne vous y tromper pas, dit-il F « Allié de Tempère or, ennemi dn saint office, donx et re- « Kché rfans l'exercice du pouvoir, Godoy a du bon; et ce ( qn'i! a de meilleur, ce sont ses amours, son faste, son t irrésolution, sa faiblesse. Lui seul réussit où vingt siècles H auraient échoué : il soulève l'apathîc espagnole contre » le pouvoir absolu. Les grands, indignés de voir un par- ■ venu marcher à leur tète, et les moines désespérés de € son indulgence pour les philosophes, apprennent à faire

* cause commune avec nous contre le lieux système :

* une fois la hache eu mouvement, il faudra bien que « l'arbre entier des institutions caduques succombe, fl y a « dix ans, tontes les vois s'élevèrent, toutes les bourses « s'ouvrirent pour une croisade contre la France républî-

< caine et régicide ; alors, par un vrai prodige, qualre-vtngls

< millions de dons patriotiques se trouvèrent. Aujourd'hui,

< quel prt^rês immense! Vous aver vn, il y a six mois, « la stupeur de l'incident de Vincennes. On TouHie déjà.

< Ctie indignation de tous les jours efface cefie-ïà rapîc dément. Il s'agit bien d'un prince de plus ou de moins ! « H s'agit du lion espagnol outragé, perdu, anéanti! Tout c le monde sent cela. Lea amis de la régénécalioD sociale « pourront dire bientôt qu'il n'y a plus de Pyréaéefi.»

■ UoB Sonmtgci s'arrèUt; je contestai d'uB mot sea sentiments et ses maximes. Il me prit la main et me dit : < Nous

133 UTRB CINQtlI&HE.

« n'envoyons d'ordinaire dans le nouveau monde que l'é- « cume du ndtre, ce qui voue tout un hémisphère au àé&- « espoir. Contre la règle, le vice-roi du Mesique est par. * hasard un honnête homme. Il me reconnaît pour un de « ses amis. Je vous promets sa protection. Vous reviendrez " « quand un jour meilleur se sera levé. Je suis ravi de cet ■ arrangement; cârjeferairouteavecvous. Je devais partir ( danstroisjours. Je partirai demain, et je vous mène. Nous « discuteroDsànotreaisemonmotd'ordre: Bonaparte etUc berté! > Ace mot, ilm'entralnechez un paratfor', trouve sur la porte le mayoral qui nous avait amenés, loue sa T<Mture jusqu'à la Cor<^ne, me charge de passer chez ie capitainegénéral pour demander une escorte, et court à ses affaires, t Dans la soirée, j'essayai de parvenir jusqu'à Hatéa. Des allées du Prado, je voyais ses amis rassemblés en grand nombre. Mon premier mouvement fut de fuir ; mais je revins sur mes pas et franchis le seuil. J'allais entrer dans une tertvlia' pour la première fois, et la reine du cercle était Hatca, entourée, heureuse peut-être, quand j'étais au désespoir! Je tremblai en voyant s'ouvrir la porte fatale, quoique tous ces hommes, la plupart vêtus d'une redingote poudreuse, et distrihuésautour des tablesd'impériale, n'eussent riend'imposanl. Leurs ombres se dessinaient sur la muraille blanche et mie du salon. Un vent du nord si glacé s'était abattu tout à coup lies montagnes qu'un brasero ' argenté occupait le milieu de l'appartement , et trente personnes l'environnaient, se tenant debout en face de la comtesse, ou attentives à la marche du jeu. Tous les yeux se tournèrent vers moi; mon nom passa de bouche en bouche : le mariage de ma sœur, la catastrophe de Salamanque, mon exil du matin, expliquaient cette attention importune. Je ne réfléchis pas que la lampe qui éclairait les deux salons ne jetait pas assez

' Auberge des volturletg, muleUers, etc. * Béonton du soir.

> Eepèce de grand réchaud où te brûle de la braiM. Le bratero tieol lieu de ctaemmée.

si^ifE m: iiAKtsCniT u'aïniida. 133

de lilmtère pour que mon Iroiiblc se révélai aux assistants, et je ne promenai autourde moi qu'un regard plus Terme et plus haut. I^ comtesse sembla surprise démon apparition. Elle m'adressaquelquesparolesprécipitées, et reprit son entretien avec un homme qui était assis à ses pieds sur le rebo[d du brasero. C'était le commandeur: il avait l'air de régner sur le cercle entier. Don Cartos, seul, quittant le jeu, vint à moi. Il me parla tout haut de son indignation et de ses regrets. A ces mots, la de D'" se leva, se rapiurocha avec une expression de préoccupation douloureuse qu'elle combattait,, et qui me frappa vivement, c Je suis bien malheureuse de « votre départ,me dit-elle àvoix basse, mais je lesuispeutt être plus encore de la contrainte que tant d'étrangers m'im- « posent.Venez demain embrasser votre Femandina, et dire t adieu à sa mère. ■ A ce mot, elle agita négligemment sa mantille, l'abaissade sa tète sur ses blanches épaules, et, sans attendre ma réponse, elle alla s'asseoir aupr^ d'un homme à cheveux blancs qui fumait en silence, portant autour de soi un regard curieux et sévère. La croix épiscopale , qui brillait sur sa robe noire, indiquait seule son état et son rang. Sa présence vénérable me fut douce. Je remarquai les soins charmants de Matéu, et partis reconnaissant de ses bonnes paroles, désolé de la réserve qui l'avait retenue loin de moi. « Le lendemain , à l'heure fatale , jn quittai mes parents eu pleurs. Mon père essuya ses yeuï et me dit avec une touchante fermeté : < Mon fils, je suis plus frappé que toi; ( car, à l'âge que j'ai, je puis ne jamais le revoir. N'imf porte ! Tu n'as pas entendu de moi un murmure. Â mon H exemple, souviens-toi, à présent et toujours, que nous « avons deux maîtres auxquels une âme espagnole obéit ( sans se plaindre : le Roi et le point d'honneur ! Le point c d'honneur est un tyran. Qu'il nous demande la vie d'auu trui ou la nôtre, qu'il les demande pour la fidélité, pour « le sacrifice, pour la vengeance, on les lui donne les yeux • fermés. La Royauté, au contraire, n'est jamais tyrannie. « Dans sa sphère souveraine, elle est laloi vivante. 01e est la 1. 8

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134 LtTite craatneHG.

N fontaine de justice, même quand elle nous frappe. Lnî ^K « dévoués alors plus que jamais, c'est l'honneur encore. Le « doute et la difficulté ne commencent que s) les deux « commandements pouvaient se contredire entre eux. Jus- « que-li, On marche en avant! On combat! On meurtl ( On se couvre de gloire 1 Ainsi ont fait nos aïeux. C'est ce R qni donne & notre histoire son caractère héroïque, ce qui « la rend si belle. On reconnaît partout des Inies trempées f de la mahi de IHea pour accomplir les plus grandes c choses des annales du monde. Arec le code de l'honneur « et du devoir empreint au fond de l'âme, tQ marcheras sur « les traces des héros de la patrie. Ta pourras être la Inn mîëre et la force de l'Espagne ; tu serad certainement la i consolation et la gloire de ton vieux père! > A ces mots, don Lais se jeta dans mes bras. Je me cms â Alba de Tormes. Il me semblaquesa main me bénissait une seconde fois! ( J'allai joindre don Domingo. Sa fille me reçut au bain. Ses cheveux d'mie éclatante ébéne, que ses femmes couvraient de parfums , descendaient à grands flots jusqu'à terre; l'eau chaînée d'essences et embaumée cachait mal l'agitation de son sein. Je remarquai, plus encore que la veille, dans ses traits et dans son regard, l'empreinte d'un chagrin réel, d'un sentiment vrai et profond que je n'y avais jamais vu. Jamais non plus je n'avais senti mon <!teQr battre ainsi dans ma poitrine. En ce moment, Matéa me parla de ses efforts inutiles pour fléchir mes persécuteurs. L'indignation s'alluma dans mon sein. « Au « nom du ciel, mon ami, me répondit -elle, en me ( prenant les mains, calmez votre fougue imprudente; ne s vous eiprimez pas durement sur les dépositaires de l'au-

* lorité du roi notre seigneur. Sans doute ils sont charge < de ridicules atrtant que d'honneurs. Mais si vofls encourei

* davantage Imrs disgrâces, que deviendrez-vous, et, avec « vous, ceux qui vous aiment? -— Des disgrâces ! Celles de « Jaymé! » Ce mol acheva d'exaspérer ma colère. « Peu m'im- « porte, répondis-je, de devenir ou non quelque chose,

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SUITB OU MAKUSCRIT D AIN HO A. 135

• pourvu que je reste ce que Dieu m'a fait, un véritable « ■Espagnol et un galant homme ! PluUt que de me courber ■ devant les dernières dégradations de la puissance, j'aime « mieux être entraîné loin de ma patrie, loin de vous, de mes « paients, de ma sœur, l'ange de ma vie ! — L'ange de sa « vie ! » s'écria-t-elie, se parlant à elle-même d'une voix concentrée et avec un reg^d eoQainmé qui we surprirent et m'effrayèrent. Je n'eus point à répondre. Domingo m'appela. Nos apprêts terminés, Matéa, dans im désordre qui ne la rendait que plus belle, vint présenter Femanda à nos derni««G caresses. Elle me p^mit de l'embrasser ellemême. Jamais je ne l'avais vue si enivrante et si émue. On eât dit qu'elle voulait mêler toutes les séductions à nos adieui:, et la plin grande de toutes était celte da trouble extraordinaire où je la voyais. Ses larmes l'embellissaient plus qiiË tout l'éclat de sa beauté et de ses succès. Les miennes ne coulèrent pas ; ma fierté irritée dominait toutes mes douleurs de fils, de frère... d'amif mon vieux compagnon put m'entrainer sans elTvrt.

n En roulant à travers Madrid , et saluant du regard le palais da oos roit, jemedisqu'uniour jeparattraisflousses lambris, qae la Nouvells-fispagne m'olîrirait des ehancm heureuses, qu'il était bon à tout Espagnol de connaître cette moitié du globe conquiss et policée par nous, qu'il le fallait pour en savoir les braoins, les ressources, los destinées. Dans ma révolte contre les maîtres de l'Espagne, je finis par remplir le devoir d'accepter mon sort jusqu'à l'aimer. Je me voyais défendant nos frontières américaines, soumettant à ia oowonne le Cumanohe indompté, revenant d'«xil pour coDsoler Maria de ses grandeurs par mes succès, et trouver mon salaire aux pieds de Matéa. Cest pour la jeunesse qu'a été faite la fable de Pandore, Au fond de toutes ses douleurs, il y a une espérance caetiée qui se révèle, quand le dernier moment est venu.

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

LIVKK SIXIÈME

, SUITE DU MANUSCRIT D'AÏNHOA

Lion %T «ALICE.

rt àt Mtiiii, — HDnU de Giililimnu. — Hajimne de Léon. — Scène de :uU. — RciwantK de Fortiiuto et de Butolomé. — Hiitoire d'AntoniD. — : matador EnrïqiK fienrïquei. — Canctère da peuple «ipagnof^ Son gévit ricaio. Sa litlératnre. — RoTiume de Galice. La Corogi». — àrriiée de doAl iria. Bioédictioii i'épit. BnbarqnaïKnt. De* ucttn.

1 Noire bruyant attelage nous empula; j'étais comnte un homme qu'un choc violent vient d'étourdir. Bien du temps s'écoula av^nt que je prisse garde au zagal qui retournait avec nous vers la Corogne. II m'avait salué d'un air joyeux; je ne le voyais pas. Enlin, une des cordes de l'attelage vint à rompre, et nos six mules, lancées comme elles l'étaient, nous auraient entraînes au fond du premier des ravins qui coupent la plaine déchirée de Madrid, si l'adroit et intrépide zagal, suspendu à leurs télés, ne les avait retenues par un vrai prodige. Nous descendîmes. Antonio revint à la charge, « Seigneur cavalier, me dit41, il « m'est advenu force aventures depuis un mois que je n'ai a vu Votre Grâce. Deux heures après notre arrivée, lo roi s partait en pompe pour la maison de plaisance pu sont en- ■ terrés, ici près, ses aïeux'. La presse des mules fut pu-

' Son-Lorenio del Escorial (l'E'ciitlal).

SUITE DU MAfiUSClllT Ii'aÏNHOA. 137

( bliée; on enleva les pauvres bêles que j'ameniis du fond

< de la Galice : aucune n'a réclamé {wiirtant; elles savent

• les obligations des vassaux de Sa Majesté. Hais, à moitié t chemin de San-Lorenzo, on les a mises sur la voiture du ( grand joueur de guitare que vous savez, et, par forme ( de protestation, elles ont jeté leur charge dans un fossé.

• Notre-Dame d'Atocha a permis que le fossé ne fit pas

< son devoir ainsi qu'elles , et l'enfer n'a pas repris sa ( proie. Mais moi qui ne pouvais rien à tout cela, comme ( vDuspensez bien, il m'a fallu fuir à toutes jambes: onvou- « lait m'employer à décorer de l'ordre de la Toison-d'Or ( le premier arbre de la Fresnéda. Voilà comme on récom-

• pense ceux qui s'avisent de bien servir le roi, notre sei- « gneur! »

«Aux pieds du Guadarrama, il fallut mettre pied à lare; je tombai avec surprise dans les bras de don Luis et de ma nière. Ils gravirent avec moi le Puerto neigeux. Nous arrivâmes au sommet de celte chaîne que Madrid a ]>our décoration et pour rempart. Nous étions devant le lion de marbre.le lion des Castilles, qui, debout sur ces crêtes escarpées, lu milieu des glaciers perpétuels, semble dominer tout son empire: d'un côté, les plaines que nous quittions; de l'au- Ire, toute la suite de monts sauvages qui forment fa eharpenle de l'Espagne, et plus loin cet Océan, cette Amérique où j'allais trouver, au lieu de tout ce qui m'était cher, le désespoir et la solitude. Dona Léonor, épuisée par sa douleur, peut-être saisie par le subit passage d'une température ardente à une atmosphère glacée, s'évanouit dans mes bras. Nos secours furent longtemps inutiles. Je voulais que Domingo me laissât en arrière; le sous-oflider qui commandait notre escorte nous montra un ordre de ne point me perdre de vue. Je transportai ma mère dans la taHave ' qni l'avait amenée; don Luis me serra dans ses bras, le cœur désolé, l'air intrépide, et je partis, indigné plus que jamais

' V<dture do louage à deux ou quatre mules.

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