S LIVRE DIXIÈME
étranges péripéties de l'année qui venait de finir. 11 devait nuHiter autant d'échelons que l'Espagne en descendait. Le titre d'altesse sérénissime , qui le mettait au niveau du prince des Asturies, lui était conféré, soit qu'en effet on voulAl le rapproclier de plus en plus du trône, soit, comme ledistient les plus réservés, que, la santé du roi faiblissant, on se proposât seulement de faire déclarer don Ferdinand incapable, pour partager la régence entre la reine et le favori. L'Espagne était indignée; on présageait tout hauli l'audacieux le sort du connétable don Alvare de Luna.
Je ne pus être reçu par lui le jour même. Le lendemain malin, je me présentai de nouveau chez le prince généralis- Bune des armées de terre elde mer de l'Espagne et des Indes, à l'heure que ses aides de camp m'avaient tiiée. Je ne sais quelle affaire , je ne sais quelle partie de chasse ou de plaisir peut-être l'obligea de remettre mon -audience au jour suivant. Je me vis retenu loin de tout ce qui m'était cher, un jour de plus.
En rentrant, je m'étais approché, dans le jardin royal, de la grande chute du Tage ; je jouissais du bruil des cascades et de la magnificence du ciel dans ce cœur de l'hiver oi'i nous étions, quand j'aperçus sur la place une voiture arrêtée k la porte de la Fonda '. Je remarquai la beauté de l'équipage, ses nombreuses glaces, ses dorures, les tableaux peints sur tous les panneaux, le grand concours de pages à cheval, leur riche livrée. La livrée nie frappa. J'accourus, et, déjà installés dans le principal appartement de l'hdlellerie, doiia Léonor, Maria, mon vieux père me reçurent avec des pleurs de joie. Comment dire ce que furent ces premiers épanchementsi Bien du temps se passa sans que je prisse garde aux génuflexions inJlnieB du chapelain de Is marquise, du docteur don Mathias de notre enfance, qoi, : le bonnet de soie noire à la main, s'eiïorçail d'obtenir pour ses hommages l'attention de son heureux disciple. I..es pre-
* Auberge de premier rang.
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
RBPRISB DU HANOSCIIIT d'aINUOA. 393
mières questions se pressaient encore sur les lèvres de chacun de nous. Je reinaniBais combien le costume de voy^e, c'esti-dire la toilette des dames françaises, ajoutait à la distinction naturelle et à la beauté régulière de Maria. Je ne l'avais vue que sous la mantille et la basquine espagnoles. L'élégant chapeau aux larges rubans et aux longues plumes qui flottaient sur son épaule, le grand chàle, la robe de w»e aux vastes plis et aux vives couleurs, étaient pour moi des nouveautés que j'avais à peine entrevues une ou deux fois à Madrid ou à Mexico. Je ne revenais pas de tousies changements qui me' frappaient en elle, sans distinguer quelle était la part des effets du costume, ou de ceux du temps. Si remarquable par la grâce et la beauté qu'elle fût restée dans moD souvenir, je ne me lassais pas d'admirer qu'elle pût l'être encore plus que je ne le savais. Je contemplais sa vive émotion, son touchant sourire, son expression réfléchie jusque dans ta joie de mon retour el de mes avancements. Toujours occupée des autres, elle me fît signe d'avoir pitié de don Hathias, de donner audience à un discours qu'il promenait depuis une heure autour de ma personne, le trahissant à tous moments par la première révérence ou la première période, et toujours obligé de remettre à untnoment plus favorable sa vraie apparition. Maria me montra d'un air si touchant l'aïuiété du malencontreux orateur, qu'il me fallut faire face à la harangue que trois saluts profonds précédèrent. « Valeureux cavalier, > s'écria le docteur, ( les auteurs ont • noté que l'illustre don Antonio de Solis, surnommé le « divin par son siècle, et le grand Gongora qui fut appelé « VApolion et le Parnasse vivant de l'Espagne, étaient nés, « comme votre glorieuse seigneurie, le jour de lupiter, et « que de telles rencontres ne sont jamais vaines. Si ces deux « grands hommes se sont partagé les foudres de l'éloquence, « n'est-ce pas à votre bras que celles de la guerre sont échues « sane partage. Le héros du siècle lui-même, le grand Naa poléon, pfllit devant votre crépuscule, comme Sirius de- ■ vant le soleil à son lever I >
r:„i- :i-,G00tjl>J
3B4 Lit» DlxifiiiB.
€ A ce moment, grice ft Diea, le marqtris de C*, qui était d« quartier ira palais, parut. L'arrivée du vieillaitl et
sonexténeurfirentsurmoî une impression dont je vis Haria attristée. Il m'accueillit avec un mélange marqué de bienveilUncfi et de dignité. Les formules d'une présentait» furent abrégées par son empressement à nom af^trendre une grande nouvelle de cour : la réconcilialion de deux amants illustres, bnMiUlés depuis trois j on rs, comme ib l'étaient la {^upart du temps. Attaché an parti de la reine, il s'afUigeait de je ne sais quel avantage dv parti de d«tt Hamtel ; et, comme la marquise ét«t évidemment peu toif cbée Aes tncidt^nls de celle guerre civile de sérail, il lui lit senUr ce qu'ils avaient d'importance à ses yeux. Le bruit d'une bataille gagnée par les Français aux exlréoiités de la Poli^ne, el la conGrniation de nos succès de Buenos-Ayres, s'étaient frayé passage dans l'esprit de don Osorio à travers les événements du palais. 11 savait qu'où vantait les faits d'armes du jeune officier auquel les succès d'outre-tn«> étaient allribués par les rapports, et qui en avait, disait-wi, apporté la nouvelle. Maria désigna son frère comme ce favori de la victoire : le marquis en eut une vive joie. Ses ma- Biàres devinrent aussitôt affectueuses et familières. L'estima que la cour faisait de moi sans me connaître avait loitt à coup rapproché les rangs. L'Iionneur acquis sur le cbamp de bataille y était pour plus encore. C'est une digoilé qu'a»cunc ne ^rpasse aux yeux d'un homme des vieilles races.
« La journée se passa dans un échange de récils auxquels né prêtaient que trop le drame extraordinaire qui remplissait l'ancien monde et les scènes que m'avaient offertes dû toutes parts lu nouveau. 1^ soir vint raindemenl. L'heure du coucher royal sonna. Le marquis nous quitta, inquiet de ne plus arriver assez tôt pour son service. Iles parents s'é- Uient retirés après le souper.
<iE>emeuré seul avec Maria, je prisses muins, j'y attachai ndn front, el il s'écoula bien du temps avant que je pusse prononcer autre chose que son nom, répété mille fois parmi
REPRISE DG MANUSCRIT D'aÏKHOA. 19$
dedouces larmes. « Oh ! m'écrmi-je, 'combien je suis heoreui
■ de dire : Mb sœur, et d'être entendu, après ftToir tant « répété ce nom à tous les déserts de l'Amérique, sans que
< les douloureux appels de mon Cœur arrivassent jusqu'au ( tien I * Tous les souvenirs de nos premiers ans, tous les re^XoU <^e notre Icmguo séparation se pressaient dans ma pensée, et combien je remerciai Dieu au fond de mon âme de n'avoir rien à eacher à l'amie de mon enfance! Je lui reprochai doucement la tristeese de sa correspondance,
. les soucis que je lisais encore sur son front) son refus de répondre à tous les empressements des maisons jeunes et abiméesi Un nom allait sortir de ma bouche.
Elle me répondit que cette façon de vivre lui était imposée par r&ge du marquis, et la résolution de retraite invariable où il était à l'égard de tout ce qui n'est pas la cour. < Tu ou- « biies, > me dit«lle, « mes dii-huit ans à peine, le dois m'en
< souvenir! * El, après un moment : • Je ne regrette pas c cett« obligation. Je souhaite pour toi une vie éclatante, « parce que je t'aime; je n'en veus point pour moi, parce
■ que je me respecte. Je v^rai chez moi le monde en le « choisissant ; chez lœ autres, jamais. >
« Plusieurs fois, pendant ces premiers moments, urt " bruit sourd , peul-êtra simplement un murmure de l'ouragan âans la vallée, sembla nous répondre. Je me levai, je portai les regards de tous cAlés , j'ouvris le guichet de la porte qui donnait sur le corridor : tout était calme et solitaire dans l'hMellerie. Je revins près de Maria.
« Mon ami, * reprit-elle aussitôt, comme pour écarter une impression pénible, cje dois le faire connattrs l'éc trange théAtre qui s'onvre devant toi ; il est des écueils c qu« demain, peul^tre, js ne serais plus à temps de té « signalerj et celte tftche ne me sera que Irop facile. Ce que « j'ai à te dire est la pensée de tous les Espagnols, t'en' V trettea de toutes les heures, lé souci et l'^roi de la région a où ma vie est fixée, je puis ajouter : le désespoir de met « Jonrs ot de roeS nuits. Tout est lanx » tout est désolant
296 LIVRE UIXiÀKB.
( pour les regards el pour la pensée dans notre pauvre
■ EspagDe. L'Espagne, c'est la France; et la France, no t homme, un homme qui semble envoyé pour faire vw,
■ dans nos jours de révolution et de bouleversement, jusa ques à quels excès peuvent arriver l'audace et l'orgueil > d'un pouvoir sans traditions, sans règles et sans entraves, « quand il est déchaîné sur les nations parla main de Dieu t pour leur enseignement. Il ne conniût ni le droit des
* gens, ni la sainlelé des frontières, ni la souveraineté des
■ princes, ni l'indépendance et la dignité des peuples. 11 .
■ fait, défait, bouleverse en cent façons, d'un jour à l'au- « tre, l'ouvrage de la Providence et son propre ouvrage. Il « commande chez les autres aussi tyranniquement que dans « son empire ; il traite ses alliés, nol^e Espagne particuliè- « rement, en pays conquis; il fait la police dans nos ports,
< nous interdit la navigation et le commerce, nous prend t nos arsenaux, nos flottes, nos armées, nos contributions,
< exige dans ce moment que nous lui réparions quelques « vaisseaux échappés au désastre de Trafalgar dans Car- « thagène ou Cadix, el, pour prix de notre servitude, il défi trôneinjurieusemenlà Naples le sang de notre roi, d'au- « tant plus servilement obéi désormais, que nous avons, II uu jour, chancelé dans l'obéissance.
« Au dedans , mêmes désordres et mêmes afOictions ! Le ( roi,c'estla reine; la reine, c'esldon Manuel; don Manuel, ( c'est la comtesse de "', chez qui sont reçus les amba»c sadeurs, convoqués les ministres, mandés les consuls des K Ordres, des Indes, de Castille; et ces liens irréguliers, mais
< permanents, qui dominent et effacent les légitimes, n'onc pèchentpas la foule desdébordemenlsde chaque jour, tout '( aussi criminelset tout aussi publics. Sous ces funestes ans- « pices, notre malheureuse Espagne est en proie à une fonle
• de trames croisées en tous sens. Tu viens de voir celles que
< doBa Marie-Louise et don Manuel ourdissent l'un contre ( l'autre en se disputant l'autorité suprême. Tous deux, cec pendant, conspirent ensemble pour trahir «t dépouiller
r:„i- :i-,G00tjlt
REPRISE Dtl MANUSCRIT D'AiHHOA. 297
c notre seigneur roi don Carlos, que Dieu garde! Noire K infortuné maitre conspire avec eux, sans s'en apercevnr, ( pour déshériter son propre sang. L'Angleterre et la France ( coaspirent toutes deux avec nos partis contraires pour do- « iainer par eus la nation et le palais. Une faction alhée et t républicaine, née dn malheur des temps, et forte seule-
< ment de l'abaissement de la monarchie, travaille active- « ment à profiter des calamités qui l'ont fait naître; et,
< comme une administration immuable corrompt tout ,
■ m4me ses adversaires, les amis de don Femand en sont
< venus à tourner contre Godoy ses propres armes.
c Ce parti est dévoué à la cause de l'autel et du trône :
< à sa tête marchent te duc de l'infantado, l'un de nos « seigneurs les plus brillants el de nos meilleurs citoyens ;
< le duc de San-Carlos, mayordome mayor de la maison
■ du roi, que révoltent les périls de la famille royale et « ceux delà patrie; le marquis d'Aycrbe; que te dirai-je? n tous les noms illustres, toutes les âmes espagnoles, tous « les cœurs honnêtes! I.e prince a pour conseiller intime
< son précepteur, le chanoine Escoiquiz, qui est aussi un « homnne de bien, quoique sa politique paraisse moins « droite et moins décidée que celle de l'illustre duc. Hais, « à côté de ces personnages respectés, s'agite, comme il « arrive toujours, une foule turbulente qui remplit la ville € et le palais de coupables menées. Voulant à tout prix que « le triomphe de la vindicte publique soit leur ouvrage, ces « artisans d'intrigue et de discorde cherchent à faire d'un « prince malheureux un sujet et un lils rebelle. Ua conte science me crie que c'est compromettre à la fois le pré-
■ sent et l'avenir. Je ne te puis dire comme j'en ai l'Ame
■ attristée et blessée.
m. Il me semble même que tant d'efforts n'ont déjà plus K de but. La chute de l'auteur de notre ruine est inévitable. ( Don Manuel , malgré tout ce qu'il tente pour rentrer i en grâce auprès de Bonaparte, doit avoir perdu le tert rible patronage qui faisait sa force, et il n'a point acquis I, "
S98 Linte Dnikue.
< de dM Fernuiâ le pardon de ee« arimes. Le titra d'aï- ( leflse Bérénissime qu'il Tient de prendre , comme pour « nous préparer à une usurpation de plus , ce titre qug
* jamais sujet espagnol ne porta, que Ba royale compagne,
• placée trop loin du trAne, n'avait pss reçu de aattais*
■ sance, et reçoit de son indigne hymen ; ce titre, qui
■ exaspère toutes ks haines, assurerait à lui seul que bientôt a la monarchie sera vengée. Tu vas vile t'apercevoir qu* « la nation est au bout de ses tonxt eiàe sa patience, par
< cela même au boutdesesmalheui's. Elle maudit la lutteoù
< nous sommes engagés contre l'Angleterre pour les intérêts c et par les ordres d'un pouvoir étranger, dont la gloire ne « nous donne ni un écu, ni un village, hélas! ni un laurier, 4 à l'excepUondu tien. Les plus simples denrées detiAmérit ques ont ce^^sé de nous parvenir, comme leurs galions, qui
■ étaient le plus clair de dos ressources; la gneire, telle « que le monde ne la vit jamais sur les mers, assiège et « ferme tous nos rivages ; cette. Tantasmagorie de blooas « continental, que les courtisans mème^del'EraiMreappel- « lent un rêve de géant, nous ruine et nous opprime; tout t commerce nous est défendu. Indigents au milieu des
< ricbesscs de notre sol et de notre soleil, nos fertnios a nous offrent dés récoltes et ne peuvent payer leur c bail; je n'ai pas vu, de notre État, un maravédis def puis vingt mois; le désespoir, le meurtre, la faim parc courent les campagnes et envahissent les cités; l'ar-
< mée tout entière mendie sur les chemins. On paris c d'envoyer les seuls corps qui vaill^it quelque tbosA « combattre et périr sous les ordres de Bonaparte, chei
■ je ne sais quelles nations lointaines, qui , probable-
< ment, n'ont eu jamais de torts envers la couronne des « Espagnes. Déjà, notre brave OTarill et ses troupes, qu'on « a^rt su attirer en Ëtrurie sons prétexte de serrir « encore des Bourbons, traversent les glaciers du Tyrd
■ pour aller on ne sait où, et le vainqueur du Mord noui
■ demande dans ce momait, à la grande Burpriae de h
REPRISE DU HAnvsdniT d'aînkoa. S90
< eotH*, le toTal marquis de la Rotnâna, Hveo quinie ou f vinf^t mille. homm», pour lui garder, dit-il, loshordide « la Baltique, et aider ses soldats à hrùler toutes In mar- ( ohandises anglaises ! Quel est son dcitsein véritable 7 l.es t pluscanSanls s'étonnent ; lespinsdéterminésdanfllaser* f vitude se troublenl.Godoy sent ont triomphant! Il trouve, ( dan» ce qu'il appelle dos marques de confiance, la « preuve qu'il est pardonné. L'avenir dira le secret de M f rwsentiment Corse qui se tait ot nous désarme. En atten*
■ dant, l'Espagne, obligée de courber la tête devant dfl>
■ maux d<^t l'imagination s'épouvuile, n'a pour ae dif fendre que àes gémissemaits et eea prières : les plainte* « de tout un peuple n'arrivent pas au fued du trône... Hais
< qui peut douter que le ciel ne les entende ! *
« Ija marquise s'arrêta, ie contemplais avec une aorpriss silencieuse ses traita ennoblis per le sentiment des malbeun publics. Elle remarqua mon impression, et reprit en r(ni> gissant i < Tu t'étonnes de in'entendre parler ainsi, nioi qui
■ reconnaissais autrefois si bien que les afTaires de l'État c n'étaient pas du ressort des femmes 1 Je craignais de les « comprendre, t^ni je voyais les doctrines qu'elles susci' c tent eBneipies trop souvent de la loi de Dieu !
« Mon frère, j'ai vieilli beaucoup dans ce peu d'années : « mon existence a été amère. Je n'ai trouvé de refuge que c daos le sein de la prière et de l'étude. J'en suis venue i c penser que la Providence ne peut avoir fait le royaume « c«tbaliquo pour être la proie d'un 5éian,otdepis encore, fl Elle nous desljue évidemment à de grandes épreuves, ot
< j'ai f<M que noua nous y retremperons. Mais, par le sang • du Sauveur | raBsure-toi ; je songerai i gouverner la « royaume, quand j'aurai appris à me gouverner oioi-méme.
s Maria porta la paain à ses yeux, essuya une larme, et retrouva aussitât c« que j'appelais autrefois s& sérénité de sainte du paradis. » J'ai beaucoup soufîo't, ■ continua-t-elle, M. seule aux (ûeds de cette Notre-Dame^es-Affligés que j'intt TO!quais,et([Hiiie9i'ffliteDdaitpa8.....Keumepardonnera
300 LIVRE VIXJËHB.
« de déposer mes posées daos le sm d'un frère que j'aiiDe; a car c'est un devoir envers l'Espagne et envers ttn. ■
« Cet épandiement achevait de nous rendre l'un à l'autre; il resserrait la chaîne des impressions communes et des confidences intimes que l'absence détend toujours. Eu recueillant toutes ces paroles si émues et » sensées, j'éprouvais un bouheur infini comme l'attachement qui l'unissait à mcM, par et céleste comme elle! Je songeai combien l'amour et ses enchantements étaient loin de ces joies saintes de l'âme et du cœur. Je me dis que Haléa eUe^nëme avait moins de ce charme incomparable qui, chez la nurquise, semblait rendre la beauté morale visible à tous les yeux. 11 se fit un moment de silence, comme si Maria eût ONnpris quelle image s'était un moment placée entre noos. Elle semblait agitée de réflesions qu'elle ne me disait pas, qu'elle écartait de sa propre pensée, lorsque, faisant nn effort, elle ajouta : « Ce que j'avais à te-dire, mon frère, c'est « que les factions qui nousdivisent, en voyant briller sur Ion t. lïont un rayon de gloire, vont se disputer ton appui ; « tout sera mis en usage pour t'envelopper dans leurs ré-
■ seaux, et je vois de plus en plus prévaloir, dans le parti des
< amis de l'héritier du trône, une disposition qui m'bumilie c et qui m'effraye. On veut pousser le malheureux prince
■ i entrer en lutte avec Godoy dans le cosur de Bonaa parte, à se saisir de la place que celui-ci doit avoir perdue
< dans la confiance impériale, à mettre, en un mot, ses K droits, sa personne et son pays sous la protection d'un « étranger... De quel étranger! tu le sais. Les habiles admî- « rent cette pensée. J'ai le malheur, ou même le tort d'avoir n d'autres poids et d'autres mesures que les sages, pour « juger les choses de ce monde !... On oublie que don F&a nand est un Bourbon ! Je ne saurais me persuader qu'il t n'y ait point là une règle de conduite supérieure à toutes
< les combinaisons de la politique ; il est des choses « qui ne doivent pas pouvoir s'oublier ou s'absoudre sans a qu'on se prépare des châtiments. Je ne croirai jamais que
heniisb do makusout d'aInhoa. 301
< les lâchetés sauvent les rois Sans doute, ce n'est pas
c ainsi que la raison s'esprime , je le sais trop ; mais je ne « suis pas obli^, Dieu merci, d'£tre raisonnable de la e sotIb : je vois, d'ailleurs, que la déraison d'un temps est ( queiquetôis la vérité et la sagesse de l'avenir. La folie H de la croix a âni par dominer le monde. J'ai Coi en la n folie de la morale, de la justice, de la dignité personnelle, f du respect de soi et de sa race quand celle race est la c plus grande de l'histoire. Je ne voudrais pas voir la main a démon frèreem[doyéeàprécipiEerraugusledoDFemand f dans dételles voies, et je m'enraye de ces complots,* coatiDua't«lle avec un trouble croissant ; « je m'en effraye, « parce que l'oi^ueil et l'ambition qui les fomentent ne
■ manquent pas de masques séducteiu3 : les femmes
■ jouent dans ce drame un grand n)le ! »
a. Haria parlait encore, et j'étais absorbé dans les sentiments qu'excitaient en moi ses pensées, quand une voix sourde et agitée l'interrompit par des paroles sinistres que je ne distinguai pas. Cette fois, je ne m'arrêtai point aux barreaux de l'étroit guichet. Je sortis. Le corridor, les galeries , la balustrade qui entourait la cour, tout était silencieux et désert. L'hôte, interrogé, ne me comprit pas. Je n'ai su que longtemps [dus tard les paroles menaçantes qu'avait entendues Haiia.
« Le lendemain, peu après le lever du jour-, je me rendis chez le prince de la Paix. Ce ne fut pas sans une colère généreuse que je portai un tribut d'obéissance à ce pouvoir fabuleux pour lequel je n'éprouvais que haine et mépris. Il est un fige heureux qui n'accepte qu'avec rougeur de tels devoirs.
■ Je suis content de vous, » me dit le maître de l'empire, dans le langage souverain qu'il employait loujoura; cje K vous ai nommé commandeur de Charles 111, et je vous « donne le brevet de colonel. J'espère que, si jeune, vous
302 llfllE DIXIIÏME.
< TOUS trouTM^ bien trailé.—8éréiiiEsiinescigncqr, Je sais « plein de rscoanaisBaDce pour les bontés du roi. — Vous « voyei quej'éiendasurles bons aerviccalemanleBudenu ( justice el de mon estime. Je puis compter sur foasl ■
c Ces mots ne m'élDient que trop eonniis d'avance ; je les BTais lus dans le manifeste du b octobrel Je répondis en me redressant à la hauteur du sujet insolent : < Ha vie en- « tière appartient au roi catholique. >
« Sans m'entenâre ou sans y prendre garde, don Mamel me congédia an m'onvoyant chez le commandeur pourap* prendre ses ordres. Aucune amictioo ne m'était éparf;nce dans mes prospérités, comme pourries empoisonner. Frey don Jaymé me reçut avec des gestes imitée de «Ht patron, qui lui donnaient un air de débutant tragique.
■ Nous pensons, me dit-il, à vousdonner une missitm pour M laFranoe, c'cst-à<dire pour la Prusse ou la Russie; car ce f diable d'empereur vous échappe toujours. Quand on le f croit aur la Vistule, il est déjà au bout du monde. Voai « seriez bon à lui mmtrer dans ce moment; il n'aime paa ( lesAnglaisetvous les avez Iraitéscoœme les marionnellev
■ de Cervantes. S. H. Impériale vous parlera de celte belle
■ affaire, et vous lui développeret les sages mesures que nous « avions prises pour mettre nos provinces d'oulra-mer k
' < l'abri de ces pirates, ennemis étemels des sations,
• Vous nommerez ainsi les Anglais; vous saisirez celte ( occasion de démontrer qu'il y a folie à croire le manifeste
■ de Son Allesse dirigé contre lui : je veux être le dernier c homme d'État que Oîeu le Père appelle à sa droite au joui ( du jugement.siElleypcnsait! On parlait, je crois, dejlràii c dtt monde : n'est-ce pas l'Angleterre que ce nom désigne! « Quant aux armements qu'annonçait notre proclamation, ( vous direz, comme nous le lui avions mandé, que nousde*-
■ tinions nos menaces à l'empereur de Maroc. La preuve, « c'est que nous avons de£ troupes dans le midi, devant Ci' « brallar, direz-vous, et pas un soldat sur les Pyrénées. Vous « auree soin d'entretenirHi^léon leGrand de noire admira-
REPRIS DU MAIIU8CIUT D'aINHOA. MS
« liOD et de noire amour pour fiontiiigusleperaonne.CertHf « VOiw ne RientlrcE pm ! ftieu et bos anges savent que nos
■ cœurs.... Haisj'ai une ia<|uiétinle : avei-vous la caractèra • qu'il faut pour la haute politique! — Si une miuîon ( m'est donnée, je la remplirai comme il convient à un vat-
< sal du roi des Ës|>agnefl et des Indes , fier et digne àa
■ porter ce nom* »
c Le commandeur se taisait. Il s'établit devant une glace, donna des soins à sa coiiïurc, et, reveaiint, il se milijouof STec le pommeau de mon épée. La oolêra perçait dans m» yeux pluti que jamais. Après quelques moments : c Que dit
< l'Amérique? » me dcmanda-tMl ; et, se répondant à lui* même : « Toujours fidèle , lâujoura dévouée , regorgeant fl (l'aident et d'ort A merveille! On m'avait bien assuré
< qu'elle bénissait chaque jour davantage notre gouveme- € meol paternel. » Je voulais prendre la parole pour n'6(re pas comfdice des illusions dont se berçaient les enfants gâtés de la fortune, dl est lard, continua Jaymé; soyez au
■ palais, après le dinor de Leurs Majestés, sur les doux
■ heures : Leurs Majestés veulent vous voir. Allet avec
< Dieu. * — Le ton qui accompagnait ces paroles m'ap- I»-ît quels nouveaux ressentiments j'avais encourus. J'étais |H^ de m'en réjouir. 11 est des bonimes et des pouvoirs d« qui on ne peut désirer qu'une chose ; c'est leur disgrâce.
€ Les faveurs royales qui étaient venues me chercher auraient sans doute été révoquées, si on ne s'était senti dana la nécessité d'honorer en moi l'armée de Buenos-.\yrcs. Godoy se réfugiait darrièro nos tropliées pour se dércndr* à la fois du courrous de Napoléon, qu'il ne réussissait pat à désarmer par ses impostures, et des accusations delapalrïa qui lui imputait tous ses malheura. C'était beaucoup pour la couronne de compter dans le règne un jour de gloire.
I Ma mère pleura d'aise en apprenant mes promotions. Dm Luis , en voyant la plaque royale sur ma poitrine, se erui payé de ses longs services. Maria s'émut d'un mou* vement de joie et de larmes qu'«U« comprima aussilât pour
r:„i- :i-,G00tjk'
304 Lirne dixiïiie.
me dire Bimplement ; c Tu te souviendrss que ta sœur > « cru avant tout le monde à tes succès. Elle ea est téen ( fiëre, > ajoula-t-elle encore, me tendant, avec une indéfinissable expresMon de tristesse , sa main que je sentis glacée , et que je pressai de mon front brûlant sans la réchaufTer. Don Mathias vint couper court à nos pensées, en me débitant, sous forme de harangue, la liste de tous les grands hommes partis de très-loin pour aller très-haut. L'heure de ma présentation était sonnée; je le priai d'achever son discours à mon père qui eu était ravi , et je le laissai à moitié chemin entre Cyrus et l'amirante des Indes, le grand Christophe Colomb ! Je partis pour le palais. Sur la porte de la Fonda fumait, parmi quelques officiers et quelques religieux rassemblés au soleil, un jeune colonel aux gardes, qui s'informait avec soin des noms, du ranget de 1'^ des étrangers arrivés la veille, et poursuivait dans les grou- (tes la servante jeune et jolie qui refusait de lui répondre. 11 m'aperçnt et s'élança vers moi les bras ouverts. C'était don Carlos. « Demonio! » me dit-il, en regardant machinalement les galons de mon uniforme ; ( il y a du plaisir à ren- « contrer une fois des grades bien placés. Embrassons-
■ nous encore, mon cher camarade. Depuis que je ne vous
■ ai vu, j'ai appris des choses qui m'ont désolé. Je donne-
■ rais mon sang pour réparer les torts de ma famille envers < la vâtre. Toute iniquité me révolte, et quand, par exem-
■ pie, je vois don Manuel appelé Altesse Sérénissime parce
■ qu'il a perdu à Trafalgar plus de vaisseaux qu'aucuns a de ses devanciers n'en commandèrent... m Ici je me h&tai de l'interrompre; une fois le nom de Godoy arrivé sur ses lèvres, le terme de ses emportements n'était pas facile à prévoir. 11 se dégagea à demi du manteau bleu soos lequel il était perdu tout entier, prit mon bras et s'apprêta à faire route avec moi. Mais un remords le saisit. Là, comme à la puerta de Sol , il connaissait tout le monde. Je le voyais avec effroi aborder tous les groupes en faisant les honneurs de ma personne. Aux militaires, il disait : «Je
■ C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
REPRISE OU HANUSCRIT D AiNHOA. 305
■ VOUS présente le colonel don Alonso , le vengeur de Tra-
< falgar, qui vient de montrer au léopard ai le lion castillan II a encore du sang dans les veines ; > aux négociants : t Le ( colonel don Aloaso, qui vient d'apprendre à messieurs de « la cité de Londres ce que valent nos royaumes d'outre-
■ mer; > aux religieux : « Le colonel don Âlonso, qui vient * d'envoyer quelques milliers d'hérétiques dans la grande <[ fournaise, où. Dieu merci, mes révérends pères, les
< moines ne manqueront pas pour les catéchiser. *
■ Les circonstances appelaient sur moi un intérêt exagéré. La gazette officielle m'avait attribué une grande part dans les événements de la Plata pour ne pas accorder trop de gloire à don Santyago de Liniers , émigré français. La foule m'environna. Tout ce qu'il y avait de gens d'épée me félicitaient à grand bruit et s'apprêtaient à me Caire cortège, quand la musique du régiment des gardes accourut avec presque toute la troupe pour faire honneur à mes nominatioDs. La ville entière seleva. Les manolas, les hommes du peuple, avec leur manteau brun , leurs fermes regards, leur silence imposant, accoururent à ce nom d'une grande cîié d'Amérique reconquise sur l'étranger. C'était la cause commune de tout Esp^nol. La sérénade, les airs nationaux, les vivat au roi, aux héros de Buenos- Ayres , au colonel don Alonso , remplirent les airs. Don Luis, dooa I^nar, Maria , parurent à leur balcon. Maria, que le soleil inondait de lumière, avec sa grande taille , son altitude pensive, sa vive émotion, sa chevelure dorée qui resplendissait et semblait une auréole , frappa l'araistance entière par sa beauté d'archange. Don Carlos répondit à la pensée commune en saluant d'une acclamation l'excellentissime marquise de C"* , sœur du colonel don Alonso, l'ange de la victoire, l'ange de la patrie. « Ah l me dît-il , j'ajouterais bien l'ange de l'amour, s'il y en avait un pour cet office; > Les noms qui m'étaient cbers %etentigsaient, répétés par toutes les voix. L'ovfttiOn de Cadix n'était pas arrivée si profondément h mon cœur. Je «m*
300 LIVRE DIXIËMB.
geai à ce que Matéa aurait senti- si elle eût aasislé à ce triomphe où les hômmageB de lu foule iillaient de la marquise à moi , et avaient l'air de nous confondre ! Je fm sr> raché à mon trouble par la nécessité de courir au palais. J'entraînai don Carlos, qui semblait mon geAlier. Tout suivit. Sur la route, je m'effrayai des outrages prodigués à Godoy, des projeta débattus ctmlre lui dans le cours de cette marche, devenue si promptcment factieuse. Je vis quel changement s'Était accompli dans les esprits. Don Carlos et quelques-uns de ses amis, tout aussi ardents, prétendaient profiter de ce rassemblement pour entrer au palais â main armée , jeter le favori par les fenâ^ très et proclamer don Femand régent de l'empire. Je voulus calmer ses emportements. À ce moment, il me serra le bras en me montrant un homme qui traversait la foule enveloppé dans son manteau. Je reconnus Jaymé. ■ Il est ■ trop taitl , > me dit don Carlos, les yeux involontairement attachés sur son frère, « Maintenant, il faut faire une « révolution, ou périr. *
( A la dilTérence des autres peuples, l'Espagnol n'exécute avec ardeur que les desseins délibérés avec sang-froid ; cette fougue tomba en tinichant aux murailles derrière lesquelles reposait la majesté souveraine, et mon escorte prit congé de moi après des embrassemeals fraternels qu'évita seul le commandeur : il avait disparu.
I Je ne montai pas les degrés du diàteau Bans émotim. La royauté a pour tout Castillan un prestige que les fautes des princes ne parviejinent pas à détruire.
t Charles IV avait quitté la table depuis quelques mo- , ments,et, suivant son usage de tous les jours, il s'élail retiré dans un appartement voisin avec la reine ; leur suite j les attendait réunie autour d'un bratero de cuivre, dans un ; salon vaste et riche, où régnait à la place du couple royal te j prince de la Paix. Cette foule de dignitaires de la cour et de l'armée, de mayordonnes, de gentiitbommes de la cliamtoe,* lu plupart grands d'Espagne, tous couverts d'ordros A
, , , Cookie
REPRISE m «AtitrscRit d'aînroa. 307
A» brodedes, avait une eîn^li^é iiniformité de conte- MtQCfl , aussi bien qiie de costume. Également Immobilec , petite et sétietix , on annH cru voir un seul homme. Los traits étaient mâles, ha IMes droiles^ le regard ImUs «t lier. Ces héritiers des noms Ves plus illmlrcs scmblaimt annt tout les rcpréEentants de la gravité espagnole. La situation de ta monarchie pesait évidemment snr toutes cAs istee M étroitement liées k sa cause. Je lenr savBis gré de leur patrk^iqi]e tristeBSe. Ces nobles i?,deurs avaient l'air d'eiitour«r le trône d'nn antique rideau de gloire pour cadwr aus yeux des peuples les indignités présentes, Uh seul homme s'agitaitdans cette réunion sévère, qu'il mesurait de toute laliaoteurdeseschargcseldesa taille: c'ëlaitdon Manuel. Tantôt il attaquait de sOn pied la pyramide de cendres, élevée sur le charbon du brasero ; tantôt il raillait en grossier langage l'absence prolongée des deux époux ; ou bien , il allait se placier sous les cages suspendues aux vufltes d'or, et, l'œil Eurlescanariscaptifs, il fredonnait dos airs comme on porte undéO.
c Le marquis de C"% enchanté de me voir dans un semblable lieu, venait à moi, lorsqu'une porte s'ouvrit à denx battants. Sa Haji^slé et peu après dot)a Marie^ljouise parurent. Le marquis tenait cp main l'épée du roi. Sa Majesté vint gaiement la lui reprendre^ et adressa au cliambelian, qui ainstait l'arme k ses côlés, une foule de plaisanteries familières. La gaieté du souverain se rétléoliissait dans les traiU des courtisans, sans que leur sérieux héréditaire perdit rien k ce rapide intm^gne. Ia reine se pl*èlait négligemment au galant badinage de son époui , et le prince de la Paix y mêlait d'ironiques sailliei que le roi seul ne comprenait pas. Elle eût été belle enoore , malgré ses cinquante-six ans, ai le poids do ses ornements ne l'a' vait éoraséei elle eilkt été majesluenae , ipioique la dbuoeur respirât dans Ses traits et là désir de plaire dans son lan-* gage , si la rGcherclie de se» ato«irs n'avait déconcmté le raipeol es approdiant du ridicule. Je fus présenté. Loun
308 LiVBB dixiAhe.
lUjestés me reçurent avec une rare bieDvàllanee. L'a&biliU du roi était pleine de naturel et de franchise. L'abord de la reine annonçait autant de bonté ; mais sa conversation avait plus de gr&ce et plus d'esprit. Elle m'adressa d'abord la question familière à nos princes : < Comment te portes* t tu ?» et daigna m' accorder des louanges, m'interroger sur l'Amérique , me parler longtemps de ma sœur. Tandis qu'elle voulait bien vanter la beauté de Hana, don Manuel avait quitté l'appartement à la lecture d'un billet qu'il venait de recevoir. Debout, près d'une croisée, dona Uarie- Louise le vit traverser la cour d'un pas précipité. ■ Hannea lito,s'écria4-elle en ouvrant vivement la fenêtre, où vas-tu « ainsi sans ton manteau et la télé nue ? F4e conseDtira&4n ( jamais à prendre soin de toi ? > et, se retournant vers le roi : « Pei|t-il, dit-elle, exposer ainsi une sanlé si préciense c à notre service ? — Dieu lui pardonne ! ■ répondit le roi ; et les courtisans, qui dessinaient un cercle régulier autour de leurs maîtres, firent un geste où la reine devait lire:
< Dieu le pardonne à Son Altesse ! >
« Mon audience était terminée. — « Va avec Dieu, » me dirent les deux souverains, en me présentant leurs mains à baiser. Je Qéchis le genou, m'inclinai sur les mains royales, et me retirai avec la douleur de sentir que la spletH deur du rang , des cheveui blanchis, et des dehors pleins de bonté, ne sufQsaient plus à l'amour et à la vénération des peuples.
■ Le billet que don Manuel avait reçu était un mot dn commandeur, l'avertissant de l'émeute suscitée par don Carlos. Comme je sortais, il rentre et m'appelle. — « Est-
< il vrai, me dit-il, qile , sous préteste de donner à la mar- € quise une aubade à votre honneur^ don Carios ait voulu ■ me faire assa^iner t II est bien heureux que je n'aime c pas l'elTusion du sang; car le châtiment ne se ferait pas
< attendre. > Don Manuel se donnait le seul éloge que ne pourra lui refuser l'histoire. Il n'avait point la l&cheté qui se complaît dans le meurtre des hommes. Sosn
REPRISE VU XAHDSCUT d'aIHHOA. 309
Ms lelTeurs esilaient et ne tuaient pas. Hais qui oserait dtpe si c'était une marque de sa bonté ou un excès de sa
< Je trouvai don Carlos avec la marquise. Elle lui reprochait sévèrement une opinion impie qu'il s'était permis d'exprimer devant elle : « Ha chère tante, dit-il, car je suis
■ condamné à appeler tes dis-huit ans ainsi, et c'est une de
■ mes raisons de trouver tout dans ce monde à rebours du - < bon sens,- avoue que je suis payé pour croire que la Très-
■ Sainte-Trinité se mêle fort peu de mes affaires. L'inqui- « sition, don Hanue), la fièvre jnune et moi, prouvons son f indifférence pour les choses d'ici-bas. Je suislrès-malhen- « reuxsanslemériter,cesemble,plusqu'un autre. Ton frère c a trouvé moyen d'être un héros k vingl-deus an? ; moi, je K regarde tristement se rouiller mon épée, mes galons et « ma persomie dans l'inaction où languit notre malbeu-
■ reuse Espagne. Ha maîtresse me fait damner dans celte t vie par ses fureurs jalouses; mon directeur prétend que « jâ serai damné dans l'autre ; tel que je suis, je me ferais
■ BKMDe si je croyais en Dieu; mais je ne crois à rien, tant
■ que je vois sur la terre des religions païennes et oppressic ves.desmoines ignares et dissipés, des gouvernements im-
■ béciles et tyranniques, des grandeurs, des infortunes im- « méritées, et surtout des frères... Ah ! ce que j'ai de mieux « à faire au monde, c'est de revêtir un de ces uniforipesde « bois blanc que les nobles mains de mon père fabriquent
■ dévotement du matin au soir, apparemment pour y en- « sevelir ses péchés ! Je laisserai au démon et à ceux qui lui « ressemblent mes droits d'aînesse qu'on m'envie, mes hon- « neurs, mes espérances, mon sang dont on est altéré. >>
« Don Carlos se tut et nous quitta. 11 y avait dans son langage quelque chose de douloureux qui laissa dans mon ftme une impression profonde. Il fut arrêté sur-le-champ. Se m'attendais à partager ses fers; lu fermeté de ses répon-
a0a,liiprécisîa«ileK8 aveuiipeut-itreaysù LesnMiTânirsde BiMiMM-AjreB, me déteodireiit des p^iU ou ie» ra^uu ds h captivité. Les tristes scènes allaient se succéder (te bwUi parts. Le soi Iremtilait sous lu» pas de la nation espagnole.
• Kien ne me retenait plus dans ia résidence royale d'Aranjuei. Il me tardait de ftiii ui) lieti où une voix nystérieuae avait annoncé des péfils 4 Maria. Mes pareoUet moi BOUS primes [dace avec ^le dau sa voiture* Don Luis avait la confiante gaieté à^ sa perpétaellt; jeunesse d'esivit et de (xeur, exaltée par ma rapide fortune. Ha mère ^'attristait aisfi que inoi du souci inconnu qui se Usait plus qm jar Biais sur Ut ^oat de la marquise. Hestait-eU« fra^^iée d«s HienaceK do la veille, ou était-ce encore l'iwagc de lacomte^Ae qui se plaçait eotre uousî
• A la faveur dea relais préparés sur ta roule, hs m lieuse qui sâpareut Aranjues de Madrid fanak rap^eiBeit franchies. A l'approche et pretqne à ta vue de cet BMra où me devançait la vicloire, parmi tant d'incertitude» et d'anxiétés contraires, mon cœur battit de JMSi.
« Les onibres commençaient à s'épaisair ; je remarqoaii, depuis un mommt, tes elForIs que faisait, pour dépasser nos mnles lancées ctmiine des cerfs ou des éiane, an cavalier enseveli sous son maMeau. Il ne réussissait qu'avec peine à nous atteindre. Son cheval découragé De pouvait passer outre, et peut-être le postillon de ta marquise availil soin de multiplier les siQlemenU pour lassw les efllsts de son émule. Renonçant enfin à une lutte inégale, le cavalier, au lien d'aller comme nous diercher le pwit de Tolède, tourne bride tout à coup, pousse droit au Itanzanarès et va prendre un gné qui te rapjHtiche des longues avoues des Délices '. Aiissildt, un cri de douleur, ))arti du rivage,
1 AveniiBs qui Buat le* prglongeaieBta extéiteui» de ta prammfc célèbre du Prado,
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
ttepRISE DU HAtmscRn d'aïnboa. 311
pénétra wa fond de mon Ame, tel qu'un trait déchirant ; et ncHi^vo^ODS ie cheval emportérejouulrenotro attelage avec des bonds de joie. Nulle main ne tenait plus la bride flot* tante.
« Maria contemplait la scène avec gurprite ; je voulut m' élancer et le postillon arrêta. Mais un siècle tout entier s'écoule. Un page, d'une gravité désespérante, ne put se légoudre à m'ouvrir la portière avant de m'avoir eérémo' lÛAueinent préparé le tabouret qui sert de marchepied an m^oifique équipage, en le ilétachant du train auquel il est Hupendu. Enfin je puis descendra; je vote : c'était Hatôa. S^ndkeval, eflrayé delà nai^ie d'eau qu'iUui fallait fraocbir, l'avait jetée au loin sur la rive. Déjà relevée, il ne lui restait da sa chute que la douleur de se voir trahie. < Au nom à»
< càel, me dit^lle, que tout ceci reste entre nous! » •» La ■marquise arrivait sur mes traces. Je saisis Matéa éperdue ; je
l'enlèye à travers le Manzanarès, et, protégés par l'obscurité^ nous arrivons après un quart d'heure aux portes de la ville d jusque dans son palais. -*> « Lorsque j'ai vu, me disait-olle, « cequepouvaitduref ton absence, je n'ai pas su denearer c si longtemps lois de toi. Il me semblait qu'une maia « ennemie travaillait à m'ealaver de pim en plus ta teor « âresee. Pour quiconque sait aimer, l'absence re^isemble
■ à lasaort, et, ce qui est pisencM«, à l'oubli! » Jede- Hundai depuis quand elle était à Araujuez , pourquoi je ue l'avais pas vue.—* Depuis quand?,.. Mai» je n'y étais pas...
< J'arriva» de Madrid... Je vous ai aperçus de loin. Je suis * revenue sur mes pas pour ta presser plus tôt sur ce cœur c que tu remplis malgré moi. Si ta sœur m'avait reconnue, € j'étaifl perdue ; elle aurait appris mon amour, mea tour-
< ioents, toutes mes faiblesses. Ah! je vous aurais pm-
■ gnardée tous deux! Tu l'enteods, AI^ésq? je veux un « absolu silence!... s
( Les derniers mots se perdirent pour moi dans l'émotion de tout ce qui avait précédé, dans le double de tant de tendresse et le acnUineal âe mon ixignititude. L'idée ne me viat